‹ Études sur l'administration byzantine dans l'exarchat de RavenneChapitre 45 sur 53 · XI · texte numérisé non relu

XI

(8) Migne LXXXIX , .520 : « Quem omnia Occidentis régna velut Deum terrestrein haljent. » Cf. LXXXVII , 1225, et LXXX , 279 (Lettre de S. Colomban à Boniface IV). Cf. Gregorovius, II, 178 et suiv.

l'églisk romaine et l'administration byzantine. 335

voyaient encore la capitale du monde dans cette ville illustrée par les Césars et sanctifiée par l'Eglise; les nécessités politiques leur faisaient une habitude de prendre pour protecteur, non plus l'exarque ou le duc impuissant à les soutenir, mais l'évcqne qui les défendait réellement contre les ennemis du dedans et du dehors, qui les consolait dans leurs souffrances et leurs misères; la profondeur de leur foi religieuse, leur attachement à l'Eglise orthodoxe (1) leur faisaient un devoir de cette soumission. Entre les représentants de l'empereur et le pape, leur choix était fait d'avance; les exhortations du pontife étaient plus puissantes sur leurs âmes que les menaces ou les exécutions de l'exarque (2). Au septième siècle, Rome ne reconnaît vraiment d'autre souverain que le pape; aussi, quand un empereur schismatique toucha à leur protectrice naturelle, les peuples n'hésitèrent pas : l'Italie entière se leva en armes pour défendre l'Eglise, et le schisme politique suivit de près le schisme religieux.

Eu dehors de l'Italie byzantine, les Lombards eux-mêmes s'inclinaient respectueusement devant le prestige de l'Eglise romaine. On .«ait quelle influence Grégoire le Grand exerça sur la reine Théodelinde (3); les successeurs de cette princesse n'eurent pas moins de déférence pour les pontifes romains. Rotharis, quoique arien, ne fut point hostile à l'Eglise (4) ; Aripert, Pertharit et Gunincpert mirent la puissance royale au service de la foi orthodoxe (5), et le dernier, par la réunion du synode de Pavie, mit fin, sous le pontificat de Sergius, au long schisme que la condamnation des trois chapitres avait provoqué entre l'^s églises de Rome et d'Aquilée (6). Liutprand, malgré la rude guerre qu'il fit aux Byzantins, se montra toujours fils dévoué de l'Eglise. Dans ses lois, le roi lombard se plaisait à proclamer que le pape « est

(1) Cet attachement à l'orthodoxie est si intraitable que le peuple romain fern presque vi(Jlence au pontife pour lui faire promettre d'éviteT tout compromis [Lib. pontif., 134).

(2) Lib. pontif. , 161 , 165 , 184. Paul Diac. , VI, 54. Migne, LXXXIX , 511 (Jaffé, 2177-2178). C'est l'intervention pontificale qui décide les Vénitiens, révoltés quelques années auparavant {Lib. pontif., 184), à rétablir l'autorité impériale dans l'exarchat.

(3) Greg., IV, 4, 38; IX, 43; XIV, 12.

(4) Paul Diac, IV, 42 ; Hist. Lang. (SS. rer. lang., 10). Sous son règne, « Langobardi... sacerdotum facti sunt adjutores. »

(5) Carmen de Syn. Ticinensi (SS. rer. lang., 190).

(Q Ibid., 189-191. Cf. Paul Diac, VI, 14. Lib. ponlif., 164.

l'exarchat de ravenne.

le chef des églises et .des prêtres du monde entier (I). » Dans ses Etats, il multipliait les fondations pieuses et, par ses concessions, par sa déférence, il s'attacha à mériter les bonnes grâces des pontifes. II restituait à Grégoire II le patrimoine des Alpes Cottieiines(2) et évacuait, à sa demande, le château de Sutri (3) ; il rendait, à la prière du pape Zacharie, les conquêtes qu'il avait faites dans le duché de Rome (4) et dans l'exarchat et faisait à l'Eglise de riches donations (5). En face de l'évôque de Rome, le [)uissant roi lombard se troublait et hésitait; la parole de Grégoire II l'arrêtait victorieux aux portes mêmes de Rome et le jetait tout repentant aux pieds du pontife (6). Ratchis déposait les armes à la demande du pape, et quittait le trône pour prendre l'habit monastique des mains deZacharie(7). Avec autant de zèle que les Italiens soumis à l'empire , les Lombards prenaient les armes pour la défense du pape (8) ; les ducs de Spolète et de Bénévent combattaient avec lui contre leur roi légitime et refusaient, au nom du traité conclu par eux avec Grégoire III, de marcher sous les ordres de Liutprand (9).

De tels succès, de tels hommages accroissaient encore l'autorité de l'Eglise romaine dans l'Italie byzantine. On le vit bien en 743. Liutprand , une fois de plus , marchait sur Ravenne ; l'exarque, incapable de se défendre , les populations de la Pentapole et de l'Emilie épouvantées appelèrent eu toute hâte leur sauvenr ordinaire, l'évêque de Rome. Zacharie, « comme un véritable pasteur (10), ») se mit en route pour aller sauver ses brebis sur le point de périr. Son voyage fut une marche triom[thale. L'exarque vint au-devant de lui à cin(juante milles de Ravenne ; la population de la ville entière accourut à sa rencontre, chantant des actions de grâces et s'écriant autour de lui : « Bienvenu soit notre pasteur, qui a quitté ses brebis pour venir nous sauver, nous qui al-

(1) Liutprandi Leg., c. 33 : « Papa urbis Romae, qui in omni mundo caput ecclesiarum Dei et sacerdotum est. »

(2) Paul Diac, VI, 58. Lit. pontif., 179.

(3) Lib. pontif., 186. Cf., sur le caractère de cette restitution, Duchesne , 413, n. 36.

(5) Ibid., 210.

(6) Ibid., 186.

(7) Ibid., 217, 223.

(8) Ibid., 183, 185.

(9) Ibid., 208. Cod. Carol., 2.

(10) Lib. pontif., 213.

l'église romaine et i/administhation byzantine. 337

lions périr (1) ! » Et tout le long du chemin, ajoute le Liber pontifîcalis, pour protéger le pontife contre la chaleur du jour, Dieu avait étendu une nuée au-dessus de sa tête , et des éclairs de feu précédaient et annonçaient sa marche. Liiitprand , comme toujours, céda aux prières du pontife ; et, ajoute le Liber pontificaiis, « Dieu fit ses miracles : les peuples de Ravenne et de la Pentapole furent délivrés de l'oppression et des misères qui les menaçaient et ils furent rassasiés de froment, d'huile et de vin (2). »

En face de ce puissant évoque, que les peuples accueillent de leurs acclamations enthousiastes, que la crédulité publique entoure d'une auréole miraculeuse, dont les paroles font tomber toutes les résistances et répandent partout la paix et la pi'ospérité, l'exarque faisait bien humble et bien médiocre figure. L'administration impériale vaincue cédait devant l'Eglise; la domination byzantine, qui ne se soutenait plus que par le concours du pape, devait nécessairement succomber le jour où l'évèque de Rome lui retirerait son appui.

(1) Lib. pontif., 213.

Une administration se ruinant elle-même , — des populations mécontentes, ayant entre les mains le moyen de se révolter, — une Eglise toute prête à remplacer le gouvernement déchu : tels sont les trois éléments qu'a fournis l'étude des trois séries de faits précédemment exposés. 11 reste à faire connaître les effets produits par ces causes. Eux aussi sont au nombre de trois :

1° Les insurrections des gouverneurs ;

2° Les révoltes des peuples ;

3° Les conflits entre l'Etat et l'Eglise.

C'est sous ce triple assaut qu'a succombé, bien plus que sous le glaive des Lombards, la domination byzantine dans l'exarchat de Ravenne.

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