‹ Études sur l'administration byzantine dans l'exarchat de RavenneChapitre 33 sur 53 · LA POLITIQUE BYZANTINE EN ITALIE DU VI" AU VIH» SIÈCLE · texte numérisé non relu

LA POLITIQUE BYZANTINE EN ITALIE DU VI" AU VIH» SIÈCLE

tant à tout accommoder, et après deux ans d'absence, l'ambassadeur revint auprès de Childebert, fort satisfait de l'accueil que lui avait fait l'empereur (1), et de la réparation dont il avait reçu promesse (2). L'accord étant ainsi pleinement établi, Childebert, conformément h ses engagements (3), descendit une dei'nière fois en Italie (4).

Le prince mérovingien, cette fois encore, s'était concerté avec les Byzantins de l'exarchat : on devait tenter en commun une attaque sur Milan. En effet, quand le gros des troupes franques arriva devant la ville, des envoyés impériaux parurent dans le camp barbare, annonçant qii'avant six jours une armée grecque viendrait concourir aux opérations. Toutes les dispositions étaient prises , les signaux d'attaque convenus (5). Cette fois, on ne sait pour quelle cause, les Byzantins ne parurent pas. L'armée franque, laissée seule, leva le siège de Milan, et, api'ès trois mois de marches inutiles, épuisée par le climat et par les maladies, elle repassa les Alpes en désordre, sans avoir rencontré un ennemi contre qui elle pût tirer l'épée (6).

Malgré ce désastre , l'alliance franco-byzantine subsista longtemps encore. Trois ans après ces événements (593), les Francs offraient de nouveau, moyennant finance, leurs services à l'empereur et lui proposaient leur alliance contre les Avares (7), En 602 , Brunehaut et ses fils négociaient avec Maurice une paix perpétuelle qui assurait à l'empire le concours des armes franques (8). Ces bons rapports duraient encore au milieu du septième siècle. Dagobert négociait avec Héraclius et recevait, en fidèle vassal, les instructions qui lui venaient de Gonstantinople (9).

Pourtant, avec les expéditions de Childebert l'alliance effective avait pris fin; les opéi^ations conduites en commun avaient bien vite altéré la bonne intelligence et créé entre les deux peuples

(1) « Quo modo honorifice ab imperatore Mauricio susceptus fuisset. » Paul Diac, III, 31.

(2) Ibid. Cf. Greg. Tur., X, 4.

(3) Bouquet, IV, 90 : « Si Christo placuerit, adveniente anni futuri tempoi'C optamus exercitum in causa dirigere. »

(4) Paul Diac, III, 31. Greg. Tur., X, 3.

(5) Greg. Tur., X, 3 ; Paul Diac, III, 31.

(6) Ibid.

(7) Thcophylacte, VI, 3.

(8) Greg. M., Ep., XIII, G, 7. « Ut unum facti, regni vestri firmitatem cxtcndatis. »

(9) Fredeg., 62.

l'exarchat de ravenne.

des méfiances légitimes. Les Francs étaient, en effet, de terribles et dangereux alliés. Préoccupés avant toute chose de trouver leur avantage, ils pillaient indistinctement tous les pays qu'ils traversaient, brûlant les maisons, emmenant les Romains en esclavage (1) , traitant comme terre conquise les possessions de leurs alliés (2). Eu outre , leur insatiable cupidité rendait leur fidélité fort suspecte; l'or lombard avait facilement raison de leurs engagements ; et , plus préoccupés de gagner que d'autre chose , ils marchaient en avant ou battaient en retraite suivant les offres que leur faisaient les deux partis contraires. De là naissaient entre Byzantins et Francs de continuelles récriminations. L'empereur se plaignait , non sans amertume , de l'inaction de Ghildebert et de ses belles paroles si rarement suivies d'effet (3) ; l'exarque déclarait que la trahison des généraux francs avait fait perdre en un jour les profits assurés de la campagne (4). De leur côté, les Francs aflQrmaient qu'on ne pouvait compter sur les Grecs , et attribuaient à leur inaction le mauvais succès de l'expédition de 590.

Enfin les Francs commençaient à comprendre qu'eu affaiblissant les Lombards ils faisaient le jeu des Byzantins (5), et que, dans leur intérêt même , il valait mieux s'allier à des barbares de même race qu'à des souverains dont les prétentions sur la Gaule n'étaient plus un secret. Les Lombards s'engageaient, d'ailleurs, à leur prêter serment de vasselage (6) ; ils promettaient un tribut annuel de 12,000 sous d'or (7). Il n'en fallait pas autant pour rompre l'alliance franco-byzantine. Ghildebert signa, en 591, la paix avec Agilulf (8). L'empereur se trouva de nouveau seul en face de ses ennemis.

Pourtant , grâce à cette politique , une notable amélioration

(1) Bouquet, IV, 87-88.

(2) Ibid. Il fallait perpétuellement les rappeler à la raison : « ut agnoscatur quia pro defensione Italiae auxilium christianae gentis habuimus. »

(3) Bouquet, IV, 88-89.

(4) Ibid., IV, 87.

(5) C'est ce que leur faisait remarquer le roi lombard Autharis : « Desistite a persecutione nostra et sit pax et concordia, ut ubi necessarium fuerit, contra inimicos auxilium praebeamus, ut... terreaniur magis adversarii qui in circuilu obslrepiuil quam de nustra discordiu gratulenlur. » Greg. Tur., X, 3.

(6) Greg. Tur., X, 3.

(7) Fredeg., 45.

(8) Paul Diac, IV, 1.

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s'était produite dans les affaires de l'Italie (1). On avait recouvré des place:? importantes, et l'activité du nouvel exarque, ce môme Romanus tant attaqué par Grégoire le Grand, faisait présager de plus grands succès encore (2). Déjà on parlait de la délivi'ance prochaine de l'Italie entière (3) ; de telles espérances, trop vite démenties par les événements qui suivirent, sont pourtant bien significatives : elles attestent le succès, au moins momentané, que la politique byzantine dut à l'alliance barbare.

Aussi bien jusqu'à la fin de l'exarchat les empereurs employèrent le même système à la défense de l'Italie. A défaut de mercenaires francs ou germains, ils trouvèrent des alliés parmi les peuples slaves : tel ce prince bulgare, transporté avec tout son peuple dans la Pentapole de Ravenne et défendant, à titre de fédéré et de vassal , le territoire de l'empire (4) ; tels ces autres mercenaires qui, plus tard, passèrent sous la domination lombarde et qui, au huitième siècle encore , dans leurs cantonnements de Bovianum et d'Isernia , n'avaient point oublié leur langue nationale (5).

Le parti grec dans le royaume lombard.

Pourtant, à partir du septième siècle, les Byzantins recoururent de préférence à d'autres expédients. Dans les provinces soumises à la domination lombarde, un parti considérable était demeuré fidèle à l'empire. Le clergé , naturellement hostile à des maîtres qui pratiquaient l'arianisme (6), témoignait, en toute occasion, de son attachement à Byzance et entretenait dans l'esprit des peuples le souvenir vivant du nom romain. Les évêques de la Vénétie lombarde écrivaient à l'empereur : « Nous n'avons point oublié votre saint gouvernement, sous lequel nous avons jadis vécu en

(1) « Per labores et sollicitudinem... Smaragdi exarchi et chartularii sacri palatii pacem aobis vel quietem donare digiiatus est » (Migne , LXXII , 707; Jaffé , 1054 (vers 585). — « Quia misericordia Dei in meliori statu Italiae parles , laborante fideliter glorioso Romano patricio, perduxit « (Baronius, VIII, 13. Cf. SS. ver. lang., 107).

(2) Cf. Paul Diac, IV, 8.

(3) Baronius , VIII, 13 : « credimus nos celeriter, devictis gentibus, ad pristinam libertatem deduci. »

(4) Nicéphore , 38 : « Kaxà tt|v 'Paêsvvïiuiav TtsvTauoXiv t8pu(j(x[j,£vo; ÛTtô^opo; 'P(i)[j.(iioii; ÈYEVETO. »

(5) Paul Diac, V, 29.

(G) Il faut noter l'exception de Félix, évéque de Tarvis, qui accueille les Lombards avec empressement. Paul Diac, II, 12.

l'exarchat de ravenne.

tranquillité, et, avec l'aide de Dieu, nous souhaitons de toutes nos forces revenir sous votre autorité (1). » Ils gardaient l'habitude, au moment de leur ordination, d'envoyer au patriarche byzantin de Grado une profession de foi où ils juraient d'être fidèles à l'empereur (2), La dureté du gouvernement lombard (3) entretenait ces dispositions favorables de la population romaine ; un parti grec était tout formé , prêt à se soulever dès que l'occasion viendrait.

Les continuelles divisions des ducs lombards n'étaient pas moins utiles à la politique byzantine. Vrais barbares, impatients de toute autorité régulière (4), ils n'avaient mis un roi à leur tête que pour se soulever perpétuellement contre lui. Ce n'étaient, dans le royaume, que luttes entre les différents chefs, conflits entre les prétendants au trône, révolutions et intrigues de palais, qui affaiblissaient l'Etat et fournissaient à ses ennemis de continuelles occasions d'intervenir (5). Faire naître et envenimer ces discordes , gagner à prix d'argent des adversaires toujours prêts à se vendre, soutenir le parti le plus faible pour prolonger la lutte et, au moment décisif, imposer sa médiation, était chose facile pour des politiques adroits et déliés. Les Byzantins n'y épargnèrent ni leur argent , ni leurs efforts ; les faits montreront que ce ne fut point sans succès.

Les ducs lombards, comme tous les barbares, avaient gardé un profond respect pour l'empire dont ils prenaient la place. Non seulement ils se laissaient facilement séduire par ses subsides (6), mais, spontanément, ils sollicitaient l'honneur, toujours bien récompensé, d'être ses vassaux et ses serviteurs.

En 572, Hilmechis, l'assassin d'Alboin, cherchait à Ravenne asile et protection et entraînait une partie de l'armée lombarde à se mettre au service de Byzauce (7). Vers 583, une grande

(1) Baronius, VIII , 12 : « Non obliti sumus sanctam Rempublicam vestrain, sub qua olim quieti viximus, et adjuvante Domino redire totis viribus festinamus. » VIII , 13 : « Pro vita imperii vestri... assiduas preces ejus (Doinini) obtulimus majestati. »

(2) Ibid., VIII, 14 : « Nos fidem integram sanctae Reipublicae servaluros. » Cf. Lib. Diurn., p. 161.

(3) Paul Diac, II, 32.

(4) Ibid., II, 32.

(5) Cf., sur les causes de cette faiblesse du royaume lombard , Reumont, II, 118.

(G) Ménandre, 332.

(7) Marius Avent. (Bouquet, II, 18) : « Cum parte exercitus Ravennae reipublicae se tradidit. »

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partie des ducs lombards envoyaient à l'empereur Maurice une solennelle ambassade chargée de demander la paix et le patronage de l'empire, pacem et patrocinium vnperii (I). L'année suivante, un autre chef lombard, mécontent de l'élection du roi Autharis, faisait sa soumission à l'empire et passait, avec tous ses fidèles, au service des Byzantins (2). Les récits des historiens sont remplis de semblables épisodes : en 586, les ducs de Parme, Reggio et Plaisance accouraient à Mantoue pour faire leur soumission à la république, et l'exarque leur faisait prêter serment de fidélité (3). En Istrie, le duc Gisulf passait, avec toute son armée (4), au service de Maurice, et , en échange de son dévouement à la république, il recevait une dignité byzantine. Un autre chef, lui aussi décoré du titre byzantin de patrice, imitait l'exemple de Gisulf, et tous deux, sur l'ordre de l'empereur (5), concertaient avec les troupes grecques leurs opérations militaires (6). Séduits par l'appât de ces titres pompeux qui leur faisaient une place dans la hiérarchie byzantine, gagnés par les fortes sommes qui leur étaient promises, parfois aussi entraînés simplement par le dépit ou la haine contre le roi leur maître , les ducs lombards étaient toujours prompts à la trahison. Maurisio de Pérouse livrait aux Grecs, en 591, la place qu'il commandait (7); d'autres chefs, imitant son exemple, passaient aux Francs alliés des Byzantins (8). Le roi lombard était continuellement obligé de combattre ses sujets révoltés, et on juge que l'or des Grecs n'était pas étranger à ces révoltes (9).

De tant d'aventuriers lombards passés au service de l'empire, l'un des plus curieux assurément est ce duc Droctulf dont Paul

(1) Fredeg., 45.

(2) « Cum integro suo ducatu se ditioni tradidit imperii ibique permansit » (ibid.).

(3) Bouquet , IV , 88 : « Quos... in servitio sanctae Reipublicae suscepimus. »

(4) Ibid. : « Cum integro suo exercitu, »

(5) Ibid. : « Cum dominorum nostrorum gratia... ad serviendum serenissimis dominis nostris. »

(6) Cf., sur d'autres négociations semblables conduites par l'entremise des rois francs, Troya, n" 42.

(7) Paul Diac, IV, 8.

(8) Ibid., IV, 3. Cf., en 595, le duc Ariulf, qui propose venire ad rempublicam (Greg. M., Ep., V, 40).

(9) Paul Diac, IV, 3, 13. Cf. Lib. pontif., 185, où l'exarque envoie munera pour gagner les Lombards contre le pape , et l'alliance de 729 qui en fut la conséquence {Lib, pontif., 186).

l'exarchat de ravennb.

Diacre nous a Iransmis l'épitaphe (1) cl doiil la gloire a Irouvé place jusque dans les récits des chroniqueurs byzantins. Suève d'origine, mais élevé chez les Lombards, il avait, par sa valeur, mérité la dignité de duc ; puis, pour satisfaire une vengeance personnelle, il avait passé au parti impérial (2); il le servit loyalement jusqu'à sa mort. En Italie , il défendit vigoureusement Brixellum contre les soldats d'Autharis ; après la perte de cette ville, revenu à Ravenne, il chassa de Classis les Lombards qui s'en étaient emparés et lutta vaillamment aux côtés des Byzantins (3). Tout dévoué à la fortune de l'empire (4), il alla combattre pour lui partout où l'ordonnait l'empereur; en 587, il était en Orient et défendait, comme hypostratège, Andrinople contre les Avares (5); en 598, il allait en Afrique, et Grégoire le Grand lui donnait des lettres pour l'exarque Gennadius (6); puis, à ce qu'il semble, il retourna en Orient. Mais il aimait par-dessus tout cette Italie où il avait vécu tout d'abord (7), et il ordonna en mourant que son corps fût ra[)porté à Ravenne et enseveli à l'entrée de l'église S. Vital (8).

Les révolutions de palais, qui troublaient sans cesse, dans le royaume lombard, la succession régulière, n'étaient pas moins favorables aux intrigues des Byzantins. Prenant parti entre les deux compétiteurs, capables, à l'occasion, de soutenir leur protégé par les armes, ils conquirent plus d'une fois, par de tels services, une influence pi'épondérante jusque dans le palais (9). Frédégaire raconte, à ce propos, une curieuse légende qui donne la mesure du savoir-faii'e qu'on attribuait aux Byzantins. A la mort d'Agiluir (616), son fils Adaloald lui succéda sous la tutelle de sa mère Theodelinde. Dès les i^remiers jours de son règne, il vit venir à lui un envoyé de l'empereur, homme adroit et subtil et qui gagna tout aussitôt les bonnes grâces du jeune roi. Profitant

(1) Paul Diac, III, 18.

(2) Ibid. : « Seque partibus imperatoris tradens. »

(3) Paul Diac, III, 19.

(4) Jbid. : « Hic et amans semper Romana ac publica signa. »

(5) Theopliylacte, II, 17, p. 103.

(6) Greg. M., Ep., I, 85. Jaffé, 1533.

(7) Paul Diac, III, 19 : « Hanc patriam reputans esse Ravenna suam. »

(8) Cf., dans un acte de (140 (Pflugk Harttung, Acla pont. ined. , II, p. 25, n° 42); un comte lombard d'Aeseinia, Landolfus, qui a le surnom de Grecus, « cognomine Grecus. »

(9) Cette influence se manifeste aussi par ce fait que les rois lombards adoptèrent le prénom de Flavius (Paul Diac, III, 16), comme avaient failles princes wisigoths d'Espagne (M. G. H. Leg., 1. IV, t. 5, c. 6 ; VI, 3, 2).

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de sa faveur naissante, le Byzantin fit prendre au prince on ne sait (jucUe potion magique, et désormais Adaloald se gouverna en toutes choses d'après les avis de l'ambassadeur impérial. Par ses conseils, il fit mettre à mort les plus nobles d'entre les Lombards, et il était tout prêt à se faire le vassal de l'empire (1), quand il fut renversé par le duc de Turin son beau-frcre (2).

Quoi qu'il faille 'penser des détails de la légende, l'alliance étroite entre les Byzantins et Adaloald demeure un fait indiscutable. Le prince détrôné chercha un refuge dans l'exarchat, et aussitôt le patrice Isaac entra en campagne pour ramener dans ses Etats le protégé des impériaux (3). L'entreprise échoua à ce qu'il semble , car l'usurpateur Arioald demeura possesseur de son trône. Pourtant les Grecs surent lui susciter de nouveaux embarras encore (4) , et si considérables que le prince lombard dut enfin composer avec eux, recourir même aux .services du patrice pour se débarrasser de ses adversaires, et remettre aux Grecs une partie du tribut qu'ils payaient (.5). Le mécontentement soulevé par les excès du roi Rodoald (G) (652-653), les troubles qui suivirent la mort d'Aripert(661) et l'usurpation de Grimoald (7) favorisèrent également la politique byzantine. Constant II en profita pour tenter l'expédition que nous avons racontée , et les chefs lombards , qui , à l'entrée delà campagne, abandonnèrent Grimoald, étaient, il est permis de le croire, gagnés par l'or des Impériaux (8).

Enfin, les possessions grecques étaient le refuge naturel de tous les mécontents, de tous les ambitieux qui venaient du royaume lombard. Comme leurs maîtres entretenaient à Constantinople un état-major de prétendants à toutes les royautés barbares, ainsi les exarques attiraient et accueillaient à Ravenne tous les chefs lombards qu'ils voulaient séduire ou employer. Tous les moyens leur étaient bons pour réussir ; le patrice Isaac faisait dire au

(1) Fredeg., 49 : « Se cum omni gente Langobardorum imperio Mauricii traderet. » Frédégaire se trompe en parlant de Maurice : Héraclius régnait en 625.

(2) Fredeg., 50; Paul Diac, IV, 41.

(3) Migne, LXXX, 469. Lettre du pape Honorius à Isaac.

(4) P. ex. la révolte du duc Tason de Tuscie (Fredeg., 50) qui se trouvait, comme le montre la suite, en relations avec les Grecs (Fredeg., 69).

(5) Fredeg., 69.

(6) Paul Diac, IV, 48

(7) Ibid., IV, 51.

(8) Ibid., V, 7.

l'exarchat de ravenne.

duc Tason qu'il avait tout à craindre du roi Arioald son maître (1) et qu'il ferait sagement de venir h Ravenne lier amitié avec les Byzantins (2); il lui proposait môme, pour rendre l'alliance plus solennelle, de l'adopter pour flls en lui coupant , suivant l'usage germanique , la barbe et les cheveux (3). Aussi les Lombards allaient-ils en grand nombre vers ces Byzantins qui savaient s'accommoder, pour réussir, à toutes les habitudes des barbares.

Après le meurtre d'Alboin , sa veuve Rosamonde et son assassin Hilmechis avaient demandé asile au préfet Longin, et le gouverneur de Ravenne avait accueilli avec empressement la princesse fugitive, dont la personne autant que les trésors pouvaient devenir de précieuses armes aux mains des Byzantins (4). Vers 640, le duc de Bénévent Arichis, envoyant son fils à Pavie, le faisait à dessein passer par Ravenne (5) ; et il semble bien que le jeune homme se laissa prendre aux intrigues des Romains (6). Vers 690. le duc Rodoald de Frioul, chassé par un usurpateur, s'enfuyait dans l'Istrie grecque , et de là passait à Ravenne (7). Plus tard, quand les ambitieux desseins du roi Liutprand commencèrent à inquiéter les ducs de Bénévent et de Spolète, ce fut encore dans l'alliance grecque que les mécontents cherchèrent un recours et un appui. Il n'est point impossible que dès 728 les deux ducs aient aidé les Vénitiens à reconquérir l'exarchat, dont la conservation était une garantie pour leur propre indépendance. A coup sûr , c'est à Rome qu'en 739 le duc Transamund de Spolète cherchait un refuge contre son suzerain (8) : dès l'année précédente, il avait nettement refusé de marcher avec Liutprand contre les Byzantins , alléguant qu'il avait conclu avec eux un formel traité d'alliance (9). C'est avec leur appui qu'il fut rétabli

(1) Fredeg., 69 : « Dura in offensa Charoaldi esset. »

(2) Ibid.

(3) Paul Diac, IV, 38. Cf. Ibid. , VI, 52, et Lib. pontif. , 153. Sur l'usage de marquer par la coupe des cheveux la soumission politique, cf. Lib. pontif., 202, 311, 312, 313.

(4) Paul Diac. , II , 29. SS. rer. lang. , p. 5. La fille unique d'Alboin fut envoyée à Constantinople (Paul Diac, II, 30).

(5) Paul Diac, IV, 42.

(6) Ibid. : « Ibi et Romanorum raalitia talis potio data est... quae eum mente excedere faceret. »

(7) Ibid., VI, 3.

(8) Paul Diac, VI, 55. Lib. pontif., 207.

(9) Cod. CaroL, 2 : « Quoniam et pactum cum eis habcmus et ex ipsa ecclesia fidem accepimus. » Paul Diac. , VI , 56. L'exarque Eutychius était

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dans son duché (1) et qu'il continua, plus tard la lutte contre le roi lombard (2). Le duc de Bénévent imitait cet exemple, et quand la fortune lui devenait conti'aire , c'est encore chez les Byzantins et à Gonstantinople môme qu'il s'efforçait de chercher un asile (3).

Les rois lombards avaient bien senti le danger dont les menaçaient les intrigues byzantines, et leurs lois ont conservé le souvenir des précautions prises contre leurs dangereux voisins. Il était interdit sous peine de mort de sortir du pays lombard, ou d'y introduire l'étranger, sans un permis délivré par le roi (4) ; une exacte surveillance était prescrite aux frontières, et les voyageurs, ceux-là surtout qui allaient à Rome ou en revenaient, étaient soumis à un rigoureux examen; dans chacun d'eux on redoutait un espion ou un traître (5). Il leur fallait justifier exactement de leur origine et du but de leur voyage, moyennant quoi on leur remettait un laisser-passer scellé et une autorisation d'aller à Rome (6), qui devaient être conservés et visés au retour. Il était interdit sous peine de mort ou de confiscation à tout fonctionnaire lombard (judex) d'envoyer, sans ordre du roi, un message à Rome ou à Ravenne (7) ; parfois même les relations commerciales les plus simples étaient suspendues avec l'exarchat (8). D'une manière générale, tout Lombard qui, pendant plus de trois ans, demeurait absent de son domicile était frappé de mort civile ; sa femme pouvait se remarier; ses flls héritaient de tous ses biens et devaient, au retour du père, le repousser comme un étranger (9) ; s'ils manquaient à cette règle, le fisc saisissait leurs domaines (10).

Malgré ces précautions et ces rigueurs , malgré les mesures sé-

compris dans la convention , car on voit les gens de Spolète soutenir les Romains de l'exarchat (Paul Diac, VI, 56).

(1) Lib. pontif., 207.

(2) Paul Diac, VI, 56. Duchesne, 336, n. 9.

(3) Paul Diac, VI, 57.

(4) Edict. Rotharis, 3-4. Ratchis , Leg., 13 (M. G. H., Leg., IV). Cf. une application de ce principe dans Troya , 490 : « In civitatem Neapolitanam aufugisti sine uUa licentia superiorum. »

(5) Ratchis, 13 : « Ut inimici nostri et gentes nostre non possint per eas sculcas mittere aut fugacis exientes suscipere. »

(G) Ibid. : « Epistola ad Romam ambulandi. »

(7) Ratchis, 9.

(8) Liutprand, Leg., 4, 5.

(9) Liutprand, 18.

(10) Ibid., 18.

l'exarchat de RAVENNIî.

vères destinées à prévenir les séditions (1), on a vn ce que pouvait la politique byzantine ; les rois lombards ne l'ignoraient point : ils savaient que dans leur palais môme, ils étaient entourés d'émissaires et d'espions impériaux (2) , et une loi punissait de mort tout Lombard qui se faisait surprendre à épier les secrets de l'Etat (3).

De telles mesures marquent bien le cas que les rois lombards faisaient de la politique byzantine; ils sentaient tout le mal que pouvaient faire ces subtils artisans de divisions intestines. Grégoire le Grand écrivait déjà au sixième siècle : « Si j'avais voulu me mêler à la ruine des Lombards, aujourd'hui la nation lombarde n'aurait plus ni rois, ni ducs, ni comtes, et serait en proie à la plus profonde confusion (4). » Les politiques de Byzance n'eurent point les scrupules de conscience qu'avait le pieux évêque ; et s'ils n'ont pu réussir à détruire les Lombards , du moins les ont-ils plus d'une fois obligés à compter avec eux, et, avec de médiocres ressources, ils ont tenu en échec pendant deux siècles l'élan des envahisseurs.

Le voyage d'Etienne II en France.

Quand l'exarchat eut enfin succombé aux coups du roi Aistulf (751), quand le pape Etienne, voyant les Lombards aux portes de Rome , adressa à Gonstantinople un appel désespéré (5), la cour byzantine ne se désintéressa point de la condition de l'Italie. Persistant dans ses vieilles traditions politiques , elle tenta encore une fois d'opposer barbares à barbares : pour sauver Rome , pour reconquérir l'exarchat, elle fit au huitième siècle ce que

(1) Rotharis, 6, 279, 280. Cf. aussi Aistulf, art. 4, 5, 6.

(2) On trouve des Grecs à la cour de Liutprand. Une charte de Charlemagne (Sickel , Ad. Karol. , 153) donne à l'abbaye de Nonantola des fonds autrefois possédés « a Gregorio Oreco jocatore régis (Liutbrandi). »

(3) « Relatum est nobis quod sint aliqui pravi hominis qui submittunt in palatio nostro secretum discendum, ut aut per dilicioso aut per hostiario aut per alios hominis captiosac aut absconsae aliquid investigare possint, quidquid nos agamus ; et ipsi, qui rogantur, quidquid cognosccre possunt eorum, mandant aut annuntiant nostra sécréta et adhuc in extranea provincia mandatum faciunt. » Ratch., 12.

(4) « Si ego in morte Langobardorum me miscere voluissem, hodie Langobardorum gens nec regem, nec duces, nec comités haberet, atque in summa confusione esset divisa. » Greg., Ep., IV, 47.

(5) Lib. pontif., 232.

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l'emperear Maurice avait fait au sixième : elle acheta contre les Lombards l'alliance des princes francs. Ce point a besoin de quelques explications; il se rattache en effet à une question historique fort controversée , celle du voyage d'Etienne II en France et du caractère qu'il lui faut attribuer (1).

Au moment où Ravenne, pour la seconde fois depuis le commencement du huitième siècle , échappait aux mains des Byzantins, Constantin était hors d'état de reconquérir par les armes ses provinces perdues; il négocia donc , et , pour donner aux pratiques de sa diplomatie une autorité plus grande et de plus sérieuses chances de succès, il se mit en rapport avec le nouveau pontife, Etienne II, qui venait de monter sur le siège de saint Pierre. Le pape et l'empereur s'entendirent et agirent de concert.

Les pontifes romains avaient en effet, dans les dernières années , rendu maint service important à l'autorité impériale en Italie. Grégoire II, par son activité, reprenait Cumes aux Lombards (2) ; Grégoire III obtenait pour l'empire la restitution de Gallese (3) , et, par ses chaleureuses exhortations, amenait les Vénitiens à arracher Ravenne aux mains de Liutprand (4). Zacharie recouvrait les quatre villes d'Ameria , Hortae , Polimartium et Blera (5). Plus tard , quand les Lombards semblaient près d'envahir l'exarchat , quand le patrice Eutychius savait à peine comment sauver sa capitale , Zacharie avait paru à Ravenne comme un libérateur (6) , et, par la seule autorité de sa parole, il avait écarté les armes de Liutprand. Grâce à la bienfaisante influence du pontife , qui obtenait des princes lombards tout ce qu'il demandait , restitution de villes , délivrance des captifs, paix de longue durée (7), l'Italie avait goûté quelques années de repos (8). Plus tard, Zacharie avait, par ses reproches, arrêté la marche de Ratchis (9) sur Pérouse, et tout récemment

(1) Cf. Bayet, Le voyage d'Elienne III en France. — Nous avons généralement adopté les conclusions de ce remarquable travail, en essayant de les fortifier par quelques arguments nouveaux.

(2) Lib. pontif., 181.

(3) Ibid., 203.

(4) Migne, LXXXIX, 511.

(5) Lib. pontif., 210.

(6) Ibid., 213 : « Bene venit pastor noster , qui suas reliquit oves, et ad nos, qui perituri eramus, liberandos occurrit. »

(7) Lib. pontif., 210, 213.

(8) Ibid., 217 : « Jnita pace universus Italiae quievit populus. »

(9) Ibid., 223.

l'exarchat de ravenne.

encore , Etienne II avait su arracher un traité de paix au farouche Aistulf (1).

On connaissait à Byzance ces succès de la politique pontificale, on savait aussi, par de récents exemples, que les papes se considéraient encore comme les fidèles sujets et vassaux de l'empereur. Malgré les querelles religieuses, le bon accord politique n'avait point été troublé entre Rome et Constantinople. Grégoire II avait par sa sagesse , tenu eu bride les velléités d'indépendance de l'Italie soulevée (2), il avait ordonné à ses défenseurs de ne point se séparer de l'empire : il avait même aidé l'exarque à réprimer un usurpateur qui agitait la Toscane (3). Grégoire III avait fait de même : au moment où les questions religieuses le mettaient violemment aux prises avec l'empereur, il conservait les meilleures relations avec l'exarque de Ravenne (4). Zacharie, dont le caractère doux et conciliant rendait plus faciles encore les rapports de la papauté avec Byzance, s'était, en toute circonstance, employé dans l'intérêt de l'empire (5), et Constantin avait reconnu ses services en faisant des donations à l'Eglise romaine(6). 11 était donc tout naturel, en face de l'ennemi commun, que l'empereur eût recours au pape et que le pape se mît tout entier au service de l'empereur.

Constantin voulut d'abord négocier avec Aistulf ; il espérait que le nom impérial et l'autorité du pape auraient facilement raison du barbare ; il envoya donc à Rome à la fin de 752, le silentiaire Jean, chargé de remettre à Etienne un rescrit impérial et de s'entendre avec lui sur les moyens d'obtenir à l'amiable la restitution de l'exarchat (7), Le pape obéit. Il adjoignit comme légat à l'ambassadeur impérial son propre frère Paul , et les deux envoyés allèrent à Pavie demandera Aistulf de rendre les territoires usurpés à l'empereur, leur maître légitime (8). Le roi lombard se refusa à toute concession ; et, avant de partir pour Constantinople,

(1) Lib. pontif., 230.

(2) Ibid., 185.

(3) 1.16. pontif., 187.

(4) Ibid., 194.

(5) Zacharie pensait si peu à se soustraire à l'autorité impériale, qu'en 747, écrivant à Pépin, il distinguait en ces termes précis les attributions de l'Eglise romaine et de la cour byzantine : « Ut, nobis orantibus et illis bellantibus, Dec praestante, provincia salva persistât. » Cod. CaroL, 3, p. 19.

(6) Lib. pontif., 220.

(7) Ibid., 232.

(8) Ibid., 232 : « Ut Reipublicae loca... usurpata proprio reslilueret domino. » Sur le sens de Respubiica, cf. Muratori, Ant. II., I, 987 et suiv.

LA. POLITIQUE BYZANTINE EN ITALIE DU Vl" AU VIII" SIÈCLE. 221

l'ambassadeur impérial vint soigneusement à Rome rendre compte de sa mission au pape, considéré en cette circonstance comme représentant et délégué de l'empereur (1).

Pendant que le silentiairo Jean , accompagné de doux légats pontificaux, se rendait à Byzance, le pape continuait d'agir auprès d'Aistulf, pour obtenir au profit de l'empire la restitution de l'exarchat (2). En même temps il entrait en relations avec les princes francs, et demandait avant toute chose à être conduit devant Pépin (3).

Au moment même où les envoyés francs paraissaient à Rome, le silontiaire Jean revenait de Constantinople avec les légats pontificaux (4). Il apportait au pape de nouvelles instructions impériales, prescrivant au pontife de se rendre lui-même auprès d'Aistulf pour demander la restitution de l'exarchat. I^e pape obéit encore et fit demander, pour lui et sa suite, un sauf-conduit au prince lombard.

Conformément aux ordres impériaux, le pape quitta Rome (5). Il emmenait avec lui , en même temps que les envoyés francs, l'ambassadeur impérial. Tous ensemble, ils allèrent à Pavie, et le pape, en présence de l'ambassadeur Constantin, demanda à Aistulf de restituer l'exarchat à son souverain légitime (6). Le silentiaire parla après Etienne, fit les mêmes demandes et remit au prince lombard les lettres de son maître. Ainsi l'accord était parfait enti'e la cour byzantine et la papauté : et l'envoyé impérial , qui avait trouvé à Rome, sans en être surpris, les missi de Pépin, qui avait sans difficulté consenti à voyager avec eux, connaissait assurément le but de leur mission et les raisons qui avaient conduit Etienne à négocier avec leur maître.

L'empereur avait compris qu'on ne pouvait rien espérer d'Aistulf ; lui-même était incapable d'envoyer une armée en Italie (7). 11 songea tout naturellement à prendre à son service, comme avaient fait ses prédécesseurs, une armée de barbares , et à offrir à leur prince, en échange de ses services, une de ces dignités by-

(1) Lib. pontif., 232.

(2) Ibid., 234 : « Pro salute provinciae, » 235.

(3) Ibid., 236. Cod. Carol., 4, 5.

(4) Lib. pontif., 237.

(5) Ibid., 238.

(6) Ibid., 239 : « Ut propria restitueret propriis. » Aistulf aussi comprend que le pape agit au nom de l'empereur et qu'il est question des reipublicae loca {ibid., 239).

(7) Lib. pontif., 235.

l'exarchat de ravenne.

zantines dont les Germains étaient si fiers. Les Francs avaient été longtemps les alliés naturels des Grecs contre les Lombards ; le récent service rendu par Zacharie h la dynastie carolingienne faisait de leur prince l'obligé de la papauté (I) ; Constantin songea tout naturellement à acheter leur appui, et, pour mieux réussir, il chargea de la négociation le pape Etienne lui-même (2) , qui dut, au nom de l'empereur, porter à Pépin et à ses fils la haute dignité de patrice byzantin (3).

Il serait bien singulier, en effet , que le pape, après avoir jusqu'ici agi, en toute circonstance, d'accord avec l'empereur, se fût brusquement décidé à se tourner vers les .Francs sans son assentiment. A coup sûr, si , après l'entrevue de Pavie, il y avait eu dans la politique d'Etienne II cette évolution soudaine , l'envoyé impérial, qui connaissait de longue main les affaires d'Italie, eût protesté hautement et averti l'empei'eur de la trahison du pontife. Tous les témoignages des historiens prouvent qu'il ne fit rien de semblable ; il faut donc croire que cet envoyé savait ce que le pape allait faire en France et que le voyage d'Etienne II était concerté entre Rome et Constantinople.

L'attitude du pape vis-à-vis de Pépin le prouve plus clairement encore. A l'entrevue de Ponthion , Etienne II demande au prince franc de prendre en main « la cause de saint Pierre et de la République romaine (4), » et le roi promet en effet de faire restituer non point au pape , mais au souverain légitime (le mot reddere est pris dans le texte d'une manière absolue) l'exarchat de Ravenne et tous les droits et territoires de la République (5). L'ac-

(1) On voit l'influence du pape par l'accueil que lui fait Pépin {ihid., 243).

(2) Aistulf en comprit parfaitement le danger : « Unde ut leo dentibus fremebat » {ibid., 240).

(3) Martens (p. 84) voit là un titre nouveau imaginé par le pape et bien distinct de la dignité byzantine. On comprend assez mal, dans ce cas, pourquoi le Liber pontificalis a passé cette nouveauté sous silence (p. 85). Ce silence s'explique aisément , au contraire , s'il s'agit du titre byzantin. Cf. Sybel , p. 5.5, 78, qui voit, avec raison, dans le patriciat , une dignité byzantine.

(4) Lib. ponl., 243 : « Ut per pacis foedera causam beati Pétri et Reipublica.e Romanorum disponeret. » Dès ce moment, l'Eglise se considère comme inséparable de l'Etat : « Sanctae Dei ecclesiae reipublicae Romanorum » {ibid., 245, 24G).

(5) Ibid., 243 : « Exarchatum Ravennae et Reipublicae jura seu loca reddere omnibus modis. » Martens (p. G8) se trompe en croyant trouver à l'entrevue de Ponthion un tout nouveau programme. Cf. Sybel, 53-54, qui montre que rien, dans les textes, n'indique une promesse faite par Pépin à Ponthion de donner des territoires au pape.

LA POLITIQUE BYZANTINE EN ITALIE DU VI» AU Vllie SIÈCLE. 223

cord était si complet entre le royaume franc et la cour byzantine qu'au moment d'entrer en campagne , Pépin faisait demander à Aistulf , dans les termes mômes employés jadis à Pavie par les envoyés impériaux , la restitution des provinces conquises h leur souverain légitime (1). Le pape, qui à son tour essayait une dernière fois de convaincre le roi lombard, maintenait soigneusement la distinction entre les biens ecclésiastiques et les biens impériaux ; et, tout en pensant à l'Eglise, sanctae Dei ecclesiae, il n'oubliait pas les droits imprescriptibles du souverain byzantin (2).

Ainsi, au début, le pape, fidèle à sa mission, parla en toute occasion au nom de l'empereur (3) , et Pépin sembla tout d'abord n'avoir d'autre souci que d'exécuter loyalement le traité conclu avec l'empereur byzantin. Mais quand la victoire fut remportée , quand le traité de 754 eut mis entre les mains de Pépin les territoires en litige (4) , le prince franc, en vrai barbare, s'inquiéta peu des droits historiques que l'empereur pouvait avoir sur sa conquête : il s'attribua le droit de disposer en maître des villes qu'il avait achetées du sang de ses soldats, et, par piété naturelle autant que pour témoigner sa gratitude au souverain pontife , il offrit l'exarchat reconquis à l'évêque de Rome , dont il avait bien vite pu reconnaître la haute autorité sur les peuples d'Italie (5). Le pape se laissa séduire, son orgueil s'exalta, et, oubliant l'empereur, il accepta les offres de Pépin (6).

(1) Lib. pontif., 246 : Ut propria restitueret propriis.

(2) Ibid., 247.

(3) Le continuateur de Frédégaire, 120, admet aussi que Pépin se bat pour l'empereur. Aistulf, dit-il, « quod nequiter contra rempublicam et sedem Romanam apostolicam admiserat nefarie nitebatur defendere. »

(4) Dans le traité , Aistulf promet... « ulterius ad sedem apostolicam romanam et rempublicam hostiliter nunquam accederet. » Cent. Fred., 120.

(5) Cf. Sybel, 56. Ce qui prouve que cette évolution politique eut lieu en Italie, c'est le silence des textes francs. Ni le continuateur de Frédégaire, ni les Annales Laiirissenses majores, ni les Annales Einhardi ne parlent d'une promesse faite à Kiersy : ils eussent mentionné pourtant, ce semble, un acte aussi important.

(6) Lib. pontif., 254, où l'on voit nettement que la donation est de 754 et postérieure à l'entrée de Pépin en Italie. Il faut remarquer d'ailleurs que le pape, lorsqu'il se plaint à Pépin des difficultés qu'il rencontre pour prendre possession des territoires cédés, ne rappelle jamais l'entrevue de Ponthion ni le voyage de France, mais bien le traité signé en 754, qu'il sut, par une interprétation fort adroite, transformer en donation véritable {Cad. CaroL, 6. Martens, 52 et suiv.). C'est seulement dans le Liber pontificnlis (n° 318) qu'il est question d'une promesse faite in Carisiaco , et contenant une donation

l'exarchat de ravenne.

Pourtant la convention dut rester secrète tout d'abord, et l'empereur put croire pendant quelque temps que Pépin avait combattu pour l'empire (1). Un passage du Liber pontificalis en fournit une preuve évidente et achève de préciser le caractère du voyage d'Etienne II en France (2).

La Vie d'Etienne II ne dit rien de semblable. Sur la valeur du renseignement donné par la Vita Hadriani, cf. Duchesne, le Liber ponlif., Introduction, p. 242, et Sybel (72-74), qui voit (p. 83-84) , dans cette promesse de Kiersy, une pièce fausse fabriquée à la cour d'Hadrien. — Quant aux causes de l'évolution d'Etienne II, il n'est point aisé de les déterminer. La disparition de l'exarchat, les traditions qui, depuis Grégoire III et Zacharie , s'étaient établies à Rome d'une politique à peu prés indépendante, facilitèrent une révolution qui touchait plus aux formes théoriques qu'à l'état réel des choses. L'assemblée iconoclaste tenue en 754 à Constantinople (Hefele, IV, 297-305) précipita peut-être aussi, par ses décisions, les résolutions d'Etienne II.

(1) L'autorité impériale n'étant plus , en 754 , représentée en Italie par l'exarque, le pape pouvait se donner pour le représentant légitime de l'empereur byzantin {respublica romana), au nom duquel il venait de porter le patriciat à Pépin et pour qui il avait tant de fois agi et négocié (Cf. , sur cet état de choses, Bayet, La fausse donation de Constantin, p. 18-22). De là l'emploi du mot restituere pour caractériser la donation de 754. Pour les populations italiennes et pour la cour de Byzance, le pape pouvait sembler recevoir, au nom de l'empereur, les territoires reconquis par Pépin. Seulement le pape négligea de remettre le dépôt à son mandataire (Cf. Abel, Forsch., I, 471 et suiv. Waitz , Verfassungsgescli., III, 81 et suiv. Ficker, II, 465). Les observations de Martens sur le sens de respublica (p. 106-107) sont contredites par les textes.

(2) Une autre preuve encore servira à confirmer le caractère que nous avons attribué à la collation du patriciat.

Les sources d'origine franque, ClausiUa (Bouq., V, 9-10), Chron. Moissiac. (M. G., I, 293) , Ann. Melt. (M. G., 1 , 332), parlent seules de la nomination de Pépin à la dignité de patrice : les chroniqueurs proprement romains , l'auteur de la Vie d'Etienne II, d'ailleurs si exacte, et celui de la Vie de Paul I" passent soigneusement sous silence un fait qui nous paraît aussi considérable : et si l'on trouve le mot employé dans les chroniqueurs romains [Lib. ponlif. , 275. Cad. Carol. , 8-9 , etc.), tout au moins ne nous disent-ils rien sur la manière dont il fut conféré aux princes francs. N'en faut-il point conclure que ces historiens considéraient la collation du patriciat comme un fait sans importance, comme une formalité dont le cérémonial byzantin fournissait maint exemple ? ou bien qu'ils n'ont point voulu rappeler un événement qui plaçait la conduite du pape dans un jour peu favorable ?

D'autre part, les papes, qui rappellent si souvent aux princes francs les obligations qu'entraîne pour eux l'onction royale donnée à Saint-Denis, ne parlent jamais des devoirs que crée le patriciat (Cf. Martens, 83-85) ; et Pépin n'use jamais de ce titre pour exercer aucun droit dans la respublica romanorum. C'est que les papes , aussi bien que le prince franc , sentaient que ce titre

LA POLITIQUE BYZANTINE EN ITALIE DU VI* AU VIIl" SIÈCLE. 225

En l'année 756 , comme Aistulf , au mépris des traités, était venu assiéger Rome (1) , le pape , de sa pleine autorité , et sans consulter personne, avait, en vertu de la convention de 754, demandé l'appui de Pépin (2); et, en effet, le prince franc venait de passer les Alpes. A ce moment, deux envoyés impériaux, le secrétaire Georges et ce même silcntiaire Jean, qui avait été mêlé à toutes les précédentes négociations, arrivèrent en Italie. Ils étaient envoyés par leur maître auprès du roi des Francs (3) ; mais chemin faisant ils s'arrêtèrent à Rome pour s'entendre avec le pape, ce qui prouve qu'à cette date Constantin n'avait encore aucune défiance contre Etienne, et qu'il comptait trouver dans

de patrice était une dignité purement honorifique , nullement différente du patriciat byzantin. S'il se fût agi d'une dignité nouvelle , créée tout exprès pour Pépin, le pape y eût, sans nul doute, attaché des privilèges plus effectifs. Il faut donc croire que le nouveau patrice avait simplement reçu l'antique dignité byzantine, transmise par le pape au nom de l'empereur.

Si, plus tard, Charlemagne tira du patriciat une autorité et des droits effectifs sur Rome (Martens , 194-206) , cela tient à une confusion qui devait naturellement naître du nom de patrice. A l'époque de la domination byzantine, le gouverneur général d'Italie, ordinairement revêtu du patriciat et officiellement appelé exarchus et patricius, était, dans l'usage, fréquemment désigné par le seul nom de patrice. De là, dans l'esprit des Romains, après la disparition de la domination byzantine, un rapprochement naturel entre le roi franc, patrice et protecteur de Rome, et l'ancien vice-roi d'Italie. On le voit bien dans la réception faite , en 774 , à Charlemagne , oii les Romains lui rendirent tous les honneurs dus à l'exarque {Lib. ponlif., 315 : « Sicut mos est exarchum aut patricium suscipiendum) ; » à ce moment, le patriciat des rois francs comportait tous les droits qu'avait jadis exercés l'exarque à l'égard de la ville et du duché de Rome. Ainsi le titre de patrice qui, au début, et dans la pensée de l'empereur qui le conférait , était une dignité simplement honorifique, prit, après la disparition de l'exarque, et par une confusion naturelle de langage , une tout autre acception. La confusion, involontaire d'abord, et plus tard peut-être volontaire , permit au roi franc d'agir en souverain dans Rome et d'y étendre chaque jour davantage son autorité ; elle permit au pape, suivant les circonstances, de réclamer impérieusement la protection franque, ou bien de repousser les prétentions souveraines de Charlemagne. Aux yeux des papes , patrice voulut dire exarque, quand il s'agit de défendre l'autorité et le domaine pontifical; il signifia patrice au sens byzantin du mot {honor patriciatus vcstri. Cod. Carol., 88, 98), quand Charlemagne intervint trop directement dans la respublica romanorum. C'est précisément le caractère incertain et mal défini du titre de patrice qui conduisit Charlemagne à préciser, par la reconstitution de l'empire, les limites de son autorité (cf. Sybel, 78-79).

(1) A cette date, il n'est plus question de l'empereur. Aistulf parle de ce que « contra sedem apostolicam rem nefariam fecisset. » Cont. Fred. , 121.

(2) Lib. pontif., 250. Cod. Carol. , 8, 9, 10.

(3) Lib. pontif., 250.

l'exarchat de ravenne.

l'autorité pontificale le même appui qu'en 754. A Rome, les envoyés apprirent la marche de l'armée franque. Tout surpris de cette intervention, que leur souverain n'avait point sollicitée (1), commençant à se défier du pape, qui leur semblait , en cette circonstance, avoir singulièrement outrepassé ses pouvoirs, ils s'embarquèrent pour Marseille, acceptant toutefois la compagnie d'un légat pontifical : tant l'accord, au moins en apparence, semblait durer entre l'empire et la papauté. Ils apprirent , au débarquer , toute la vérité; ils surent que Pépin avait marché, non point dans l'intérêt de l'empire , mais sur l'ordre du pape (2) ; ils connurent la convention de 754 (3) et la trahison d'Etienne II.

Surpris et irrités , tristes effecti , ils s'en prirent naturellement à l'envoyé pontifical, dans lequel ils ne pouvaient plus voir qu'un traître , de la déloyauté de son maître (4) ; et sentant qu'il fallait maintenant agir, non plus avec le pape, mais contre lui, ils tâchèrent de gagner de vitesse les négociateurs pontificaux; et ayant atteint Pépin près de Pavie, ils lui firent espérer, suivant la tradition de la politique byzantine, la faveur et les dons de l'empereur (5) , s'il voulait remettre aux mains des Byzantins Ravenne et l'exarchat reconquis par ses armes.

Il n'est point impossible , d'après le récit du Liber pontifi,calis , de démêler quelques-unes des péripéties de cette entrevue délicate qui complètent la démonstration que nous avons essayée. Aux demandes de restitution de l'envoyé byzantin, Pépin répond qu'il a disposé en maître d'un territoire conquis par ses armes, et qu'il ne peut revenir sur un don fait par lui au pape en toute légitimité (6) ; et, comme l'envoyé lui faisait observer, à ce qu'il semble , qu'il avait pris les armes sur la demande de l'empereur , Pépin affirme , sous serment , qu'il n'a fait la guerre dans aucun intérêt humain, mais bien par amour de saint Pierre et pour le pardon de ses péchés (7). Il n'y avait rien à attendre de ce souverain barbare , qui méconnaissait l'autorité impériale et se décla-

(1) Lib. ponlif., 250 : « Dubium habuerunt credendi, » ce qui semble bien indiquer que la guerre de 754 avait été entreprise au su et sur l'ordre de l'empereur byzantin.

(2) Ibid. : « Juxta adhortationem beatissimi papae. »

(3) Ibid. : « Promissionem quam beato Petro jurejurando obtulerat. »

(4) Ibid.

(5) Ibid., 251 : << Plura spondens tribui imperialia munera. »

(6) Lib. ponlif., 251.

(7) Ibid. : « Quod per nullius horainis favorem sese certamini dcdisset , nisi pro amore beati Pétri et venia delictorum. »

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