I, 3; II
(7) I, 4 : « confusio tribulationum. »
(10) Hom. in Ezech., II, 6. Ep., V, 40.
(11) Hom., II, 6.
(12) Ep., V, 30.
les provinces, au grand besoin de paix , qui se faisait sentir en tout lieu (1), il comprenait (jue dans une semblable crise, un évêque avait de plus grands devoirs. « Battu sans cesse par le flot des affaires séculières (2) , » il ne pouvait pas, comme tant d'autres évêques , s'occuper du seul salut des âmes : il fallait penser aussi à la vie des fidèles qui lui étaient confiés (3). Dans la détresse générale, il fallait prendre atout moment une initiative hardie; et Grégoire parfois ne savait plus lui-même s'il jouait son rôle d'évêque ou celui d'un prince temporel (4).
Pour veiller à la défense de Rome , où il n'avait pas un soldat (5), l'évèque s'improvisait général. Il se mettait en correspondance avec les officiers militaires du voisinage (6) ; il se concertait avec eux et leur envoyait ses ordres ; il leur faisait passer des renforts, il veillait à la marche des troupes (7); il combinait des mouvements stratégiques pour écarter les attaques du duc de Spolète (8). Pour fournir aux frais de la campagne, l'évèque s'improvisait trésorier (sacellarius) (9); pour défendre sa ville épiscopale , racheter les captifs , nourrir les pauvres, payer les soldats, écarter les Lombards, il dépensait, sans compter, les deniers de l'Eglise (10). Pour sauver de la ruine (11) les fidèles confiés à sa garde, l'évèque s'improvisait diplomate : il faisait faire par l'évèque de Milan des ouvertures au roi Agilulf (12), et, sans consulter l'exarque, entrait en négociations pour la paix (13). Pour assurer la sécurité de l'Italie, l'évèque s'improvisait magistrat ; il nommait de sa propre autorité un tribun chargé de défendre Naplcs (14), et adressait à la garnison de cette ville une lettre, nous pourrions presque dire une ffl-oclamation, pour lui recommander
(2) Moralia, pracf., c. 1.
(4) Grog., I, 25 : « hoc in loco quisquis pastor dicitur curis exterioribus graviter occupatur, ita ut saepe incertum fiât utrum pastoris officium aut terreni proceris agat. »
(9) V, 21. Cf., sur les emprunts que l'Etat faisait à l'Eglise, IX, 35, 124.
(13) V, 36; VI, 30. Cf. XIII, 33.
(14) II, 21 : « Constantium tribunum custodiae civitatis deputavimus praeesse. »
l'église nOMAINE ET l'aDMIN ISTRA.TION BYZANTINE.
d'obéir à son nouveau chef. En agissant de cette sorte, Grégoire ne croyait faire que son devoir d'évèquo, et en effet , les autres évèques d'Italie ne se conduisaient pas autrement que le pontife romain. A Caralis , l'évoque veillait à l'approvisionnement de la ville et à l'ontretien des murailles (I); ailleurs l'évoque était chargé par le gouverneur impérial lui-môme de construire un chàleau-fort pour la défense de Misène ('2). Ainsi l'Eglise pénétrait dans l'administration et se substituait h elle : chose grave ! car sur ces magistrats d'une nouvelle sorte, ni l'exarque, ni l'empereur n'avaient autorité. Avant d'entrer dans les ordres, Grégoire avait, comme préfet de la ville (3), servi dans l'administration impériale ; maintenant qu'il était monté sur le trône de saint Pierre , il servait un autre maître : il agissait comme un magistrat , mais comme le magistrat d'une puissance supérieure ; comme le dit son épitaphe, c'était un consul, mais le consul de Dieu (4).
Si nous possédions la série complète des correspondances pontificales, nous verrions grandir de siècle en siècle cette influence de l'Eglise romaine sur l'administration byzantine. Tout au moins les quelques lettres échappées à la destruction des registres des papes, les quelques renseignements épars dans les historiens montrentque les successeurs de Grégoire le Grand imitèrent son exemple et surent, comme lui, servis par les textes de la loi autant que par les circonstances , diriger de leurs conseils les officiers impériaux ou prendre leur place dans la conduite des affaires publi(jues. Le pape Honorius est en correspondance avec l'exarque de Ravenne(5), avec le préfet d'Afrique (6), avec les maîtres de la milice qui commandent à Salerne et à Naples (7) ; il surveille leur conduite , dénonce les abus dont ils se rendent coupables; il intervient parfois dans leur nomination et leur adresse .ses instructions (8). Grégoire II fait de môme : les Lombards, vers 717, s'étaient emparés de Cumes, et le duc de Naples ne venait point à bout de reprendre la place. Le pape intervient : il envoie des conseils et des ordres aux fonctionnaires impé-
(1) Greg., IX, 4, 6.
(3) Jean Diac, V. Greg., I, 4.
(4) Duchesne, 313, n. 10,
(5) Migne, LXXX, 469, 482.
(6) IbvL, 478.
(7) Ibid., 482. Jaffé, 2035.
(8) Jaffé, 2035.
l'exarchat de ravenne.
riaux (1), et le sous-diacro qui administre le patrimoine de l'Eglise en Gampanie marche à l'ennemi à côté du duc Jean. Dans leur ville épiscopale , les papes agissent avec une entière indépendance. Sisinnius, Grégoire II et Grégoire III s'occupent de réparer les murailles (2); Honorius veille au bon entretien des aqueducs (3), que Grégoire le Grand déjà recommandait à l'attention de l'administration impériale (4); Constantin se charge de la police urbaine (5); Sergius, Jean VI et Grégoire II savent, mieux que l'autorité civile , calmer les mouvements populaires (6). L'assistance publique , jadis confiée aux soins de l'administration civile, est maintenant aux mains de l'Eglise (7); ses diaconies, qui sont des établissements analogues à nos bureaux de bienfaisance , dirigent les hôpitaux , les asiles de vieillards , les hospices pour les pèleiins et les voyageurs pauvres (8), et s'occupent de distribuer aux indigents de la ville les aumônes en nature ou en argent (9). Non seulement le pouvoir impérial laisse faire , mais il traite l'évèque de Rome en véritable magistrat; il lui confie la lourde charge de veiller à l'approvisionnement de la ville (10) ; il lui fait passer la solde destinée à payer la militia (11); il admet et parfois môme sollicite son intervention dans les aftaires publiques. Le pape délivre à prix d'argent les prisonniers faits parles Lombards (12), il achète à beaux deniers la retraite du duc de Bénévent , qui dévaste la campagne romaine sans rencontrer aucune résistance (13), ou la restitution dos places foi'tes perdues par les Byzantins (14). Grégoire II négocie avec Liutprand la remise du château de Sutri (15); Grégoire III signe un traité avec les ducs de Bénévent et de Spolète pour garantir la sûreté
(1) Lib. pontif., 181. Cf. Paul Diac, VI, 40.
(2) Lib. pontif, 169, 177, 203, 204.
(3) Ibid., 120.
(4) Greg., Ep., XII, 24.
(5) Lib. pontif., 176.
(6) Ibid., 161, 165, 184.
(7) Lib. Diurn., n° 66, 67. Lib. pontif., 228, 229.
(8) Cf. Migne, LXXXVII, 117, 118.
(9) Lib. pontif., 185, 226. Cf. Duchesne, 364, n. 7. Lib. pontif., 258.
(10) Greg., Ep., V, 40.
(13) Ibid., 166.
(14) Ibid., 182, 203.
(15) Ibid., 186. »
l'église homaune et l'administhation byzantine. 333
de Rome (I) ; Zacharie arrache à Liutpraud l'aliaiulon des villes que le roi lombard a conquises dans le duché de Rome ou dans rexarchat(2). Le f2:ouvernemenl impérial laisse, sans protester, le pa|)e agir en prince temporel ; il ne songe qu'à tirer parti de l'intluence acquise par l'évèque de Rome : pour réprimer une insurrection , l'exarque fait appel aux armes pontificales (3) ; pour écarter les attaques de Liutpraud, Eutychius se place sous la protection de Zacharie (4) : et l'administration byzantine songe si peu à contester le fait accompli que, dans les formules officielles mêmes, on rencontre la preuve de l'autorité effective exercée dans Rome par le pape. Dans la supplique, fort humble pourtant, où les Romains demandent à l'exarque confirmation de l'élection pontificale , on ajoute , sans crainte de blesser le patrice , que le pape seul est capable de protéger Rome contre la férocité des Lombards; car « ces ennemis, que les armes ne peuvent humilier, courbent la tête avec respect devant les exhortations pontificales (5). » Le fait est universellement connu (6) , ajoute le Liber Diurnus; pour ces Byzantins du septième siècle, l'influence de l'Eglise romaine sur l'administration civile est devenue un fait évident et indéniable.
Pourtant il y avait là pour l'Etat un danger redoutable. Sans doute, les gouverneurs impériaux ne déféraient point toujours aux conseils des pontifes : la preuve en est dans la fréquence même des représentations adressées par les papes aux officiers byzantins. Sans doute, les hauts dignitaires, comme l'exarque, tenaient médiocre compte des exhortations de l'évèque de Rome ; le contemporain de Grégoirele Grand, Romanus, intervenait sans ménagement , malgré les représentations du pape , dans les affaires ecclésiastiques (7) et prétendait conduire à sa guise la guerre et la diplomatie (8); ses successeurs, on le verra plus tard, traiteront parfois les pontifes avec plus de désinvolture encore. Néanmoins l'ingérence perpétuelle des évêques de Rome dans les affaires publiques faussait peu à peu les ressorts d'une bonne
(1) Cod. Carol., 2.
(2) Lib. pontif., 208, 212, 216. Cf. 235.
(3) Ibid., 187.
(4) Ibid., 213.
(5) Lib. Diurn. , p. 115 : « quos non virtus armorum humiliât, pontiâcalis increpatio cum obsecratione inclinât. »
(6) Ibid., p. 114.
(7) Greg., Ep., I, 33; V, 24; VIII, 24; V, 48 ; V, 42. (S) V, 40; II, 46; VI, 30, 31.
t/exarchat de ravenne.
administration. On le sentait à Constantiiiople, eti'oii s'en inquiétait. Dès la fin du sixième siècle, l'empereur interdisait; à l'exarque d'employer, comme le demandait le pape, la force à ramener les schismatiques (I). Maurice avait raison : par ses principes, par ses privilèges, par le rôle qu'elle s'attribuait, l'Eglise ruinait lentement la domination byzantine en Italie.
Les gouverneurs , forcés par la loi d'accepter en mainte circonstance l'intervention épiscopale, obligés par le respect religieux à ménager le représentant de Dieu (2) , prenaient insensiblement l'habitude de se laisser guider par ses conseils et écoutaient plus volontiers le pape, toujours prompt à gourmander leur négligence et à dénoncer leurs fautes, que l'empereur lointain qui les oubliait en Italie (.3); isolés au milieu des Lombards, souvent embarrassés de la conduite à suivre, ils acceptaient les instructions venues de Rome, quand le temps manquait pour demander des ordres à Ravenne; enfin, quand ils se sentaient menacés, ils cherchaient asile et protection auprès de l'Eglise qui , seule, était assez puissante pour balancer le despotisme impérial.
Les peuples faisaient de même ; eux aussi allaient chercher auprès de l'Eglise l'appui dont ils avaient besoin (4). Contre les vexations- des gouverneurs et contre les attaques des Lombards , ils ne connaissaient [)as de plus sûrs défenseurs que leurs évoques, et, parmi eux, que le pontife romain ; aussi, de tout l'Occident byzantin, des villes d'Italie (5), des îles de la Méditerranée (6) , de l'Afrique même (7) , les populations sollicitaient la protection de l'évêque de Rome. En Italie comme dans tout l'Occident, la gloire de l'empire romain avait laissé un long souvenir. En Italie comme dans tout l'Occident, la vénération pour saint Pierre et ses successeurs était devenue un culte véritable (8); aussi, malgré la translation de l'empire à Byzance, tous
(2) II, 33. Cf. Lih. pontif., 172.
(3) Quand l'exarque Olympius songe à se révolter , il tâche d'abord de s'assurer la bienveillance du pape. De même, le duc Christophe, en 713 [Lib. pontif., 17G), résiste, avec l'appui du pape, au gouverneur nommé par un empereur hérétique.
(4) Migne, LXXXVII, 103.
(5) Greg., Ep., X, 26.