CHAPITRE II
LES CLASSES DE LA POPULATION ET L'ORGANISATION DES MILICES PROVINCIALES.
Si, dans les documents du quatrième et du cinquième siècle on recherche de quelle manière se partageait la société romaine , on distingue, en négligeant les classes qui par quelque côté touchent à la servitude (1), trois grandes catégories de personnes nettement séparées l'une de l'autre :
1° En bas, la plèbe , c'est-à-dire la population pauvre et laborieuse, qui comprend les corporations d'artisans et de marchands, et qui ne possède point la terre (2).
2" Au milieu , la classe des propriétaires fonciers (possessores) , parmi lesquels se recrute l'ordre des décurions (3) ; au sein de cette bourgeoisie , qui correspond assez bien à la classe moyenne de nos sociétés , on distinguait une classe supérieure , celle des principales , que la langue ordinaire appelait les nobles (4).
3° En haut étaient tous ceux qui portaient le titre de sénateur romain (5) , véritable ordre de noblesse , qui , par l'effet de l'hérédité , allait toujours en augmentant (6) , et , par le développement toujours croissant de la grande propriété foncière, tendait à devenir, dans la société, la classe prépondérante (7).
Qu'étaient devenues ces distinctions sociales dans l'Italie byzantine du sixième au huitième siècle ?
(1) Cf., sur ces classes, esclaves, affranchis, servi rustici et colons, Fustel -de Coulanges, Les Institutions , p. 225-252.
(2) Fustel de Coulanges, l. /., 253-257.
(3) Und., 257-259.
(4) Ibid., 163.
(5) Ibid., 277.
(6) Ibid., 279-286.
(7) Ibid. Tout le chapitre intitulé : De la prépondérance de l'aristocratie foncière dans l'empire romain, p. 286-306.
LES CLASSES DE LA POPULATION
Dans les lettres de Grégoire le Grand , des textes assez nombreux relatifs aux élections épiscopales font connaîti-e les classes de la population qui , dans chaque ville", prennent part à cet acte important. La formule la plus ordinaire distingue, dans cette population qui, tout entière, doit concourir au choix du nouvel évèque , trois classes : le clergé , Vordo et la plèbe (1). A ces éléments s'ajoute, dans certaines villes, la classe des nobles (no5î/es), tantôt distincte de Yordo et nommée avant lui (2), tantôt se confondant avec lui et le comprenant (3) ; parfois, a côté des nobles, sont nommés les possessores (4). Enfin, dans an dernier texte, qui mérite une attention spéciale, une classe nouvelle, celle des soldats (milites), est adjointe au clergé, aux nobles et au peuple (5). D'autre part, on rencontre fréquemment, dans les lettres de saint Grégoire, des personnages qui, sans être fonctionnaires impériaux , portent les épithètes àHUustres (6) , de spectabiles (7) , de clarissimi (8) ; on voit que les titres romains de l'ancienne noblesse d'empire demeuraient en faveur dans l'Italie byzantine.
Ainsi, à la fin du sixième siècle comme au cinquième, on distingue, dans la population, la plèbe, les propriétaires fonciers (possessores) a la tête desquels se retrouve encore Yordo decurionum , la noblesse d'empire enfln. Mais, et dès le cinquième siècle cette révolution sociale commençait à s'accomplir dans l'empire (9) , l'ancienne classe moyenne tend à se confondre avec les membres de l'ordre sénatorial , pour former une classe supérieure, indifféremment désignée sous les noms de nobles , de grands ou de seigneurs (10). Et, d'autre part, une classe nouvelle, dont l'importance ira croissant, apparaît dans la cité : ce sont les soldats (11),
(1) Greg., Ep., II, 11 (Nepi), 39 (Crotone), IV, 41 (Hortona), V, 26 (Ravenne), IX, 76 (Misène), 88 (Tadinum) , X, 16 (Tauriana, Turres, Consentiae) XIII, 14 (Palerme).
(2) Ibid., II, 6 (Naples).
(3) Ibid.. I, 80 (Corse), V, 22 (Syracuse), X, 62 (Naples). Cf. I, 36, laici nobiles, c'est-à-dire les propriétaires fonciers en Sicile. On appelle aussi ces nobles « les seigneurs » {seniores, Greg., X, 53, Naples), ou les « grands » {priores), III, 15 (Naples).
(4) Greg., IV, 25 (Sardaigne). Pragm., 12, 26.
(5) Greg., Ep., VI, 31 (Ravenne).
(6) Ibid., II, 12 ; III, 28 ; XII, 10.
(7) Ibid., X, 3.
(8) Ibid., II, 49 ; III, 27; X, 13 ; XII, 42, 43, etc.
(9) Fustel de Coulanges, l. l., 299.
(10) Cf. la même chose dans la Gaule du sixième siècle, ibid., 576-580.
(11) « Milites. » Greg., II, 31 (Naples), VI, 31 (Ravenne).
l'exarchat de ravenne.
dont l'influence , dépassant le cercle des affaires militaires , se fait sentir dans les actes civils de la vie municipale.
Transportons^nous maintenant à la fin du septième siècle , à l'époque où furent arrêtées un grand nombre des formules que reproduit le Liber Diurnns (1). A ce moment, la révolution que l'on voyait commencer dans les lettres de Grégoire est entièrement achevée. L'ordre des décurions a complètement disparu (2), et le Liber diurnus n'en fait pour ainsi dire plus mémoire ; la milice , au contraire , a pris une place plus importante, et quatre classes , nettement désignées , se rencontrent maintenant dans la cité :.le clergé, la noblesse {axiomatici (3) ou proceres) , l'armée (exercitus) et le peuple (4). Le Liber pontificalis confirme ces indications pour la fln du septième siècle et tout le cours du huitième ; lui aussi, en faisant le récit des élections pontificales, range la population urbaine dans le môme ordre et dans les mêmes cadres que le Liber Diurnus , lui aussi distingue quatre classes : le clergé (5), la noblesse (6), qui comprend à la fois la classe supérieure des nobles ou seigneurs et les hauts dignitaires de l'aristocratie administrative (7), l'armée et enfin le peuple. Ce sont , en laissant de côté le clergé , ces trois dernières classes de la population, peuple, armée, noblesse, dont il nous faut déterminer les caractères distinctifs.
1° Le peuple.
En bas de la hiérarchie sociale est le peuple, où l'on distingue, comme autrefois (8), plusieurs éléments. D'abord les hommes ab-
(1) Les plus anciennes, p. 22, 32, mentionnent encore, comme saint Grégoire, clerus, ordo et plebs. Sur la date, cf. Rozière, p. xv-xxiv, et Duchesne, 361, n, 1.
(2) Cf. liv. II, ch. II.
(3) Cf., pour l'intelligence de ce terme grec, Lit. diurn., p. 113, où il a pour équivalent proceres, et 171, où il équivaut à oplimates. Cf. aussi p. 173.
(4) Lib. diurn., p. 111, 113.
(5) Lib. pontif., 156, 158, 192. 271.
(6) Ibid., 192 : « Nobilibus otiam consulibus. » Cf., sur l'existence de cette classe, à Rome, 109; à Naples, 97 {nobiles); à Bléra (primates), 303; à Ravenne (optimales), Agnell., 120, et, en général, Lib. pontif., 131, 135.
(7) Lib. pontif. 156 : « judices una cum primatibus exercitus ; » 158 : « primates judicum ; » 238, 271 : « militiae optimates. »
(8) Fustel de Coulanges, l. l., 255.
LES GLASSlîS UE l.A. POPULATION.
solunieuL pauvres, la plebs (l) proprement, dite, que certains textes appellent omnis populi romani coelus(2); et puis, à un degré un peu sui)érieur, la population laborieuse, les cives honesti (3), gens de métier ou négociants. Los chartes du sixième siècle font connaître un assez grand nombre de gens de cette classe : ce sont, à Ravenne par exemple, des teinturiers (4), des fabricants de braies (5), des fabricants de cire (6), des marchands de fourrures (Youvvapt'oi) (7) des négociants en soieries (olosiricopratae) (8) , des commerçants (negolialores) (9), désignés par les épithètes de viri honesii, slrenui ou devoti (10). La plupart d'entre eux appartiennent à des corporations d'artisans ou de marchands, encore organisées au sixième siècle comme elles l'étaient autrefois. On connaît, pour l'époque qui nous occupe, quelques-unes de ces associations : celle des boulangers {ars pisioria) à Otrante (11), celle ù.Qssapomriik Naples (12), et l'on voit, par les textes, que ces corporations avaient leurs statuts (pactum) , jurés par tous les membres de l'association, et qu'on ne pouvait violer sans s'exposer à de graves pénalités. Pour entrer dans la corporation (ars ou corpus) on versait une certaine somme ; on n'en pouvait sortir sans payer une forte amende. On trouve à Ravenne et à Rome des corporations organisées de la même manière : à Ravenne celle des boulangers (13), à Rome et à Classis celle des greffiers (tabelliones ou foreuses civilatis Ravennae seu Classis) (14), qui formait une schola à la tête de laquelle était un primicerius (15). Il semble enfin qu'à Ravenne les médecins étaient également organisés en corporation (16),
(1) Lib. diurn., 171, 247.
(2) Lib. pontif., 271.
(3) Ibid., 271. Diurn., 171.
(4) Marini, 74, p. 112.
(5) Ibid., 88.
(6) Ibid., 120.
(7) Ibid,, 74, p. 114.
(8) Ibid., 113.
(9) Ibid., 93.
(10) ibid., 74, 75, 92, 120. Cf. p. 257. Paul Diac, V. Greg., 24. C'assiod., Var., XII, 26, et sur dévolus, Marini, 260, n. 13.
(11) Greg., Ep., IX, 102.
(12) Ibid., X, 26.
(14) Ibid., 112, 113, 114, 88, 80, 75, 120, 95. Cf. Nov. 44, et Marini, 259, n. 9; pour Rome, ibid., 92. La plupart sont viri honesti.
(15) Ibid., 110.
(16) Ibid., 120.
l'exahchat de ravenne.
2° L' exercitus.
Dès la fin du sixième siècle , on l'a vu , les soldats [miliies) semblent former, dans les villes de l'Italie byzantine, une classe séparée qui , avec le clergé , les nobles et le peuple , participe à l'élection épiscopale (1). Au septième et au huitième siècle, cette même classe militaire joue son rôle dans tous les grands événements politiques, désignée dans les textes sous 1-e nom de militia ou d'exercitus (2) et dans les actes officiels par le terme de florentissimus et felicissimus Romanus exercitus (3). 11 est évident que sous ces mots il est difficile de reconnaître la garnison byzantine cantonnée à Rome ou à Ravenne (4). A priori déjà, on conçoit malaisément que l'Eglise eût accordé aux soldats impériaux, composés pour la plupart de mercenaires barbares ou tout au moins étrangers à l'Italie, un droit d'intervention aussi considérable dans les affaires ecclésiastiques ; l'examen des textes confirme de tout point cette opinion. D'une part, après la chute de la domination byzantine, à l'époque où.\sl Respublica Romanorum forme, sous l'autorité du pape, un Etat à peu près indépendant, on rencontre, comme par le passé, parmi les classes de la population, la Romana militia (5) ; et le concile de Latran , déterminant en 769 les règles de l'élection pontificale, distingue, comme les (Jocuments delà période précédente, à côté du clergé, des cives honesli et du peuple, la noblesse (optimates miiitiae) et l'armée (cunctus exercitus) (6). En second lieu, pendant tout le temps que dura la domination impériale, {'exercitus joua, dans tous les événements religieux ou politiques , un rôle considérable à côté des autres classes. Il faut donc voir en lui autre chose et plus que la seule garnison byzantine ; il faut le considérer comme une catégorie de la population, dont il importe de déterminer le caractère (7).
C'est au milieu du septième siècle , à la date de 640 , que le Li-
(1) Greg., Ep., VI, 31. Cf. II, 31.
(2) Lib. Diurn., 111, Lib. pontif., 156, 158, 165.
(3) Lib. Diurn., 113, 119. Lib. pontif., 153. C'est le terme qu'emplois le rescrit impérial de Constantin relatif à l'élection épiscopale.
(4) Cf., sur l'exercilus , Wilmans, Rom vom V bis VIII Jahrh., p. 146 et suiv., et, en général, sur les classes de la population, Gregorovius, II, 169-170,
(5) Lib. pontif., 270, 315, 455.
(6) Mansi, XII, 719.
(7) Cf. Ileumont, II, 142-143.
LES CLASSES DE LA POPULATION
ber pontificalis fait pour la première fois mention de l'exercilus romanus (1). Bien que, dans ce passage, il s'agisse essentiellement d'une sédition militaire, et que, dans plusieurs textes postérieurs , les mots à'exercitus romanus désignent encore expressément l'armée byzantine (2) , toutefois, un passage du texte fait croire qu'il n'est point ici uniquement question des soldats impériaux : les in.surgés qui attaquent le palais de Latran se composent., d'après le Liber -pontificalis , de « tous les gens armés qui se trouvaient dans la ville de Rome , depuis les jeunes gens jusqu'aux vieillards (3) , « mots qui semblent désigner toute la portion de la population romaine en état de porter les armes. D'autres textes déterminent plus nettement encore le sens du mot exercitus. En l'année 686, à la mort du pape Jean V , les ordres se divisent sur le choix de son successeur ; le clergé prend parti pour l'archiprètre Pierre, Vexerciius soutient le prêtre Théodore (4); après de longs pourparlers , le clergé propose une transaction et porte ses suffrages sur un troisième candidat : alors les fonctionnaires impériaux {omnes judices) et les primates exercitus se joignent au clergé et au peuple; Vexercitus tient ferme pour le candidat de son choix et ne se rallie qu'après plusieurs jours de résistance à l'opinion des autres classes. Enfin , de même que le clergé et le peuple , Vexercitus envoie ses députés à l'exarque pour lui faire part de l'élection. Si, dans ce texte, le mot exercitus signifiait la garnison byzantine , et le terme de primates exercitus les chefs de celte garnison, est-il admissible que les soldats grecs eussent pris une telle attitude vis-à-vis des fonctionnaires impériaux et des officiers qui les commandaient? Il faut donc , de toute nécessité , chercher un autre sens aux termes que nous discutons. On le voit bien par un dernier passage du Liber pontificalis. En 649, l'empereur Constant II ordonne à l'exarque Olympius d'arrêter le pape Martin pr; dans le rescrit impérial, dont le Liber pontificalis paraît avoir conservé la forme avec assez d'exactitude (5), le souverain recommande au nouveau gouverneur d'Italie de gagner d'abord Vexercitus qui se trouve à Rome (6) ; puis, s'il déses-
(1) Lib. pontif., 121. Duchesne, 329, n. 1.
(2) Ibid., 125, où il est certainement question d'une révolte militaire, et
(3) Ibid. , 171 : « Omnes armati qui inventi sunt in civitate Romana, a puero usque ad senem. »
(4) Lib. pontif., 156.
(5) Duchesne, 339, n. 6.
(6) Lib. pontif., 131 : « Suadere exercitu ibidem consistenti. »
l'exarchat de ravenne.
père d'y réussir, il se tiendra tranquille jusqu'au moment où. il aura pu s'assurer de la itrovince et réunir, à Rome et à Ravenne, des troupes plus dévouées (1). Ici encore, cet exercihis , si fidèle au pape (]ue l'enqjereur ne compte point en être obéi , cet cxercitus dont la résistance doit être brisée par d'autres forces militaires, ne saurait ùlve la garnison byzantine. Cet exercitns est une classe de la population , ayant son existence officielle à côté des autres ordres, et nommée cà côté d'eux dans les rescrits impériaux (2) ; c'est la portion armée de la population romaine, exercilus Bomanae militiae (3) , se confondant si exactement avec les habitants de la ville que Grégoire III , achetant Gallese au duc de Spolèle , fit entrer cette acquisition, dit le Liber pontiftcalis , in compaqc Sanclae reipublicae atque in corpore Chrislo dilecli exercitns Romani (4). Ce n'est point une armée, au sens propre du mot, car elle a une organisation à la fois civile et militaire; car elle est partagée en scholae{h), dont chacune a sa bannière (6), son lieu de réunion (numents) (7) et son chef, qui s'appelle palronus (8) : c'est une véritable milice urbaine, comprenant tous les hommes qui , dans la cité , sont eu état de porter les armes.
Cette organisation n'était point particulière à Rome : toutes les villes et provinces d'Italie paraissent avoir eu de semblables milices. Le Liber ponticalis parle de Vexerciius Veneliarum (9), de la miiitia Ravennas (10), de celle de la Pentapole (II), des militiae de Tuscie et de Gampauie (12), enfin de la militia loiiits Ita- /iae(13), dans des circonstances qui ne permettent point d'admettre qu'il soit question des ti'onpes byzantines. Agnellus, dans un texte important, rapporte qu'à Ravenne la population urbaine
(I) Lib. pontif., 131.
{i)Ibid., 153. Cf. Migne, LXXXVII, 103, où exercilus est si bien un terme officiel dcsigncant une classe de la population et non un corps de troupes, qu'on le traduit en grec par èlspxsto;.
(3) Lib. ponlif., 1.58, 159.
(4) Ibid., 203. Duchesne, 424, n. 2. Cf. Reumont, II, 142-143, qui suppose que l'ensemble de la bourgeoisie est désigné sous le nom d'exercitns , la milice active par le terme de militia exercilus romani.
(5) Lib. pontif., 315.
(6) Ibid., 159. Cf. Ord. Rom., 1, p. 16.
(7) Agnell., 77, 140.
(8) Lib. pontif., 315.
(9) Ibid., 184. Paul Diac, VI, 49.
(10) Ibid., 161. Migne, LXXXVII, 103.
(II) Ibid., 161.
(12) Ibid., 273.
(13) Ibid., 165.
LES CLASSES DE LA POPULATION
était partagée eu onze compagnies ou ba7idi (1), dont il nous donne les noms, et qui semblent correspoutlre à une division de la ville en onze quartiers : ainsi, chaque citoyen se trouvait inscrit dans une circonscription militaire (milUia) et dans une circonscription locale (numerus), et chaque compagnie (bandiis) avait son lieu de réunion. On ne saurait mettre en doute ces renseignements du chroniqueur : celte organisation , en effet , avait survécu à l'époque byzantine (2) , et plusieurs fois Agnellus parle des numeri où, au neuvième siècle encore, se rassemblait la milice ravennate (3).
Dans quelle classe de la population se recrutaient ces milices? On peut supposer tout d'abord, par la place même que ces milices occupent dans les formules, entre la noblesse des optimates et les cives honesti, qu'elles correspondaient, selon toute vraisemblance, à l'ancien ordre des possessores (4), qui ne figure plus que rarement dans les documents officiels du septième et du huitième siècle ; il suffit de comparer deux de ces formules (5) pour constater que Vcxercilus tient exactement la place autrefois occupée par les petits propriétaires. Dans une autre formule du Liber Diurnus (6) , ce rapprochement peut être établi de façon plus évidente encore; il s'agit, dans ce texte, de la composition de l'ambassade envoyée à l'exarque pour lui communiquer le procès-verbal de l'élection pontificale. Le clergé est représenté par un évêque, un prêtre, un notaire régionaire et un sous-diacre régionaire; le peuple par deux cives honesti; Vexercilus enfin (et il faut ici entendre sous ce terme à la fois la militia proprement dite et les optimales militiac qui en sont la tête) choisit comme délégués un eminentissimus consul pour la noblesse et , ponv l'exercitus luimême, deux tribunes militiae, qui portent le titre de viri magnifici (7). Or on sait à quelle classe s'applique , dans la société du sixième et du septième siècle , l'épithèto de viri magnifici : elle désigne les notables des cités , assez semblables à l'ancien ordre des décurions ; eu d'autres termes elle s'applique h la partie su-
(1) Agnell., 140, p. 370. Sur ce mot de bandus , division de la légion et du thème, Rambaud, 196.
(2) Agnell., 140 : « Et haec ordinatio permanet usque ad praescntem diem. »
(3) Ibid., 39, 77.
(4) Cf. Hegel, I, 254.
(5) Lib. Diurn., 111 et 247.
(6) Ibid., p. 113.
(7) Cf. Greg., Ep. , II, 31, oii les milites de Napies ont également pour chef virum magnificum tribunum.
l'exarchat de ravenne.
périeure de l'ordre des possessores (1), parmi lesquels 11 est tout naturel de voir choisir les représentants de la classe tout entière.
Un dernier texte, quoiqu'il soit d'une date un peu postérieure à notre époque , achèvera sans doute de préciser le caractère de Vexercilus. Dans le traité De l'administration de l'empire, Constantin Porphyrogénète ex[)lique quelles étaient , vers l'année 935 , les classes de la population dans le thème du Péloponnèse (2). A côté des fonctionnaires impériaux , à côté des grands propriétaires revêtus des titres de la noblesse administrative (3), il nomme l'armée du Péloponnèse, ô cirpaxo; IleXoTrovvviffou. Or ce (TTpaxoç, dont le nom correspond exactement au terme de Romanns exercitus , n'est, pas plus que la militia des provinces italiennes, une armée au seiir; strict du mot, puisque, dans le texte même du Porphyrogénète, on voit ce dTpaToç exempté à prix d'argent de l'obligation de prendre part à une expédition militaire. Le mot désigne non point un corps de troupes cantonné dans le Péloponnèse, mais bien une classe de la population inférieure à la noblesse proprement dite, celle des gens qui sont astreints au service militaire. Or, à cette époque, dans l'empire byzantin, la qualité de soldat est attachée à la possession de la terre; la base de l'organisation militaire est la propriété foncière (4). On expliquera plus loin comment, en Italie, s'est établi de bonne heure ce rapport entre le service militaire et la propriété ; mais , dès maintenant, on peut , je crois, conclure, de l'analogie frappante des situations et des termes, que, au-dessus du peuple qui ne possède pas la terre, au-dessous des grands propriétaires qui forment la noblesse, V exercitus [= aTpaTo'ç], représente la classe moyenne des petits propriétaires (possessores), à qui la possession de la terre impose l'obligation du service militaire.
3° La noblesse.
Au haut de la hiérarchie sociale se trouve la classe noble , une aristocratie de seigneurs et de grands propriétaires , quo les historiens appellent indifféremment les^grands (proceres), les nobles (nobiles), les seigneurs (seniores) , les premiers (primores (5), pri-
(1) Fustel de Coulanges, /. (., 580, et les textes cités en cet endroit.
(2) Const. Porph., De adm., p. 244.
(3) Cf. Rambaud, 208.
(4) Ibid. , 287-296.
(5) Nov. 123, 1; 137, 2.
LES CLASSES DE LA POPULATION
maies) et dans laquelle tend à se fondre l'ancien ordo decurionum (I), Sans doute, dans cette aristocratie, on distingue plusieurs degrés de noblesse : les membres de l'ancien ordre sénatorial, qui continuent à porter les noms de spectabiles, d'illustres et de clarissimi (2), et au-dessous d'eux, la partie la pluséminente de la bourgeoisie municipale, la classe des principales (3). Mais les distinctions sociales qui mettaient autrefois entre ces catégories de personnes des barrières si puissantes (4) avaient, dès le sixième siècle, perdu presque toute importance; le titre de clarissime se trouvait porté par des principales (5) , parfois par des gens de moindre importance encore, par exemple par des banquiers ou des marchands (6). Dès le sixième siècle, la classe noble avait perdu le caractère qu'elle avait sous l'empire romain ; au lieu d'être un grand corps aristocratique, affranchi de tout caractère provincial, elle tendait à devenir une aristocratie locale de grands propriétaires, qui joignaient à leur richesse l'exercice des dignités et des hautes charges publiques.
Au septième et au huitième siècle, cette aristocratie est désignée par les termes de nobiles, de proceres (7), d'axiomatici (8) , et surtout par celui de primates exercitus ou optimales militiae. Mais , de même que les mots de militia et d'exercilus s'appliquent , non pas seulement aux garnisons byzantines des villes , mais à une classe nettement marquée de la population urbaine , ainsi les noms qui désignent ici la classe supérieure ne se rapportent point uniquement aux grands dignitaires de l'ordre militaire. Sous ces termes, les textes associent deux catégories de personnes : les^Mdices et les primates exercitus dans le Liber pontificalis (9) , les gloriosi judices et les eminentissimi consules dans les formules du Liber Diurnus (iO). Il est aisé de déterminer le sens de ces termes. Judices, ce sont les fonctionnaires impériaux de tout rang et de tout ordre, administrateurs politiques aussi bien que chefs mili-
(1) Hegel, I, 185-195.
(2) Greg., Ep., X, 3 ; 1 , 59 ; XII , 10 ; II , 12 ; III, 28 ; X, 13 ; XII, 42, 43 ; II, 11, 49 ; III, 27. Marini, 88, 86, 92, 80 (Ravenne), 89 (Rome). Rossi, Inscr. christ., I, 1177, C. I. L., V, 694 (Trieste) 5230. Muratori, Inscr. I, 431.
(3) Fustel de Coulanges, l. L, 163.
(4) Ibid., 277, 279.
(5) Marini, 88, 115. Cf. p. 328, n. 4.
(6) Spreti, l. L, cl. 1, 28, p. 203. Marini, 74,
(7) Cod. Carol., 37, p. 130.
(8) Cf. Jean Diac, V. Greg. , II, 25.
(10) Lib. Diurn., 119. Cf. 113.
314 l'exarchat de ravenne.
taires (1), les ducs, chartiilaires, tribuns, stratèges, etc., qui gouvernent les villes et commandent les armées ; consules, ce sont les membres de l'aristocratie byzantine '(2), dont quelques-uns conservent jusqu'au septième siècle l'épithète de clarissime (3) , dont la plupart toutefois sont désignés par les grades nouveaux de la noblesse administrative constituée à Constantinople. Les titres auliques de palricius, de consul ou hypatos, de prolospalhaire , de spatliaroiandidal, de spathaire, ne sont point uniquement réservés aux officiers de l'administration impériale : ils sont distribués aux grands propriétaires (4) , aux membres de la classe supérieure (5) , et ils désignent si complètement le corps aristocratique que le L/6er pontificalis, énuméraut les classes qui participent à l'élection pontificale, mentionne après le clergé la noblesse en employant le terme ûe nob lies consules {&). Ainsi, de même que la militia désigne la classe des petits propriétaires , l'aristocratie des optimales milliiae comprend, outre les hauts dignitaires de l'administration impériale, tous les grands propriétaires qui doivent à leur fortune, à leur noblesse, à leurs charges de jouer dans l'Etat un rôle considérable. La comparaison de quelques formules permettra de préciser entièrement la signification des termes qui nous occupent, en montiant la hiérarchie qui s'établit entre elles et la façon dont elles se correspondent.
Lib. Diurn. p. 111.
Diurn. 119.
Diurn. 171.
Lib. Pvnt. n» 271.
Diurn. 247.
presbyteri diaconi
familiai'is univer-
sus clerus axiomalici (— pro-
ceres, p. 113)
exercilus populus
Sacerdotes et
reliquus omnis clerus.
eminentissiini consules et gloriosi jiidices.
florens Romanus exercitus
universitas civium
Sacerdotes et proceres Ecclesiae et universus clerus
optimales
universa mililaris
praesentia cives honesti generalilas populi
Sacerdotes primates cleri
optimales militiae
exercitus
cives honesti populi l'oraani coetus
presbyteri
diacones
clerici
honorati
possessores cuncta plebs.
(1) Lib. pontif., 117; judices reipublicae, 122, 157, 172. Wilmans, /. l., 145, identifie à tort les judices avec la noblesse.
(2) On peut être, au reste, judex et consul : Diurn., 122.
(3) Lupi, ;. L, p. 25. Muratori, Inscr., 432, n" 2.
(4) Cf. Rambaud, 208, 300.
(5) Lib. pontif., 119, 210. Cod. Carol, 61, 68, 74. Deusdedit, 324. Cod. Bav., 32. Ughelli, V, 1099. Lib. Diurn., 111, 118, 122. Greg. , Ep. , II, 15, 24. Les charlae exconsulatus s'achètent dès le sixième siècle (Greg., Ep., II, 53). — Pour palricius : Lib. pontif., 207 ; Paul Diac, IV, 38, etc.
(6) Lib. pontif., 192.
LES CLASSES DE LA POPULATION. 315
Enti-e les optimates miliiiae et les honorati , dans lesquels se confondent les notables de la cité et la noblesse d'empii-e, il y a identité absolnc , de même qu'entre Vexercilus et les anciens possessores. Mais d'où viennent, dans l'Italie byzantine, ces désignations nouvelles, qui semblent assiguet'aux classes de la population un caractère essentiellement militaire? d'où est né le rapport qui paraît établi entre le service des armes et la propriété foncière?
Dès les premiers siècles de l'empire, les provinces où n'étaient point cantonnées les légions (1), et parmi elles l'Italie, étaient occupées par des milices municipales et provinciales chargées d'assurer la tranquillité publique et d'administrer la police locale (2) : ainsi s'étaient constitués de bonne heure des cadres tout préparés pour enrégimenter la population urbaine, et, en mainte circonstance, ces milices avaient combattu sans être soutenues par les légions (3). Quand, à la fin du sixième siècle, l'invasion lombarde vint arracher aux Byzantins la plus grande partie de l'Italie à peine reconquise, et exposer à de perpétuels dangers les provinces conservées sous la domination impériale, la cour de Constantinople se trouva singulièrement embarrassée pour défendre ses nouvelles frontières. Malgré les réels efforts qu'ils firent pour secourir l'Italie , les empereurs avaient en Orient des préoccupations trop constantes pour détacher dans la péninsule des corps de troupes considérables (4); la moindre opération militaire obligeait à enlever aux villes les garnisons qui les défendaient (5) : et plus d'nne fois, dans les dernières années du sixième siècle, les places les plus considérables de l'exarchat, Rome par exemple, se trouvèrent à peu près vides de soldats (6). Les nécessités de la défense militaire obligèrent à recourir h la population locale (7). En
(1) « Provinciae inermes. » Tac, His(., I, 11; II, 81, 83; III, 5.
(2) Marquardt, SUalsverwa.ll., II, 518-521. Duruy, Hist. rom., V, 503 et suiv. Cngnat, De miniicipalibus et prov. militiis in imperio roma.no.
(.3) Tacite, Hist., IV, 63, 65. Ammien, XXV, 9, 2. Cf. Gagnât, 91-92.
(4) Grégoire le Grand constate la diminution de l'armée régulière (III, 66), à laquelle les conversions religieuses enlèvent beaucoup de soldats. La loi de Maurice (592) essaya de prévenir ce péril.
(5) Lib. ponlif., 113. Duchesne, 313, n. 3.
(6) Greg., Ep., II, 46; VIII, 22 : « Sine adjutoriis militum tôt annis inter gladios illacsi... servaniur. » IX, 124 : « Hae partes periculum de militis nuditate sustinent. »
(7) Bélisaire déjà avait employé les populations italiennes au service militaire (Proc. Bell. Ooth., I, 20, 25, 28 (Rome); II, 12 (Milan); III, 10 (Tivoli); III, 22 (Lucanie).
316 l'exarchat de ravenne.
même temps que le voisinage de l'envahisseur lombard amenait, dans l'Italie devenue une province frontière, la substitution du régime militaire du thème à l'ancienne administration civile, la crise que traversait l'empire produisait une autre innovation , complément et corollaire de la première : comme l'administration, la population fut organisée pour la défense du territoire (1). Dès l'époque de Justinien , on avait, semble-t-il, levé dans les villes italiennes des régiments nouveaux, qui reçurent le nom de leur cité d'origine et parfois y demeureront en garnison (2). Après Justinien, on continua et on étendit le système. Sans doute quelques régiments réguliers restèrent cantonnés en Italie (3); mais la plus grande partie des troupes , recrutées parmi la population locale, constituèrent moins une armée véritable qu'une milice indigène. Par cette organisation militaire de la population locale se complétait et se précisait le caractère nouveau qu'avait revêtu en Italie l'administration byzantine : l'armée prenait le premier rang dans la cité , comme les officiers militaires l'avaient pris dans le gouvernement (4).
De quelle manière s'opérait le recrutement de ces milices? il est assez difficile de le déterminer exactement. Au quatrième et au cinquième siècle, on voit, par le code Théodosien, que le soin de fournir des soldats à l'armée pèse essentiellement sur les propriétaires (possessores) (5) : le service militaire est, avant tout, un impôt portant sur la propriété foncière, impôt qui se paie en hommes (praebitio lironum) ou en argent (aurum tironicum) (6). Le même rapport se retrouve, à l'époque byzantine, entre la pos-
(1) Dès la fin du sixième siècle , le service de la murorum vigilia pour la garde de la cité est régulièrement imposé aux habitants. Les évëques doivent veiller à ce que les citoyens s'y soumettent (Grcg., Ep., VIII, 18; IX, 4); les monastères mêmes n'en sont pas exempts {ibid., IX, 73).
(2) Numeriis Ravennas (Mar. , 109) à Ravenne; 7iumerus Ariminensium à Rimini (Cod. Bav. , 54) ; nupierus felicum Ravennensium (Marini , 122) à Classe; numerus victricum Mediolancnsium {ibid., 93); numevus Argentensium {ibid., 95); numerus Veronensium {ibid., 95); numerus Tergeslinus (Ughelli, V, 1099); numerus Centumcellensis {Reg. de Farfa, II, n» 41).
(3) Sur les levées régulières de lirones à la fin du sixième siècle , Greg., Ep., II, 32.
(4) Sur la formation et le recrutement des milices, cf. Bethmann-Hollweg, Ursprung, 182 et suiv., et Calisse, 322-327. On trouve des milices provinciales dans d'autres régions de l'empire, à Cherson (De adm., 251-252) , en Bulgarie (Hertzberg, 31, 245), à Asimo, en Tlirace (Theophyl., p. 274-275), à Thessalonique (Sathas, Monumenta, IV, p. xii, xxi-xxii).
(5) Cod. Theod., 7, 13; 11, 8.
(6) Madvig, L'Etat romain, IV, 230. Fustel de Coulanges, l. t., 211-214.
LES CLASSES DE LA POPULATION
session de la len-c et le service militaire, avec cette différence qu'à la propriété paraît maintenant attachée l'obligation d'un service réel (ly. Assurément, dans l'Italie grecque, nous ne trouvons nulle trace de ces fonds militaires (arpaxionixà) concédés par l'empereur sous condition de service militaire; mais une chose paraît certaine, c'est que la militia se recrute parmi les seuls propriétaires, grands ou petits, et que la possession de la terre emporte l'obligation du service. Comment l'ancien impôt levé sur les possessores est-il devenu une charge réelle? est-ce la difficulté de trouver des remplaçants, ou la nécessité, sentie i)ar les populations, de ne point rester désarmées en face de l'ennemi, qui a produit ce résultat? A coup sûr le principe n'a point changé : la classe qui , au quatrième siècle, avait charge de composer l'armée est encore celle qui la constitue au sixième ; mais le service a changé de nature : d'indirect qu'il était, il est devenu effectif.
On peut se demander enfin comment le gouvernement byzantin, si désireux de s'assurer en Italie un pouvoir absolu, organisa ou laissa s'organiser ces milices urbaines , sans prévoir que cette population armée pourrait quelque jour compromettre et peut-être même renverser l'autorité impériale dans la péninsule ; et c'est en effet ce qui arriva. On ne pouvait , à la fin du sixième siècle , quand l'Italie rentrait avec joie sous la domination de Byzance (2), craindre pour l'avenir de semblables dangers; et d'ailleurs, les nécessités militaires ne laissaient guère, à ce moment, le choix d'un autre moyen de défense. Enfin, en organisant ces milices urbaines, on [irit, pour garantir leur fidélité, quelques précautions. Non seulement le trésor impérial paraît s'être chargé de leur solde (3) et leur avoir donné pour chefs des officiers byzantins (4), mais il semble en outre qu'on les encadra dans les régiments de l'armée régulière cantonnés en Italie. En effet, parmi les onze compagnies de la milice de Ravenne dont Agnellus a conservé la liste, cinq au moins portent les noms des régiments byzantins tenant garnison à Ravenne au sixième et au septième siècle. Les chartes publiées par Marini nomment à cette date un numerus inviclus (5), un numerus letorum (6), un numerus Medio-
(1) Rambaud, 287, 296.
{T) Lib. pontif., 97, 110.
(3) Ibid., 121.
(4) Ibid., 121.
(5) Marini, 111.
1,6) Ibid., 110. '
l'exarchat de ravenne.
lanensis (1), un Veronensis (2) et un Ravennas (3) : ce sont précisément les noms qu'on trouve dans Agnellus. Le nnmerus Armeniorum tint longtemps garnison à Classis (4); et, de même qu'un quartier de cette ville avait pris le nom à.' Armenia{'b), le régiment put emprunter à la cité le nom de Classensis que donne Agnellus; enfin le numerus Constantinopoli tnnus mentionné par le chroniqueur rappelle , selon toute vraisemblance , un détachement byzantin : dans une organisation née, comme le veut Agnellus, au milieu d'une insurrection, on n'eût point imaginé un terme qui rappelait si fort le pouvoir contre lequel était dirigée la révolte.
Quoi qu'il en soit de cette dernière conjecture, ces précautions, si on les prit , demeurèrent inutiles. La formation d'une armée italienne, essentiellement composée de troupes indigènes, donna aux populations un moyen facile de se soulever contre l'autorité impériale, chaque fois qu'elles s'en trouvèrent mécontentes; le double rôle , politi(jue et militaire, que les milices eurent à jouer dans les cités italiennes les fit plus d'une fois hésiter entre leur dévouement à l'empereur et leurs intérêts particuliers. Ce ne fut pas une des moindres causes de la chute de la domination byzantine en Italie.
(1) Marini, 93.
(4) Ibid., 95.
(5) Zirardini, p. 129.
GPAPITRE III.
l'église romaine et l'administration byzantine.
Dans un empire chrétien (1) tel qu'était celui de Byzance, la loi civile devait naturellement conférer à l'Eglise des privilèges considérables. Depuis Constantin et surtout depuis Justinien, non seulement elle protégeait en toute circonstance les biens et les personnes ecclésiastiques, mais elle leur accordait encore des immunités nombreuses (2), punissant sévèrement toute violation de leurs privilèges (3), poursuivant comme un crime public toute injure faite à l'Eglise (4). Ce n'est pas tout : non seulement la loi faisait aux gens d'Eglise une situation exceptionnelle dans la société , mais aux chefs de cette Eglise, aux évêques, la loi même donnait dans l'Etat une importance singulière , en leur assignant officiellement uu rôle dans l'administration municipale et provinciale. Dans la ville, c'était l'évêque qui , avec le concours des notables, nommait les magistrats municipaux, le defensor (5) et le paier civitatis (6) ; c'était l'évêque qui , assisté de trois citoyens , veillait au bon entretien des bains et des greniers publics , des aqueducs et des ponts ; c'était lui qui s'occupait de réparer les murailles en ruine et d'assurer par sa surveillance l'intégrité dès poids et mesures (7). L'évêque exerçait un contrôle sur l'administration des finances municipales : au sortir de leur charge les magistrats devaient lui rendre compte de l'emploi qu'ils avaient fait
(1) C'est le terme oflSciel que l'on emploie pour désigner l'empire : christiana. respublica {Lib. Diurn., p. 116).
(2) Cod. Just., I, 2, 5.
(3) Ibid., I, 3, 13 et 22.
(4) Ibid., I, 3, 10. Cf. Nov., 123, 31.
(6) Nov., 128, 16.
(i) Cod. Just., I, 4, 26.
l'exarchat de ravenne.
des revenus publics (1). Enfin l'évêque était le protecteur attitré des pauvres, des prisonniers, des esclaves; et le code, autant que la religion , lui faisait un devoir de les défendre contre les vexations du fisc ou l'injustice des tribunaux (2).
L'évêque n'intervenait pas moins activement dans l'administration provinciale : il désignait au choix de l'empereur les candidats qu'il jugeait dignes des charges administratives (3). Il assistait à l'installation du nouveau gouverneur (4). Il surveillait les moindres actes de son administration. La loi lui donnait le droit de visiter les prisons (5), d'examiner les procès en litige; et, s'il trouvait la trace de quelque violence commise , la preuve de quelque injustice consommée , le code lui faisait un devoir de dénoncer ces abus à l'empereur (6). Protecteur naturel des provinciaux (7), non seulement l'évêque pouvait réprimander le gouverneur convaincu d'injustice (8), mais lui-même prenait directement part à l'administration judiciaire. Des sentences du magistrat impérial , il y avait toujours appel au tribunal de l'évêque (9) : à la demande des parties , l'évêque pouvait même aller siéger au tribunal laïque et rendre des sentences, de concert avec les officiers impériaux (10). Dans les causes civiles où un clerc était engagé , l'évêque seul avait juridiction (II), les personnes religieuses ne devant point paraître, sinon pour procès criminel, au tribunal séculier .(12). Loi'squ'un magistrat sortait de charge, c'était l'évêque qui, pendant cinquante jours, accueillait les plaintes des provinciaux contre les malversations (13) ou les injustices du gouverneur (14). Enfin l'évêque recevait communication, en même temps que le gouverneur, de toutes les lois promulguées par l'empereur (15) ,
(1) Nov., 128, c. 16.
(2) Cod. Just., I, 4, 26, ad. fin. Nov., 128, 23.
(3) Nov., 149, 1. Justinien étendit même sur ce point les attributions des évêques d'Italie. Pragm., 12. Cf. Nov., 149, 3.
(4) Nov., 8, 14.
(5) Cod, Theod., 9, 3, 7.
(6) Cod. Just., I, 4, 22. Cf. I, 4, 26.
(7) Pragm., 18.
(8) Nov., 86, 1 et 9.
(9) Nov. 86, 1 et 4.
(10) Cod. Just., I, 4, 7. Nov. 86, 2.
(11) Nov. 79, 1 ; 83, 123, 1. Cf. Greg., Ep., VI, II.
(12) Nov. 123, 21, ad. fin.
(13) Nov. 128, 23; 8, c. 9.
(14) Nov. 128, 23.
(15) Nov. 6, epil., 8. Cf. Greg., Ep., III, 65.
l'église romaine et l'administhation byzantine.
ainsi que des inslniclioiis (loiiiiôGs [ku- lo prince à ses i-cpréscntanls (I). Bref, dans la ville comme dans la province, l'autorité épiscopale intervenait sans cesse à côté de l'autorité administrative, et le gouverneur, étroitement contrôlé par l'Eglise, devait céder l)ieu souvent devant cette puissance toujours vigilante que la loi civile mémo armait contre lui. En Italie surtout, où la Pragmatique Sanction de 554 venait de donner à l'autorité ecclésiastique une base légale plus puissante, où le péril barbare plus pressant et la puissance impériale plus lointaine rendaient l'administration plus faible, où l'Eglise enfin avait pour principal représentant l'évêque de Rome, métropolitain d'une grande partie de. l'Italie, patriarche d'Occident, dont plusieurs conciles avaient proclamé la supériorité sur les autres patriarches, le gouverneur avait bien de la peine à résister à cet évêque tout puissant , qui parlait à la fois au nom de l'empereur, dont il tenait ses prérogatives, et de Dieu môme dont il était le représentant.
La correspondance des papes montre, mieux que tout autre document, quel parti l'autorité ecclésiastique sut, dans ces rapports avec l'administration impériale, tirer des privilèges que la loi lui donnait. C'est surtout dans le volumineux recueil des lettres de Grégoire le Grand que l'on voit comment l'Eglise tempérait pai'son contrôle incessant l'autorité absolue et presque irresponsable des gouverneurs byzantins; comment, par un lent développement , les officiers impériaux prirent l'habitude d'aller demander à Rome plutôt qu'à Ravenne ou à Constantinople une direction, des conseils ou des ordres; comment enfin les peuples se détachèrent insensiblement de l'empereur trop lointain , qui semblait les abandonner, pour se jeter aux bras de cet évôque , toujours présent, toujours puissant, dont la protection les sauvait à la fois des misères du siècle, du péril des Lombai'ds et de la tyrannie des gouverneurs.
Dujour où Grégoire le Grand monta sur le trône pontifical (2) (3 septembre 590), il entra en relations avec tous les fonctionnaires impériaux qui résidaient dans l'occident byzantin (3) • l'exarque de Ravenne , le duc de Naples , le duc de Sardaigne, le préteur de Sicile, l'exarque d'Afrique, le gouverneur d'Istrie , le préfet du prétoire d'IUyrie, le proconsul de Dalmatie, les tribuns des villes, les commandants militaires {magislri rnilitum), les en-
Ci) Nov. 17, 16.
(2) Jaffé, Reg., p. 143.
(3) Greg., Ep., I, 33; II, 21.
voyés extraordinaires de l'empei'eur , tous reçoivent également ses lettres et ses conseils, tons accueillent avec respect ses exhortations et ses réprimandes. Sur la plupart d'entre eux , il paraît avoir exerc(3 une iniluence considérable; les uns, au sortir de leur charge , s'adressent à lui pour obtenir des lettres de recommandation (1); les autres, pendant la durée de leurs fonctions, s'attachent à mériter par leurs actes ses éloges et sa faveur; et le proconsul de Dalmatie lui écrit en termes formels qu'il souhaite, pardessus tout , obtenir les bonnes grâces du pontife (2). Tous sentaient , en effet , que l'évêque de Rome était un personnage à ménager : on le savait homme à user des privilèges que la loi lui conférait ; on savait que son inflexible honnêteté n'épargnerait aucun fonctionnaire infidèle (3), et que ses éloges autant que ses blâmes seraient respectueusement accueillis au palais impérial. Avant d'être pape , Grégoire avait été, pendant cinq ans, apocrisiaire de Pélage II à Gonstantinople; et sa faveur paraît avoir été grande auprès des empereurs Tibère et Maurice (4). Quoique, depuis le retour du nonce à Rome et son élévation au pontificat, l'amitié impériale se fût fort refroidie , Grégoire ne conservait pas moins une grande influence dans la capitale. On le voit recommander un fonctionnaire pour une haute charge administrative : c'était son droit d'évôque. Mais , ce qui prouve son crédit , c'est que Libertinus , qu'il présentait, fut nommé (5). Il intervenait volontiers à Gonstantinople pour excuser un gouverneur auprès du souverain (6) ; et dans les lettres qu'il écrit à cet effet , toujours il parle en homme sûr d'être écouté (7). On connaissait ce crédit, on lui demandait d'en faire usage (8) et lui-même en prolitait pour diriger avec plus d'efficace les officiers impériaux. Il leur promettait de faire connaître leur bonne conduite en haut lieu (9) ; il s'engageait à témoigner en leur faveur auprès de l'empereur (10) : comment pouvaient-ils refuser de suivre les conseils
(1) Greg., Ep., X, 48, 54, 65, 56.
(2) Ibid., IX, 5.
(3) Ibid., X, 51.
(4) Paul Diac. V. Greg., 9. Jean Diac. , ibid., I, 29. Sur ce séjour cf. Pingaud, l. /., 46-64. Grégoire lui-même rappelle parfois le souvenir de ce séjour, X, 53.
(5) Greg., X, 51.
(6) Ibid., IX, 82.
(7) Ibid., X, 55, 56, 60.
(8) Ibid., XII, 27.
(9) Ibid., IV, 24.
(10) Ibid., III, 38.
l'églisk komaink et l'administiiation byzantine. 323
du pontife, (iiiand c'olail. un inoyon assuré do [ilaire à la ("ois aux princes do la terre et au roi du ciel (i)?
Tous savaient, au reste, que leurs moindi'os actes étaient jiortés à la connaissance du souverain [)ontife. Le sous-diacre que l'Eglise romaine entretenait à Ravenne en qualité d'apocrisiaire (2) observait l'exarque et; rendait compte, à Rome, de la conduite et des imprudences de ce haut personnage (3) ; les sous-diacres qui administraient les domaines de l'Eglise en Campanie, en Lucanie on en Sicile (4), les notaires ecclésiastiques que le pape envoyait à Ravenne, en Corse , à Gênes, ou ailleurs (5), informaient Grégoire le Grand de l'attitude et du zèle des gouverneurs. Les évêques portaient à Rome leurs plaintes contre les fonctionnaires impériaux (6), et le pape les encourageait à contrôler exactement les actes des tribunaux laïques (7) et à dénoncer hautement tout ce qui serait contraire à la justice (8). Ainsi Grégoire contrôlait sans cesse la conduite des gouverneurs et savait de quelle manière ils servaient la cause de Dieu.
Telle était, en effet, la formule à laquelle Grégoire ramenait les devoirs d'un bon administrateur. Exercer une charge publique était, à ses yeux, chose grave (9); pour la bien remplir, il ne suffisait pas d'être fidèle à l'empereur, il fallait savoir aussi ce que l'on doit à Dieu. Le gouverneur selon le cœui' du pontife saura « s'acquitter envei'S l'Etat de ses devoirs terrestres , sans oublier pour cela de rendre au Dieu tout puissant l'hommage qui est dû à la patrie céleste (10). » Telle est la règle de conduite invariable que Grégoire prescrit à tous les fonctionnaires impériaux ; ce qu'il loue chez l'ex-consul Léontius, c'est d'avoir, au milieu des soucis terrestres, su conserver la douceui', l'humilité, la plus exacte justice (11); ce qu'il conseille à l'exarque Gallinicus, c'est, pour réussir dans les affaires du monde, de défendre avant toutes
(1) Greg., IV, 24. Plusieurs de ces fonctionnaires étaient unis à Grégoire par des relations de cordiale amitié (XII, 5, 19; X, 37; I, 74, 75; IV, 7).
(2) Cf. Lib. Diurn., p. 124.
(3) Greg., XIV, 15.
(4) Ibid., III, 1, 5; IX, 47; I, 9.
(5) Ibid., V, 23; XIII, 23; XI, 3.