CHAPITRE II
l'hellénisme dans l'italie byzantine.
L'empire d'Orient, comme l'empire romain dont il était l'héritier, réunissait sous son autorité mille nations différentes l'une de l'autre; aussi de bonne heure dut-il se préoccuper d'introduire dans cette confusion de races et de langues quelque principe supérieur, capable d'assurer l'unité et de maintenir la cohésion du monde byzantin. Rome, en façonnant jadis le monde à son image, avait pourtant respecté, dans le groupement qu'elle fit de ses provinces, les nationalités existantes (1) : Byzance, pour réaliser un semblable dessein, imagina des règles de conduite toutes nouvelles. Elle découpa capricieusement les anciennes régions naturelles , elle partagea en plusieurs tronçons isolés les anciennes races qui peuplaient l'empire, elle rangea sous des rubriques administratives différentes des anciennes circonscriptions provinciales ces nationalités dispersées et brisées (2) , elle amalgama ainsi, pour les jeter dans un même moule, les mille peuples divers placés sous sa domination, et dans cet empire cosmopolite, où les conflits des intérêts , des passions et des races semblaient devoir produire une prompte dissolution, elle sut, par sa forte centralisation administrative, par son ardente propagande religieuse, par sa puissante action civilisatrice, créer de toutes pièces une nationalité factice : partout où elle étendit son autorité, elle essaya de faire pénétrer cette forme d'une civilisation nouvelle, l'hellénisme, et son active propagande demeura rarement sans succès.
Dans l'ouvrage considérable qu'il a consacré à l'étude de la Grande-Grèce, M. Lenormant s'est appliqué à mettre en lumière, en ce qui concerne l'Italie , ce fait important. Il a raconté , pour
(1) JuUian, De la réforme provinciale attribuée à Dioclétien {Rev. hist. XIX, 370-372).
(2) Rambaud, l. t., 191-192.
l'exarchat de ravenne.
employer ses expressions mêmes, « la nouvelle hellénisation de l'Italie méridionale sous la domination des empereurs de Constantinople du huitième au onzième siècle, après que toute trace de l'ancienne grécité du pays avait disparu, et qu'il était devenu pour plusieurs siècles entièrement latin , sous le régime des empereurs romains (1). » Il a expliqué comment, à cette époque, l'hellénisme byzantin sut conquérir à sa langue, à ses mœurs, à sa religion, à son génie la partie méridionale de la péninsule, aussi complètement que l'hellénisme classique l'avait fait quinze siècles auparavant ; il a montré « la puissance absorbante de l'élément grec, tendant de plus en plus à étouffer les dernières traces de latinisme dans le gouvernement de l'empire et travaillanténergiquement à s'assimiler l'Italie ; » il a fait connaître les efforts de la politique orientale pour faire de la péninsule « une annexe de l'empire byzantin, graduellement absorbée dans la sphère de l'influence de cet empire en perdant sa propre conscience ; » il a marqué enfin le plein succès de cette hardie transformation, qui fit faire à l'hellénisme byzantin une conquête durable sur le monde latin et créa, en Occident, une Grèce italienne, qui persista longtemps sous les rois normands, et qui aujourd'hui encore n'a pas complètement disparu (2).
Cette curieuse propagande, presque ignorée pendant longtemps, n'est point pourtant un fait particulier, ni au huitième siècle , ni à la Galabre et à la Terre d'Otrante ; ce que les Byzantins firent avec un plein succès du huitième au dixième siècle dans l'Italie méridionale, ils l'avaient tenté à partir du sixième, avec une singulière puissance de vie et d'assimilation , dans les provinces grecques de l'exarchat de Ravenne. C'est celte intéressante tentative que nous voulons ici étudier.
Les populations de l'exarchat et les principes de la politique byzantine.
Quand les Grecs, sous le règne de Justinien, eurent reconquis la péninsule, les populations romaines les accueillirent d'abord comme des libérateurs (3), et, arrachées enfin aux mains des
(1) Lenormant, La Grande-Grèce , I, p. vu.
(2) Id., ibid., II, 378-381, 395.
(3) Lib. ponlif., 97, 110.
l'hellénisme dans l'italie byzantine.
barbares, elles crurent que l'ancien empire allait être restauré. Quelques hommes seulement, parmi lesquels il faut nommer Cassiodore , comprirent ce qui se cachait sous ces trompeuses apparences , qui , dans le premier moment , inspiraient aux populations italiennes de si flatteuses illusions : ils sentirent « le danger, plus grand que tout autre, que le génie latin de l'Italie, que sa glorieuse tradition nationale romaine allait courir par suite de la conquête grecque (1). » Ils ne se trompaient pas. Depuis le jour où le dernier empereur romain avait cédé la place aux Hérules d'Odoacre, l'empire d'Orient avait bien changé (2). Chaque jour il se dégageait davantage, surtout au point de vue administratif, de l'antique tradition latine , et sa constitution nouvelle ne pouvait longtemps admettre que les provinces italiennes eussent une existence à part dans l'empire. L'extension de l'hellénisme était la conséquence naturelle de la conquête grecque : bien plus, aux yeux des politiques de Byzance, elle pouvait paraître une condition nécessaire de la conservation de la péninsule. Bien des raisons justifiaient cette croyance : l'état de la population italienne, la condition de l'Eglise romaine, les circonstances dans lesquelles allait être placé l'exarchat, tout imposait à la cour byzantine l'obligation de travailler à l'assimilation de l'Italie.
La population de la péninsule était composée d'éléments fort divers. Malgré les sanglantes batailles de la guerre ostrogothique, malgré les spoliations ordonnées par le vainqueur , les Goihs subsistaient en grand nombre à côté des Romains (3). Les papyrus de Marini et les inscriptions du sixième siècle (4) mentionnent fréquemment à Rome, à Ravenne , dans d'autres villes encore (5), des personnages appartenant évidemment à la nationalité ostrogothique. La plupart d'entre eux, décorés des titres sonores de la noblesse romaine, font partie des classes les plus élevées de la société : presque tous sont des viri clarissimi ou
(1) Lenormant, 1. l., II, 381.
(2) Les Occidentaux se rendent parfaitement compte qu'à partir de la fin du sixième siècle l'empire devient grec. Paul Diacre dit de Maurice (III, 15) : « Primus ex Grecorum génère in imporium confirmatus est. » Cf. Cliron. Ven., 7. Grégoire le Grand constate (Kp., VII, 30) qu'on ne trouve point de son temps, à Constantinople , de gens qui « de Latino in Graecum bene transférant. »
(3) Agathias, I, 1, p. 15-16. Lib. pontif., 113. Greg. M., Dial., III, 30. Epist., II, 40; XI, 17; XII, 18.
(4) De Rossi, Inscr. christ., I, 1125, 1126. Muratori, Inscr., 430, n° 4. Marini, 261, n. 18.
(5) Rieti, p. ex. (Marini, 79). Grado (C. /. L., V, 1588).
l'exarchat de ravenne.
illustres, magnifici ou sublimes (I). D'autres occupent dans le gouvernement ou dans l'Eglise des situations considérables : à Home, un Trasaric est maître de la milice, et son neveu Wiliaric appartient à l'aristocratie (2); à Bahieo-Regis (Bagnorea), un Aufrid gouverne la ville pour le compte de l'empereur (3) ; un Gurdimer est comte (4), un Sindula maître de la milice (5); à Naples , un Guduinus est duc (6), un Godiscalcus est duc de Gampanie (7) ; un Gulfar occupe la même situation en Istrie (8); un grand nombre de soldats goths se rencontrent dans les rangs de l'armée byzantine (9). Même chose dans l'Eglise : un Vincoraalus est défenseur (10), unWiliaris, archidiacre de l'Eglise de Ravenne(ll). Enfin un Golh s'élève jusqu'au trône pontifical : un certain Vinigild s'établit à Rome, et son fils devient pape sous le nom de Pélage II (12). Tous ces exemples, empruntés aux dernières années du sixième siècle, montrent quelle était encore, au lendemain de la conquête, l'importance de l'élément ostrogothique vaincu. De la part de cette aristocratie riche, puissante, et au-dessous de laquelle se trouvait sans nul doute un nombre assez considérable de petites gens, il y avait à ci"aindre plus d'une opposition et plus d'un soulèvement. Narsès déjà avait eu à réprimer la révolte du comte goth Widiu qui, en 563, s'était soulevé contre l'autorité byzantine (13). Il fallait prévenir le retour de semblables aventures, et contenir une population mécontente, hostile et fort attachée encore, à ce qu'il semble, à ses traditions et à ses souvenirs nationaux (14).
La partie romaine de la population était loin d'être complètement dévouée au gouvernement byzantin. Après avoir d'abord
(1) Marini, 121. Holdigeraus, v. c. Oderic, v. c. Ibid., 75. Riccitanc , v. c. Ibid., 79 : Gundulus vir ill. Adiud vir ill. Gundirit v. magnificus. Ibid., 86 : a Felithanc vir sublimis. »
(2) Rossi, Inscr. christ., 1126.
(3) Greg., X, 34. Jaffé, 17s2 (juin 600).
(4) Jaffé, 1034.
(5) Jaffé, 1031.
(6) Greg. M., Ep., XIV, 10.
(7) Ibid., X, 11.
(8) Ibid., IX, 93.
(9) Agathias, II, 9. Proc, Bell. Goth., II, 19, 27.
(10) Greg. M., Ep., V, 29.
(11) Agnell., 158.
(13) Paul Diac, II, 2.
(14) Beaucoup de Goths, dans les actes publics, signent en lettres gothiques (Marini, 118-119).
l'hellénisme dans l'italie byzantine.
accueilli avec faveur le nouveau légiine, les Italiens s'étaient pris bien vite à regretter leurs anciens maîtres (1). Ils étaient mécontents de l'avidité et des mesures fiscales des gouverneurs grecs (2); surtout ils voyaient avec peine les constantes interventions du pouvoir civil dans les alTaires religieuses, et les rigueurs que les empereurs déployaient contre la papauté. Plus d'une fois ce sourd mécontentement devait se traduire en révoltes ouvertes (Havenne en 616 , Naples en 616, Rome en 641 , etc.). Pour maintenir dans le devoir cette population indocile, pour donner à ces éléments divers quelque apparence d'unité (3) , il fallait que le gouvernement byzantin sût prendre en temps opportun de sérieuses mesures.
La question politique se compliquait d'une question religieuse, plus grave peut-être et plus redoutable encore. L'Etat byzantin, en effet, en rentrant en Italie, y rencontrait une puissance rivale déjà fortement organisée, et dont l'influence croissait chaque jour dans l'Occident latin. Entre l'Empire et l'Eglise , l'accord était difficile et le conflit presque inévitable. En face de l'empereur, souverain théocratique , qui hardiment se disait roi et prêtre (4), le pape se déclarait seul juge des consciences et seul défenseur des intérêts divins : à la théorie byzantine s'opposait la théorie romaine, nettement formulée déjà par Gélase et Symmaque , plus ardemment soutenue encore aux jours de conflit ou de persécution (5). Les empereurs , habitués à trouver dans les patriarches d'Orient de dociles instruments de leurs volontés ou de leurs caprices, exigeaient des évêques d'Occident une égale obéissance, et n'épargnaient rien pour faire plier leur inflexible volonté ; les papes, forts de la puissance qu'ils avaient déjà acquise et de l'autorité morale qu'ils exerçaient sur l'Occident chrétien, grandis par le souvenir de Rome autant que par le long éloignement des empereurs d'Orient , repoussaient avec hauteur les prétentions impériales, et refusaient au souverain temporel le droit de dicter
(1) Lib. ponlif., 110 : « Quia expedierat Romanis Gothis servire quam Graecis. «
(2) Paul Diac, II, 5.
(3) La loi romaine fut également appliquée aux Goths et aux Romains (Calisse, 276 et suiv.). Cf. Mariai, 86. Pragm., 11. Proc, Bell. Goth., IV, 35. Voir aussi Muratori, Ant. It., diss. 22.
(4) « Et scripsisti : Imperator sum et sacerdos » (Migne, LXXXIX, 521).
(5) « Ergo non est omnis christianus imperator etiam sacerdos? Et dixi non est » (S. Ma.xirai coll. cum principibus. Labbe, VI, 436). Cf. Jean Damascène , cité dans Gasquei, De i'aui. imp. en matière de religion, p. 205
l'exarchat de ravenne.
les dogmes religieux. Entre ces deux systèmes contradictoires, aucun compromis n'était possible. Dans la papauté qui naissait à la vie politique et vers laquelle s'inclinait déjà l'Italie entière reconnaissante, qui trouvait auprès d'elle appui et protection , dans la papauté qui représentait et soutenait une théorie essentiellement latine , l'empire sentait un obstacle au complet exercice de son autorité. Pour prévenir le danger, pour assurer le triomphe de la théorie byzantine, ici encore il fallait que le gouvernement sût prendre en temps opportun des mesures efficaces.
Enfin, quand l'invasion lombarde eut arraché aux Grecs plus de la moitié des provinces d'Italie , la grandeur du péril qui menaçait le reste rendit plus sensible encore la nécessité d'assimiler la péninsule aux autres provinces de l'empire d'Orient. On jugea imprudent, en face de l'ennemi barbare, de laisser livré à luimême un Etat où fermentaient déjà tant de causes de désagrégation : et pour lui donner cette forte unité nécessaire à la défense , on voulut que, complètement gagné à l'hellénisme, il fût en Occident le boulevard même de la civilisation et de l'empire grec. On voulut, entre les Lombards et les populations de l'exarchat, créer un abîme plus infranchissable encore, et, jetant ces dernières dans le moule de l'Orient, faire des provinces italiennes une Grèce occidentale.
Tout conspirait donc eu faveur d'un dessein politique, dont les les exarques eurent pour tâche d'assurer le succès. En face de la tradition nationale romaine qu'incarnait la papauté , en face du génie latin des populations italiennes, ils furent les représentants de l'hellénisme byzantin et les apôtres des idées orientales. En face des populations, qui voulaient avant toute chose que l'Italie restât elle-même, en face du siège pontifical, qui prétendait empêcher Rome de devenir une dépendance de Constantinople , ils travaillèrent éuergiquement à faire de la péninsule une annexe de l'empire. Désormais, dans l'Italie, deux systèmes furent en présence et comme deux courants opposés. Partout où l'Etat pouvait directement intervenir , c'est-à-dire dans l'administration et dans l'Eglise, partout où il pouvait faire pénétrer une influence indirecte, c'est-à-dire dans la société et dans l'art, les exarques s'appliquèrent à propager les idées , la culture , la langue grecques. C'est là que nous étudierons successivement cette tentative d'extension de l'hellénisme , et nous rechercherons ensuite dans quelle mesure elle a réussi.
l'hellénisme dans l'italie byzantine.
L'hellénisme dans l'administration.
Justiuieu, au moment où il réorganisa l'Italie reconquise, avait posé en principe que les fonctionnaires seraient choisis parmi les gens de la province qu'ils allaient administrer (1). Toutefois luimôme plaça à la tête du gouvernement un patrice grec, Narsès, cubiculaire et ancien praepositits du sacré palais (2), et il nommait préfets du prétoire d'Italie les grecs Athanase et Maximiuus (3). Ses successeurs poussèrent plus avant dans cette voie. Dès la fin du sixième siècle, la plupart des hautes charges étaient confiées à des Grecs, dont quelques-uns mêmes semblent avoir ignoré la langue latine (4) : à mesure qu'on avance au cours du septième siècle, les noms byzantins apparaissent presque seuls dans la liste des fonctionnaires qui administrent l'Italie. Tous les exarques, sans exception , viennent de Constantinople , où ils sont choisis parmi les hauts dignitaires du palais impérial ; presque tous portent des noms ou des surnoms d'origine essentiellement byzantine (Eleutherius, Isaac, Théodore Calliopas, Platon, Olympius, Jean Platyn, Théophylacte, Jean Rizocopus, Eutychius). Si nous descendons un degré dans la hiérarchie administrative , à la tête de presque toutes les provinces nous trouvons le plus souvent des fonctionnaires d'origine grecque. A Naples , la plupart des ducs portent des noms byzantins : Basile, Théophylacte, Cosmas, André, Cesarius , Théodose ou Théodore (5). A Home, le duc Marinus vient de Constantinople (6); le duc Basile est un Grec (7) ; l'officier impérial Théodore Xil» , gendre de l'exarque Platon, est certainement un oriental (8) ; peut-être le duc Christophe luimême est-il un Byzantin (9). Dans la Pentapole, le seul duc que nous connaissons , Arsicinus , porte un nom d'apparence orien-
(1) Pragm., 12.
(2) Orelli, 1162.
(3) Proc, Bell. Goth., II, 22 ; III, 6.
(4) Greg. M., Ep., X, 27.
(5) Capasso, Monum., p. 7-8.
(6) Lib. pontif., 183.
(7) Ibid., 183.
(8) Pair, graec, XC, 114.
(9) Lib. pontif., 176.
l'exarchat de ravenne.
laie (1). En Islrie , le vir magniftcus Basile, qui vivait au temps de saint Grégoire, le magister mililum Mastalon , les maîtres de la milice Basile ef Constantin , mentionnés au huitième siècle, sont encore des Orientaux (2). Le même principe est appliqué dans tout l'Occident byzantin : le préfet Pantaléon, qui gouverne en Afrique (3) ; Théodore, patrice et stratège de Sicile (4); Baan, cubiculaire et chartulaire impérial en Sicile sont des Grecs (5) ; en Sardaigne, les ducs Eupator et Zabardas , le maître de la rriilice Eupaterius (6) ne peuvent être que des Orientaux.
Un degré plus bas , à la tête de l'administration des villes, souvent encore nous rencontrons des Grecs : en Jjigurie, Tzittanes, comte et tribun (7); à Cemtumcellae, Zemarchus, également comte et tribun (8); Zittanus à Panorme (9); en Gampanie, le maître delamilice Anatolius(lO); Bahan, maître de la milice à Osimo(ll); Eleutherius, maître de la milice à Sinigaglia (12), et Theodosius, tribun et dalivus a Rimini (13); enfin à Haveune même, Théodore, curateur ou maire de la ville (14), pourrait bien, d'après son nom, être un Byzantin.
Jusque dans les emplois moins exclusivement politiques , on trouve fréquemment des fonctionnaires d'origine orientale. A Rome, l'entretien des palais impériaux est confié au Byzantin Platon (15); à Rome, à Ravenne, l'entourage du gouverneur est eu grande partie composé de Grecs. Un Ghrysogonus est chancelier; un Procope, conseiller de l'exarque (16); un Sergius, mentionné dans une inscription grecque du sixième siècle , est xovfftXtapi'oi; , et son flls ffxpiviapt'oç d'un magistrat inconnu (17); un
(1) Greg. M., Ep., I, 58.
(2) Ibid., V, 46, 47. Jaffé, 1679, 1G88. Ughelli, V, 1097.
(3) Ibid., IV, 34.
(4) Lib. pontif., 172.
• (5) Jaffé, 2091, 2093.
(6) Greg. M., Ep., XII, 10; IV, 24; IX, 6.
(8) Greg., Ep., I, 13.
(9) Ibid., X, 27.
(10) Migne, LXXX, 482.
(11) Greg., Ep., IX, 89.
(12) Cod. Bavarus, 71.
(13) Ibid., 27.
(14) Greg., Ep., IX, 98 ; X, 6.
(15) Rossi, Bull. arch. christ., 1867, p. 22.
(16) Marini, 92, 123.
1,'hellénisme dans l'iïalie byzantine.
Agalhon apparaît à Home à côté du duc Christophe (1); un Eupraxius à côté de l'exarque (2); d'autres peisonnages encore mentionnés à la cour de l'exarque, un Opilio , un Serapio (3), pourraient être des Grecs. Dans les charges de finance mêmes, on trouve des Orientaux : tels ce Donellus erogator (4), venu de Byzance en Italie, et ce Ih'xpoç KwXXexTapi'o; (coltectarius) , deux fois mentionné dans les papyrus de Marini (5), et qui deux fois souscrit en lettres grecques l'acte auquel il participe comme témoin ; tel ce Zimarcus, primicerius à Grado (6); tel enfin ce Jean, logothète du sacré palais (7), un Byzantin selon toute vraisemblance, ou tout au moins un Romain rattaché par son titre à la hiérarchie byzantine.
Malgré la place prépondérante faite aux Grecs dans l'administration de l'Italie, il eût en effet été difficile d'exclure absolument du gouvernement les populations indigènes. On laissa donc les Romains, et même les Ostrogoths, entrer dans les emplois publics ; mais ils y furent reçus en petit nombre, et seulement après qu'ils avaient donné à l'Etat byzantin des preuves évidentes de leur fidélité.
Pour les Goths, la chose était facile. Le respect que les barbares avaient toujours conservé pour l'empire et le prestige qu'avaient à leurs yeux les dignités romaines étaient autant de garanties de leur dévouement. Du jour où ces anciens adversaires entraient dans la hiérarchie administrative, ils devenaient pour l'Etat byzantin de fidèles sujets et des défenseurs dévoués. On put donc leur confier de hautes fonctions dans le gouvernement d'Italie. En général, on leur donna de grands commandements militaires; plusieurs furent ducs de Naples ou de Campanie (8) ; d'autres furent maîtres des milices en Istrie, en Pentapole, en Ligurie , en Tuscie (9), ou dans les places de l'Italie du Nord (10) ; d'autres furent tribuns (11), et il ne semble pas que l'Etat byzantin ait eu jamais à se plaindre de leurs services.
(1) Lib. ponlif., 176. ,
(2) Ibid., 131.
(3) Marini, 114.
(4) Greg., Ep., IX, 124.
(5) Marini, 75, 121.
(7) Cod. Bav., 25.
(8) Greg. M., Ep., XIV, 10; X. 11.
(9) Ibid., IX, 93; IX, 89; IX, 34; X, 34.
(10) Paul Diac, III, 27.
(11) AnualUo tribuno, Deuscledit, 326.
l'exarchat de ravenne.
Les Goths ne formaient au reste , dans la population de la péninsule , qu'une infime minorité , isolée et comme perdue au milieu des Latins : l'empereur pouvait donc employer sans péril des hommes qui, sans lui, n'eussent compté pour rien dans l'Etat. A l'égard des Romains , qui formaient la masse de la population italienne, des précautions plus grandes étaient jugées nécessaires. On les laissait plus volontiers dans les emplois inférieurs, longtemps on éprouvait leur fidélité avant de leur confier des fonctions importantes. Avant d'arriver au rang de magister miliLum, ils demeuraient tribuni d'abord, puis/iypaî/ (1) ; avant d'être promus à la dignité de duc, ils passaient par les charges de magistri militum ou de charlularii (2) ; enfin lorsqu'ils sollicitaient le gouvernement d'un duché, on leur demandait, à Ravenne, des déclarations fort précises, qui garantissaient leur dévouement à l'Etat byzantin (3). Pour mieux s'assurer de leur fidélité, on leur prodiguait les titres pompeux de la hiérarchie orientale, qui satisfaisaient leur vanité et enchaînaient leur reconnaissance. Les ducs latins de la Vénétie recevaient les dignités d'oTratoç ou de irpwTOGTraôaptoç (4) ; les tribuns de l'Istrie portaient les mêmes titres honorifiques (5) : à Rome, à Naples, ailleurs encore, la dignité de consul ou de patricius était inséparable de la fonction de duc (6). Les plus grandes familles romaines ne dédaignaient pas ces distinctions honorifiques ; et la cour byzantine sut habilement tenir compte de ces dispositions. Tout en réservant à ses propres agents la réalité du pouvoir, tout en confiant aux Romains un petit nombre seulement de charges politiques ou administratives , elle leur prodigua les titres et les dignités flatteuses, qui les rendaient sinon des fonctionnaires de l'empire , du moins des membres de la hiérarchie byzantine (7). Au septième , au huitième siècle, une multitude de personnages d'origine romaine sont désignés sous le nom de consul (8); on les
(1) Ughelli, V, 1099.
(2) Lib. pontif., 269. Theoph., I, 612.
(3) Voir l'histoire de la nomination du duc de Rome Pierre {Lib. pontif., 176, 184).
(4) Armingaud, l. l., 313, 321-329.
(6) Ughelli, V, 1099.
(6) Lib. pontif., 291. Cod. Carol. , 61, 68, 74. Lib. pontif. , 207. Paul Diac, IV, 38.
(7) Lib. pontif. , 290-291. Le père du pape Hadrien, Théodat, avait été consul et duc, et le texte dit que le pape était « nobilissimi generis prosapia ortus. »
(8) Lib. pontif., 119 : « Honorius... ex pâtre Petronio consule. » Greg. ,
l'hellénisme dans l'italie byzantine.
rencontre en Sicile, en Campanie, à Naples, à Rome, à Rimini, en Istrie. Ainsi se formait, au sein même de la population romaine , une véritable aristocratie byzantine.
Grâce à ces mesures habiles , l'administration de l'exarchat se trouva toute grecque ou tout au moins parfaitement hellénisée. Sans doute il arriva parfois , dans la désorganisation de l'empire, que de hauts fonctionnaires de cette administration tentassent un soulèvement contre le gouvernement central (Eleutherius , 619 ; Maurilius, 641 ; Olympius, 652) ; mais en général cette administration se montra fidèle au souverain de Goiistautinople et dévouée aux intérêts de l'hellénisme en Occident. Et lorsque des crises violentes éclatèrent dans l'exarchat, quand la querelle des Iconoclastes réveilla les passions politiques et religieuses des populations italiennes , les officiers impériaux restèrent tous fidèles au souverain qu'ils représentaient. A Rome , à Naples , à Ravenne , ils se firent tuer ou chasser plutôt que de céder; et il faut remarquer que, parmi ces fonctionnaires fidèles, plusieurs, comme le duc Pierre ou le duc Exhiiaratus, étaient des Romains entrés au service de l'empire. Dans l'administration , tout au moins , l'influence de l'hellénisme avait porté ses fruits.
V hellénisme dans l'Eglise.
Il était plus difficile de faire pénétrer l'influence des idées grecques dans l'Eglise. Entre l'Occident et l'Orient, une hostilité déjà ancienne aigrissait toutes les questions qui touchaient à la religion ; et depuis que l'Eglise romaine , plus indépendante , s'était fortement organisée sous la main de pontifes habiles et entreprenants, les éléments étrangers à la tradition latine pénétraient plus malaisément encore dans un corps bien discipliné, où une autorité vigilante contrôlait et dirigeait les mouvements et les actes de chacun des membres qui le composaient. Pourtant deux siècles de domination byzantine, le contact perpétuel des Grecs et des Latins, et surtout l'habileté politique des exarques d'Italie entamèrent une Eglise qui semblait si bien close , et à Ravenne , à Rome même, firent pénétrer dans le clergé et jusque dans le rite latin des personnes et des pratiques d'origine purement byzantine.
Ep., II, 15, 24. Cod. Bavar., 32 : « Paulus eminentissimus consul. » Deusdedit, Coll. Canonum, 324-326.
l'exarchat de ravenne.
On trouve plus d'une fois mentionnés dans les textes de hauts personnages du clergé séculier qui sont de nationalité grecque. A Grado, le patriarche Hélie est un Byzantin, et c'est précisément à son origine qu'il doit la haute dignité dont il est revêlu (1) : l'évêque Démétrius de Naples (2); l'évêque Zénon , mentionné par S. Grégoire (3) ; Nicétas , évêque de Silva Candida (4) , semblent aussi être des Orientaux. Quelques-uns mômes occupent de grandes charges à la cour pontificale , en qualité de diacres ou d'archidiacres (5), de cardinaux-prêtres (6) ou évêques (7) : autour de S. Grégoire, on rencontre des prêtres qui se nomment Théophane , Serge, Théophylacte (8) ; dans l'entourage du pape Constantin , on trouve les prêtres Michel et Georges , le sacellarius Cosmas (9), le diacre région naire ïheophanius (10) ; ailleurs on voit le secundicenus Démétrius (11) , le prêtre Theocharistos, frère de l'exarque Platon (12), le prêtre Théodore de Tarse, l'organisateur de l'Eglise anglo-saxonne. D'autres Grecs reçoivent des papes des missions de confiance et s'en vont, comme légats du Saint-Siège, rejjrésenter l'Eglise romaine aux conciles d'0rient(13).
Nous ne connaissons par le récit des chroniqueurs que ceux d'enti'e ces personnages qui ont joué en quelque manière un rôle historique; mais on peut croire qu'ils n'étaient point dans l'Eglise les seuls représentants de l'hellénisme. Pour que, en moins de cent cinquante ans, douze papes d'origine orientale aient pu, nous le verrons tout à l'heure, s'élever au trône pontifical , il faut que l'élément byzantin tînt dans le clergé romain une place considérable ; car autrement comment expliquer la fréquence et presque la perpétuité de semblables choix? A côté et au-dessous de ces grands personnages, qu'une fortune plus illustre a sauvés de l'oubli, il y avait une rnultilnde anonyme de prêtres, de diacres, de
(1) Dandolo, p. 'J7 : « Nationc Graecum... credentcs propterea votis imperialibus satifacere.
(2) Gest. Ep. Neap., p. 413. Cf. Greg., Ep., II, 6.
(3) Greg. M., Ep., VI, 4.
(4) Lib. pontif., 171.
(5) Ibid., 154, 159, 183.
(6) Ibid., 140, 15G, 158.
(7) Ibid., 171.
(8) Mai, Script, vet. coll., 210.
(9) Lib. pontif., 171.
(10) Ibid., 172.
(11) Ibid., 269.
(12) Pair, graec, XC, 114.
(13) Lib. pontif., 154. Mabillon, Ann. ord. S. Uanedicli, I, 374.
l'hellénisme dans l'italie byzantine.
chantres, d'acolytes (1), dont la présence n'est plus attestée que par quelques rares documents. Tel cet acte présenté au concile de 649 par les prêtres et moines grecs habitant à Rome (2), et où l'on trouve, mêlés aux suscriptions des moines, les noms de cinq prêtres et de dix diacres (3), qui sans doute font partie d'un clergé grec et séculier. Sans vouloir trop conclure de semblables témoignages, on voit que, dans le clergé romain et jusque dans l'entourage des papes, l'hellénisme avait su faire pénétrer son influence.
Mais c'étaient surtout les moines grecs qui propageaient en Italie les idées byzantines ; et ils étaient venus en grand nombre s'établir à Rome et dans l'exarchat. Plusieurs de leurs communautés nous sont connues par un fort curieux épisode. Bu l'année 649, le pape Martin P"" avait réuni au palais de Latran un concile pour examiner et condamner l'hérésie des Monothélites. A la seconde séance , un grand nombre d'abbés , de prêtres et de moines grecs, qui, depuis longtemps déjà, dit le texte, habitaient la ville de Rome (4), vinrent se présenter au concile, et, introduits devant l'assemblée , remirent au pontife une profession de foi écrite en langue grecque et dont lecture fut donnée. Dans ce document, les moines, répudiant hautement les doctrines hérétiques, se soumettaient par avance aux décisions du concile, et demandaient que le pape fît tradaii-e en grec, à leur intention, les canons qui seraient promulgués par l'assemblée (5). Cette pièce, signée par les abbés ou higoumènes des principaux monastères grecs, nous montre que, dès le milieu du septième siècle, plusieurs communautés byzantines étaient venues d'Orient ou d'Afrique (6) chercher à Rome un établissement. L'une, composée de Giliciens, habitait près de Saint-Paul-hors-les-Murs le fameux monastère de S. Anastase ad aquas Salvias (7), dont le pape Adrien faisait, au hui-
(1) Lib. pontif., 158.
(2) Labbe, VI, 117 : « Graeci jam per annos habitantes in hac Romana civitate. »
(3) Labbe, VI, 118, 120.
(4) Labbe, VI, 112. Cf. Migne, LXXXIX, 1013 : «.Nazarius monachus. «
(5) Ibid. : 117 : « Usque ad unum apicem cum omni acribia secundum Graecam interpretari vocem. »
(6) Labbe, VI, 113.
(7) Le monastère de Saint-Anastase est mentionné dès le temps d'Honorius , sur la via. Ostiensis, près de Saint-Paul (Rossi, Roma sott., I , 141). On y trouvait encore des Arméniens au treizième siècle (Rossi, Bull., 1869, p. 89).
l'exarchat de ravenne.
tième siècle, restaurer Vegumenarchium (1), el qui , au dixième siècle encore, appartenait à des moines de l'ordre de S. Basile (2). Une autre communauté habitait, sur l'Aventin , le monastère de S. Sabas (3) ou de Cellaenovae (4), dont les higoumènes servirent souvent dans la suite d'ambassadeurs aux papes près des cours étrangères (5). Une communauté arménieune habitait un monastère appelé Renat.i ou de Renati, placé sous l'invocation de la Vierge et de S. André (G), et dont l'emplacement est inconnu (7); enfin une dernière communauté , qui apparaît quelques années plus tard, était établie dans le monastère dit de la maison d'Arsicia(8); et, selon toute vraisemblance, l'ensemble de ces établissements formait les quatre monastères byzantins mentionnés dans la lettre adressée en 678 par l'empereur Constantin au pape Donus (9).
Ainsi, longtemps avant que la persécution des Iconoclastes vînt multiplier d'une manière vraiment prodigieuse les monastères basiliens à Rome (10) et dans l'Italie (II), les communautés byzan-
(1) C'est le terme même, prouvant que ce couvent était de rite grec, employé dans le Lib. pontif., 354.
(2) « Et graecanicae genti semper addictum , » Vie de S. Nil, dans Giorgi, Il regesto di S. Anastasio, p. 55.
(3) Labbe, VI, 117, 118. Reumont, II, 163. On trouve un autre monastère de Saint-Sabas in Quirinale (Urb., 410, f"» 203, 206). Sur Saint-Sabas de l'Aventin, cf. Jean Diacre (I, 9. Migne, LXXV, 66) : « Juxta portam beati Pauli apostoli loco quo dicitur Cella Nova, quo hactenus oratorium nomini eius dedicatum est, et famosum Sancti Sabae confessoris Christi monasterium, cujus laus in sexto et septimo synodo, constitutum videtur, »
(4) Lib. pontif., 272.
(5) Labbe, VII, 39. Lib. pontif., 306. Cod. Carol., 53.
(6) Cf. Lib. pontif, 406. Muratori, Ant., V, 772.
(7) Labbe, VI, 112-113, 610.
(8) Ibid., VI, 610.
(9) Ibid., VI, 598.
(10) Grégoire III accueillit les moines grecs au monastère de Saint-Chrysogone (741) ; Paul I" les établit au monastère des SS. Etienne et Sylvestre (761), qui prit le nom de Ad sanctos martyres in schola Graecorum (Crescimbeni , l. L, p. 5, Lib. pontif., 260, 272). Un monastère de femmes fut, en 750, fondé à Saint-Sylvestre in campa Martio (Rodotà , Rito greco, II, 70, 71). Au neuvième siècle, Jean Diacre, dans son traité De Ecclesia Lateranensi, énumèrc les abbayes grecques suivantes (Mabillon, Mus. liai., II, 574) : « S. Caesarii in palatio » (Cf. Lib. pontif, 405; Urb., 410, î" 206; Vat., 6076, f° 73). « S. Gregorii in Clivo Scauri » (fondé par saint Grégoire, Lib. pontif., 113, appelé aussi « S. Andreae ad Clivum Scauri, » Mabillon, lier, liai., 150, 151; Cf. Jean Diacre, Vil. Greg., IV, 82 et Lib. pontif., 272). « SS. Alexii et Bonifacii « (V. SS., 23 avril, 14 mai, 17 juillet). « SS. Priscae et Aquilae » (Rodotà, II, 65). « S. Sabae Cellae novae » (Cf. Panciroli, Tesori nascosti, 784). « S. Silvestri inter duos hortos, S. Basilii juxta palatium
l'hellénisme dans l'italie byzantine.
tines s'étaient répandues dans la péninsule. Au septième siècle, ou trouvait encore à Rome, à côté des couvents dont nous avons parlé, un monastère syrien qui portait le nom de Boethianum (I); un monastère de la sainte Laure(2); et, sur le Goelius, un monastère de S. Erasme (3) , dont il subsiste une curieuse inscription , écrite en langue grecque, et où sont énumérées un certain nombre des possessions de l'abbaye (4).
A Ravenne, où la protection des exarques était assurée d'avance à tous les représentants de l'hellénisme , les moines basiliens avaient fait plus brillante fortune encore. Dans les établissements pieux qu'ils fondaient dans leur capitale (5), dans les hôpitaux qu'ils faisaient construire pour recevoir les pauvres pèlerins de nationalité grecque (6), les gouverneurs d'Italie avaient eu soin d'établir des moines de l'ordre de S. Basile. Au couvent de S. Laurent in Cesarea (7), à l'hôpital et au couvent de S'e Marie in Gosmedin (8), à l'hôpital et au monastère de Spirito Santo (9), on rencontrait leurs communautés. Sans doute , il en était de même au monastère de S. Théodore, fondé vers 680 par l'exarque Théodore (10), et dans le couvent, dont le nom seul évoque déjà un souvenir d'Orient, de S'» Marie ad Blacliernas (W). A ces Grecs qu'ils avaient appelés en Occident , et dans lesquels ils trouvaient
Trajani. « Il y faut ajouter le monastère de Sainte-Praxède, où Pascal I" installa des moines grecs et celui des SS. Etienne et Cassien, où Léon IV fit de même (Migne, CXV, 636, 637) ; Baronius (a. 754) pense qu'il y avait un monastère grec à Sainte-Marie in Cosmedin. (11 de la page précédente) Rodotà, l. l., II, 65 et suiv.
(1) Lib. pontif., 139.
(2) Migne, LXXXVII, 147. Cf. Labbe, VI, 113.
(3) Lib. pontif., 138.
(4) C. /. G., 8853. Duchesne, 347, n. 6. Cf. Lib. pontif., 370, et de Rossi, Il monastero di S. Erasme. Roma, 1886, in-4''.
(5) Agnell., 119.
(6) Fabri, Sagre memorie di Ravenna, 151. Crescimbeni, Stor. délia basilica di S. M. in Cosmedin, 206. Cf., sur ces pèlerins, Greg. M., Ep., IV, 30. Photius, Bibl., 199. Pratum spirituale , 151, 192. Bélisaire avait fondé à Rome un hôpital semblable, sans doute desservi par des moines grecs (Lib. pontif., 102).
(7) Fabri, 227,
(8) Ibid., 244. Cf., sur ce monastère, encore grec en 767, Fantuzzi, II, p. 1-3, et sur l'origine du nom de Cosmedin, transcription de Ko<7[xi8îov, Leunclavius, I, 295, où. se trouve mentionné, à Constantinople, un monastère de ce nom.
(9) Fabri, 151 , 348.
(10) Agnell., 119.
(11) Ibid., 26, 119. L'exarque Théodore y était enterré.
l'exarchat de ravenne.
des instruments dévoués de leurs desseins politiques, les exarques avaient conféré les plus éclatantes faveurs. L'abbé du monastère basilien de S'e Marie in Gosmedin avait; en particulier un remarquable privilège : quand le nouvel archevêque de Ravenne faisait dans sa ville son entrée solennelle, l'abbé , revêtu des ornements sacerdotaux, entouré de tout son clergé qui chaulait des litanies grecques , s'en allait processionnellement hors de la ville au-devant du nouvel élu; il le ramenait à Ravenne, et à l'église de S. Laurent in Gesarea, voisine du monastère, il mettait la mitre sur la tête du nouvel archevêque qui, seulement après avoir reçu cette sorte de consécration , s'en allait officier à l'église métropolitaine (1).
Tous ces moines , d'origine grecque, conservaient en Italie les usages et la langue de leur pays natal, A Rome même , nous l'avons vu plus haut , ils écrivaient en grec leurs suppliques au concile , ils demandaient que pour eux on traduisît en grec les canons promulgués (2). On conçoit aisément quelle pouvait être dans l'Eglise l'influtmce de cet élément byzantin qui ne se fondait point dans la population romaine. Un dernier fait fort digne de remarque achève d'en marquer l'importance et fait bien comprendre le rôle que le gouvernement byzantin assignait aux moines en Italie. G'est l'empressement que les papes apportèrent, chaque fois qu'ils en eurent les moyens, à remplacer ces premiers établissements basiliens par des soldats dévoués de l'Eglise , les moines de S. Benoît. A partir de 767, les Bénédictins sont partout introduits à Ravenne ; à Sainte-Marie in Gosmedin, à Spirito Santo, à Saint-Laurent, ils remplacent les basiliens; ils s'établissent à S. Apollinaire in Glasse (3) (755), à S. Apollinaire Nuovo (850), à S. Vital (898) (4). A ftome , les papes avaient de bonne heure suivi la même politique : à la fin du septième siècle, le pape Donus, ayant trouvé dans un monastère des moines syriens suspects d'hérésie nestorienne, avait dissous la congrégation, réparti les coupables dans divers monastères et à leur place établi des moines orthodoxes dévoués à l'Eglise et romains (5).
Les papes avaient raison, car la tradition romaine était en grand
(1) Crescimbeni, l. L, 206. Cf. Fabri, 245.
(2) Labbe, VI, 117. Cf., sur cet usage du grec, C. /. G., 8853.
(.3) Fabri, 102. Rubeus, 229. Dès le temps de Grégoire le Grand, il y avait des bénédictins à Classis {Ep., VIII, 15).
(4) Fabri, 255 et 367.
l'hellénisme dans l'italie byzantine.
péril ; les Grecs montaient plus d'une fois jusque sur le trône pontifical.
Les empereurs byzantins attachaient une extrême importance à trouver dans l'évêque de Rome un serviteur dévoué : aussi l'exarque, qui avait bien des moyens de diriger l'élection pontificale, qui parfois même y intervenait de façon fort directe (1), en soutenant ouvertement le candidat qui convenait le mieux h sa politique, s'appliquait à faire tomber le choix des électeurs sur les hommes qui semblaient offrir à la cour orientale des gages assurés de leur fidélité (2). Tantôt c'étaient, comme Grégoire le Grand ou Sabinien son successeur, comme Martin P"" ou Jean V (3), comme Conon ou Constantin, d'anciens nonces à Byzance, qui avaient gardé dans la capitale de grandes relations et chez qui l'habitude des négociations politiques semblait de nature à tempérer la rigueur du prêtre. Tantôt c'étaient, comme Vigile (4) ou Pelage P"" (5), Jean III (6) ou Honorius (7), des fils de hauts dignitaires byzantins dont l'origine garantissait le dévouement; tantôt c'étaient des prêtres, comme Grégoire II, qui, dans quelque mission à Constantinople, avaient su, par leur science ou leur docilité, conquérir la faveur impériale (8). On comptait que sur le trône pontifical leur fidélité ne se démentirait point ; et d'ailleurs contre eux on gardait en réserve une ressource souvent employée , véritable principe de la politique religieuse des Byzantins : quand un pape trompait les espérances qu'on avait mises en lui, on n'avait qu'à le déposer et à mettre à sa place un pontife plus sûr et plus dévoué (9).
(1) Lib. Pontif., 134, 167, 159.
(2) Le caractère politique de l'élection apparaît clairement en 687, après la mort de Jean V. Comme on ne peut s'entendre, on choisit Conon, « qui se nunquam aliquando in causis artibusque saecularibus commiserat » {Lib. pontif., 156).
(3) Lib. pontif., 130, 154.
(4) Vigile, fils d'un consul {Lib. pontif., 102), apocrisiaire pontifical à Constantinople, et fort avant dans la faveur impériale.
(5) Pélage, fils d'un vicarius {Lib. pontif., 109, Duchesne, 303, n. 1).
(6) Lib. pontif., 110.
(7) Ibid., 119.
(8) Ibid., 177.
(9) Ainsi, pour Grégoire II, l'exarque Paul s'efforce ut alium in ejus ordinaret locum {ibid., 183), et l'empereur, de son côté, ordonne ut pontifex a sua sede amoveretur {ibid., 183). — On peut remarquer la courte durée de la plupart des pontificats de ce temps. C'est que sans doute l'exarque dirigeait le choix des électeurs sur des prêtres âgés, pour être plus promptement débarrassé de ceux qui tromperaient ses espérances, et pour ac-
l'exarchat de ravenne.
Pour en trouver de semblables, ou s'adressait aux Grecs que la tradition de l'Eglise orientale rendait plus dociles au pouvoir séculier. Les exarques s'étaient avisés de bonne heure que c'était là le plus sûr moyeu de faire pénétrer dans l'Eglise les influences byzantines; et dès l'année 606, Bouiface III (1) , flls d'un Grec établi à Rome, était élevé sur le trône pontifical. En 639, Jean IV, un Dalmate, c'est-à-dire un demi-Byzantin (2), et, après lui, un Grec d'Orient (3), Théodore, flls d'un évêque de Jérusalem, montaient dans la chaire de S. Pierre. Plus tard, Agathon , un Grec de Calabre, et Léon II, un Grec de Sicile, gouvernèrent l'Eglise romaine (4). Enfin, lorsque, sous le pontificat de Benoit II, une constitution de l'empereur Constantin (5) eut changé le mode de l'élection papale et décidé que l'ordination serait désormais conférée sans relard au nouvel élu, cette mesure libérale, qui enlevait au pouvoir civil le droit de confirmation , rendit plus nécessaire encore un examen attentif des candidats présentés (G). Les exarques ne manquèrent pas à la tâche , et pendant trente ans de suite (685-714) sept papes furent des Grecs ou tout au moins des Orientaux. A Jean V, un Syrien d'Antioche(7), qui inaugura cette longue série, succédèrent le Thrace Conon, qui avait représenté le pape Agathon au concile de 680 (8), le Syrien Sergius et le Grec Jean VI (9) ; puis vint Jean VU , un Grec de Rossano , fils d'un haut fonctionnaire de l'administration byzantine (10), et enfin le Syrien Sisinnius et le Syrien Constantin (11). Le long pontificat de Grégoire II interrompit pendant quinze ans cette série byzantine ; mais aussitôt après lui , un nouveau Syrien , Grégoire III , fut élu (12) : et enfin Zacharie, un Grec de Calabre (13), fut le der-
croître, par des élections fréquentes, son influence dans les affaires ecclésiastiques.
(1) Lib. pontif., 115.
(2) Ibid. , 124.
(3) Ibid., 125
(4) Ibid., 140, 147.
(5) Ibid., 153.
(6) Cette procédure ne fut que passagère ; Jean V seul fut élu ainsi; après lui l'exarque recouvra le droit de confirmer l'élection (Cf. livre II, ch. viii).
(7) Lib. pontif., 154.
(8) Duchesne , 355 , n. 5.
(9) Lib. pontif., 156, 158, 165.
(10) Ibid., 167.
(11) Ibid., 169, 170. Ce dernier avait été également légat au concile de 680.
(12) Ibid., 190.
(13) Ibid., 206. Cf. Const. Porph., De adm., 119, qui en fait un Athénien.
l'hellénisme dans l'italie byzantine.
nier des Byzantins qui monta sur le trône pontifical. En moins de cent cinquante ans, treize papes d'origine orientale avaient gouverné à Rome l'Eglise latine.
Ainsi le gouvernement espérait trouver des amis dans l'Eglise, et en effet la plupart des papes grecs eurent à cœur de justifier par leurs complaisances l'attente qu'on avait d'eux. A l'exception de Sergius et de Grégoire III, ils eurent tous avec l'empire les plus cordiales relations. Boniface III obtenait de l'empereur Phocas la reconnaissance par l'Elat de la primauté de l'Eglise romaine 1(1). Héraclius abandonnait au pape Honorius , pour les employer à des constructions nouvelles, les dépouilles des monuments antiques qui étaient propriété de l'Etat (2). Jean V se faisait accorder , pour les patrimoines de l'Eglise , d'importantes diminutions d'impôts (3) ; enfin le pape Constantin , mandé à Byzance , trouvait auprès de l'empereur Justinieu le plus honorable accueil (4) , et, en sa faveur, le souverain renouvelait tous les privilèges de l'Eglise romaine (5), En échange de leur bon vouloir et de leur protection, les empereurs obtinrent des papes grecs toutes les concessions qu'ils souhaitaient; non seulement en matière politique les pontifes s'appliquèrent à prouver leur dévouement aux institutions byzantines , mais dans les questions religieuses même ils firent preuve plus d'une fois d'une regrettable faiblesse. Non seulement on vit Sergius et Jean VI, pleins de respect pour les envoyés du souverain , protéger, contre les Romains révoltés, l'exarque ou ses délégués (6); non seulement Grégoire III et Zacharie mirent toute leur activité à conserver l'intégrité des possessions impériales (7) ; mais Honorius, fils d'un haut dignitaire de l'empire, se montra si faible pour l'hérésie monothélite qu'il fut plus tard soupçonné de l'avoir partagée (8). Eugène P^ qui s'était laissé élire sans attendre la mort de Martin P"",
(1) Lib. pontif., 115.
(2) Ibid., 119.
(3) Ibid., 154.
(4) Ibid., 172.
(5) Ibid., 173. On gagnait les papes par des concessions de privilèges; on faisait moins de façons avec les évèques. Grégoire le Grand réprimande Leontius , évêque d'Urbin, pour avoir accepté de l'argent du trésor {Ep., V, 44, aliquot te annonas de publico consequi) et avoir ainsi enchaîné sa liberté.
(6) Lib. pontif., 161, 165.
(7) Ibid., 203, 213, 215.
(8) Migne, XCVI , 414; Lib. pontif., 148; Lib. Diurn., p. 198; Migne' LXXXVII, 1063. Cf. Hefele, IV, 169-191.
l'exarchat de ravenne.
se montra fort disposé à ménager la cour impériale (1). Vitalien , qui lui succéda, tenta également de rétablir la bonne entente avec Byzance, même hérétique (2). Jgau VII, flls d'un fonctionnaire byzantin, n'osa résister à la volonté impériale, et, cédant à la faiblesse humaine, humana fragilitate iimidus (3), il accepta sans protester les canons du concile Quinisexte, tenu à Constantinople, en 692 , par l'empereur Justinien , et jadis repoussés avec une invincible obstination par le pape Sergius (4). Constantin montra une semblable docilité : mandé à Constantinople pour régler la question encore pendante du concile Quinisexte, il se rendit sans tarder à la volonté du maître, et donna une confirmation officielle aux canons du concile qui n'étaient point ouvertement contraires au dogme de l'Eglise romaine. Sous de semblables pontifes, l'accord était facile entre l'Etat et l'Eglise, et le concile de Constantinople pouvait sans scrupule confondre dans des acclamations communes l'empereur Justinien et le pape Agathon (5).
Ainsi envahie de toutes parts par l'élément hellénique, l'Eglise latine, malgré la résistance de quelques grands pontifes romains, se laissait insensiblement pénétrer par les usages et les pratiques de la religion orientale. Dès la fin du sixième siècle , Grégoire le Grand blâmait vivement l'introduction du rite grec dans l'Eglise de Syracuse (6); cent ans plus tard, il eût trouvé plusieurs paroisses grecques à Naples (7) , et, à Rome même, il eût rencontré quelques-unes de ces pratiques qu'il condamnait. On avait, sous le pape grec Constantin , à l'imitation de ce qui se faisait à Byzance (8) , placé à Saint-Pierre une image (9) et des peintures rappelant le souvenir et les décisions des six premiers conciles œcuméniques (10). Au temps du pape grec Léon II, on connaissait à Bome la fête orientale de la Theophania (H) : sous le pape grec Sergius , le Liber pontificaiis mentionne la célébration de la fête
(1) Lib. pontif., 134. Duchesne, 340, n. 3.
(2) Hefele, IV, 124, 127-128.
(3) Lib. pontif., 1G8.
(i)Ibid., 160.
(5) Labbe, VII, 765. « iitiei;, SoùXoi xoO padiXéu);, 'AyaOuvo; ôpÔoSôÇou nomé. "PtDHY); ■KÔXka. Ta ëiy). »
(6) Greg. M., Ep., IX, 12.
(7) Arch. Stor. Ital., ser. III, t. III, 92. Crescimbeni, 202.
(8) Lib. ponlif., 179.
(9) Ibid. « Quam Graeci votaream vocant. »
(10) Cf. Paul Diac, VI, 34, 36.
(11) Lib. ponlif., 148.
l'hellénisme dans l'italie byzantine.
toute grecque de l'Exaltation de la Sainte-Croix (1) : et le même pontife décida qu'on célébrerait désormais par des processions solennelles les fêtes tontes byzantines delà Dormitiou de la Vierge et du martyr S. Siméon (2). Sous le pape grec Théodore , c'était le rite oriental qu'on suivait pour prononcer l'anathème (3); dans la liturgie romaine , les hymnes grecs tenaient une place considérable (4); les lectures grecques alternaient avec les lectures latines, et certaines pratiques rituelles avaient évidemment une origine orientale (5). Enlin le culte des saints grecs, presque inconnus à Rome avant le sixième siècle, commençait à s'introduire dans l'Eglise, et il n'allait pas tarder à y devenir singulièrement populaire (6).
Dès le temps de Justinien , les papes et les évêques d'Italie avaient fait venir des reliques d'Orient. La légende racontait que le pape Pélage II avait rapporté de Byzance à Rome les cendres du martyr Etienne (7) ; l'évêque Maximien de Ravenne avait enrichi son église de semblables trésors (8); et Grégoire le Grand lui-même s'était fait envoyer d'Orient un bras de l'apôtre saint Luc et un bras de saint André (9). On gardait à Torcello les reliques de saint Theoctistos et le bras de saint Jacques (10); àBénévent, celles de saint Mercure (11) et de saint Helianus (12) ; à
(1) Lib. pontif., 162. Duchesne, 378, n. 29.
(2) Ibid., 164. « Quod Hypapantem Graeci appellant. » Cf. Duchesne, 381, n. 43. Hypapantem n'est qu'une transcription des mots grecs &no tiji; ÛTràv- TYiç, par contraction ÛTraTrâvTT,;. C'était la féte de la Présentation au temple, correspondant chez les Latins à la fête do la Purification de la Vierge , et qui fut célébrée pour la première fois à Byzance, le jour de saint Siméon, sous le régne de Justinien (Paul Diac, H. R. , XVI ; dans Migne , XCV, 990).
(3) Gregorovius, II, 137.
(4) Ordo rom. I (Mabillon, Mus. ital. , p. 25-26, 37-40). Cf. l'explication donnée par Amalarius de Metz, chorévêque de Lyon, à ce propos : « Sex lectiones ab antiquis Romanis graece et latine Icgebantur... ni fallor propter duas causas : unam, quia aderant Graeci, quibus incognita erat lingua latina, alteram propter unanimitatem utriusque populi. » (Cité par Mabillon, II, 25, n. C).
(5) Ovd. Rom. I, p. 38 ; « Primates ecclesiae... bibunt ter, de Graeco (vino) semel. »
(0) Mùntz, Peinture el iconographie chrétienne, p. 21.
(7) Gregorovius, II, 28.
(8) Agnell, 76. Fabri, 82.
(9) Gregorovius, II, 76.
(10) Dandolo, p. 116.
(11) Ss. rer. lang., 576-578.
(12) Troya, 799. Le duc Arichis les faisait, en 763, venir de Constantinople.
Grado celles de saint Hermagoras , de sainte Euphémie, de saint Erasme (1) et le trône épiscopal de saint Marc, cadeau de l'empereur Héraclius (2). Au commencement du septième siècle , et vraisemblablement sous le pape Honorius , les reliques de saint Anastase furent apportées à Rome (3), et dès les premières années du huitième siècle, elles y étaient en grand renom de sainteté (4). Peu d'années avant le pontificat de Théodore, plusieurs reliques de la grotte de Bethléem furent transportées à Rome et déposées dans la basilique de Sainte-Marie-Majeure, qui prit le surnom de S. Maria ad Praesepe (5). Plus tard, sous le pape grec Zacharie , on retrouva la tête de l'un des plus grands saints de l'Eglise orientale, saint Georges, et on la porta solennellement dans l'église consacrée au souvenir du martyr (6).
Sans parler en eti'et des églises de la Sicile , où l'influence byzantine avait de bonne heure dominé sans conteste (7) , et où , dès le septième siècle, on trouvait, à Syracuse, une église dédiée à Maria Theotocos (8), nous devons signaler, dans les provinces continentales et à Rome même , un certain nombre de fondations faites en l'honneur des saints grecs. Dès le milieu du sixième siècle, quand Bélisaire fit rebâtir à Rome la porte Saint-Sébastien, il la plaça sous la protection de deux saints orientaux , et l'inscription grecque qu'on y lit encore invoque l'appui des saints Georges etConon (9). Le fameux sanctuaire de Saint-Michel au Monte Gargano, le plus ancien qui ait été consacré à l'archange en Occident, était déjà fondé depuis quelques années (10) : à Rome même, les deux saints Cosme et Damien avaient leur église depuis le commencement du sixième siècle, et dans la mosaïque absidiale qu'y fit exécuter le pape Félix IV, on avait, auprès des deux saints , placé l'image, richement vêtue à la mode byzantine,
(1) Chron. Grad., 42.
(2) Chron. Ven.. 5. Chron. Grad., 45. Dandolo, 113-114.
(3) Rossi, Roma sott. , I, 141. « Haud procul in meridiem (S. Pauli) monasterium est Aquae Salviae, ubi caput sci Anastasi est » (Cod. Vindob.). Cf. Giorgi, l. l, 49. Gregorovius, II, 125-126.
(4) Baronius, VIII, 671 et suiv., raconte, d'après un manuscrit de la bibl. Vallicellienne , un miracle qui fut opéré en 713 par l'intervention de ces reliques. Cf. VIII, 289.
(5) Lib. ponlif., 126. Duchesne, 333, n. 3.
(6) Ibid., 224.
(7) Amari, Storia dei Musulmani in Sicilia, I, 194 et suiv. Greg., Ep., VI, 42, 48, mentionne à Palerme un monastère de S. Hermès.
(8) Pirri, Sicilia sacra, II, 123.
(9) Nibby, Roma neW anno 1838, p. 150.
(10) Ss. rer. lamj., 540.
l'hellénisme dans l'italie byzantine.
d'un antre inarlyr d'Orient, Théodore (TTpaT7iXaTyiç(l). Pélagell fondait une basili(|ue en l'honneur de saint Hermès (2). Le pape Honorius élevait une chapelle à saint Apollinaire, l'illustre protecteur de Ravenne, et une église au saint grec Adrien (3). Le Dalmate Jean IV et le Grec Théodore construisaient, auprès de Saint-Jean de Latran, un oratoire en l'honneur du saint dalmate Venance (4) ; et dans la mosaï(iue qui décore l'arc et la voûte de la tribune, on voit représentés, auprès de saint Venance, le saint dalmate Domnio et le Grec Anastase (5). Le pape grec Léon II élevait dans le Vélabre une église en l'honneur du martyr grec saint Georges (6) ; le pape grec Sergiu« enrichissait de ses dons l'église des saints Gosme et L^amieu (7) et introduisait à Rome le culte du martyr Siméou (8). Déjà, nous l'avons vu plus haut, des couvents se fondaient sous le vocable des saints grecs Sabas et Anastase; déjà une église spéciale était consacrée à saint Théodore (9), et dans la mosaïque qui en décore la voûte , le saint est représenté sous le riche costume des dignitaires byzantins (10). D'autres saints grecs encore avaient à Rome des églises ou des oratoires : saint Mennas , dont l'église était située auprès de Saint-Paul-hors-les- Murs (11); sainte Euphémie, dont le culte était associé à celui de l'archange saint Michel (12); saint Basile, saint Gosmas (13), saint Phocas (14), saint Procope, saint Pautaléon, l'archange Gabriel (15), saint Tigris, saint Vizautis (16), saint Nicolas de Myra,
(1) Cf. de Rossi , Musaici di Roma (abside de Saint -Cosme et Saint- Damien).
(2) Lib. pontif., 112. Cf. de Rossi, Roma sott., I, 176.
(3) Ibid., 120.
(4) Ibid., 124.
(5) Barbet de Jouy, Mosaïques de Rome, 36, 39.
(6) Lib. pontif., 149. Cf. Gregorovius, II, 162-165.
(7) Ibid., 163.
(8) Ibid., 164.
(9) Gregorovius, II, 118-119.
(10) Barbet de Jouy, l. l., 46.
(11) Mabillon, Vetera Analecta, IV, 502. On connaît à Rome une corporation placée, à la fin du sixième siècle, sous la protection de ce saint (Rossi, Inscr. christ., II. p. 454-455).
(12) Lib. pontif., 163, 388, 407.
(13) Mai, Spicileg. rom., IX, 392, 399.
(14) Bullarium Casin., II, 112.
(15) Mai, Script, vet. Vatic. Coll., V, 41, inscription extraite des schede de Marini et datée à la manière grecque par l'an du monde 6263, ind. 8 — 755, indiquant les saints grecs qui ont un culte à Rome.
(16) Mabillon, Mus. Ital., II, XIII-XV. Reumont, II, 1184 (paroisses de Rome en 499).
l'exarchat de ravenne.
qui dès le huitième siècle avait eu un autel dans l'église de Sainte- Marie in Gosmedin (1); enfin le fameux abbé saint Cyius, dont le corps avait été, au septième siècle, transporté d'Alexandrie à Rome (2) , avait, dès la fin du septième siècle , sa basilique auprès du Tibre (3), sans compter d'autres oratoires qui lui furent élevés dans la suite par le pape grec Zacharie (4) ou par ses successeurs (5).
Hors de Rome , le culte des saints grecs se propageait également. A Ravenne, l'évêque Maximien consacrait une église à l'archange saint Michel (6) , et dans les mosaïques qui la décoraient (aujourd'hui transportées à Berlin), on voyait, à côté de l'archange , son compagnon Gabriel et les deux saints Gosme et Daniieu (7). A S, Apollinare Nuovo, dans la longue procession de saints représentés en mosaïque sur les parois de l'église , on trouve, parmi beaucoup de saints romains, les martyrs grecs saint Namor et saint Démétrius (Demiter) (8). A S. Apollinare in Classe , les archanges Michel et Gabriel apparaissent sur les retombées de l'arc triomphal (9), et sur les longues hastes qu'ils tiennent à la main une tablette est placée, sur laquelle on lit, trois fois répétée, l'acclamation byzantine AriOS. L'exarque Théodore bâtissait un monastère sous le vocable du saint grec Théodore (10) ; des églises étaient consacrées aux saints grecs Démétrius, Georges , Sergius et Zénon (11) ; des monastères avaient pour patrons saint Georges et saint Michel (12). Plus tard l'archevêque Sergius élevait à Ravenne une église consacrée à l'un des plus grands saints de l'Orient, le fameux thaumaturge Nicolas de Myra (13).
Il en était de même dans le duché de Naples. Des peintures du septième siècle, trouvées à Badia, près d'Amalfi (14), représentent
(1) Crescimbeni, 45-47.
(2) Mai, Spicil. rom., III, preief., p. xn.
(3) Jean Diac, Vit. Greg., IV, 91.
(4) Lib. pontif., 224.
(5) Sur l'importance du culte tout byzantin de la Vierge, cf. Gregorovius, II, 71-72.
(6) Agnell, 77.
(7) Garrucci, Slor. delV arte cristiana, IV, pl. 267.
(8) Garrucci, l. L, pl. 243.
(9) Ibid., pl. 265, 266. Cf. Richter, Die Mosaihen von Ravenna, p. 99.
(10) Agnell., 119.
(11) Agnell., 2, 86,
(12) Agnell., 89, 171.
(13) Rubeus, p. 227. Fabri, 299. Cf. à Césène une église de Saint-Zénon. Greg. M., Ep., XIV, 6.
(14) Salazaro, Studi sui monumenti delV llalia merid. , pl. 13.
l'hellénisme DAtiS l'iTALIE BYZANTINE.
saint Michel en costume de guerrier byzantin; saint Sabas avait une église à Fondi (1) , saint Georges une église dans une ville de Calabre(2), saint Erasme un monastère à Naples (3) ; des couvents grecs s'y rencontraient sous le patronage des saints Théodore et Sébastien, et des saints Serge et Bacchus(4). Dans la partie septentrionale de l'Italie byzantine , saint Mammas avait une église près de Bologne (5); dans les îles vénitiennes, saint Théodore et saint Mennasavaient, depuis le sixième siècle, un culte à Venise (6), saint Sergius et saint Moyse à Olivolo (7), sainte Euphémie à Grado (8). La dévotion aux saints grecs pénétrait jusqu'en pays lombard : saint Georges avait des églises à Lucques et tà Rieti (9) ; saint Zénon en avait à Vérone (10); un monastère de Rieti était consacré au Saint-Sauveur (11), un autre s'élevait à Bénéveut sous le vocable de sainte Sophie (12) : et le ducArichis élevait dans sa capitale, en 788, une basilique sous laprotection de la grande sainte byzantine (13).
L'archange saint Michel surtout était l'objet d'honneurs particuliers : du sanctuaire de Monte Gargano, le culte du saint s'était rapidement répandu dans l'Italie tout entière. Non seulement à Rome et à Ravenne il avait , on l'a vu , ses basiliques, mais, dans les moindres villes d'Italie, des oratoires ou des monastères étaient placés sous son patronage (14). Plusieurs couvents, à Naples et dans les environs (15), des monastères à Tropaea(16), à Chiozza, à Venise (17), ce dernier desservi par des moines basiliens (18), se
(1) Federici, l. l., 64, 69.
(2) Greg. M., Ep., X, 5.
(3) Greg. M., Ep., X, 13, 14.
(4) Reg. JVeap. Arch. monum., I, 1, 28, 33.
(5) Bôhmer, 167. Sickel, Act. Kar., 174.
(6) Dandolo, 92.
(7) Chr. Ven., 14. Chron. Grad., 43.
(8) Chr. Grad., 43. Dandolo, 98. Cf. le culte de saint Hermès à Naples (Greg. M., Ep., X, 2), à Luna (VIII, 4), à Reate (IX, 15).
(9) Troya, 603, 644.
(10) Greg M., Dial, III, 19.
(11) Lib. pontif., 265.
(12) Troya, 378, 381, 384 (dès 721). Sickel, Act. Kar., 113.
(13) Léo, Chron. monasl. Casin. {M. G. H., VII, 586).
(14) Sur la dévotion à saint Michel, Lib. Diurn., 14 et la note.
(15) Greg. M., Ep., V, 37; X, 14 : « S. Archangeli quod Macharis dicitur. » X, 11; I, 24.
(16) Ibid., II, 1.
(17) Chron. Ven., 6.
(18) Dandolo, 150, « monachi nigri » Sur le costume des moines grecs, cf. S. Maximi, Quaest., 67 {Pair, graec, XG, 839),
l'exarchat de ravenne.
confiaient à la protection de l'archange. Les Lombards n'avaient point pour ce saint une moindre dévotion que les Byzantins (1); à Lucques (2), à Verceil (3), au mont Cassin (4), à Rieti (5), à Bénévent (6) , des églises ou des monastères s'élevaient en son honneur, et le grand saint guerrier de Byzance était presque devenu le protecteur de la nation lombarde.
Pourtant, malgré ce respect pour les saints de l'Eglise orientale, malgré l'introduction dans le rite latin de certaines pratiques grecques , malgré le grand nombre de Byzantins qui occupaient de hautes charges ecclésiastiques, la politique religieuse des exarques trouvait bien des obstacles. Malgré l'influence incontestable qu'exerçait sur elle l'élément hellénique, l'Eglise latine conservait inlacles un grand nombre de ses traditions ; et sous son autorité, chaque jour grandissante , se groupait en un seul corps, fortement organisé par quelques grands pontifes , toute l'Italie et bientôt tout l'Occident chrétien. Pour combattre ces progrès de l'Eglise romaine, qui entravaient à chaque pas la marche de l'hellénisme , les exarques s'eil'orcèrent de diminuer l'autorité des pontifes sur les autres sièges d'Italie, et, opposant évêque à évêque et église à église, ils tentèrent de constituer sous leur main , à Ravenne, une Eglise indépendante de Rome, qui, protégée par l'Etat , soutenue par le gouvernement dans toutes ses prétentions, pût quelque jours disputer et peut-être enlever à Rome cette primauté en Italie qui faisait sa force. Transporter dans les provinces italiennes la capitale religieuse là où était la capitale politique, faire de l'archevêque de Ravenne un serviteur docile de l'exarque, comme le patriarche de Constantinople était un serviteur docile de l'empereur, réduire enfin l'église de Rome à la condition d'une église de province, tel fut le dessein des exarques pour achever de faire triompher l'hellénisme en Italie.
Rome , Aquilée et Ravenne. Dès la fin du sixième siècle, les symptômes de la lutte se lais-
(1) Chron. Casin [M. G. H., III, 223).
(2) Troya, 432, 467.
(3) Ibid., 377.
(4) Chron. S. Benedicti {M. G. H., III, 198).
(5) Troya, 525. Sickel, Act. /Car., 95.
(6) Léo, Chron. Mon. Cusin. (M, G. IL, VII, 586).
l'hellénisme dans l'italie byzantine.
saient entrevoir. A ce moment une grave question religieuse partageait les évêques de la péninsule. Le cinquième concile œcuménique, tenu à Conslantinople en 553, avait déclaré hérétiques trois des textes ecclésiastiques approuvés par le coucile de Chalcédoine, et le pape Vigile, qui avait lutté pour défendre- l'œuvre de saint Léon (1), avait durement expié ses longs refus de condamner les trois chapitres incriminés (546-553). Dès ce moment l'archevêque de Ravenne s'était séparé avec éclat de l'Eglise romaine et avait hautement reconnu les canons promulgués par le concile et approuvés par l'empereur (2). Les papes avaient bientôt suivi cet exemple : Vigile , isolé à Constantinople, avait pris peur et signé la condamnation des trois chapitres ; Pélage P'', qui les avait défendus avec fougue et soutenu de son courage les refus de Vigile, les abandonna à son tour en montant sur le trône pontifical; à son exemple et avec la même habileté, ses successeurs Pélage II (3) et Grégoire le Grand (4) laissèrent fléchir leur résistance et, sans condamner formellement les trois chapitres, entretinrent pourtant, par amour de la paix, de bonnes relations avec les fauteurs du concile.
Mais alors une autre opposition se déclara en Italie. Les archevêques de Milan et d'Aquilée, avec tous leurs sutfragants de Ligurie, de Vénétie et d'Islrie, ne consentirent point à abandonner les trois chapitres (5), et, malgré les menaces ou les violences, ils refusèrent obstinément de rester en communion (commumcare) avec l'archevêque de Ravenne et même avec le pape , qu'ils tenaient tous deux pour hérétiques. L'autorité civile dut, selon l'usage, intervenir pour terminer le conflit. Au début, à la demande de Pélage P"", les officiers impériaux agirent avec vigueur contre les dissidents; ils ne purent briser leur résistance. On chercha donc bien vite un accommodement , sans trop se soucier des exigences pontificales ; malgré le pape , le patrice Valérien s'entremit pour fléchir le métropolitain d'Aquilée, qui avait lancé l'excommunication contre ses adversaires ; et bientôt Justin II ,
(1) Sur la difiBcile question des trois chapitres, cf. Duchesne , Vigile et Pélage, p. 391-92, 395 et suiv. Sur l'attitude du pape à Constantinople et les mauvais traitements qu'il y endura, ibid., 404-417.
(2) Paul Diac, III, 26.
(3) Sur la profession de foi de Pélage (Migne, LXIX , 399; Lib. ponlif. , 109). Cf. Duchesne, l. l.
(4) Greg. M., Ep., IV, 2, 3, 4, 38, 39.
(5) Hefele, III, 531.
l'exarchat de. ravenne.
laissant tomber l'affaire, proposa une formule d'union (1). Plus tard, quand l'exarque Smaragdus agit de nouveau contre le patriarche Hélie, ordre lui fut aussitôt donné d'abandonner la poursuite (2); et si, en 587, il fut autorisé à contraindre par la force le patriarche Sévère et les schisraatiques à rentrer en relations avec les fauteurs du concile, ce ne fut nullement à l'autorité pontificale qu'il déféra les coupables : l'affaire fut évoquée devant l'archevêque de Ravenne (3). Enfin, lorsque, plus tard, Grégoire le Grand ayant cité à Rome le patriarche Sévère, les évêques d'Istrie et de Vénitie protestèrent auprès de l'empereur (4), Maurice, révoquant ses ordres antérieurs (5), ordonna au pape d'abandonner toute poursuite contre les gens d'Aquilée (6), et laissant retomber sur le Saint-Siège tout le poids de l'affaire, refusa de mettre l'autorité publique au service des prétentions pontificales (7). Ainsi, en face même de l'un des plus grands pontifes qui soient montés à cette époque dans la chaire de Saint-Pierre, des velléités d'indépendance se manifestaient dans l'EgUse italienne : et le pouvoir civil , qui voyait avec raison dans ces conflits un affaiblissement de l'autorité pontificale, se gardait soigneusement de les éteindre; ou si, jugeant nécessaire de rétablir la paix , il eu venait à employer la force pour contraindre les récalcitrants , c'était pour les soumettre non à l'évêque de Rome, mais à l'archevêque de Ravenne, serviteur dévoué du gouvernement impérial (8),
L'Eglise de Ravenne avait, en effet, au lendemain même de la conquête byzantine , reçu d'importants privilèges de l'empereur
(1) Evagrius, V, 4.
(2) Baronius, VIII, 12-13.
(3) Paul Diac, III, 26. Baronius, VIII, 13.
(4) Baronius, VIII , 13-14 : « Ne ad illius judicium cogerentur occurrere, cum quo ipsa causa esse dignoscitur et cujus communionem... nos cum omni populo evitamus. » Troya, 58. Cf. Greg., Ep., II, 51.
(5) Greg. M., Ep., I, 16. Cf. IX, 59.
(6) Baronius, VIII, 14-15. Troya, 59. Paul Diac, III, 26. Cf. Greg. Ep., II, 46; IX, 9.
(7) Cependant, en 602, Smaragdus agit de nouveau contre les dissidents (Greg., Ep., V, 51; XII, 33; XIII, 33).
(8) Le schisme d'Istrie dura longtemps encore. A la mort du patriarche Sévère (607), l'union fut rétablie, par l'élection de Candidien, avec la partie romaine de la province de Vénétie-Istrie; mais la portion lombarde se détacha et forma le patriarcat schismatique d'Aquilée (Paul Diac, IV, 33. Migne, LXXXVII, 1049). De nouvelles difficultés passagères se produisirent à Grado, en 627, sous le pontificat d'Honorius (Duchesne, .324-325, n. 2). Le règlement définitif du schisme eut lieu sous Sergius (Li5. ponllf. , 164. Troya, 364. SS. ler. lang., 189j.
l'hellénisme dans l'italie byzantine.
Juslinien (1); et, grâce aux faveurs impériales , les archevêques de Ravenne n'avaient point tardé à prendre une importance considérable dans la hiérarchie ecclésiastique. Comme l'évêque de Rome , ils entretenaient à Constaniinople un envoyé spécial ou apocrisiaire ; comme lui, ils étaient représentés de façon particulière aux conciles d'Orient (2). Dans les cérémonies religieuses , ils prenaient place immédiatement derrière le pape; dans les assemblées ecclésiastiques , ils siégeaient à la droite du pontife (3); enfin le voisinage des exarques augmentait encore leur prestige , et le clergé romain, lorsqu'il sollicitait du gouverneur impérial la confirmation de l'élection papale, ne manquait pas de s'adresser à l'archevêque de Ravenne (4), pour lui demander de protéger et de seconder les envoyés romains (5). Enorgueillis de leur crédit auprès du souverain, des faveurs dont les honoraient les exarques (6) , des riches patrimoines de leur Eglise (7), dont les possessions s'étendaient jusqu'en Sicile, les archevêques de Ravenne supportaient impatiemment la situation dépendante où ils se trouvaient placés vis-à-vis du pape et le lieu de sujétion qui les obligeait à aller en personne faire vérifier à Rome leur élection (8). Fiers de la grande influence qu'ils avaient à Ravenne et sur les populations de la Pentapole (9), avides de jouer un rôle considérable (10) eu Italie, les archevêques ne craignaient pas de se conparer aux évêques de Rome ; et , encouragés par l'exemple des patriarches de Constaniinople, dont la situation n'était point sans quelque analogie avec la leur , ils pensaient hardiment à conquérir, vis-à-vis de l'Eglise romaine, l'égalité et l'indépendance.
Le gouvernement civil n'épargnait rien pour faire naître et encourager de semblables dispositions. Dans l'Eglise de Ravenne, en effet , des éléments essentiellement grecs avaient de bonne heure
(1) Marini, 11, p. 12-14. AgnelL, p. 334. Cf. Duchesne, 348, n. 5.
(2) Au concile Quinisexte, on réserve une place pour la signature du pape, et, à côté de lui, pour celle de l'archevêque de Ravenne.
(3) Fabri, 51-52.
(4) Dans le Liber Diurnus (n" 9), l'archevêque de Ravenne est intitulé reverentissimus et sanctissimus frater; le patriarche de Gonstantinople (ibid., n" 7), simplement dilectissimus.
(5) Lib. Diurn,, 118.
(6) Rubeus, 208.
(7) Ibid., 207.
(8) Cf. Greg. M., Ep., VI, 24.
(9) Migne, LXXXVII, 103.
(10) Prosp. cont. Hav., p. 37, raconte qu'Eleuthérius se fit proclamer empereur venerabilis viri Johannis inlervenlu : c'est l'archevêque de Ravenne.
l'exarchat de ravenne.
pénétré. Plus d'un, parmi ses archevêques, avait, avant ou après son élection, voyagé longuement dans les pays d'Orient (1). Dans le clergé ravennate on trouvait des fonctions ecclésiastiques notoirement empruntées à l'Eglise byzantine (2); et déjà, en plus d'une circonstance, les prélats avaient prouvé qu'en matière religieuse leur foi serait toujours conforme à celle du souverain (3). L'exarque pouvait en outre exercer plus facilement son autorité sur l'archevêque de Ravenne que sur l'évêque de Rome et s'assurer plus aisément de son dévouement (4). Le gouvernement impérial avait donc tout avantage à protéger les velléités d'indépendance des archevêques : ainsi il abaissait Rome, et avec elle la tradition et la résistance latine; et à sa place il élevait une Eglise d'Etat, nourrie dans la tradition et la docilité hellénique.
Le conflit se préparait dès l'époque de Grégoire le Grand. Bien que l'archevêque Jean se montrât en général fort soumis au Saint- Siège (5) , le pape se plaignait parfois eu termes forts vifs de sa conduite et de ses usurpations (6). La question du pallium, que l'archevêque s'obstinait, contre tout droit, à porter eu dehors de l'église métropolitaine, était l'un des principaux points du litige : et , comme il fallait s'y attendre, l'exarque et les autres fonctionnaires de l'administration byzantine s'etTorçaient d'arracher au pontife une concession qui relevait leur protégé (7). Malgré le refus du pape, malgré ses représentations, l'archevêque Jean persista jusqu'au dernier jour dans ses prétentions illégitimes. Quand il mourut enfin, en 595, le pape, écartant résolument deux candidats présentés par l'exarque (8), fit élire le moine Marinianus , qu'il avait connu h Rome au monastère de Saint-André (9). Le nouvel archevêque se moutra docile aux conseils de l'Eglise ro-
(1) Agnell., 78, 110, 115.
(2) A Ravenne il y a un cimiliarque (Greg., Ep. , IX, 124), terme grec et fonction grecque, qui ne se trouve que dans les églises d'Orient et les églises hellénisées de Calabre. Fabri , 23. Cf. le staurophoros (porte-croix) , nommé par Agnellus, 115.
(3) Paul Diac, III, 26. SS. rer. Ung., 351, note.
(4) On voit dans Agnellus l'exarque punissant {corrigere , 122, p. 359), et exilant (152) l'archevêque.
(5) Greg. M., Ep., III, 56, 57.
(6) Ihid., V, 15; VI, 41 : « Idem vir multum praesumptor exstitit et multa sibi per superbiam conabatur arrogare. »
(7) Greg. M., Ep., V, 11; VI, 61.
(8) Ibid., V, 48.
(9) Ibid., V, 48.
l'hellénisme dans l'italie byzantine.
maine, et, malgré quelques dissentiments passagers (1), le pape put, tant qu'il vécut, proclamer hautement la supériorité de l'autorité pontificale sur l'Eglise de Ravenne (2).
Mais, lorsque l'hérésie monothélite eut, vers le milieu du septième siècle , engagé dans une lutte ouverte l'Eglise romaine et l'empire byzantin, lorsque, au concile de 049 , le pape Martin P"" eut condamné solennellement le Type promulgué par l'empereur Constant, lorsque la querelle se fut à ce point envenimée que le gouvernement civil crut nécessaire de mettre la main sur le pontife, les prétentions des archevêques de Ravenne devinrent naturellement, entre les mains des exarques, une arme redoutable contre l'Eglise romaine indocile. A ce moment le siège de Ravenne était occupé par un prélat hardi et ambitieux, l'archevêque Maurus : bien qu'il eût envoyé des députés au concile de 649 (3), il supportait impatiemment l'autorité de Rome, et saisit avec joie l'occasion de s'en affranchir. Il intrigua à Gonstantinople (4) ; il gagna les bonnes grâces de l'exarque Grégoire; il donna au gouvernement des gages non équivoques de sa fidélité et de son dévouement(5). L'empereur Constant profita avec empressement des circonstances, et , pour donner à ce sujet docile des preuves assurées de sa faveur (6), il détacha par un édit l'Eglise de Ravenne de l'obédience romaine, et la déclara «ÙToxÉcpaXov (7), c'est-à-dire indépendante. Désormais l'archevêque de Ravenne , au lieu de demander à Rome la confirmation de son élection et de recevoir la consécration des mains du souverain pontife, fut consacré, à Ravenne même , par trois de ses suffragants. Au lieu de solliciter du pape la collation du pallium , il le reçut directement des mains de l'empereur (8) , qui s'arrogeait ainsi un véritable droit d'investiture. Enfin, au lieu d'être soumis à une autorité supérieure, épiscopale ou patriarcale, il était assimilé aux autres patriarches de l'empire et déclaré indépendant (9).
(1) Greg. M., Ep., VI, 30.
(2) Ibid., VI, 24.
(3) Migne, LXXXVII, 103.
(4) Agnell., 110.
(5) L'empereur se plaît à constater « fidelem animum sanctitatis vestrae » (SS. rer. lang., 350).
(6) Ibid. , 351 : « Oportet namque nos eximia devotione honorare qui se nostro servicio toto mentis intactu instanter devoverunt. »
(7) SS. rer. lang., 350-351. Cf. Agnell., 110.
(8) Agnell., 110-113.
(9) Désormais, quand le clergé a à se plaindre de l'archevêque, il s'adresse directement à l'empereur (Agnell., 122).
l'exarchat de RAA'^ENNE.
Le diplôme d'aOtoxecpaXta, conféré à Maiirus par l'empereur Constant, était un événement capital pour l'Eglise italienne. En même temps qu'il enlevait à l'autorité pontificale une importante province ecclésiastique, il plaçait le clergé de Ravenne dans la dépendance absolue de l'empereur. Le pape ne pouvait tolérer un schisme aussi audacieux : Vitalien somma Mauros de rentrer dans l'obédience de l'Eglise romaine, et, sur le refus de l'archevêque , il prononça contre lui un anathème solennel (1). Maurus n'en eut souci : fort de l'appui du pouvoir temporel , auquel le pape demandait en vain de contraindre le coupable à la soumission , il renvoya excommunication pour excommunication et, à son tour, déclara le pontife anathème (2). Jusqu'à son dernier jour il s'obstina dans sa résistance , et sur son tombeau on put graver qu'il avait affranchi son Eglise du joug de la servitude romaine (3).
Aux termes de l'aiiToxecpaXia , le successeur de Maurus , l'archevêque Reparatus , fut consacré par trois de ses sufîragants, et, comme son prédécesseur, il se jeta avec empressement dans les bras de l'empereur d'Orient. Il alla à Constantinople assurer le maître de son dévouement, et, en échange, il obtint de Constantin Pogonat la confirmation du diplôme accordé à Maurus et d'importants privilèges pour l'Eglise de Ravenne. Désormais, tous les prêtres du clergé de Ravenne furent dispensés de payer des impôts d'Etat ; toutes les personnes attachées à l'Eglise furent afïVanchies de la juridiction séculière, et déférées, sans exception, au tribunal de l'évêque (4). En échange de ces munificences impériales , dont Reparatus voulut consacrer le souvenir par une curieuse mosaïque que l'on voit encore à S. ApoUinare in Classe (5) , il continua contre l'Eglise romaine les hostilités engagées par son prédécesseur (6). Toutefois, vers la fin de sa vie, il entra en négociations avec le jjape Donus , et un accord momentané intervint(7). Pourtant la soumision fut loin d'être complète. L'archevêque Théodore, qui, en 677, succéda à Reparatus, fut, comme l'avait
(1) Agnell., 112.
(3) Ibid., 114 : « Qui tempore domni Constantini imp. liberavit ecclesiam suam de jugo Romanomm servitutis. »
(4) Agnell., 115.
(.5) Ibid., 115. Richter, Die Mosailien , 106, 109.
(6) Agnell., 116 : « Non sub Romana se subjugavit sede. »
(7) Lib. pontif., 139. Il y eut évidemment un accord. Agnellus, 115, dit : « Decrevit ut in tempora consecrationis non plus quam octo dies electus moram invertat. »
l'hellénisme dans l'italie byzantine.
prescrit le diplôme d'aùroxscpaXfa , consacré à Ravenne par trois de ses suffragants (1). La querelle ne finit que sous le pontificat du pape grec Agathon , dont nous connaissons déjà les bonnes relations avec l'empire (2). L'archevêque Théodore répondit à la convocation pontificale et vint à Rome assister au concile de 680. Enfin le successeur d'Agalhon, le grec Léon II, termina définitivement le schisme; et le pouvoir civil, qui sentait moins vivement, sous le règne des papes grecs, la nécessité de tenir en échec l'autorité pontificale, s'appliqua à accommoder le conflit qu'il avait créé (3). Un accord fut conclu entre le pape et l'archevêque Théodore : il comprenait quatre articles principaux : 1° le nouvel archevêque, qui, à la mort de Théodore, serait élu à Ravenne, viendrait, suivant l'antique usage, recevoir à Rome la consécration ; 2° le diplôme d'ai(Tox£tpa)vi'a , source de tant de scandales, serait anéanti; 3° la mémoire de l'archevêque Maurus serait condamnée, son nom rayé des prières, l'anniversaire de son épiscopat laissé dans l'oubli. En échange de ces dures conditions, le pape promettait, — et c'était le quatrième article, — de conférer gratuitement le pallium aux archevêques, de ne point retenir le nouvel élu plus de huit jours à Rome , et de ne point le faire venir, sauf en des cas déterminés, dans la Ville des apôtres (4). On s'efforçait ainsi de ménager l'amour-propre des archevêques vaincus ; mais leur indépendance était détruite, et par les mains mêmes du pouvoir dont ils avaient été les instruments.
Malgré l'exécution de la convention , en vertu de laquelle le pape Sergius ordonna, en 692, l'archevêque Damien (5), un nombreux parti subsistait à Ravenne , qui regrettait vivement l'indépendance perdue et blâmait amèrement la politique suivie par Théodore (6). Ce fut sans doute sur ses instances que l'archevêque Damien demanda à l'empereur Léontius (695-698) de nouveaux privilèges pour l'église de Ravenne (7) : et telle était son autorité que , dès la mort de Damien , son successeur Félix rouvrit la lutte contre l'Eglise romaine.
(1) Agnell., 117.
(2) Lib. pontif., 140. Agnell., 124.
(3) Lib. pontif., 149.
(4) Ibid., 149. Cf. Agnell., 112 et 124.
(5) Lib. pontif., 164.
(6) Il en restait quelque chose dans les premières années du neuvième siècle. Agnellus traite fort mal l'archevêque qui se soumit à Rome : « Omni fallacia plenus » (117)... « nequitia infinita » (121). Cf. 124.
(7) Marini, 11.
Les circonstances semblaient favorables. L'archevêque de Milan était à ce moment même en différend avec le pape (1) ; le patnarche d'Aquilée avait désapprouvé la soumission de Théodore (2); enfin Texarque semblait tout disposé à soutenir les prétentions de l'archevêque. Aussi , lorsque Félix alla se faire consacrer à Rome par le pape Constantin , il refusa de souscrire au formulaire habituel par lequel les archevêques déclaraient se soumettre à l'autorité pontificale (3) ; mais , fort de l'appui du pouvoir temporel (4), il s'efforça d'atténuer ou de faire disparaître les marques de sa dépendance (5). Malheureusement l'archevêque eut l'imprudence de se compromettre peu après dans une insurrection contre le souverain (6). Arrêté par ordre de l'empereur Justinien, traîné àConstantinople, envoyé, les yeux crevés, en exil dans le Pont (7), il expia cruellement ses velléités d'indépendance. Et lorsque la mort de Justinien lui eut, eu 712, rendu la liberté, brisé par ses longues souffrances, il s'empressa de se réconcilier avec l'Kglise romaine, et de faire toutes les déclarations de soumission que les papes exigeaient désormais d.es archevêques de Ravenne (8).
La tentative de Félix, qui fut , tout au moins au début, soutenue, suivant l'usage , par le pouvoir civil , fut le dernier effort sérieux pour assurer l'indépendance religieuse du siège de Ravenne. Pourtant la résistance des archevêques laissa dans la capitale de l'exarchat un long souvenir; et, lors même que le gouvernement byzantin eut disparu de la province, les archevêques s'efforcèrent de continuer contre Rome la politique qu'il avait inaugurée. On vit l'archevêque Sergius , qui, d'ailleurs, demeurait en relations avec les Grecs (9), intriguer à Ravenne contre
(1) Lih. ponlif., 175.
(2) Rubeus, 213.
(3) Cf., sur ces cautiones, Duchesne, 393, n. 2.
(4) Lih. ponlif., 170 : « Per potentiam judicum exposuit ut maluit. »
(5) Le Liber pontificalis raconte que cette caution, placée dans la confession de saint Pierre, fut retrouvée, quelques jours après, noircie et comme brûlée : ainsi l'apotre marquait son mécontentement. Au dix-septième siècle, on voyait encore, dans les grottes vaticanes, une ancienne peinture représentant cet épisode, et montrant la profession de foi lacérée par le feu (Fabri, 109).
(6) Lib. pontif., 170. Agnell., 1.37, 138.
(7) Agnell., 150.
(8) Lib. ponlif., 174.
(9) Cod. Carol., 31.
l'hellénisme dans l'italie byzantine.
l'autorité pontificale (1), et, méprisant arrogamment les volontés du pape (2), revendiquer pour lui-même le pouvoir que l'exarque avait jadis exercé (3). On vit un duc de Rimini , marchant sur les brisées des gouverneurs byzantins, élire, sans consulter le pape, un archevêque de Ravenne, et le soutenir par la force contre toutes les protestations (4). On vit l'archevêque Léon, qui, lui aussi , était demeuré eu relations avec les Grecs (5) , disposer eu maître de l'administration de l'exarchat (6), juger, sans consulter le pape, des affaires réservées au tribunal pontifical (7) , faire , malgré le pontife, exécuter des sentences de mort (8), et, malgré les réclamations, malgré les calomnies même du pape Adrien (9), se soutenir quelque temps par la faveur de Gharlemagne. Enfin , au neuvième siècle encore , on supportait impatiemment à Ravenne l'autorité pontificale (10), et l'on gardait pieusement la mémoire «des efforts essayés à l'époque byzantine pour affranchir l'archevêché du joug de l'Eglise romaine. Un long souvenir et une haine inefficace : voilà tout ce qui restait de cette curieuse tentative faite par les empereurs et les exarques pour créer, en face de l'Eglise romaine indocile , une Eglise d'Etat soumise au pouvoir séculier.
L'hellénisme dans la société.
Indépendamment des personnages dont nous avons parlé, qui, rattachés à l'Etat par un lien administratif ou religieux, étaient, dans le gouvernement et dans l'Eglise , les agents officiels de l'hellénisme , un grand nombre de Grecs vivaient en Italie. Sans parler des colonies établies dans la péninsule par le pouvoir central lui-même (11) , beaucoup de marchands ou de pèlerins
(1) Agnell., 159.
(2) Cod. CaroL, 51 : « Dum contra ejus voluntatem agere spiritu superbiae nitebatur. »
(3) Agnell., 159 : « Igitur judicavit iste... veluti exarchus.
(5) Cod. CaroL, 55.
(6) Ibid., 51. .
(7) Lib. pontif., 300, 301 (affaire de Paul Afiarta).
(8) Ibid., 3U2.
(9) Cod. CaroL, bb. Cf. Martens, 176, 177.
(10) Agnell., 76, 110, 112, 116, 117.
(11) Par exemple, la colonie de fédérés bulgares cantonnés dans la Pentapole. S. Nicéphore, 38. Paul Diac, V, 29.
l'exarchat de ravenne.
quittaient l'Orien-t pour se rendre à Ravenne et à Rome. Les commerçants syriens, en particulier, gens de race fort entreprenante (1), s'étaient hâtés de chercher fortune dans l'exarchat (2); et, au sixième siècle , on rencontrait à Ravenne des banquiers et et des changeurs grecs (3), des fabricants de soie d'Antioche , des marchands de pelisse d'Orient, des négociants de Syrie (4) , tous gens de race et de langue grecques, qui n'entendaient ou tout au moins n'écrivaient que fort imparfaitement le latin. Puis, c'étaient des moines grecs, ou même des laïques (5) , qui venaient en Italie faire au tombeau des apôtres de pieux pèlei-inages (6), ou chercher des reliques pour les églises d'Orient (7) ; parmi ces pèlerins, l'un des plus curieux est cet abbé Jean Moschus , qui, à la fin du sixième siècle , ayant entrepris un recueil de pieuses légendes, voyagea par tout le monde chrétien pour enrichir sa collection et s'en vint enfin jusqu'à Rome (8). D'autres étaient appelés en Ralie par le règlement des affaires ecclésiastiques : tels Etienne , évêque de Dor , en Palestine, trois fois envoyé en mission auprès de Martin P"" par le patriarche Sophronius de Jérusalem (9), ou ces moines grecs du monastère de S. Théodose, députés au concile de 649 (10) ; tels encore Jean, évêque de Lappa, en Crète , qui venait à Rome réclamer justice (11); le patriarche Pyrrhus de Gonstantinople, qui, devant le tombeau des apôtres, abjurait l'hérésie monothélite, et bien d'autres, évêques ou moines, dont les noms ne nous sont point parvenus (12). De ces voyageurs de passage, plus d'un , comme le patriarche déposé d'Antioche, Anastase le Sinaïte, ou l'abbé Maxime, s'établissait pour un temps plus ou moins long dans la péninsule ; d'autres person-
(1) Greg. Tur. , X, 26, raconte qu'en 591 un certain Eusèbe, negotiator... génère Syrus, était venu jusqu'à Paris, et y devint évêque.
(2) Cf. Sidon. Apoll., I, 8, qui déjà note l'affluence des Syriens à Ravenne.
(3) Marini, ll i, 90.
(4) Marini, 74, 93. Cf. Greg. M., Ep., IV, 45.
(5) Greg., Ep., II, 74.
(6) Pratum Spirit., 151 : « Cum ivissem Romam ut adorarem ad sepulcrum SS. apostolorum Pétri et Pauli, » cf. ibid., 192. JeanDiac, V. Greg., II, 45; IV, C3, et Migne, LXXX, 487, où on voit un abbé Anastase venir d'Orient à Rome.
(7) Greg. M., Ep., IV, 30.
(8) Photius, BibL, 199.
(9) Hefele, IV, 85, 91, 92.
(10) Migne, LXXXVII, 153, 161, 167.
(11) Ibid., 1000, 1002.
(12) buronius, VIII, 671, mentionne, en 713, un évêque syrien à Rome.
l'hellénisme dams l'italie byzantine.
nages, envoyés comme foncliounaires en Italie (1), y demeuraient jusqu'à leur mort, et leurs enfants restaient dans le pays où ils avaient été élevés (2). D'autres enfin venaient dans l'exarchat avec l'espoir d'y faire fortune.
La Sicile surtout attirait ces orientaux (3) : des Syriens d'Anlioche, des Thraces (4) venaient s'établir à Panorme ou dans les autres villes. Ailleurs encore, à Naples (5), à Ravenne (6), on rencontrait des Grecs; mais, pour beaucoup, ce n'était là qu'une étape ; ils ne tardaient pas à choisir Rome même pour demeure. Bien des Grecs inconnus ont dû suivre l'exemple du Thrace Conon , du Syrien Sergius et du Sicilien Léon , qui abandonnèrent le pays où avaient vécu leurs pères pour aller chercher et trouver à Rome une plus haute fortune (7). Beaucoup allaient tout droit s'établir dans la ville des apôtres ; les Syriens surtout y venaient en grand nombre (8); les Grecs de Calabre (9) et les Grecs d'Orient (10) suivaient cet exemple. Beaucoup, qui s'établissaient d'une manière durable, achetaient ou recevaient de la libéralité pontificale des possessions considérables. C'était un Grec assurément que ce Théodore, jllius megisti Cataxanli (11), que le Liber ponlificalis nous montre domicilié à Rome, et dont le père déjà possédait des terres dans le pays. C'était une Grecque que cette Flavia, fille de Xanthippe et veuve du secrétaire impérial Elgisthe, qui, elle aussi, était propriétaire dans le pays romain : c'étaient des Grecs que ce Boniface et cette Sergia , enfants du veslerarius Theophilacte , que l'on voit faire des donations à l'église de Sainte-Marie-Majeure (12). C'étaient des Grecs aussi que ce Basi-
(I) Pair, gra.ec., XC , 114, 115 : L'a sccretis Grégoire, fils de Photeinos. {2) C'est le cas du pape Jean VII, fils de Platon, curator palatii, Lib.
pontif., 167. Marini, p. 367,368.
(3) Greg. M., Ep., IX, 12.
(4) Lib. pontif., 158, 156.
(5) Marini, 92.
(6) Spreti, l. l., cl. III, 91. Rubeus, 165. Greg. M., Ep., X, 8 : le vir magnificus Philoxenos.
(7) Lib. pontif., 156, 158, 147.
(8) Greg-, Ep., IV, 45. Lib. pontif., 154, 169, 170, 190.
(9) Agathon était, dit-on, de Rhegium, et Zacharie de Santa-Severina.
(10) Il existiiit à Rome, dès la fin du sixième siècle, une corporation ((rcofia- TÎov) d'Alexandrins placée sous la protection de saint Ménas (Rossi, Inscr. christ., II, 454, 455). Les relations commerciales entre l'Italie et Alexandrie étaient fréquentes (Greg., Ep,, X, 39). Cf. aussi Lib. pontif, 115, 125, 165.
(II) Lib. pontif., 224.
(12) Mai, S&. vet., V, 215.
l'exarchat de ravenne.
lius V. h., cette Theodoxia h. f. , ce Theodoxius consul, ce comte Auastase et bien d'autres , à qui le pape Grégoire II donnait en location des terres de l'Eglise (1), ou celte Eudochia, veuve de Basilius, qui faisait, en 715, de riches dons au monastère de Sainte- Marie in Cosmedin (2). Plusieurs de ces étrangers devenaient des personnages à Rome ; el les rares inscriptions que nous avons conservées du septième siècle mentionnent un Théodore, Graecus Vizanteus (3), un Théodore Graecus (4), qui tous deux portent le titre de viri clarissimi.
Si d'ailleurs on considère les noms des grandes familles romaines de l'époque byzantine , il semble que les anciennes maisons patriciennes aient pour toujours disparu. Celles-là mêmes qu'on retrouvait encore à l'époque ostrogothique, les Probus, les Festus, les Maximus, les Venantius , les Importunus , se sont successivement éteintes ; et à leur place apparaissent des noms nouveaux d'allure toute byzantine, des Pascal, des Sergius, des Constantin, des Etienne , des Jean , des Théodore , qui se continuent à Rome jusqu'au neuvième siècle (5). Est-ce là un pur hasard? Nous ne le pensons pas. Cette transformation des noms patronymiques est sans nul doute un résultat de l'influence byzantine, et la preuve d'une immigration nombreuse des Grecs dans la ville des apôtres (6).
Il y avait même , à ce qu'il semble , un véritable quartier grec à Rome : au pied de l'Aventin , où s'élevait le monastère grec de S. Sabas , et le long de cette via Ostiensis sur laquelle étaient situés le couvent grec de S. Anastase ad aquas Salvias et l'église du saint grec Mennas, près du couvent grec des SS. Etienne et Silvestre , également appelé ad sanctos martyres in schola Graecorum (7), se trouvait une région, encore désignée au dixième siècle sous le nom de ripa graeca (8). Là s'élevait, dès avant le huitième siècle, une église consacrée sous le vocable de Sainte-Marie in Cosmedin (9) ou de Sainte-Marie in Schola Graeca. Dans un autre texte
(1) Deusdedit, 324, 326.
(2) Crescimbeni, 208.
(3) Lupi, Epitaphium, 25.
(4) Muratori, Inscr., 432, n" 2.
(5) Gregorovius, II, 171.
(6) Cf. Longpérier {Rev. arch., 1849) : De l'introduction des noms orientaux en Occident.
(7) Crescimbeni, p. 5.
(8) Gregorovius, II, 382, 383. Cf., un fundus Grccorum loué par Grégoire II (Deusdedit, 323).
(9) Lib. pontif., 341.
l'hellénisme dans l'italie byzantine. 279
de la même époque, l'aiionyiiie d'Einsiedelu (1), on trouve meiilionnées dans la même région la Schola Graecorum et VEcclesia Graecorum. Si l'on compare col établissement aux autres scholae bAlies plus tard pour les Francs, les Saxons, les Anglais, les Lombards (2), on admettra sans peine que, dès le septième siècle, il y eut à Rome, au pied de l'Aventin , une église spécialement destinée aux gens de lace grecque, à laquelle étaient annexés, suivant l'usage, un hôpital destiné à recevoir les pauvres pèlerins, et un cimetière où reposaient les morts de nationalité hellénique. Le nom même de Cosmedin (xoafjnôt'ov) donné à l'église, celui de Blachernae que portail un endroit tout voisin situé sur l'Aventin (3), trahissent une origine byzantine, et sans doute furent donnés par des gens de race grecque, désireux de consei ver à Rome un souvenir d'Orient.
Les mêmes souvenirs se gardaient à Ravenne, où la colonie grecque devait être plus nombreuse encore qu'à Rome (4). Là aussi on trouvait une église de Sainte-Marie in Cosmedin el un monastère désigné sous le nom de Sainte-Marie ad Blachernas (5) : là aussi , comme à Rome, on rencontrait une Schola Graeca (6). Un palais de la ville portait, comme à Constantinople, le nom de Ghalchi (XocXhy)) (7); une région, sans doute habitée par la population arménienne (8), s'appelait VArmenia, et la fameuse Pineta était, au neuvième siècle encore, désignée par le nom tout grec de Sirovilia Peucodis (9),
Aussi bien , sur toute la côte byzantine de l'Adriatique, les populations italiennes étaient en coiislajites relations avec l'Orient. Non seulement les marchands grecs venaient à Ravenne, mais les gens de Ravenne allaient commercer à Constantinople (10), et Agnellus raconte que plusieurs de ces négociants prirent part à
(1) Mabillon, Vet. anal., IV, 502, 503. Cf. Urlichs, Codex lopo(jraph. , 74, 75 : « inde pcr scholam Graecorum , ibi in sinistra ccclesia Graecorum. »
(2) Migne, CXV, 634; CXLIII, 704 et suiv. Lib. pontif., 372. Reumont, II, 143, 144.
(3) Gregorovius, III, 488, 489.
(4) Cf. Mai, Ss. vet., V, 183.
(5) Agnell, 80, 119, 157, 162.
(G) Marini, 120.
(7) Agnell, 94, 119.
(8) Greg. M., Ep., III, 28.
(9) Agnell, 39, p. 303 : <jTpoêt),iov , diminutif de ctpôêOoç, pomme de pin; Tteuîtr), sapin.
(10) Agnell, 30, p. 294. Ils avaient aussi des relations avec la Sicile (Agn., 111).
l'exarchat de ravenne.
la sédilion qui renversa Justinien II (1). Les Vénitiens n'étaient pas moins actifs : leurs vastes relations commerciales, qui, d'une part, s'étendaient jusqu'à l'Afrique (2), allaient de l'autre jusqu'à Byzance; et, par eux, l'influence grecque pénétrait non seulement dans les îles vénitiennes (3), mais encore à Havenne, dans la Penlapole, où ils avaient de nombreux comptoirs (4) , et jusqu'à Rome même (5). Chez ces populations de l'Adriatique, les mariages n'étaient point rares entre Latins et Byzantins (6). 11 en allait de même à Naples, où une église était consacrée sous le vocable de Sainte-Marie in Cosmedin (7).
Grâce à cet élément byzantin mêlé à la population latine, les costumes et les habitudes grecques se répandaient dans les villes de l'Italie. A Venise, plus qu'à moitié byzantine, la communauté des usages était si grande que les Occidentaux avaient peine à distinguer les deux peuples , et, dès le septième siècle, prenaient souvent les Vénitiens pour des Grecs (8). Le cérémonial adopté dans les circonstances solennelles était d'importation essentiellement orientale. L'habillement du doge reproduisait certains détails du costume des exarques, des consuls et des empereurs. Comme eux, le doge portait un manteau de soie avec ornements et'bossettes d'or, sous le manteau une soutane à manchettes étroites et haut rabat, collet de peau et chaussures rouges. On priait pour lui dans les églises, selon la formule grecque; une partie du chœur chantait: « Exauce-nous; ô Christ, règne; ô Christ, triomphe ;ô Christ, commande! » et l'autre répondait : « Au sérénissime et excellentissime prince et Seigneur, par la grâce de Dieu, illustre duc de Venise, salut, honneur, vie et victoire perpétuelle ! «Lorsqu'il mourait, ou observait dans les funérailles un usage imité des Grecs et des Lombards, mais surtout des Grecs (9).
(1) Ibid.. 137.
.(2) Lib. ponlif., 222.
(3) A Torcello il y a un « vicus ab imperatoris nomine Constantiniacus appellatus » (Dandolo, 118). Tafel, Urhunden, t XII, 2, publie une charte de 814, énumérant les constructions faites à Venise : « jussione doniini serenissimi imperatoris seu et conservatoris totius mundi, » fort intéressante pour les rapports de Venise avec Byzance, et l'importance des Grecs en Italie.
(4) Cod. Carol., 94.
(6) Dandolo, 150.
(7) Crescimbeni, 202.
(8) Armingaud, l. L, 432. Cf. Filiasi, Veneti primi e secondi, VI, 32.
(9) Armingaud, l l., 311, 433.
l'hellénisme dans l'italie byzantine.
Plus d'une coutume domestique rappelait les habitudes de l'Orient. Les femmes revêtues du costume byzantin étaient sévèrement renfermées dans la maison et gardées par des eunuques (I). Les Vénitiens s'iiabillaient à la grecque (2). La langue même subissait l'influence étrangère (3). Jusque dans la chronologie se faisait sentir l'influence grecque : le rit pascal alexandrin l'emportait, au sixième siècle, sur le comput de Victurius (4), et la table de Ravenne, gravée sur marbre pour les années 532-626 (5) , montre que dans la capitale de l'exarchat on calculait la date pascale d'après le canon grec (6). Enfin, certains usages, certaines peines atroces , comme celles qui consistaient à couper les mains ou la langue et à crever les yeux , avaient été également importés de Byzance en Italie. A Venise, à Ravenne, à Rome, bien des supplices rappellent les scènes si fréquentes dans la capitale des empereurs (7).
A Ravenne et à Rome les costumes portaient également la marque de l'influence byzantine. Grégoire de Tours déjà parle, au su^ jet du pape S. Grégoire, de ces vêtements de soie, étincelants de pierreries , dont se paraient les membres de l'aristocratie romaine (8). Agnellus décrit longuement le luxe tout oriental des femmes de Ravenne , et leurs vêtements aux couleurs changeantes (mutatorias tiesies), et leurs grands manteaux (pallia), et la multitude de bijoux dont elles étaient couvertes, boucles d'oreille {inaures), anneaux (anulos), bracelets (dextralia), pendeloques de pierreries (monilia) , ornements de toute sorte, en forme de lis ou de croissant (liliola et lunulas) et leurs flacons d'odeurs {olfactoria) et tous les autres menus détails de la parure féminine (9). Si enfin, on jette un regard sur lés monuments figurés, non seulement à Ravenne, mais à Rome, et cela dans les mosaïques mêmes dont le style est le plus purement romain , on trouve les saints
(1) Armingaud, 435.
(2) Ibid., 433.
(3) Ibid., 436 et suiv.
(4) Krusch, Die Einfûhrung des griech. Paschalritus im Abendland (Neues Arch., IX, 107 et suiv.).
(5) Spreti, II, 1, p. 177 et suiv.
(6) Cf. les Graeca elementa mis à la fin de certains actes. Lib. Diurn., 270, 272, 274, 276.
(7) Armingaud, 311. Lib. pontif. , 184, 272, 273, 274, 277. Agnell.,
(8) Greg. Tur. , X, 1 : « Qui ante serico contextus et gemmis micantibus solitus erat per urbem procedere trabeatus. »
(9) Agnell., 129. Cf. Isidore, Etymologic, XIX, 31.
l'exarchat de ravenne.
revêtus de riches costumes byzantins, évidemment empruntés à la société que l'artiste voyait autour de lui. « On voit là , » dit M. Quicherat , « des empereurs et des impératrices au milieu de leur cour, des évêques avec leur clergé, des files de saints et de saintes en costumes de sénateurs et de patriciennes, conformément au goût des premiers chrétiens, qui voulaient qu'on leur représentât richement habillés et dans toute la pompe terrestie ceux qu'ils croyaient revivre dans la gloire éternelle (1). » Tous portent les riches costumes de la cour et de la société byzantines. Sans pailerde la fameuse mosaïque de S. "Vital, où Justinien et Théodora apparaissent avec leur entourage (2) dans tout l'éclat des souverains d'Orient, il faut citer ici, car elles se rappoi'lent plus spécialement aux provinces italiennes, les représentations si charmantes de S. ApoUiuare Nuovo, où une longue file de saintes, revêtues du costume des patriciennes (3), portent d'étincelantes tuniques de brocard d'or, toutes constellées de pierreries. Ailleurs, à S'e-Agnès-hors-les-Murs (4), une mosaïque du septième siècle nous montre la sainte sous les vêtements d'une princesse ou d'une grande dame; sur sa tête une couronne d'or est posée , constellée de trois étoiles, aux tresses de ses cheveux sont pendus des bijoux d'or ornés de pierreries. A peu près habillée comme les impératrices d'Orient, elle porte une merveilleuse étole d'or gemmée et bordée d'un liséré blanc, sous laquelle apparaît une tunique violette bordée d'or et sur l'un des pans de laquelle est brodée l'image du phénix. Enfin , sur son bras gauche se déploie un voile blanc, remarquable par l'étoile d'or qui en décore un des coins. De semblables costumes, non moins intéressants, se trouvent sur la mosaïque absidiale de S'e Cécile au Transtévère(5), où apparaissent un prince et une princesse italo-byzanline du huitième siècle, et dans la fameuse crypte de S»» Cécile, au cimetière de Calliste, où la sainte est également vêtue de la riche tunique brodée de fleui'S et du superhuraéral orné de pierreries (6). Enfin
(1) Quicherat, Hist. du costume, 92.
(2) Ibid., 91, 93. Jacquemin , Iconographie du costume, pl. 7. Garrucci, (. IV, pl. 264.
(3) Quicherat, t. t., 94. Garrucci, pl. 244 et 24.5.
(4) Quicherat , 95. Jacquemin , /, /. , pl. 8, et surtout de Rossi , Musaici (abside de Sainte-Agnès).
(.5) De Rossi, Musaici (abside de Sainte-Gccile). Gf. Jacquemin, pl. 9, 10. (0) De Rossi, /{orna soit., I, tav. VI. Gf. la fresque de S. Generosa (?• s.). RoUer, Les Catacombes, pl. 95.
l'hellénisme dans l'italie byzantine.
à S. Vital de Raveniie (1), à S. Théodore de Rome (2), dans le fragment de mosaïque représeiilanl S. Sébastien, et conservé aujourd'hui à S. Pielro in Vincoli (3), à l'oratoire de S. Venance (4), près de la basilique de Latran , et déjà dans l'abside de l'église des SS. Gosme et Daniien (5), d'autres personnages apparaissent sous le costume des grands dignitaires civils ou militaires. Sur une tunique courte à manches brodées, serrée à la taille par une riche ceinture, une chlamyde est jetée, retenue à l'épaule par une élégante flbule, et sur laquelle est cousue une ample pièce de pourpre : les jambes sont nues ou serrées dans un maillot fort étroit , les pieds sont chaussés de souliers fort découverts ou de hautes bottines richement brodées (6). Nous pouvons;, d'après ces divers témoignages, nous représenter avec vérité les principaux personnages de l'époque que nous étudions. On voit quelle influence exerçaient sur eux les usages orientaux et jusqu'aux plus minces détails de la mode byzantine. Enfin plus d'une légende byzantine s'était répandue en Italie (7).
Pourtant il ne faut point exagérer les choses. Malgré la grande place que l'élément oriental tenait dans la société romaine , et bien que Rome fût, au septième siècle, suivant un mot de M. de Rossi, une ville à moitié byzantine^ les traditions et la langue latine gardaient une si grande force, que beaucoup d'entre les étrangers nouveau-venus se fondaient dans la population indigène. Les inscriptions que nous citions plus haut et daus lesquelles sont mentionnés des Grecs d'illustre origine, sont écrites en latin ; c'est en latin que le pape Jean VU fit composer l'épitaphe de Platon, son père, grec d'origine pourtant et haut fonctionnaire de l'administration impériale (8); c'est en latin que sont rédigées, sauf un petit nombre d'exceptions -(9) , toutes les inscriptions qui nous sont parvenues du septième ou du huitième siècle. Mais malgré cette résistance de la population romaine, la
(1) Garrucci, IV, pl. 258.
(2) Ibid., pl. 252.
(3) Ibid., pl. 275.
(4) Ibid,, pl. 272
(5) de Rossi, MusSiici (abside' des SS. Cosme et Damien).
(6) Cf. de Rossi, Bull. a.rch. chrisL, 1869, p. 7.
(7) Cf. les légendes sur Justinien (Agnell.', 66) et l'évéque Maximien {ibid, 70, 71, 76) à Ravenne (Fabri, 357, 358). Cf., dans Paul Diacre, les légendes sur les événements d'Orient (III, 12 ; IV, 50; V, 6) et Journal des savants, cet., 1884, p. 566.
(8) Marini, 367, 368.
(9) Inscr. d'Isaac à Ravenne; inscr. de S. Erasme, etc.
l'exarchat de ravenne.
présence des Grecs dans la péninsule ne demeura point inutile ; sans doute l'hellénisme ne réussit point à supplanter la tradition latine ; mais du moins son influence développa la culture littéraire et entretint en Italie la connaissance de la langue grecque, dans l'Eglise aussi bien que dans la société.
A la cour pontificale et dans l'entourage immédiat des papes, on rencontre, durant tout le temps de la domination byzantine, une série -non interrompue de véritables hellénistes. La nécessité de relations constantes avec la cour et l'Eglise grecques, l'obligation de connaître et d'examiner les écrits si nombreux des évéques d'Orient, le désir de mettre à la portée des catholiques occidentaux la vie de quelques-uns desgrands saints del'Eglise byzantine, enfin la naissance, en Orient, de nombreuses hérésies, que l'on ne pouvait condamner sans étudier avec soin les multiples pièces du procès, imposaient à la cour pontificale le devoir de créer auprès d'elle un véritable bureau de traduction. Les papes n'y manquèrent point. A la vérité, Grégoire le Grand affirme qu'il ignorait le grec (1) ; la chose ne laisse point de sembler surprenante, quand on pense qu'il avait été, six ans durant, nonceàConstantinople, quand on le voit surtout capable d'apprécier la manière dont il convient de traduire le latin en langue grecque (2), et on peut se demander s'il n'y a point dans'ses paroles quelque exagération. Quoi qu'il en soit, il y avait à coup sûr, autour de lui, des gens capables d'entendre et de traduire le grec, car Grégoire lui-même se plaint quelque part de l'insuffisance de leurs traductions (3); et d'ailleurs , comment, sans leur secours, le pape aurait-il pu répondre aux lettres grecques que lui adressaient les evêques d'Orient (4) ou les officiers impériaux qui administraient l'Italie (5)?
C'étaient, en général, les diacres de l'Eglise romaine qui étaient chargés de faire ces traductions. Au comraeucement du sixième siècle, Paschase, l'un d'entre eux, avait traduit en latin le Paradis d'Héraclide ; plus tard l'abbé Denys le Petit avait, d'après des exemplaires grecs, composé des canons ecclésiastiques, et mis en
(1) Greg. M., Ep. , VII , 32 : « Graecae linguae nescius; » XI, 74 : « Nos nec Graecc novimus , nec aliquod opus aliquando Graecc conscripsimus. » En tout cas, il ne l'aimait guère, IV, 32 ; VI, 14 : « Quia nos vestra sicut non acumina, ita nec impostures habemus. » Cf. Jean Diac, V. Greg., II, 14.
(2) Ibid., VII, 30.
(3) Greg., Ep., X, 39.
(4) Ibid., XI, 74.
(5) Ibid., X, 27.
l'hellénisme dans l'italie byzantine.
latin plusieurs ouvrages importants des Pèresorientaiix (1). Le diacre Pélage', qui plus tard devintpape, traduisailau milieu du sixième siècle, le cinquième livre de la collection des Vitae Palrum (2) ; quand le gouvernement de l'Eglise l'arracha à ses travaux, il en confia la suite à un autre diacre, Jean, qui plus tard succéda à Pélage sur le trône pontifical (3). Au septième siècle, les notaires régionaires de l'Eglise romaine étaient plus particulièrement chargés du soin des traductions. Au concile de 649 , où une multitude de pièces grecques devaient être soumises au jugement de l'assemblée (4), ce sont eux qui sont chargés de produire ces documents, soigneusement traduits du grec en latin (5); et, le concile terminé, ce sont eux sans doute qui rédigèrent la traduction grecque dont Martin P"" fit accompagner les actes du concile en les envoyant à l'empereur (6). Certes, en matière de grec, la science tant vantée d'Honorius (7) n'était pas bien profonde; les contresens qu'il commit dans la question de la [xi'a svépyeta le prouvent suffisamment; mais s'il n'en savait point assez pour démêler les subtilités théologiques de la langue byzantine, du moins semblel-il avoir eu l'intelligence courante d'un texte grec ; et l'abbé Jean, son secrétaire et celui de Jean IV, qui fut chargé de la correspondance avec Byzance (8), doit nécessairement, quoiqu'il ait répondu en latin, avoir compris le grec; peut-être même était-il de race grecque, s'il portait réellement le nom de Symponus qui lui attribuentcertains textes. Martin P'', lui, ne connaissait point le grec ; dans les interrogatoires qu'il subit à Byzance on dut recourir à un interprète (9); mais on le savait autour de lui. Les personnages qui l'accompagnèrent dans sa captivité, l'auteur du récit surtout, où sont rapportées les soufi'rances du pape (10), paraissent avoir
(1) Cassiod., Insl. div., 23. Beda, De ratione temp., 45. Sigebert, Catalog. ill. Eccl. acriptorum, 27.
(2) Migne, LXXIII, 851. Sigebert, 115.
(3) Migne, LXXIII, 991. Cf. Photius, 198. .
(4) h'ectiiesis d'HéracIius (Labbe, VI, 195), la déclaration de Cyrus d'Alexandrie et la lettre du patriarche Sergius (Ibid., VI, 175), etc.
(5) Ibid., VI, 101, 175, 183, 207, 222, 231. Il faut reconnaître, d'ailleurs, que les erreurs de traduction ne sont pas rares (Hefele, IV, 98, n. 5).
(6) « Una cum eorum Graeca interpretatione. » Migne , LXXXVII , 146. Jaffé, 2062.
(7) « Doctrina clarens. » Jonas de Bobbio , V. S. Bertulfi, 6 (Migne, LXXXVII, 1063).
(8) Migne, LXXX, 487. Patr. graec, XCI, 327-330.
(9) Migne, LXXXVII, 114.
(10) Ibid., 111.
l'exarchat de ravenne.
compris le grec; l'abbé Théodore, envoyé par le pape (1) comme apocrisiaire auprès de l'évêque Jean de Philadelphie , ne pouvait point l'ignorer ; enfin, chose remarquable, l'abbé Maxime, qui passa plusieurs années à Rome, put y vivre sans savoir un mot de latin (2).
Ainsi la tradition de l'étude du grec se continuait à la cour pontificale. Les envoyés du pape Agathon au concile de 680 , si peu savants qu'ils fussent au regard des théologiens de Byzauce (3) , tout au moins entendaient le grec , puisqu'ils prenaient part aux délibérations ; et le pape lui-même , qui , dans sa lettre à l'empereur, fait de longues citations de livres grecs (4), prouve par cela même qu'on possédait, dans la bibliothèque de l'église, des manuscrits grecs et qu'on les consultait. Les papes grecs qui montèrent peu après sur le trône pontifical étaient, s'il en faut croire le Liber pontificalis , des hellénistes et des érudils. Léon II (5) traduisait lui-même du grec en latin les canons du sixième synode œcuménique (6). Jean.V, Sergius et Jean VII sont mentionnés avec éloge dans le Liber ponlificalis pour leur science du grec et leur éloquence (7). Au temps de Grégoire II , le biographe pontifical paraît avoir eu connaissance des annales byzantines (8). Grégoire III savait également bien le grec et le latin (9); et Zacharie traduisait du latin en grec les dialogues de S. Grégoire, rendant ainsi un service signalé à un grand nombre de gens qui ignoraient la langue latine (10). Paul P"" faisait écrire son nom en lettres grecques sur les sceaux de plomb attachés à ses bulles (11), et recueillait des manuscrits grecs pour les envoyer au roi Pépin (12). Sous le pontificat d'Adrien P'', on trouve des inscriptions grecques sur les diptyques des églises romai-
(1) Mignc, LXXXVII , 162.
(2) Patr. graec, XC, 155.
(3) Labbe, VI, 634. Migne, LXXXVII, 11G4, 1220.
(4) « De libris qui in graeco sunt. » Migne, LXXXVII, 1185.
(5) Lib. pontif,, 147 : « Graeca latinaque lingua eruditus. » Cf. ibid., 148.
(6) Migne, XCVI, 414. Mansi., XI, 1052. Sigebert, 59.
(7) Lib. pontif., 154, 158, 167.
(8) Duchesne, 411, n. 12.
(9) Lib. pontif., 190.
(10) « Plures qui Latinam ignorant lectionem. » Ibid., 226. Cf. Sigebert, 77, Photius, Cod. 252.
(11) Marini, 253.
(12) Cod. Carol., 24 , p. 102 : « Direximus libros... antiphonale et responsalc, insimul autem grammaticam, Aristotclis, Dionysii Areopagitis, geometricam, orthographiam, grammaticam, omnes Greco eloquio scriptas. »
l'helliînismu dans l'italie byzantine.
lies (1), el le pontife lui-même ordonnait de traduire en latin les canons du deuxième concile de Nicée (2). Ainsi la tradition des études grecques se conservait sans interruption dans l'Eglise romaine, el la renaissance littéraire carolingienne du huitième et du neuvième siècle n'eut point de peine à trouver des hellénistes en Italie. Paul, diacre de l'église de Naples, traduisait, à la fin du huitième siècle, la vie de S''*' Marie l'Egyptienne (3); Anastase, diacre de l'Eglise romaine, faisait passer en latin une multitude d'écrits hagiographiques byzantins (i), parmi lesquels il faut citer les vies de saint Basile et de saint Démétrius; Ursus, un autre diacre de l'Eglise romaine, faisait de même (5). Ainsi l'Eglise recueillait, au neuvième siècle, les bénéflces de la longue servitude que lui avaient imposée les Byzantins.
Dans la société laïque, la connaissance du grec, quoique bien moins générale, se rencontrait pourtant. A Rome, à Raveune , à Naples, bien des personnes ne parlaient point d'autre langue; et elles avaient si peu la pratique du latin qu'elles souscrivaient en lettres grecques les actes auxquels elles prenaient part (6). Il y avait des écoles à Rome et à Ravenne (7); et il en sortait, au milieu du septième siècle, des personnages également instruits dans les lettres grecques et latines (8). Les écoles de Ravenne étaient encore célèbres au milieu du huitième siècle. Paul Diacre , qui passait aux yeux de ses contemporains pour un helléniste consommé (9) , y avait appris in scolis ce qu'il savait de grec (10) : et l'abbé Agnellus, qui se piquait d'être fort savant en la matière , avait été formé sans doute sous la même discipline (11). A Rome, les chroniqueurs du Li6er pontificalis laissent échapper parfois des
(1) Pulsky , An essay of antique ivories , 40-43. Ce qu'il y a de curieux dans l'exemple que nous citons , c'est que ces prières en langue grecque sont inscrites à l'envers d'un diptyque consulaire de Flavius Clementinus, consul en 513, dont on employa l'ivoire à ces usages sacrés.
(I) Lib. ponlif., 353.
(3) Migne, LXXIII, 671.
(4) Pitra, Etude sur les Bolla^idistes, p. LXXXIV.
(5) Migne, LXXIII, 295.
(6) Pour Naples, Marini, 92. Rome, ibid. , 91. Ravenne, ibid., 74, 90, 93, 74 A, 110, 121, 75. Cf. Marini, 253, n. 47.
(7) Paul Diac, II, 13. De Rossi, Bull. arch. christ., 1881, p. 1.37.
(8) Agnell., 120, 146, p. ex. Johanicius, secrétaire de l'exarque.
(9) Versus Pétri grammatici (SS. rer. lang., 17, 18).
(10) Ibid., p. 18. Versus Pauli, p. 291.
(II) On trouve, dans son livre, beaucoup de mots grecs, 279, 1. 18, 282, 1. 27' 291, 1. 7, 1. 31, etc.
r/EXARCHAT DE RAVENNE.
mots grecs dans leurs histoires (1). A Naples enfin , bien que le latin frtt la langue dominante , les ducs signaient toujours leurs actes en lettres grecques (2).
Enfin , — et ce dernier fait achèvera de prouver que l^'-lément byzantin lient une place considérable dans la population de l'exarchat, — toutes les fois qu'une révolte éclata contre la domination impériale, un parti grec puissant balança, dans les villes révoltées, les forces de l'insurrection. A Rome, quand le duc Pierre, avoué par l'exarque , disputa à Christophe la dignité ducale , bien qu'il fût hostile au pape et nommé par un empereur hérétique, il groupa autour de lui de nombreux défenseurs (3). Sous Grégoire II, quand les Romains eurent chassé le gouverneur impérial (4), l'exarque conservait cependant assez d'intelligences dans la ville pour qu'il pût ourdir une conspiration contre le pontife (5) et envoyer ses ordres aux conjurés. Dans la Campagne, Byzance gardait aussi ses défenseurs (6). A Ravenne, un parti considérable tenait pour l'empereur iconoclaste (7), et une bataille véritable s'engageait entre les fidèles du pape et ceux de l'empereur. Pour que , en des questions aussi brûlantes , qui touchaient à ce que les populations italiennes avaient de plus cher, le prince hérétique gardât des défenseurs, il fallait que l'élément byzantin eût fait dans la péninsule des progrès assez sensibles. Dans la société, comme dans l'administration, comme dans l'Eglise, l'hellénisme avait porté ses fruits.
(1) Lib. pontif. , 111, ptochiiim; 119, 163 , cumilium; 155, cyrogr.iphumi 160, scevrocarnale; 260, cynovium (Kotvoêt'ov), nxiomniici, etc.; 346, Insma (Xoû(j|jia).
(2) C. /. G. , 8992-8993. Cf. sur l'usage du grec à Naples jusqu'au dixième siècle, Reg. Neap. Arch. Mon., I, 9, 18, 27, 32, 46, 54, etc.
(3) Lib. pontif., 176.
(4) Ibid., 184.
(5) Ibid., 183, 185.
(6) Ibid., 184.
(7) Ibid., 185 : « Alii consentientes impietati imperatoris. »