‹ Études sur l'administration byzantine dans l'exarchat de RavenneChapitre 47 sur 53 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

LES POPULATIONS ITALIENNES ET l'aDMINISTRATION BYZANTINE.

Les nécessités de la défense de l'exarchat avaient obligé le gouvernement byzantin à organiser en Italie des milices provinciales ; c'était mettre des armes aux mains des populations , le jour où elles viendraient à se lasser de supporter l'autorité impériale. C'est ce qui arriva en effet : do nombreuses insurrections prouvèrent à Byzance combien les précautions pi-ises avaient été insuffisantes pour garantir la fidélité des sujets italiens; et ces mouvements multiples, que l'on ne réprima point sans peine, ne contribuèrent pas peu à ébranler le prestige de l'empire dans la péninsule. Pour bien comprendre toutefois le sens et la portée de ces soulèvements, pour les mettre dans leur véritable jour, il importe d'en déterminer avec précision les causes essentielles : il faut rechercher quelle fut, pendant le temps de la domination grecque, la condition matérielle des populations italiennes, expliquer quels sentiments l'autorité impériale inspira aux sujets remis entre ses mains : ainsi on appréciera avec plus d'équité les qualités ou les défauts de l'administration byzantine, ainsi on comprendra mieux dans quelle mesure et pour quelles causes l'Italie aspira à s'affranchir du joug des empereurs de Constantinople.

Quoi qu'on ne puisse sans imprudence accepter aveuglément tout ce que les chroniqueurs du moyen âge rapportent des malheurs de leur temps, quoique dans leurs récits de peste ou de famine, il faille faire la part, et fort largement, du goût qu'ils ont pour la déclamation et pour la rhétorique (1), cependant les deux

(1) Voir Paul Diac, II, 4, le récit pathétique de la famine de 570, et VI,

siècles que traversa l'Italie sous la domination byzantine semblent avoir compté bien des années de misère et de deuil. Au moment même où l'invasion lomb.ti-de va s'abattre sur la péninsule, une maladie contagieuse l'avage la Vônétie et la Ligurie et ouvre, en brisant les résistances, un passage plus facile aux barbares (1). Deux ans après , la peste et la famine dévastent l'Italie tout entière (568-570) (2), pour reparaître de nouveau en 575 (3). En 589, ce sont des inondations en Vénétie et en Ligurie (4) ; à Rome, le Tibre déborde et ravage la ville, renversant les édifices, noyant les greniers de l'Eglise et faisant naître une maladie contagieuse, qui jette la détresse dans la cité et fait une multitude de victimes, parmi lesquelles le pape Pélage II (5). Les années suivantes, ce sont d'autres misères ; en 591 , une grande sécheresse engendre la famine, et, deux ans de suite, des sauterelles ruinent le nord de l'Italie (6); en 592, la peste ravage l'Istrie, Grado et Ravenne (7) et s'étend jusqu'au centre de la péninsule (8) ; quelques années après, le fléau reparaît à Ravenne et sur les côtes de l'Italie septentrionale (9). En 604, nouveaux malheurs : les vignes sont gelées, les moissons détruites et la famine se fait sentir à Rome (10). La même énumération lugubre se poursuit d'année en année. Sous Boniface IV, inondation, peste et famine (11); sous Deusdedit, son successeur, tremblements de terre, inondation, maladies pestilentielles (août 6 18) (12) : plus tard, en 676, des pluies torrentielles ruinent les récoltes (13), et, l'année suivante, la peste, venue d'Orient, porte à Rome ses

5, où il renchérit sur le Lib, pontif., 141. Cf. aussi Lib. ponlif., 180, dont le récit est devenu, pour la suite, une formule sacramentelle (Duchesne, 411, n. 14).

(1) Paul Diac, II, 26. Agnell., 95.

(2) Paul Diac, II, 4, 26. Marins Avent., a. 570. Excerpt. Sangall., a. 570.

(3) Lib. pontif., 111.

(4) Paul Diac, III, 23. Greg., Dial., III, 19.

(5) Paul Diac, III, 24. Lib. pontif., 112. Greg. Tur., X, 1. Paul Diac., V. Greg., 10, 12. Jean Diac, id., I, 34-43. Greg. M., Dia.1., III, 19; IV, 36. Ep., l, 2.

(6) Paul Diac, IV, 2.

(7) Ibid., IV, 4.

(8) Greg., Ep., II, 2. Jaffé, 1153, 1155.

(9) Paul Diac, IV, 14. En 599, maladies à Rome et mortalité dans les autres villes ( Greg., IX, 123) ; en 600, lues en Italie (Greg., X, 63).

(10) Lib. pontif., 114. Paul. Diac, IV, 29. Vit. Greg., 29.

(11) Lib. pontif., 116.

(12) Ibid., 117. Paul Diac, IV, 45.

(13) Ibid., 138. Paul Diac, V, 15.

ravages (1) ; en 680 , pendant quatre mois de suite, une maladie contagieuse s'abat sur la ville pontificale et le duché romain et gagne jusqu'à l'Italie du nord (2) ; en 684, une éruption du Vésuve ruine la Campanie (3) ; vers le même temps , la famine éclate à Ravenne (4) ; au commencement du huitième siècle , famine à Rome, pendant trois ans de suite (5); en 716, grande inondation du Tibre, qui se répand à travers toute la ville, apportant avec lui la disette, conséquence ordinaire de ses ravages (6) ; vers 721, autres désastres en Campanie, où les récoltes sont détruites. Accablée sous le poids de si terribles misères, où elle reconnaissait les signes manifestes et visibles de la colère divine, la société chrétienne attendait avec angoisse la fin du monde, qui lui semblait prochaine, et se répétait avec terreur la prédiction de saint Benoît : « Rome ne périra point par le glaive des barbares, mais, brisée par les tempêtes, les tourbillons, les tremblements de terre, elle s'affaissera lentement sur elle-même (7). »

Les malheurs de l'invasion lombarde entretenaient ces sombres pensées. On contait que des signes effrayants, des prophéties terrifiantes avaient annoncé les désastres que l'invasion d'Alboin allait déchaîner sur l'Italie. Des épées enflammées s'étaient montrées dans le ciel ; de pieux évêques avaient vu les saints martyrs leur apparaître pour leur annoncer la fin prochaine du monde (8) : et les événements ne semblaient que trop donner raison à ces sinistres prédictions (9). Les pi'emières années de la conquête paraissent avoir été terribles pour l'Italie (10). A l'approche des barbares, dont on se racontait en tremblant les cruautés et les fureurs (11), les populations quittaient leurs villes pour chercher ailleurs un plus sûr asile : les gens d'Aquilée s'enfuyaient dans les lagunes de Grado ( 12), les habitants de la Vénétie tout entière se réfugiaient dans les îles qui bordent la côte (13) : Padoue émigrait à Rialto et

(1) Paul Diac, V, 31.

(2) Lib. poyitif., 141. Paul Diac, VI, 5.

(3) Lib. pontif., 153. Paul Diac, VI, 9.

(4) Agnell., 118.

(6) Lib. pontif., 180. Paul Diac, VI, 36.

(7) Greg. M., Dial., II, 15. Cf. Muratori, Ant. It., II, 147-149.

(8) Greg., Dial., III, 38. Paul Diac, II, 5.

(9) Greg., Ep., III, 29.

(10) Cf. Migne, LXXII, 705.

(11) Greg,, Dial., III, 28, 29. Cf. Paul Diac, II, 32.

(12) Chron. Ven., 5. Grad., 44. Dandolo, 94.

(13) Chron. Yen., 5.

à Olivolo (1), Monselice se transportait à Metamaucum ; Milan trouvait asile à Gênes (2). De l'Italie entière, les fugitifs accouraient à Rome (3), les gens de la Campanie s'en allaient dans les îles Pontiennes (4), les populations de la Lucanie et du Bruttium passaient en toute hâte en Sicile (5), les évêques abandonnaient leurs évêchés (6)', les moines leurs monastères (7) , les villes demeuraient vides, les campagnes désertes; Velina, Buxentum, Blanda en Lucanie (8), Tauriana , Turres, Gonsentiae dans le Bruttium (9), Brundusium, Lippiae, Gallipoli en Galabre(lO), Gapoue, Vulturna en Gampanie (11), Tadinum en Ombrie (12), Venafrum, Velletri dans la campagne romaine (13), et bien d'autres cités restaient pendant de longues années privées do leurs évêques ; des villes jadis importantes étaient réduites à rien, et il fallait, faute de fidèles, remettre plusieurs églises aux soins d'un même pasteur (14). Les populations étaient massacrées ou emmenées captives, la corde au cou, pour être vendues, loin de l'Italie, sur les marchés de Gaule (15) : les villes étaient prises, ravagées, dépeuplées, les familles les plus nobles réduites en esclavage (16) : les églises étaient détruites, les monastères incendiés, les campagnes dévastées et vides de laboureurs (17). Dans les villes qui résistaient derrière leurs murailles cà demi renversées (18) , la famine et la misère décimaient les survivants (19). Rome, jadis la reine du monde, voyait ses citoyens périr, ses édifices s'écrouler, son Sénat disparaître, sa gloire s'anéantir et le petit nombre des

(1) Dandolo, 106. Chron. Grad., 43.

(2) Paul Diac, II, 25.

(3) Greg., Ep., V, 30; VII, 26.

(4) Ibid., I, 50 : « Pro necessitate feritatis barbaricae. »

(5) Ibid., I, 41 ; IV, 6, 16 ; X, 1.

(6) Ibid., I, 44, 53.

(7) Ibid., I, 41 ; XI, 72 ; XIII, 2. Cf. I, 52.

(8) Ibid., II, 43.

(9) Ibid., X, 16.

(10) Ibid., VI, 21.

(11) Ibid., V, 14, 33; X, 9; XIII, 2.

(12) Ibid., IX, 31.

(13) Ibid., II, 14; VI, 11.

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