LA POLITIQUE BYZANTINE ËN ITALIE DU VI" AU VIII" SIÈCLE
impériales de la péninsule tombèrent aux mains des rois lombards, une conclusion nécessaire paraît sortir de ces divers témoignages : c'est que les empereurs de Constantinople, abandonnant l'Italie à elle-même, n'ont, durant deux siècles, tenté aucun effort pour la défendre et la sauver ; c'est qu'ils l'ont oubliée dans les combinaisons de leur politique, comme les chroniqueurs byzantins l'oublient dans leurs histoires , et que, n'ayant rien fait pour la conserver, ils se sont peu souciés de la reconquérir.
Sous une forme aussi rigoureuse, ce jugement, souvent porté sur la politique byzantine (I), ne doit point être accepté sans réserve. Quelle que soit la valeur des témoignages sur lesijuels il est fondé (2), un fait vient tout d'abord en atténuer l'importance, c'est la durée même de la domination byzantine en Italie. Pendant deux siècles entiers, les Grecs se sont maintenus dans l'exarchat, et ces deux siècles ont été pour eux remplis de luttes presque continuelles : luttes contre les Lombards toujours menaçants, lut-
(1) Œlsner, Kônig Pippin, 80-83. Martens, Die Rom. Frage, passim. Pingaud, La politique de saint Grégoire le Grand, 162.
(2) Ces témoignages ne sauraient, au reste, être acceptés sans restrictions : on ne peut juger de l'ensemble d'une politique deux fois séculaire d'après deux lettres seulement, écrites en un moment de crise, et qui se rapportent à un même intervalle de dix années. D'ailleurs, à prendre ces témoignages à la lettre , ils s'appliquent à une portion seulement des possessions byzantines, à la ville de Rome et au ducalus romanus qui l'entourait. Pélage, quand il demande à Constantinople vel unum magistrum militum et unum ducem, ne pense point à l'exarchat tout entier, qui ne saurait s'accommoder d'un si petit nombre de fonctionnaires , mais seulement aux partes romanae (ce sont les termes mêmes de sa lettre), momentanément dépourvues de gouverneur. Grégoire aussi se préoccupe presque exclusivement de sa ville épiscopale. Or, le territoire de Rome était presque complètement entouré par les terres lombardes {Lib. pontif., 183) : le duché de Spolète le séparait presque entièrement des possessions byzantines; entre Ravenne et Rome les communications étaient diflBciles, mal assurées par quelques places fortes toujours disputées, souvent enlevées (Li&. pori/i/"., 113); enfin les Lombards étaient aux portes de Rome, et plus d'une fois, par une marche rapide, ils vinrent camper sous ses murailles. Mais, de la condition précaire oïi elle se trouve parfois, on ne saurait rien conclure sur l'ensemble des possessions byzantines. Enfin, faut-il avoir une confiance absolue dans les témoignages que nous avons rapportés ? Dans maint passage de l'œuvre de saint Grégoire , on doit faire la part de l'exagération oratoire, et quand il s'agit des rapports du pape avec l'exarque de Ravenne, il faut tenir compte d'autres sentiments encore. Grégoire le Grand était fort irrité de l'ingérence, souvent très légitime, du gouverneur byzantin dans les affaires ecclésiastiques (I, 33; V, 24; VIII, 24); il le jugeait fort sévèrement (V, 42), et ne manquait pas une occasion de le maltraiter (V 40; II, 46). Il serait puéril de se figurer Romanus aussi méchant politique et
l'exarchat de ravenne.
tes contre leurs sujets hostiles ou révoltés. Ne pouvant point faire fond sur les populations italiennes, obligés de trouver en euxmêuies toutes leurs ressources', les Byzantins auraient-ils pu, si la cour de Constanlinople n'avait rien fait pour l'Italie, y commander aussi longtemps en maîtres? Au vrai, pendant ces deux siècles, les empereurs d'Orient, et les plus mauvais même, ne perdirent jamais de vue leurs possessions d'outre-mer. Toujours le gouvernement d'Italie demeura un des postes 'les plus considérables de l'administration byzantine ; toujours il fut confié à de hauts dignitaires du palais, parfois même à des membres de la famille impériale; plus d'une fois un exarque sorti de charge fut investi une seconde fois du gouvernement de la péninsule (1); et ce soin qu'apportèrent les empereurs à donner à l'Italie des administrateurs expérimentés atteste assez l'importance que la province avait à leurs yeux. D'autres faits montrent l'intérêt qu'ils prirent toujours aux affaires italiennes; leurs constantes relations avec les évêques de Rome et les archevêques de Ravenne, la pensée qu'eut Constant II de transporter à Rome le siège de l'empire en sont des témoignages évidents; et ce fait, d'avoir fait promener à travers les villes italiennes la tête coupée de Justinien II , prouve combien on tenait, à Byzance (2), à se concilier la bonne volonté des populations. Nous montrerons plus loin comment, dans l'administration, dans l'Eglise, dans la société , les empereurs s'appliquèrent à faire naître et grandir l'influence des idées byzantines. Nous voulons ici réunir un certain nombre de faits jusqu'ici négligés par les historiens, et, grâce à eux, établir : 1° comment les empereurs byzantins , tant qu'ils possédèrent l'Italie , firent de vaillants efforts pour lui porter secours et la défendre. 2° Gomment, après qu'ils l'eurent perdue, ils n'épargnèrent rien pour la reconquérir.
aussi mauvais capitaine que la passion de Grégoire se plaît à le représenter. Les évoques d'Istrie et de Vénétie font, au contraire, excellent rapport de lui à l'empereur (Baronius , VIII, 13). De même, dans ses relations avec Maurice, les intérêts de l'Eglise amènent le pape à interpréter à contresens et à blâmer amèrement les mesures les plus utiles à cette défense de l'Italie qu'il réclame {Ep., III, 65). Sans méconnaître l'importance des deux lettres de Pelage et de Grégoire, on voit qu'il serait imprudent de se fier trop complètement à leur témoignage.
(1) Ainsi Smaragdus, Théodore, Eutychius.
(2) Agnell., 142. Theoph., I, 584. Niceph., 5:i.
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La défense militaire de l'Italie et les principes de la politique byzantine.
Il serait assurément puéril de prétendre que les empereurs tentèrent de grands efforts militaires en Italie. Pourtant ils entretenaient dans la péninsule des forces assez considérables (1). Un premier corps d'armée (2) était cantonné à Ravenne et dans la Pentapole (3) , et faisait un détachement dans la province d'Istrie (4). Une seconde division avait son quartier général à Rome (5) et poussait ses garnisons jusqu'en Gampauie (6). Naples était le siège d'un troisième commandement militaire; enfin, une quatrième armée (7) occupait la Sicile, et elle était assez considérable pour pouvoir, à l'occasion, faire sur le continent des détachements importants (8). Deux flottes, l'une à la disposition du patrice de Sicile (9) , l'autre sous les ordres de l'exarque de Ravenne (10), appuyaient les opérations militaires et assuraient les communications entre l'Italie et la capitale (11;.
A ces forces soldées par l'empereur (12), exclusivement composées de régiments de l'armée régulière et qui se renouvelaient par un recrutement (13) régulièrement assuré (14), s'ajoutaient :
(1) On trouve, en effet (Mignc, XCII, 427), dans une lettre de Justinicn II, la mention de Vexercitus Ilnline, qui forme une des grandes divisions de l'armée byzantine, comme la garde impériale, l'armée de Thrace ou celle d'Arménie.
(2) Greg., V, 21 : « Primus exercitus Italiae. »
(3) Migne, LXXXVII, 10,3. (Lettre de l'archevêque Maurus), 199. (Lettre de Martin I"). Lib. ponlif., 118, 125, 161.
(4) Lib. pontif., 1.37.
(5) Exercitus romanus ou exercitus Italiae. Lib. pontif., 121, 125, 137, 165. (G) Lib. pontif., 137.
(7) Exercitus insulae Siciliae. Lib. pontif., 170. Theoph., I, 612.
(8) Lib. pontif., 170.
(9) Ibid., 170.
(10) Migne, LXXXVII, 1153. Bouquet, IV, 88.
(11) Agnell., 111. Cf. la corporation des dromonarii à Ravenne (Marini, n" 114). Ces flottes se composaient de dromones (Bouquet, IV, 88), appelés aussi castellati dromones (Migne, LXXXVII, 1153).
(12) Lib. pontif., 121 : « quando et rogae vestrae , quas domnus imperator vobis per vices mandavit , ibi sunt a sancto viro recondilae. » Cf. Greg., Ep., II, 46.
(13) Greg. M., Ep., II, 32.
(14) Nous connaissons , par les papyrus de Marini et par quelques autres
l'exarchat de ravenne.
d'abord les milices provinciales, dont nous expliquerons plus loin l'organisation, cl ensuite les renforts queles empereurs envoyaient de temps à autre en Italie. A la vérité, ces bonnes fortunes étaient rares. Quand les Perses, et plus tard les Arabes , franchissaient chaque année la frontière et enlevaient une à une les provinces de l'empire, on conçoit que les empereurs aient hésité à diminuer lesforcesqui protégeaient leur capitalemenacée, et pourtant, môme . dans ces circonstances critiques, le prince n'oubliait pas l'Italie envahie.
Dès les premiers moments de l'invasion lombarde, l'empereur
textes, le nom de plusieurs des régiments stationnés dans la péninsule. L'énumération n'en est point inutile , pour faire comprendre de quels éléments se composaient les forces byzantines.
Nous trouvons à Ravenne : le numerus felicum Theodosiacus (sic) (Marini , 90), le numerus eqiiitum Arminiorum (Mar., 95), un autre numerus Arminiorum (Mar., 109), un numerus invictus (Mar., 111) et un numerus juniorum (Mar., 111); puis un numerus Ravennas (Mar., 109), un numerus victricum Mediolanensium (Mar., 93), un numerus Argentensium (Mar., 9.5), et enfin un numerus Veronensium (Mar., 95).
A Classe : un numerus felicium {sic) leUirum (Mar., 110), un numerus felicum Persoarmeniorum (Mar., 122), un numerus Arminiorum (Mar., 95), une schola gentUium (Mar., 110), et puis un numerus felicum Ravennensium (Mar., 122).
A Rimini : un numerus Arimincnsiurn [Codex Bavarus, 54).
A Rome : un numerus Theodosiacus (Mar., 91. Cf. Greg., II, 46), un numerus mililum Sermisiani (Mar., 91), un numerus equitum Sermisiani (Mar., 92;, un numerus Dacicus (Mar., 92).
A Grado : un numerus equitum Perso- Jusliniani (C. I. L., V, 1591), un numerus Cadisianus (1590), un numerus Tarvlsianus (1593).
A Gènes ; un 7iumerus felicium Illyricianorum (C /. L., V, 7771).
On voit que l'armée byzantine d'Italie comptait trois catégories de régiments :
1° Les uns portant le nom d'un empereur;
2° D'autres rappelant, par leur dénomination, le peuple étranger d'où ils avaient été tirés à l'origine ;
3° D'autres, enfin, empruntant leur nom à des villes d'Italie : Ravenne, Rimini, Milan, Vérone, Tarvis , et souvent stationnés dans la ville même d'après laquelle ils sont nommés.
On peut conclure de ces faits :
1° Que nous avons ici affaire à des régiments régulièrement immatriculés dans la Notitia Imperii ;
2° Que, suivant l'usage des derniers siècles de l'empire, un grand nombre de régiments byzantins se composaient de mercenaires barbares , Arméniens, Perses, Daces, etc.;
.3° Qu'après la reprise de l'Italie par Justinien, certains régiments nouveaux furent formés dans les villes italiennes et en prirent le nom, et que, dans la suite , ces régiments continui''rent sans doute à se recruter dans le pays même. On s'acheminait ainsi aux milices provinciales.
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Justin II avait confié la défense de la péninsule à son propre gendre, le curopalate Baduarius (1), et, suivant l'exemple de son prédécesseur Justinien , fait construire des places fortes aux points le plus directement menacés par les barbares. En 579, une grande ambassade, composée de sénateurs et de prêtres, vint implorer les secours de Tibère ; la guerre contre les Perses troublait alors l'Arménie et l'Orient; les troupes byzantines suffisaient à peine à contenir l'envahisseur (2); néanmoins Tibère, ordonnant une levée nouvelle, réussit à former un corps d'armée pour l'Italie (3). En 591 , la paix à peine signée avec Ghosroès , Maurice songea à porter ses armes en Occident (4). Au cours du septième siècle, les Grecs tentèrent plus d'un effort. Vers 650, une flotte byzantine venait ravager les côtes du duché de Bénévent, et débarquait un corps de troupes au promontoire de Monte Gargano (5). En 663, l'empire fit plus encore. Les circonstances étaient favorables : le duc de Bénévent Grimoald venait de renverser le roi légitime (6), et, à la suite de cette révolution , le royaume lombard était profondément divisé. Beaucoup de grands personnages , demeurés secrètement attachés au prince déchu (7), étaient tout prêts à abandonner l'usurpateur (8). Constant II, informé sans doute de ces événements, et qui peut-être, par ses intrigues, avait entretenu ces discordes, se résolut , par un vigoureux effort, à reconquérir l'Italie (9). Il débarqua à Tarente avec une grosse armée (10) et envahit le duché de Bénévent.
(1) Cf. livre I, ch. 1.
(2) Menandre Excerpta, p. 328, 331-332.
(3) Ménandre, 331-32. ^
(4) Cedrenus, éd. Bonn, I, 695.
(5) Paul Diac. , IV, 46. Il s'agit évidemment ici d'une expédition venue d'Orient. Le mot Greci, dans Paul Diacre, ne désigne jamais les Byzantins de l'exarchat. Cf. V, 7. Le messager du duc Grimoald est pris par les Grecs, a Grecis captus : ces Grecs sont les soldats venus d'Orient avec l'empereur Constant II.
(6) Paul Diac, IV, 51.
(7) Ibid., V, 2.
(8) Ibid., V, 7.
(9) « Italiam a Langobardorum manu eruere cupidus. » Paul Diac, V, 6. Les chroniqueurs byzantins affirment même que Constant songeait à transporter de nouveau à Rome le siège de l'empire : « 'Ev 'Pa)iJ.ri ttiv pauiXei'av (leTaCTTijvai. » Theophane, I, 532. Cf. I, 538, et Cedrenus, I, 762.
(10) Paul Diac, V, 6. Nous n'en savons point le chiffre; mais, après les sièges de Lucera, Acerenza et Bénévent, et une première défaite sur le Calore , l'empereur réunissait encore à Naples au moins vingt mille hommes, et ce n'était qu'une portion de ses troupes (Paul Diac, V, 10). Or, l'Afrique avait été reconquise, sous Justinien, avec quinze mille soldats.
l'exarchat de IIAVENNE.
Sa marche ne l'ut guère qu'une liromenade ti-iomphale ; toutes les villes s'ouvraient sur son passage ; Lacera, (jui résista, était emportée d'assaut; Bénévent, vigoureusement assiégé ot serré de près par les impériaux (1) , ne dut son salut qu'à l'approche d'une armée lombarde ; encore le duc Romuald fut-il contraint de signer une convention avec Tempereur , et de lui remettre sa sœur en otage (2). Malgré deux défaites, l'armée impériale parcourut sans trouver d'obstacles toute l'Italie méridionale et centrale, de Na- [)les h Rome et de Rome jusqu'à Rhegium (3) : le royaume lombard, divisé , n'était point de force à repousser une agression un peu vigoureuse; Constant n'osa l'essayer, il se replia en Sicile; mais , malgré cette retraite, son expédition ne fut point inutile à l'Italie : pendant près de dix ans, « l'armée d'Orient (4), » venue avec l'empereur et campée en Sicile , concourut avec les garnisons byzantines à la défense de la péninsule, et il ne semble point qu'après la mort du prince elle ait été rappelée à Constantinople. En 669 encore et jusqu'en 733 , les empereurs envoyèrent des Hottes sur les côtes de l'Italie (5).
A défaut de soldats, les souverains byzantins avaient une autre arme : leur inépuisable trésor et le talent de dépenser leur argent à propos. Jamais ils ne laissèrent les exarques manquer de ressources financières. Une loi spéciale avait, dès le sixième siècle , attribué aux dépenses de l'Italie tous les revenus de la Sardaigne, de la Corse et de la Sicile (6) , et ces revenus devaient être assez considérables (7). En outre , le trésor impérial était toujours ouvert pour les besoins de l'exarchat. Tantôt l'empereur envoyait d'Egypte une flotte chargée de blé (8) , tantôt il faisait passer des sommes importantes à Rome ou à Ravenne (9). C'est qu'en effet les dépenses étaient lourdes : il fallait payer les troupes et solder
(1) Vila. S. Bavbali, 4 et suiv., dans SS. rcr. lanyob., p. 558 et suiv.
(2) Paul Diac, V, 8. Cf. la légende de Gysa de Bénévent, Bcnedicti clironicoji (SS. R. G., III, 700).
(3) Paul Diac., V, 11. Lib. ponlif., 135.
(4) Exercitus orientalis. Lib. ponlif., 137.
(5) Theoph., I, 538, 631.
(6) Greg., Ep., V, 41 : « Nobis in Italiae expensis transniittitur quidquid de praedictis insulis aggregatur. »
(7) Ibid. : Tantae expensae.
(8) Paul Uiac, III, 11. Lib. ponlif., 111.
(t)) En 577, 3,000 livres d'or (Ménandre, 327). Nouvel envoi en 579 (Mén., 332), en 595 (Greg., Ep., V, 30). Cf. Grog., Ep., IX, 124. La famille et l'ontourage impérial faisaient de même. Greg., Ep., VII, 2G, 28; VIII, 22; IV, 31. Cf. Jean de Biclar (Mignc, LXXII, 866).
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les fi-ais de l;i guerre ; il falhiil acheter la paix aux Lombards (1), et parfois leur payer tribut (2) ; surtout il fallait un fonds de réserve inépuisable pour subvenir aux prati(jues de la diplomatie byzantine.
Les derniers empereurs d'Occident et leurs derniers grands ministres, les Stilicon, les Constantius et les Aétius, avaient, au cinquième siècle, inauguré, pour la défense de l'empire, une habile politique. Parmi tous ces princes barbares, qui se détestaient entre eux et se disputaient les faveurs impériales, ils s'étaient attaché quelques grands chefs, Ataulph, Wallia, ou tel autre qui, mettant aux ordres de rem[)ereur leur armée de fœderati, suppléaient à la faiblesse des légions impériales. Véritables fonctionnaires, ces rois briguaient et recevaient les dignités romaines de maître de la milice, de patrice ou de consul ; ils passaient avec l'empire des contrats d'engagement, obéissaient à ses ordres, combattaient ses ennemis quels qu'ils fussent. Gagner à prix d'or ces soldats mercenaires, retenir dans le devoir ces troupes indisciplinées , empêcher tous ces barbares de même race de se conjurer contre l'empire, telle était la grande affaire et la suprême difRculté du gouvernement impérial. Les héroïques efforts et l'habileté de quelques grands ministres réussirent à résoudre ce difficile problème et à jeter quelque éclat sur les tristes règnes du faible Honorius et du faible Valentinien III (3).
Les Byzantins qui, sur tant de points, continuèrent la tradition romaine, héritèrent aussi de ces enseignements politiques; eux aussi surent profiter du respect que le nom de l'empire inspirait aux barbares pour prendre à leur solde les princes germains ou slaves ; eux aussi surent exploiter les discordes et les haines de leurs adversaires pour les mettre aux prises dans l'intérêt de l'empire. Justinien avait reconquis l'Afrique avec une armée presque entièrement composée de mercenaires, Hérules, Massagètes, Huns, Lombards et Gépides (4); pour reprendre l'Italie, il avait tenté à prix d'or d'armer les princes francs contre lesOstrogoths (5) et pris à son service , en qualité de fœderali , les débris
(1) En 605 , elle coûta 12,000 sous (Paul Diac, IV, 32).
(2) En 610, le tribut annuel était de 500 livres d'or {Prosp. Cont. Ha.vn , p. 37) ; en 631, de 300 livres, tria centenaria auri; il fut peu après réduit à 200 (Fred. Chron., 69).
(3) Cf. Fustelde Coulanges, l. l., 351-361.
(4) Proc, Bell. Go(/i., III, 33.
(5) ma., I, 5; IV, 24.
202 l'exarchat de ravenne.
des Hérules d'Odoacre (1) et de nombreux contingents lombards (2); ses successeurs, pour défendre la péninsule, ne firent pas autre chose.
L'historien Ménandre raconte, à ce propos, une significative anecdote. L'empereur Tibère, en 577, n'ayant point de soldats à envoyer en Italie, remit une forte somme au patrice Pamphronius ; il devait employer cet argent à gagner , s'il était possible , quelques chefs lombards au parti des Romains et les amener à quitter l'Italie pour prendre, avec leurs soldats, du service en Orient dans l'armée impériale. Si, comme il était à craindre, les Lombards refusaient cet accommodement , l'envoyé devait se retourner vers les princes francs , acheter leur appui à prix d'or et briser avec leur aide la puissance lombarde en Italie (3). En 579, raconte le même historien, l'empereur mit tous ses efforts, è7ri(X£X£iav te xal (ttouo^v , à gagner, par de l'argent et des dignités, quelques-uns des chefs lombards (4). Prendre au service de l'empire des armées entières de mercenaires barbares et les employer partout où l'exigeait l'intérêt de l'Etat; semer, [)ar de l'or et d'habiles intrigues , la discorde au milieu des ennemis et se ménager à la cour lombarde un parti puissant et dévoué, telle fut la grande préoccupation des empereurs et de leurs conseillers. Tel fut aussi, durant deux siècles, le secret de la politique byzantine en Italie.
Ce n'est point d'après le succès seul qu'il faut juger une politique : Stilicon , Gonstantius, Aétius, malgré leurs talents, n'ont retardé que de quelques années la ruine de l'empire , et pourtant nous admirons encore l'habileté dont ils ont fait preuve. On doit la même justice aux Byzantins du sixième et du septième siècle; eux non plus n'ont pu réussir à sauver l'exarchat , mais il n'en faut pas moins tenir compte de leurs efforts et de ces négociations difficiles par lesquelles ils ont, durant deux siècles, soutenu en Italie la fortune chancelante de l'empire d'Orient.
L'alliance franque. A la fin du sixième siècle, le prestige de la cour byzantine était
(1) Paul Diac, II, 3.
(2) Ibid., II, 1. Proc, Bell. Goth., IV, 26.
(3) Ménandre, 327-328.
(4) Ibid., 332.
LA POLITIQUE BYZANTINE EN ITALIE DU Vl" AU VIIl" SIÈCLE. 203
considérable dans tout l'Occident (I). Les chroniqueurs de la Gaule, de l'Espagne, de l'Italie, quoique sujets des rois barbares, avaient toujours les yeux tournés vers la capitale de l'empire : ils notaient avec soin l'avènement des empereurs; ils comptaient les années par les consuls de Constantinople ou par le règne des souverains byzantins. Pour les populations romaines aussi bien que pour les rois francs ou wisigoths, Constantinople était toujours la vraie capitale du monde, urbs regia. On le savait bien à Byzance et on en profitait. La cour impériale avait conservé avec soin sa suzeraineté nominale sur toutes les parties de l'empire d'Occident; elle n'attendait qu'une occasion pour y établir son autorité réelle. Justinien l'avait heureusement tenté pour l'Italie et l'Afrique : ses successeurs, encouragés par ces succès, nourrissaient de plus hautes ambitions encore. A la fin du sixième siècle, sous le règne de l'empereur Maurice , la politique byzantine saisissait tous les prétextes d'intervenir en Occident.
En Espagne, où commandait un patrice énergique et habile (2) , l'empire mettait à profit les querelles religieuses qui divisaient le royaume wisigoth (3). Sans prendre nettement parti entre le roi Leovigild et son fils révolté, les Byzantins s'efforçaient, en soutenant tour à tour les deux adversaires , de prolonger la lutte et d'en tirer avantage. Ils fournissaient à Hermenegild un contingent de troupes , moyennant quoi le prince vv^isigoth, devenant vassal de l'empereur (4), introduisait les Grecs dans sa place de Séville et leur remettait sa femme en otage (5). Puis ils abandonnaient leur protégé sur le champ de bataille en échange de 30,000 sous d'or que leur payait Leovigild (6). Plus tard ils revenaient au parti d'Hermenegild (7) , l'encourageaient à repren-
(1) Cf. Fustel de Coulangos , l. L, 387-395.
(2) Cf. C. I. L,, II, 3420, l'inscription de Carthagène, oii sont rappelés les services du patrice Comenciolus :
missiis a Mauricio Aug. contra hostes barbaros, magnus virtute magister mililum. Spaniae,
et qui finit par ce bel éloge :
Sic semper Hispania tali redore laeletur , Dum poli rotantur, dumque sol circuit orbem.
(3) Greg. Turon. H. Fr., V, 39.
(4) « Ad partem se imperatoris conjunxit, ligans cum praefecto ejus amicitias. » Greg. Tur., V, 39.
(5) Greg. Tur., VI, 40.
(6) Ibid., V, 39.
(7) Ibid., VI, 43.
l'exarchat de ravenne.
dre les armes contre son père et de nouveau le quittaient au moment décisif. Ils avaient soin pourtant de garder en otage et de transporter à Constantinople sa femme Ingonde et sou fils Athanagild. Les Byzantins entretenaient volontiers à leur cour des princes issus des familles i-oyales barbares; ils se ménageaient ainsi un prétexte à de nouvelles interventions (1).
En Gaule , les Byzantins menaient de semblables intrigues. Ils accueillaient en Italie et à Constantinople tous les mécontents, toue les ambitieux qui venaient des pays francs (2) ; ils tâchaient de séduire les ambassadeurs que leur envoyaient les rois mérovingiens (3). Par leurs riches cadeaux et par leurs belles promesses , ils avaient bien vite fait de tourner la tète à ces barbai-es • vaniteux et cupides (4) , et ils les renvoyaient dans leur pays natal tout prêts à servir d'instruments aux projets impériaux. Les plus grands personnages de la Gaule franque, lè patrice Mummolus (5) , le duc Gontran Bozon (6). le comte Syagrius (7), d'autres encore avaient ainsi passé par les mains de l'empereur : l'argent et les honneurs que tous rapportaient de Byzance excitaient l'admiration de leurs compatriotes et le désir de mériter de semblables faveurs. Ainsi un parti grec pouvait naître en Gaule comme eu Espagne (8) : il suffisait que l'empire eût un prétendant à mettre à la tète du mouvement.
L'expédition de Gondovald fut le résultat de ces intrigues. Par deux fois Maurice donna à cet aventurier, qui se disait fils de Glotaire P% de l'argent et des vaisseaux, à condition qu'il rétablirait en Gaule l'autorité impériale (9), et gouvernerait le pays comme délégué de l'empereur (10). Par deux fois il groupa autour de son
(1) Cette Ingonde était une princesse franque, fille de Sigebcrt d'Austrasie et sœur de Childebert. Aussi son nom revient-il fréquemment dans les négociations que les rois mérovingiens menaient avec la cour byzantine. Greg. Tur., VIII, 18. Cf. Paul Diac, III, 21.
(2) Greg. Tur., VII, 36.
(3) Fredeg., 6.
(4) Greg. Tur., III, 33.
(5) Id., De glor. Martyr., I, 31.
(6) Greg. Tur., VI, 26; VII, 36.
(7) Fredeg., 6.
(H) On trouve encore, au septième siècle, des Grecs sur des sièges épiscopaux d'Espagne {De Vita pair. Emeritensium , c. 4, 5. Migne, t. LXXX).
(9) Greg. Tur., VI , 24 : « Voluissetque Francoruni regnum imperialibus per haec subdere ditionibus. »
(10) Plusieurs monnaies, frappées à Marseille et à Arles au nom de l'empereur Maurice Tibère, attestent la réalité et l'exécution de ce traité. Voir une discussion entre MM. Robert et Maximin Deloclie sur Gondovald et les
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protégé tous les fidèles que le parti byzantin comptait dans les Gaules (1), et mit un moment en péril la souveraineté des princes francs. Malgré l'échec de cette tentative , les Byzantins n'abaiidonnèront point leurs prétentions en Gaule. Dès l'année suivante (586) , Maurice nommait patrice de Provence (2) le comte franc Syagrius, venu à Constantinople , et songeait à reprendre cette province , qui jadis avait fait partie du royaume ostrogoth d'Italie (3).
Au huitième siècle encore , la cour byzantine conservait soigneusement ses droite de suzeraineté nominale sur l'Occident entier ; eu Italie , en Gaule , eu Espagne , les rois barbares recevaient de Constantinople , à ravèiiemeut de chaque empereur, l'image du nouveau souverain. Ce n'était plus qu'une formalité , mais elle était significative : elle marquait la perpétuité, universellement acceptée, de la suzeraineté impériale (4).
On juge aisément qu'en Italie, la politique byzantine devait être plus active encore. Aux portes de l'exarchat étaient campés des voisins redoutables ; on les combattit comme on faisait des princes wisigoths et francs; on leur suscita des ennemis au dehors, on envenima, pour en profiter, leurs discordes intérieures.
Contre les Lombards , le grand instrument de la politique byzantine fut d'abord l'alliance franque. Depuis que Clovis avait reçu à Tours les dignités romaines qui faisaient de lui un fonctionnaire de l'empire et un délégué du gouvernement byzantin , les princes francs avaient respectueusement entretenu des relations suivies avec la cour de Constantinople ; considérant l'empereur, a le séréuissime prince de l'empire romain, » comme leur « père, » ils recevaient « avec une entière dévotion (5) » les instructions qui leur venaient de Byzance, ils se regardaient comme les vassaux et les soldats de l'empire. Pourvu qu'on payât largemonnaies au nom de Maurice Tibère (Acad. des inscriptions, séance du 2G mai. Rev. critique, 1882, I, p. 460).
(1) Greg, Tur., VI, 24; VII, 10.
(2) Fredeg., Chron., 6.
(3) Ibid. : « Ibique fraude patricius ordinatur. Coepta quidem est, sed ad perfectionem haec fraus non peraccessit. » II s'agit évidemment d'une tentative effective d'autant plus significative, que, la même année, Gontran venait de nommer un patrice de Provence (Fred. , Chron., 5). L'empereur byzantin rappelait ainsi au roi burgonde son droit supérieur de suzeraineté.
(4) « Idcirco etiam laurata tua receperunt, ut reges a regibus honore aflSci convenit. » Lettre de Grégoire II h l'empereur. Migne, LXXXIX, 518.
(5) Bouquet, IV, 59.
l'exarchat de ravenne.
ment leurs services, ils étaient prêts à marcher partout où l'ordonnait le prince.
Justinien déjà avait acheté leur alliance contre les Ostrogoths (1) : ses successeurs s'efforcèrent de les employer contre les Lombards. Depuis que les rois francs, étendant leur autorité sur la Provence et sur les Alpes Gottiennes (2), étaient devenus les voisins immédiats du nouveau royaume barbare, des conflits fréquents éclataient entre les deux peuples (3). Chaque année, des bandes d'envahisseurs passaient d'Italie dans les Gaules, et les généraux du roi Gontran avaient fort à £aire de repousser ces perpétuelles incursions. Byzantins et Francs s'entendirent facilement contre l'ennemi commun, et, plus d'une fois, les généraux des rois mérovingiens concertèrent leurs mouvements avec les généraux de l'empereur (4). Justin II négociait dans ce but avec Sigebert d'Austrasie (5), et, sans doute aussi, avec Gontran de Bourgogne (6). Tibère traitait avec Ghilpéric et, à force d'or et de présents (7), s'efforçait de détourner le prince franc de l'alliance lombarde (8) ; Maurice surtout, plus entreprenant que ses prédécesseurs, voulut employer les forces des barbares à frapper un coup décisif en Italie.
En 584, il envoya une ambassade à Ghildebert, chargée de porter au prince mérovingien 58,000 sousd'or, s'il voulait chasser les Lombards d'Italie (9). Le barbare, alléché par l'appât du gain, accepta l'argenlet pas-sa les Alpes ; mais, ayant trouvé les Lombards renfezmés dans leurs villes fortes et tout disposés à payer chèrement sa retraite, il crut avoir , par cette promenade militaire, assez fait pour la République; et, ayant gagné des deux côtés, il rentra chez lui fort satisfait (10). L'empereur trouva le service médiocre, et fît
(1) Proc, Bell. Golh., I, 5; IV, 24. Cf. Bouquet, IV, 59, lettre de Théodebert à Justinien.
(2) Proc, Bell. Golh., III, 33; IV, 24.
(3) Paul Diac, III, 1, 3, 4, 8. Marins Avent., a. 574.
(4) Paul Diac, III, 8. Greg. Tur., IV, 45.
(5) Greg. Tur., IV, 39.
(6) Paul Diac, III, 8. Le patrice burgonde Mummolus agit d'accord avec les Byzantins.
(7) Greg. Tur., VI, 2. L'évêque, qui a assisté à la scène, peint la joie naïve qu'éprouva Ghilpéric en recevant les belles pièces d'or de l'empereur Tibère et le plaisir qu'il prit à les étaler devant sa cour.
(8) Bouquet, IV, 82. Jaffé, 1048.
(9) Paul Diac, III, 17 : « Ut cuin exercitu super Langobardos irrueret eosque de Italia exterminaret. » Cf. Jean de Biclar , a. 584 , et Greg. Tur. , VI ,42.
(10) Paul Diac, III, 17.
LA POLITIQUE BYZANTINE EN ITALIE DU Vl" AU VIIl''' SIÈCLK. 207
demander à Childebert de restituer le subside si mal gagné (1). Ce n'était pas le compte du roi franc; il garda donc l'argent et s'abstint de répondre. L'empereur insista, et comme dans l'intervalle, les événements d'Espagne avaient fait tomber aux mains des Byzantins la princesse Ingonde , sœur de Childebert, et son neveu Athanagild (2), le prince mérovingien , espérant, par de loyaux services , obtenir la délivrance de ses parents, passade nouveau les Alpes, et cette fois s'efforça de mieux mériter son salaire (3). En même temps que les ducs francs entraient en Italie par l'ouest, les Byzantins franchissaient la frontière orientale du royaume lombard : Altinum, Modène, Mantoue étaient emportées d'assaut par l'exarque ; Parme, Rhegium et Plaisance semblaient près de succomber; la défection se mettait dans les rangs des Lombards (4) , et le roi Autharis était contraint de s'enfermer dans Pavie. Une action bien combinée des troupes franques et byzantines pouvait d'un seul coup terminer la guerre et délivrer l'Italie (5). Malheureusement les ducs francs ne surent point s'entendre entre eux (6) , ni se mettre d'accord avec les Byzantins , et , sans se préoccuper de l'exarque, ils signèrent avec les Lombards une trêve de dix mois (7), Pourtant, grâce à leur intervention , les Grecs avaient reconquis une partie notable de l'Italie septentrionale (8).
Childebert feignit d'olre fort irrité du retour inopiné de ses lieutenants (9), et promit pour l'année suivante une nouvelle expédition. L'exarque, malgré son mécontentement, se remit en relations avec le prince, demandant seulementqu'on mît à la tête des troupes
(1) Greg. Tur., VI, 42.
(2) Greg. Tur., VIII, 18. Paul Diac, III, 22.
(3) L'exarque Smaragdus, dans une lettre placée par les Bénédictins à l'année 588 , et qui semble plutôt devoir être rapportée k lai campagne de 585-586, félicite Childebert du zèle qu'il a apporté : « Quam promptissimo animo vel devotione intégra florentissimum Francorura exercitum ad liberationem Italiae Gloria vestra direxerat » (Bouquet, IV, 87).
(4) Bouquet, IV, 89.
(5) Bouquet, IV, 87 : « Quia si adhuc modicum tempus sustinere voluissent vel audire, hodie Italia a gente Longobardorum infandissima libéra habuit reperiri, et universa... Autarit régis ad vestram excellentiam habuerunt deferri. »
(6) Greg. Tur., VIII, 18 Paul Diac, III, 22.
(7) Bouquet , IV, 86, 87.
(8) Jean de Biclar : « Provinciae Italiae partcm in suam redigunt potestatem. » Ad ann., 586. Ce texte aide à déterminer la date des lettres de l'exarque.
(9) Bouquet, IV, 88.
l'exarchat de ravenne.
des généraux plus dociles et plus expérimentés (1), et qu'on lui fît connaître, en temps utile, la route que suivrait l'armée franque (2). En 588 en efFet, Childebert prit l'initiative d'une nouvelle campagne ; mais ses généraux, complètement' défaits parles Lombards, ne purent que repasser la frontière à la hâte (3).
En même temps qu'il donnait à l'empire cette preuve spontanée de bonne volonté. Childebert s'efforçait d'en obtenir la récompense. Le jeune Athanagild était toujours retenu prisonnier à Gonstantinople ; pour obtenir son élargissement, le prince franc fit partir une solennelle ambassade, chargée de faire connaître son entrée en cami)agne et le dévouement inaltérable qu'il professait pour l'empereur. Nous avons conservé les lettres fort curieuses remises aux envoyés par Childebert et sa mère Brunehaut, et adressées aux plus grands personnages de la cour byzantine (4) : les protestations de respect et d'attachement y sont prodiguées à chaque ligne, les plus belles promesses de concours (5), de perpétuelle et indissoluble alliance y sont accumulées. En même temps Childebert préparait pour 58'J une nouvelle descente en Italie (6), il s'entendait avec l'exarque (7) pour une action commune ; mais les Lombards achetèrent sa retraite par des présents et la promesse d'un tribut. Cet avantage immédiat suffisait à faire oublier au prince mérovingien l'alliance impériale dont il semblait si fier.
Aussi bien l'ambassade franque avait subi bien des retards ; à Garthage (8), plusieurs de ceux qui la composaient avaient été massacrés dans une échauffourée, et cette malheureuse aventure compliquait encore les négociations pendantes. On parvint pour-
(1) Ibid. : « Convenienti tempore dignos duces qui praecepta vestra compleant, et exercitum dirigero. »
(2) Ibid. : « Quibus itiiieribus vel quo tempore exspectentur a nobis. »
(3) Paul Diac, III, 29 : « Ut, quod prius non fecerat, iiunc contra Langobardorum gentem bellum susciperet atque cum ejus consilio eos ab Italia removeret. » Cf. Greg. Tur., IX, 25.
(4) Bouquet, IV, 82-86, 89-91.
(5) Cf. Greg. M., Ep., X, 2 : « Pro adjutorio reipublicae impertiendo. »
(6) Greg. Tur., IX, 29.
(7) Bouquet, IV, 90 : « Ut et pars reipublicae solatiuin armatorum inferre super hostes festinet » (Lettre de Childebert à Laurent , archevêque de Milan). L'exarque était , à cette date de 589 , non plus Smaragdus , mais Julianus, comme le prouve une inscription restituée fort ingénieusement et publiée par de Rossi {Inscr. christ., II, 454-455). Je dois communication des bonnes feuilles de ce texte important à l'obligeance de M. l'abbé Duchesne.
(8) Greg. Tur., X, 2 et suiv.