CHAPITRE IV
LES RÉVOLTES DES GOUVERNEURS BYZANTINS
Peu d'Etats ont été, plus fréquemment que l'empii'e byzantin , troublés par les révoltes militaires et les insurrections des gouverneurs provinciaux. L'absence de toute idée de légitimité dans la constitution monarchique ouvrait l'espérance du trône à quiconque se sentait capable de le conquérir, et d'illustres exemples, ceux d'un Justin, d'un Héraclius ou d'un Léon III, montraient comment un aventurier heureux , un général populaire, un gouverneur habile pouvaient s'élever au pouvoir et faire souche d'une nouvelle dynastie (1). Pendant les deux siècles que dura la domination grecque dans l'exarchat, les révolutions de palais se succèdent sans interruption à Byzance; Maurice mis à mort, Phocas détrôné. Constant II assassiné, Justinien II renversé, mutilé et finalement massacré, prouvent avec quelle facilité se font et se défont les empereurs ; et le succès d'un Tibère Apsimar et d'un Léontius , d'un Philippicus, d'un Anastase ou d'un Théodose, quelque éphémère qu'il soit, encourage de semblables tentatives et justifie toute sédition. Le droit à l'insurrection est l'un des principes les plus incontestés du code politique de Byzance ; et les peines sévères que la loi édicté contre les révoltes militaires (2) attestent à la fois le danger et la fréquence de ces soulèvements.
La condition où se trouvait l'Italie était particulièrement favorable à de telles insurrections. L'éloignenient de Byzance et le pouvoir absolu concentré aux mains de l'exarque le faisaient à pou près indépendant dans son gouvernement; le droit qu'il possédait
(1) Cf. Rambaud, L'Empire byzantin, p. 23-29.
(2) Leg. milit., 10, 16, 17, 19, 20 (Leunclavius, II, 250-251).
de nommer aux charges administratives lui permettait d'établir, dans les places importantes, ses parents (1) et ses fidèles; les forces militaires considérables qui étaient mises sous ses ordres (2) lui fournissaient l'instrument nécessaire pour se révolter. Enfin l'état inquiet et troublé de sa province offrait mille occasions favorables à un soulèvement. Les populations, écrasées par la guerre et les impôts, étaient mécontentes du gouvernement impérial (3); l'Eglise souffrait de la politique, souvent hérétique, des empereurs (4); les soldats, mal payés (5), ne gardaient au prince qu'une fidélité nominale, et plus d'une fois se soulevaient d'euxmêmes pour exiger leur solde les armes à la main. Dès la fin du sixième siècle, des soulèvements militaires éclatent à Rome (6), des séditions rurales en Campanie (7). Qu'un homme se rencontrât, assez audacieux pour se mettre à la tête de l'insurrection, assez habile pour grouper les éléments divers de mécontentement, assez puissant, par sa situation et sa fortune , pour inspirer confiance, et l'Italie pouvait espérer, comme l'Afrique, la Thrace ou l'Asie, placer un empereur à elle sur le trône de Byzance (8). Plusieurs des gouverneurs de l'exarchat en tentèrent l'aventure; et leurs soulèvements, quoique avortés, montrent la réelle faiblesse de l'administration impériale dans la péninsule.
En 616, une première révolte éclate en Campanie. L'année précédente, un mouvement populaire avait eu lieu à Ravenne et l'exarque Jean Lémigius avait été tué dans l'affaire (9). Un commandant militaire du duché de Naples, ou un personnage notable du pays (10), Jean de Compsa, jugea le moment favorable pour se soulever contre le gouvernement impérial, et, profitant sans doute du mécontentement des troupes byzantines, il occupa Naples et se déclara indépendant (11). L'arrivée du nouvel exarque Eleutherius suffit à dompter l'insurrection ; et Jean de Compsa
(1) Patr. gr., XC, 114.
(2) Patr. lat., LXXXVII, 114 : « Habeati... brachium universae militiae Italicae. »
(3) Liv. IV, ch. V.
(4) Liv. IV, ch. VI.
(5) C'est la cause de plusieurs révoltes. Lib. ponlif., 117, 121.
(6) Greg., I, 3.
(7) Greg., III, 1.
(8) Ce désir apparaît nettement dans le soulèvement de 728 (Lib. pontif., 184).
(9) Lib. pontif., 117.
(10) Muratori, Ann., a. 617.
(11) C'est ce qu'indique le mot lyrannus employé par le Lib. pontif., 117.
LES RÉVOLTES nES GOUVEHNEURS BYZANTINS.
payacle sa tête l'insuccès de sa tentative. MaisTexcmplcétaitclonné; il ne fut point perdu.
En H 19, l'exarque Eleutherius se souleva à son tour, peut-être avec l'appui secret des Lombards (1), et se fit proclamer empereur à Ravcnne (2); l'évèque de la ville, Jean V, ne semble point avoir été étranger à l'entreprise (3). L'exarque revêtit la pourpre des Césars, et pour donner à son usurpation un caractère légitime, il voulut aller se faire couronner à Rome. Il n'eut pas le temps d'y arriver : quelques-uns de ses soldats l'assassinèrent en route, auprès du caslrum de Luceoli.
Le soulèvement du chartulaire Maurice, en 642, fut plus dangereux pour la tranquillité de l'Italio. Ce personnage qui, en 639 déjà, gouvernait la ville de Rome, avaitsu habilement profiter des circonstances : il s'était attaché la garnison byzantine mécontente en pillant à son profit le trésor pontifical (4) ; il exploita sans doute la mauvaise impression qu'avaient produite sur la population urbaine les rigueurs de l'exarque Isaac (5): les richesses de l'Eglise, sur lesquelles il avait mis la main, lui permirent aisément de recruter des partisans (6) ; ainsi il put soulever contre la domination byzantine la ville et tout le duché de Rome ; et, se déclarant indépendant, il se fit prêter serment de fidélité par ses adhérents (7). En même t(imps il répandait le bruit , toujours facilement accueilli, que l'exarque lui-même songeait à se proclamer empereur (8), et ainsi il couvrait d'une fidélité apparente à la légitimité son propre mouvement insurz-ectionnel. II fallut qu'Isaac envoyât une armée sous Rome pour dompter ce soulèvement, et la rigueur avec laquelle il punit les révoltés atteste le souci (jue l'affaire donna au gouvernement impérial.
Moins de dix ans après, en 650, l'exarque Olympius recommença, avec plus d'habileté, la tentative d'Eloutherius. Envoyé en Italie pnr l'empereur Constant pour briser la résistance du
(1) Prosperi Aquit. Coni. Havniensis (p. 37) : « Cum erga se Longobardorum gentem paeatam videret. »
(2) Lib. pontif., 118. AgnolL, 106.
(3) Prosperi Cont., p. 37.
{A)' Lib. ponlif., 121, 122.
(5) /bld., 122. Cf. 126 où l'écrivain pontifical traite avec une grande sévérité l'exarque : « Nutu Dei... percussus, divino ictu interiit Isacius. «
(6) Ibid., 125 : « Cum ipsis quibus antea devastaverant ecclcsiam Dei. »
(7) Ibid., 125.
(8) Ibid., 125 : « Quia adfirmabat cum quia sibi regnum imponere voluisset. »
i-'exarchat de ravenne.
pape Martin 1" (1), le gouverneur byzantin comprit assez vite tout le parti qu'un ambitieux pouvait tirer de la situation do la péninsule. 11 vit les populations italiennes toutes dévouées au souverain pontife , le conflit prêt à éclater entre l'Eglise et l'empire (2) ; il crut qu'il serait aisé de détacher l'exarchat de Byzance et de s'y tailler pour lui-même une souveraineté. Il avait sous ses ordres des forces militaires considérables (3), dont il était sûr; une partie des milices urbaines semblait disposée à entrer dans ses vues (4) ; il n'hésita pas , et , passant de l'empereur au pape , il s'efforça de gagner l'appui de Martin I". Le pontife ne pouvait guère s'opposer par la force à une insurrection militaire (5) : il céda, ou tout au moins eut l'air de céder aux désirs de l'exarque, et Olympius se proclama indépendant (6). Le procès fait pins tard à Martin I" montre quelle vive émotion cette nouvelle causa à Constantinople : on crut l'Occident perdu (7), l'autorité impériale détruite en Italie, le pape complice de la révolte, et déjà on voyait Olympius d'accord avec les Sarrasins pour marcher sur Byzance. Au vrai, le mouvement insurrectionnel de l'exarque dura près de deux ans (8); heureusement pour l'empire, la mort d'Olympius, qui périt en Sicile dans une expédition contre les Arabes, permit au gouvernement de rétablir son autorité en Italie (9).
Après ce dangereux soulèvement , la cour de Byzance semble avoir pris quelques mesures pour diminuer le pouvoir des exarques et éviter le retour de semblables aventures (10) ; et, en effet, malgré le mauvais souvenir qu'avait laissé dans la péninsule la visite de l'empereur Constant II (1 1), la révolte de l'Arménien Mezezius en Sicile (668) (12) n'eut point de contre-coup en Italie (13); l'insurrection du stratège de Sicile, Sergius , n'ébranla pas da-
(1) Lib. pontif., 131.
(2) Ibid., 133.
(3) Patr. lat., LXXXVII, 114.
(4) Lib. pontif., 132. Duchesne, 339, n. 9.
(5) Patr. lat., LXXXVII, 114, 200.
(7) Ibid., 112 : « Subvertentem universam terram Romanorum. » 113 : « Subvertit et perdidit univcrsum occidentem et delevit. »
(8) Duchesne, 339, n. 10.
(9) Lib. pontif., 133.
(10) Liv. I, ch. i; liv. II, ch. vni.
(11) Lib. pontif., 136.
(12) Lib. pontif., 137; Thcoph., 352.
(13) Migne, LXXXXVII, 1152.
LES RÉVOLTES DES GOUVERNEURS BYZANTINS
vantage la fidélité des gouverneurs byzantins dans l'exarchat (718) (1). Il faut attendre jusqu'en l'année 729 pour rencontrer, en Italie, un gouverneur insurgé essayant de se proclamer empereur ; à cette date , un certain Tibère , auquel son surnom de Petasius semble assigner une origine grecque, se souleva dans la Tuscie romaine et prit la pourpre. L'affaire paraît avoir été assez grave , car l'exarque en fut vivement ému ; toutefois, l'appui que le pape donna à l'autorité byzantine permit de rétablir l'ordre assez rapidement. Tibère fut pris, exécuté, et sa tète envoyée à Constantinople (2).
Mais si , dans les derniers temps de la domination byzantine , les officiers de l'administration grecque semblent avoir gardé un dévouement presque absolu à l'empire, — ils le prouvèrent , en particulier, par leur conduite dans l'affaire des iconoclastes , — les chefs de l'aristocratie urbaine, quoique entrés dans la hiérarchie byzantine, prenaient, à l'égard du pouvoir central, une attitude chaque jour plus indépendante. Dès la fin du sixième siècle, on voyait de grands propriétaires , fiers de leurs domaines , de leurs vassaux, de leurs titres, abuser, au mépris des lois , de leur puissance et de leur autorité (3) ; depuis qu'au septième siècle leur situation s'était accrue , depuis qu'ils avaient des terres en grand nombre, des paysans à leur service, des hommes armés et des fidèles attachés à leur personne (4) , ils ne connaissaient plus aucun frein à leurs passions ou à leurs ambitions. C'est ce que montre, entre plusieurs autres, l'exemple du duc Christophe. Duc de Rome par la grâce de Byzance, ce personnage paraît avoir compris assez vite la situation que les événements avaient faite au gouverneur de la ville pontificale : il s'aperçut sans peine qu'à Rome le pape était un plus puissant maître que l'empei^eur; et quand, en 713 , la cité refusa de reconnaître l'hérétique Philip-
(1) Theoph., 398.
(2) Lib. pont., 187. M. de Sybel [Hist. Zeilschr. , l. l. , p. 50) croit que le dernier exarque d'Italie, Eutychius, se constitua, après la perte de Ravenne, une principauté indépendante dans le duché de Ferrare. Cette opinion ne se trouve confirmée que par un texte unique de la Chronique de Salernc (M. G. H., III, 471, 472) : « Euthicius Romanorum patricius se Aystulfo tradidit simulque Comiaclum atque Ferrariam seu et Istriam pugnando optinuit. »
(3) Greg., VI, 43. Le patrice Venantius a armatos homines, à la tête desquels il envahit l'episcopium de Syracuse.
(4) Ughelli, V, 1099. Chaque tribun d'Istrie a des hommes d'armes (scutati) et des vassaux.
l'exarchat de ravenne.
picus, le duc, loin d'intervenir, favorisa le soulèvement, et se mit à la tête du parti pontifical et orthodoxe (1). Bien vu par le pape, auquel il se montrait tout dévoué, aimé des Romains, qui ne voulaient point d'autre gouverneur, Christophe pouvait espérer, dans Rome séparée de l'empire, créer à sou profit une situation indépendante. Aussi, quand un compétiteur se rencontra , il n'hésita point h défendre par les armes sa souveraineté menacée, et, d'accord avec ses partisans romains, il tomba sur l'adversaire. La chute de Philippicus ruina les espérances de Christophe ; le nouvel exarque, se fiant peu à un ambitieux de cette espèce , le destitua, à ce qu'il semble; en tout cas , le duché fut confié à ce même Pierre , qui l'avait disputé à Christophe , et qui était évidemment un serviteur dévoué du gouvernement impérial (2). Pour plus de sûreté encore, les successeurs de Pierre dans l'administration du duché furent envoyés directement de Gonstantinople, au lieu d'être choisis dans l'aristocratie romaine (3).
Cet exemple montre de quelle manière les optimales militiae tentaient de tourner à leur bénéfice les charges que leur confiait le gouvernement impérial. D'autres faits, non moins significatifs, prouvent avec quelle absolue indépendance ils se comportaient en Italie. C'est ainsi que le duc Exhilaratus et son fils, deux grands propriétaires de la campagne romaine (4), faisaient à l'Eglise une guerre perpétuelle. En l'année 721 , un concile romain lançait l'anathèmo contre l'un de ces personnages pour avoir, au mépris des canons, pris pour femme une religieuse (5); en 727, les mômes soigneurs soulevaient contre Grégoire II les populations de la Campagne romaine , et payaient de leur vie leurs attaques contre la papauté (6). A mesure que l'autorité du pouvoir central se relâchait, cette aristocratie devenait plus turbulente et plus audacieuse ; et si les dernières années du régime byzantin ne nous fournissent nul exemple éclatant des violences qu'elle commettait, les temps troublés qui suivirent montrent amplement à quel point de puissance elle était parvenue et de quoi elle était capable.
Dans l'exarchat, en 769, on voit le duc deRimini Maurice faire élire par la force un laïque à l'archevêché de Ravenne^, arrêter
(1) Lib. ponlif., 176 : « pars christiana. »
(2) Lib. pontif., 176.
(3) Ibid., 183.
(4) Cf. Jaffc, Rrg., 1679,
(5) Mansi, Concil., XII, 261.
(6) Lib. ponlif., 184.
LES RÉVOLTES DES GOUVERNEURS BYZANTINS
et emprisonner le candidat régulièrement présenté, installer, à la tête de ses soldats, son protégé sur le trône épisco[>al (1) , et l'y maintenir quelque temps, malgré toutes les protestations du pape Etienne III. En 783 , le pape Hadrien se plaint vivement des violences de deux grands seigneurs du pays de Ravenno, qui, à la tète d'une bande de paysans et de gens armés (2), courent le pays en massacrant les habitants et en pillant les églises. Dans le duché de Rome , la situation est bien pire encore. Sur tous les points de la Campagne, on rencontre de petits tyrans féodaux , devenus de grands personnages au milieu de l'anarchie du huitième siècle, et qui désolent, par leurs excès, la cité et la région. L'un des types les plus achevés de ce genre de personnages est le duc Toto , un grand propriétaire de la ville de Nepi , qui possédait également des domaines à Rome (3). D'abord , il essaie défaire assassiner le pape Paul P' (4); puis, après la mort du pontife , il lève sur ses terres les paysans qui y sont établis, et, à la tète de ses vassaux et de ses hommes d'armes (5), il entre à Rome, installe par la force son frère, un laïque, sur le siège pontifical , et, pendant une année entière, occupe et terrorise la cité (6). Auprès de lui, d'autres grands seigneurs, qui ont, eux aussi, dos domaines et des vassaux dans la Campagne romaine, jouent un semblable rôle. C'est le tribun Gracilis , qui occupe Alatri, et fait si lourdement peser son voisinage aux paysans du plat pays (7) , qu'il faut finalement aller l'assiéger dans sa forteresse et le mettre à mort; c'est le duc Grégoire, également propriétaire dans la Campagne romaine (8) ; c'est surtout le duc Gratiosus (9), avec ses fidèles milices de Tuscie et de Campanie (10), avec son cortège do vassaux , cum foriioribus ejus (11), qui commet à Rome cruautés sur cruautés, et fut pendant quelque temps le véritable maître de la ville (12). A cette aristocratie laïque
(1) Lib. pontif., 282 : « Brachio forti olegit et in episcopium introduxit. »
(2) Cod. CaroL, 77 : « Ignobilium vulgum catervamque cruentorum. »
(3) Lib. pontif., 263.
(4) Mansi, XII, 717.
(5) Lib. pontif., 263 : « Multitmlincm oxercitus atquc catcrvam rusticorum. »
(7) Ibid., 273.
(8) Mansi, XII, 717.
(9) Lib. pontif., 269, 271, 273, 288.
(10) Ibid., 273.
(11) Ibid., 273.
(12) Ibid., 269, 274,
l'exarchat de ravenne.
s'ajoutent les grands dignitaires de l'Eglise , qui ne le cèdent aux seigneurs séculiers ni en audace ni en violences. C'est le primicier Christoi^he et son fils, le secundicerius Sergius (1), qui font et défont les [lapes ci leur volonté (2), et n'hésitent pas , pour maintenir leur autorité , à soulever l'insurrection contre le pape Etienne III (3), et à envahir en armes le palais de Latran, pour s'assurer de la personne du souverain pontife (4). C'est le cubiculaire Paul Aflarta (5) , plus tard chef de la maison militaire du pape (6) , qui emprisonne ou exile à sa fantaisie tous ceux qui lui sont hostiles dans Rome (7), fait tuer sans jugement ses adversaires politiques (8) , et prétend dominer le pape luimême (9). A ses côtés, de grands seigneurs laïques, le duc Jean, frère du pape Etienne III (10), le tribun Léonatius, propriétaire à Anagni (11) , participent à ces violences et à ces crimes , qui troublèrent Rome pendant plusieurs mois.
Ces excès de l'aristocratie romaine n'étaient point une nouveauté. Sans doute, il faut admettre qu'en des temps moins troublés, la puissance de ces grands seigneurs était moins redoutable : pourtant, dès l'époque byzantine, on voit plus d'une fois les optimates mililiae prendre une part active aux élections pontificales et les partis opposés prêts à en venir aux mains dans Rome même (12). Le gouvernement impérial paraît n'avoir point pris souci ou bien s'être senti incapable de réprimer les violences de ces grands seigneurs, dont le principal appui semble avoir consisté dans les vassaux qu'ils avaient dans la campagne (13). Il fallut les scandales de 768 pour qu'on comprît enfin la nécessité
(1) Lib. pontif., 265, 275, 284, 288. Cf. 293 : « Proceres Ecclesiae. »
(2) Ibid., 271. Cf. 293 : « Christophorum et Sergium, qui illi domina.banlur. »
(3) Ibid., 286, 287.
(4) Cod. Carol., 50. Cf. Duchesne, 484, n. 58 (récit du secrétaire du duc de Bavière Tassillon III).
(5) Lib. pontif., 285, 292-302.
(6) Lib. pontif,, 294 : « superista. » Cf. Duchesne, 515, n. 9.
(7) Ibid., 292.
(8) Lib. pontif., 297, 298.
(9) Ibid., 296.
(10) Ibid., 297.
(11) Ibid., 297.
(12) Ibid., 156, 158.
(13) Mansi, XII, 717 : «Ut neminem rusticorum... subjacentium castrorum ingredi permitteremus... plurem rusticorum catervam... intromittentes. » Lib. pontif., 285.
LES RÉVOLTES DKS fiOUVERNEURS BYZANTINS.
d'une scvôi-e répression (1) ; et le concile de Latran de 769 (2) interdit, sous peine d'anathème, aux laïques d'intervenir les armes à la main dans l'élection (3) ; il défendit en particulier aux habitants de la campagne, et surtout aux scffs, d'entrer dans la cité pendant l'élection (4). C'étaient là de bien inutiles précautions. L'aristocratie romaine , qui s'était lentement développée sous le gouvernement de Byzance, devait troubler plus d'une fois encore le règne des successeurs d'Etienne III.
Ainsi, dans l'exarchat de Ravcnne, les révoltes desgouverneurs, les progrès de l'aristocratie urbaine désagrégèrent lentement l'administration impériale. Au lieu d'un corps de fonctionnaires, une classe de grands seigneurs indépendants se constitua peu à peu dans l'exarchat ; et on a vu quelles conséquences redoutables avait, pour la sécurité publique et le bon gouvernement de l'Italie, l'autorité qui leur était confiée. Dans les provinces italogrecques , comme dans les royaumes barbares, sous des princes bien difféi-cnts pourtant, sous un régime plus savamment constitué, la féodalité naissait lentement des institutions administratives. Les institutions romaines, exactement conservées dans l'Italie byzantine ou profondément modifiées dans la Gaule franque, se résolvaient en une organisation identique. Les Carolingiens, quand ils passèrent les Alpes, n'eurent point à y apporter le régime féodal : ils le trouvèrent tout prêt à s'organiser.
(1) Lib. ponlif., 298 : n Adserentes quia si talis flagitii reatus non expiaretur, nimis ipsa impia temeritatis praesumptio in hac Romana urbe pullularet. »
(2) Hefele, IV, 326.
(3) Labbc, VI, 1721.
(4) Labbc,. VI, 1723 : « De castris autem Tusciae vel Campaniae vel de aliis locis nuUus audeat Romam ingredi nec a quopiam invitentur... Nec quisquam ex servis tam cleri quam militiae in eadem electione invcniatur, nec ullus penitus cum armis et fustibus. »