V, 40; VI
(17) Dial., III, 38. Ep., II, 50 ; III, 20, 29. Cf. dans le Bruttium loci desertio (VI, 10).
(18) Dial., II, 15.
(19) Ep., V, 30.
survivants trembler chaque jour pour sa misérable existence (1). En vain, les papes demandaient secours à l'administration impériale, et lui mettaient sous les yeux la situation désespérée de l'Italie, l'exarque ne pouvait suffire aux soins de la défense (2), et avait peine à réunir les troupes nécessaires ; Rome demeurait presque sans garnison (3) , Naples était à la merci d'un coup de main (4), Fanum était pris, Grado incendié (592) (5), Classis était surprise aux portes même de Ravenne (6). Et ces misères durèrent, sans discontinuer, pendant plus de trente ans (7) : durant toute la fin du sixième siècle, l'Italie vécut sous la perpétuelle menace du glaive des Lombards (8) , dans l'attente et presque dans l'espoir du jour prochain du Jugement.
Les années qui suivirent apportèrent quelque répit à cette effroyable crise; toutefois, pendant tout le temps que dura la domination grecque, jamais le péril lombard ne disparut entièrement. Pendant uu siècle et demi, connue aux premiers jours de la conquête, les provinces byzantines demeurèrent exposées aux incursions, aux surprises, aux pillages des princes lombards ou des ducs de Spolète et de Bénévent. Plus d'une fois encore les populations durent abandonner leurs villes devant l'envahisseur; les habitants de Goncordia se transportaient à Caorle (9), ceux d'Altinum à Torcello (10). Opitergium , emporté d'assaut et deux fois ruiné de fond en comble (11), demeurait désert, et la population s'en allait dans la lagune fonder la nouvelle ville d'Héracléa (12). Les cités de Ligui'io étaient conquises et démantelées par Rotharis (l.'î); Grado était surpris et mis au pillage par le duc de Frioul (14); Forumpopuli détruit par le roi Grimoald (15);
(1) Homil. in Ezech., II, 6.
(2) Migne, LXXII, 703.
(3) Greg., Ep., II, 46.
(4) Ibid., II, 46.
(5) Ibid., II, 46.
(6) Paul Diac, III, 13.
(7) Greg., Ep., V, 21.
(8) L'expression revient continuellement dans S. Grégoire. Ep. , V, 21, 40, 42.
(9) Chron. Grad., 43. Dandolo, 110.
(10) Dandolo, 116.
(11) Paul Diac, IV, 45; V, 28.
(12) Chron, Grad., 43. Dandolo, 115.
(13) Fredeg., 71.
(14) Paul Diac, V, 17.
(15) Ibid., V, 27.
deux fois de suite Glassis était prise et ravagée (1), et la capitale même de l'exarchat tombait aux mains de Liutprand. Le duché de Rome était sans cesse exposé aux incursions des ducs de Spolète ou de Bénévent, qui parfois poussaient leurs avant-postes jusqu'à quelques milles de Rome (2), et, plus d'une fois, vinrent mettre le siège devant la ville pontificale; Salerne, Gumes étaient surprises par les Lombards , et la campagne des environs de Naples était peuplée par les colons des gens de Bénévent (3). La misère et la dépopulation allaient croissant en Italie; des villes jadis assez importantes, Antium, Formies, Geccano, n'étaient plus, au huitième siècle, que de simples chefs-lieux d'exploitation agricole (4) : le Liber pontiftcalis parle à chaque page des églises ruinées, des aqueducs détruits, des monastères vides (5) ; et la reconsti uction des murailles , la réparation des édifices sacréstiennentdans la notice de chaque pape une place considérable (6). Agathon et les éveques romains du concile de 680 dépeignent l'état de l'Italie sous des couleurs aussi sombres que faisaient jadis Pelage II ou Grégoire le Grand. Abandonnés au milieu des barbares, exposés à toutes leurs fureurs, tremblant chaque jour pour leur vie, ils trouvent dans la foi leur seul réconfort au milieu des misères qui los accablent (7).
Le gouvernement impérial , nous l'avons vu , ne demeurait point insensible aux malheurs de l'Italie ; pour soulager les misères de ses sujets, il leur faisait passer de l'argent et des secours; pour écarter le péril lombard , il combattait et négociait tour à tour. Malheureusement l'administration byzantine pesait lourdement sur la péninsule, et par ses rigueurs, par son avidité, ajoutait à la dure condition des populations italiennes (8). Les impôts étaient pesants et multiples, leur rentrée impitoyablement exigée (9); quand il s'agissait de faire quelque profit, les officiers impériaux n'avaient ni mesure, ni scrupules : les uns, se laissaient corrompre pour rendre une sentence injuste (10), d'autres
(1) Paul Diac, VI, 44, 49.
(2) Ibid., VI, 27. Lib. pontif., 166, 203
(3) M. G. H., Leg., IV, 213 et suiv.
(4) Lib. pontif., 224, 237. Duchesne, 457, n. 21.
(5) Ibid., 178.
(6) Cf. Cod. Carol., 67, 82.
(7) Migne, LXXXVII, 1164, 1220.
(8) Greg., Kp., IV, 27 ; V, 41 ; X, 38 ; XIV, 2.
(9) Ibid., V, 41.
(10) Ibid., IX, 59. Sur la corruption et la vénalité de l'administration by-
l'exarchat de ravennk.
se raisaiciiL ('hèremeut acheter leur appui (I). Ici c'étaient des charges nouvelles arbitrairement imposées aux i)opulalions (2), là des i)i'ivilôges suspendus ou méconnus (3). L'exanjue faisait par force des emprunts à. l'Eglise (4); les gouverneurs exigeaient de leurs administrés des redevances illégales (5); les officiers de finance volaient le trésor impérial (6), et la grande enquête menée par Leontius atteste suffisamment le désordre de l'administration. Le gouverneur de Rome pillait le palais pontifical (7) ; l'exarque faisait comme son subordonné, et l'empereur, plus tard, faisait comme l'exarque (8). « Les peuples, » dit le Liber pontificalis , « souffraient des misères inouïes, au point que plusieurs perdaient l'espoir de vivre (9). » Les églises dépouillées de leurs richesses (10), les impôts augmentés (11), les débiteurs insolvables saisis comme gage par l'autorité militaire (12), les exactions des gouverneurs avaient rendu proverbiale « l'avidité grecque (13). » L'Italie entière connaissait et répétait la significative histoire des trésors de Narsès (14). On contait que le patrice avait, durant son gouvernement, amassé d'immenses trésors; pour les mieux conserver, il fit, dans une maison qu'il avait, creuser secrètement une citerne et y cacha ses richesses, puis il fit tuer tous les ouvriers, à l'exception d'un vieillard à qui il fit jurer le secret. Narsès mourut. Le vieillard s'en vint alors trouver le césar Tibère : « Si j'en dois retirer quelque avantage, » lui dit-il, «je te communiquerai, césar, une nouvelle d'importance. » — « Parle , » lui répondit le prince , « et tu seras récom-
zantine, ibid., III, 38 ; II , 32 ; IV , 47 ; VI , 65 ; V, 41 ; IX, 9 ; XII, 15. Les traitements étaient, au reste, fort mal payés, ibid., XII, 5, 6, 49.
(1) Lib. ponlif., 159.
(2) Greg., Ep., X, 26.
(3) Ibid., X, 53.
(4) Ibid., IX, 35, 124.
(5) Ibid., IX, 69.
(6) Ibid., X, 51.
(7) Lib. ponlif., 121.
(8) Lib. pnntif., 136. Paul Diac, V, 11.
(9) Lib. ponlif., 136 : « multa inaudita perpessi sunt , ut alicui spes vitae non remaneret. »
(10) Ibid., 135, 183, 185.
(11) Ibid., 136. Theoph., 410.
(13) Paul Diac, V, 11 : « Graecorum avaritia. » Cf. Migne, LXIX, 418, « rationes Graecorum more fucatas. »
(14) Lib. ponlif., 110. Agnell. , 90, 95. Greg. Tur., V, 20. Exc. Sangall. , p. 22. Landolf, p. .375.
POPULATIONS ITALIENNES ET ADMINISTRATION BYZANTI.iE. 355
pensé, si ta communication est utile à l'empire. » — « Je sais, » repartit alors le vieillard , <i où sont cachés les trésors de Narsès, et maintenant que ma fin approche, je ne veux pas le taire davantage. » Alors l'empereur, plein de joie, envoya à l'endroit désigné deux de ses serviteurs. Guidés par le vieillard , ils le suivirent pleins d'étonnement, et, étant arrivés à la citerne, ils y descendirent, et on trouva là une telle quantité d'or et d'argent, qu'il fallut bien des jours pour vider la cachette (I). C'était le fruit des rapines que Narsès avait faites en Italie, et la légende contait que l'avide patrice n'avait rien épargné, emportant les dépouilles de Rome tout entière et jusqu'aux statues qui décoraient le Gapitole et le Palatin.
A ces exactions s'ajoutaient d'impitoyables rigueurs. L'administration byzantine aimait l'arbitraire et la violence : l'histoire de l'exarchat est pleine du récit de ses sévérités. En 616, l'exarque Eleuthérius réprimait par de terribles exécutions la révolte de Ravenne (2) ; en 640, l'exarque Isaac remplissait Rome d'exils et de condamnations (3). En 709, Théodore, stratège de Sicile, chargé de punir l'insurrection de Ravenne, arrêtait, condamnait, confisquait sans ménagements, et Agnellus ne trouve pas de termes assez emphatiques pour raconter la vigueur de la répression et la cruauté des supplices (4). L'exarque Théophylacte se faisait remettre à Rome de véritables listes de suspects (5), l'exarque Jean Rizocopus faisait exécuter plusieurs hauts dignitaires du palais pontifical (6); après la révolte de 727, une partie de la noblesse ravennate fut transportée sur les côtes de la mer Noire (7). Les arrestations arbitraires, les violences, les coups de force étaient les procédés ordinaires de l'administration byzantine pour maintenir ou ramener dans le devoir les sujets italiens; et il ne faut point s'étonner de trouver dans la bouche de Grégoire le Grand ce jugement sévère sur les gouverneurs byzantins de son temps : « La méchanceté de l'exarque nous fait plus de mal que les glaives des Lombards, et les ennemis qui nous tuent nous semblent plus cléments que les officiers impériaux qui , par leur méchan-
(1) Paul Diac, III, 12.
(2) Lib. pontif., 117.
(3) Ibid., 122, 126.
(4) Ibid., 170. Agnell., 137, 138, 141.
(5) Lib. pontif., 165.
(6) Ibid., 172
(7) Armingaud, l. l., 314, 315.
356 l'exahchat de ravenne.
ceté, leurs rapines et leurs faussetés, nous navrent le cœur (1). »
Malgré les sentiments qu'expriment ces sévères paroles, malgré la rudesse fort réelle que l'administration impériale paraît avoir parfois apportée dans le maniement des affaires italiennes, les populations de la péninsule ne se détachèrent pas sans peine de l'empire byzantin. L'Italie ne s'était jamais résignée qu'à demi à la domination ostrogothique; Rome, en particulier, était demeurée un foyer d'ardente opposition au roi Théodoric (2); et lorsque les victoires de Bclisaire et de Narsès eurent rétabli dans la péninsule l'autorité de Justinien , tout le monde accueillit avec joie ce retour à l'unité impériale. Ce n'est pas seulement dans les actes ofliciels (jue l'on entend parler de « la félicité de notre époque (3); » les chroniqueurs aussi affirment qu'au lendemain de la défaite des Goths l'Italie entière était dans la joie (4), et l'époque de Théodoric, aux yeux de la péninsule affranchie, était considérée comme « le temps des barbares (5). » Quand l'invasion lombarde vint do nouveau arracher à Byzance la moitié des provinces italiennes, un terrible déchirement se produisit dans les âmes des contemporains. Les populations violemment détachées de l'empire ne purent se résigner à en oublier le souvenir (6); écrasées sous la main du vainqueur lombard , longtemps elles pensèrent à cet Etat sacro-saint (Sancta Respublica), sous l'autorité duquel elles avaient jadis vécu en tranquillité ; longtemps leurs vœux en appelèrent le rétablissement. Les provinces conservées à Byzance ne montrèrent -pas un moindre dévouement ; malgré leurs misères, malgré l'impérieux besoin de paix qui éclate dans
(1) Greg., Ep., V, 42. Cf. V, 39 : « Iniquitates judicum; » VIII, 2 : « perversitas judicum; » et Willibaldi Vita S. Bonifacii, c. 5 (Jaffc, B. R. G., III, 444). où il est dit que les gens qui vont en Italie ont trois choses à redouter : « Alpina nivium juga, Langobardorum immanitas, mililumque malitiosa superbiae ferocitas. Cf. Paul Diac, VI, 53, les Grecs : elatione solita turgidi.
(2) Duchesne, La succession de Félix IV {Mél. de l'Ecole de Rome , III, 241, 242, 254).
(3) Pragm., 14.
(4) Lib. ponlif., 110. Pvosperi cont. Jlavn., p. 34. Pourtant l'Italie avait beaucoup souffert de la guerre gothique (Migne, LXIX , 404, 405, 408, 417.
(5) Marini, 8G, p. 285, n. 7, 115, p. 175.
(6) Baronius, VIII, 13.
tous les écrits contemporains (1), malgré le désespoir profond qui remplissait les âmes à la vue du monde antique finissant, malgré les rigueurs de l'administration impériale, les Italiens s'enorgueillirent, en face de l'envahisseur barbare, de demeurer compris dans l'unité impériale et chrétienne : les représentants les plus éminents des populations italiennes, les papes, ne séparent point leur cause de celle de Byzance , et les Romains du septième siècle, écrivant à l'empereur, lui parlent en sujets et en esclaves pleins de respect et de dévouement (2).
Toutefois un sourd mécontentement se fit jour de bonne heure dans l'Italie byzantine. Au lendemain môme des victoires de Narsès, on se plaignait à Rome de la dureté du gouvernement impérial , et l'on déclarait hautement que la domination des Goths était moins lourde à porter que celle des Grecs (3) ; Grégoire le Grand, on l'a vu, se plaignait amèrement de la conduite des fonctionnaires byzantins, et les populations, dont il se faisait le représentant et le défenseur, souffraient impatiemment l'arbitraire et les exactions de leurs gouverneurs. Ajoutez à ces légitimes causes de mécontentement la jalousie que Rome éprouva toujours à l'égard de Byzance, l'humeur avec laquelle elle vit passer à sa rivale ses privilèges et ses honneurs , et l'antique capitale du monde romain réduite au rang d'une ville de province (4); ajoutez l'antipathie que les Latins, en dehors même de toute question religieuse, eurent de bonne heure pour les Orientaux (5); tenez compte aussi de l'cloignement de l'empire, de l'impuissance dont parfois il donnait des preuves éclatantes, de la confiance qu'inspirait aux Italiens l'obligation où ils se trouvaient placés de se défendre par leurs propres forces ; tenez compte enfin de l'humeur batailleuse de ces populations de la péninsule, auxquelles le gouvernement lui-même avait confié
(1) Inscr. de Pélage II (Rossi, Inscr. christ., II, 145, 157. Duchesne, 310, n. 3 et 5).
(2) Lib. Diurn., 103 et suiv. : « Subjecti, famuli, servi. »
(3) Lib. pontif., 110. Paul Diac, II, 5.
(4) Ce sentiment est fort apparent dans un poème du septième siècle (Muratori, Ant. It., Il, 147) :
Deseruere tui tanto te tempore reges, Ces3it et ad Graecos nomen honosque tuum. In te nobilium rectorum nemo remansit, Ingenuique tui rura Pelasga colunt...
Constantinopolis florens nova Roma vocatur, Moenibus et mûris, Roma vetusta, oadis.
(5) Lib. pontif., 145.
L EXARCHAT DE RA.VENNE
des armes et qui étaient toujours prêtes à s'en servir pour trancher leurs querelles intestines (1) : et l'on comprendra que, de bonne heure, dans presque toutes les grandes villes de l'exarchat, à Rome, à Ravenne, à Venise (2), il se soit formé un parti d'opposition , qui parfois a eu recours aux armes pour satisfaire ses revendications ou ses haines. C'est ainsi qu'en 615, à Ravenne, l'exarque Jean et d'autres fonctionnaires impériaux furent tués dans un soulèvement populaire (3), et qu'en 70?, l'exarque Théophylacte , envoyé par Justinien II dans la péninsule, vit, à son arrivée , pour des raisons qui peut-être touchaient à la religion , la province entière s'insurger contre lui (4). Mais en dehors de ces échauffourées, qui n'eurent aucune portée sérieuse, il est impossible de trouver, en Italie, durant les deux siècles que dura la domination byzantine, aucun mouvement dont les causes aient été exclusivement politiques. Tout au contraire, dans plusieurs des tentatives que firent les gouverneurs impériaux d'Occident pour usurper la couronne, l'Italie témoigna d'un inébranlable dévouement à l'Etat byzantin. Quand l'exarque Eleuthérius se fit proclamer empereur en 619, c'est l'armée de Ravenne qui fit avorter son entreprise et qui, comme gage de sa fidélité, envoya à Constantinople, la tête du rebelle (5). Quand, après l'assassinat de Constant II, l'Arménien Mizizios prit la pourpre en Sicile, quoique l'Italie eût singulièrement souffert de la tyrannie de l'empereur défunt (6), la province entière demeura fidèle et se déclara, à l'exemple du pape, en faveur du souverain légitime (7).
Quelque pesante qu'ait été pour les Italiens l'administration impériale, ni ses rigueurs, ni sa négligence n'auraient suffi à rompre le lien de fidélité qui attachait la péninsule à l'empire romain et chrétien d'Orient.
Ce furent d'autres causes, et plus graves, qui firent éclater les grandes insurrections. Le peuple italien , qui on cela ressemblait fort au peuple byzantin, paraît s'être ardemment passionné pour
(1) Lib. pontif., 156, 158. AgnelL, 127, 130 {l®io latronum de Ravenne et l'origine de ce nom).
(2) Lib. pontif. , 121 : première mention, en 640 , d'un parti qui défend le pape. Agnell., 142, où se marque une haine vigoureuse de la domination impériale.
(3) Lib. ponlif.] 117. Eutrandi diac. chron. (Migne, LXXX, 634).
(5) Lib. ponlif., 118. Prosp. cont. havn., p. 37. Paul Diac, IV, 34.
(6) Lib. ponlif., 135.
(7) Lib. pontif., 137. Migne, LXXXVII, 1152.
toutes les questions religieuses ; et s'il garda, dans ces matières, plus de bon sens, plus de justesse d'esprit, un souci de la simplicité orthodoxe [)lus exact qu'on ne faisait Constantinople, toutefois il n'y porta point une moins chatouilleuse susceptibilité. Fier d'avoir su, en face de l'Orient si prompt à l'hérésie (I), conserver et défendre la pureté de la foi orthodoxe, il accueillit avec colère et mépris toutes les innovations des empereurs en matière de foi. L'Italie entière s'émut et se scandalisa de VEclhesis d'Héraclius et des lettres dans lesquelles la patriarche Pyrrhus invoquait, en faveur de l'hérésie, le témoignage d'un pontife romain, Honorius (2); quand le Type fut promulgué, ce fut une indignation universelle et des cris s'élevèrent de toute part vers le siège apostolique pour supplier le pape de prendre en main la défense de l'Eglise menacée (3). Ce n'était point, en effet, une foi stérile que celle des populations italiennes ; elle était prête à agir et demandait que l'on agît pour elle. Elle n'admettait point, chez ses défenseurs attitrés, des hésitations ou des compromis. Quand Pélage 1'"' eut consenti à signer la condamnation des trois chapitres, partout autour de lui il trouva des visages sombres, et tous les gens réputés sages et vraiment religieux se tinrent à l'écart du nouveau pontife jusqu'à ce qu'il eût donné de solennelles garanties de son orthodoxie (4). Quand, après l'arrestation de Martin I"', Eugène IV parut incliner à accepter un compromis, une véritable manifestation populaire se chargea de lui tracer son devoir, et le peuple ne consentit à laisser le pontife qu'après avoir reçu de lui la promesse qu'il n'entrerait point en relations avec le patriarche hérétique (5).
Une foi aussi ardente, aussi intempérante parfois, n'allait point sans quelque danger pour la tranquillité publique; chaque fois que l'orthodoxie semblait menacée , un soulèvement était à craindre. Quand l'exarque Calliopas mit la main sur Martin P"", le peuple s'ameuta tout aussitôt pour défendre le pontife orthodoxe, et le gouverneur impérial dut, pour calmer les esprits , faire une profession de foi solennelle et déclarer qu'il avait même croyance
(1) On s'en vantait encore en Italie au neuvième siècle : « Haercses omnes a vobis emanarunt, pencs vos vigucrunt, a nobis id est Occidentalibus hic sunt jugulatae, hic sunt occisae » (Luitprand, Legatio ad Niceph., M. G. H. III, 351).
(2) Migne, LXXX, 603, 606, 607.
(3) Migne, LXXXVII, 142.
(4) Lib. pontif. , 109. Cf. Duchesne, 304, n. 3, et Rev. des quesl. hist,, XXXVI, 428, 430.
(5) Lib. pontif., 134.
l'exarchat de ravenne.
que les Romains (1). A toutes les insurrections qui suivirent, le Liber ponlificalis assigne une même cause; c'est leur zèle pour la foi, leur amour pour l'orthodoxie qui mif les armes aux mains des Italiens (2) ; s'ils défendent avec tant d'énergie l'évêque de Rome menacé, ce n'est point à cause des services qu'ils ont reçus de lui, à cause du goût qu'ils ont à suivre ses conseils : c'est parce qu'il est, en Italie, le plus éminent représentant de la foi orthodose. Dans leurs révoltes contre l'empire, l'opposition politique n'a que peu de part ; en face de Byzance , les Italiens soulevés ne forment point un parti national ou latin, ils sont le iparli chrétien (3).
On n'ignorait point ces sentiments à Gonstantinople ; les instructions données à Olympius prévoyaient la résistance probable des Romains (4). Quand Calliopas fut, à son tour, chargé d'arrêter Martin P', il choisit soigneusemet son jour et son heure, pour éviter un mouvement populaire (5). Plus d'une fois l'événement justifia ces prévisions. Après avoir d'abord murmuré et protesté, l'Italie finit par prendre les armes , et ces insurrections religieuses firent plus de mal à l'empire que toutes les fautes de son administration.
C'est à la fin du septième siècle qu'éclata la première insurrection sérieuse de l'Italie. Quand Justinienll, en 692, voulut fairearrêterlepapeSergius, l'exarchat entier se souleva. Les milices de Ravenne et de la Pentapole, malgré l'opposition évidente de l'exarque, accoururent à Rome pour défendre le pontife. Les milices romaines n'étaient guère mieux disposées. Sans prendre ouvertement parti pour le pape, elles refusèrent d'obéir au protospathaire Zacharie, qui songeait à défendre la ville par la force et ordonnait de mettre la main sur Sergius ; au lieu de cela , les Ravennates trouvèrent les portes ouvertes et arrivèrent, trompettes sonnantes, jusqu'au palais de Latran , demandant à grands cris à voir le pape. L'envoyé impérial, abandonné par ses troupes et craignant pour sa vie , s'était réfugié auprès de Sergius et lui avait demandé asile. Pour le protéger, le pape avait fait fermer
(1) Migne, LXXXVII, 197, 198.
(2) Lib. pontif., 161 : « Zelo ducti pro amore et reverentia tam ecclesiae Dei quamque sanctissimi pontificis ; 174 : Zelo fidei accensus omnis coetus Roraanae urbis; 176 : Zelo fidei accensa magna pars populi romani; 185 : una se quasi fratres fidei catena constrinxerunt; 185 : fidei zelotem. »
(3) Ibid., 176.
(4) Ibid., 131.
(5) Migne, LXXXVII, 200, 202.
les portes du patriarcat; mais les insurgés faisaient rage au-delîors, menaçant de tout briser s'ils n'ai)prochaient point le pontife. Eperdu , affolé , le protospathaire finit par se cacher sous le lit de Sergius; tandis que le pape, sortant au-devant de ses libérateurs, calmait leur fureur et obtenait à grand'peine la vie sauve pour Zacharie. Mais les insurgés exigeaient une satisfaction : ils ^chassèrent , en le couvrant d'injures, le protospathaire hors de Rome (1).
Ce premier soulèvement, où les milices provinciales venaient de jouer le rôle essentiel, paraît être demeuré impuni. L'exarque, — c'était sans doute Jean Platyn(2), — qui n'avait pu empêcher l'insurrection, n'essaya point de venger riujuro faite à l'envoyé impérial, et la déposition de Justinien,,qui fut renversé en 695 , permit à l'Eglise romaine de ne point porter la peine de sa résistance. Ce premier succès accrut la confiance des Italiens dans leurs forces, et dès lors les insurrections se multiplièrent. En 702, quand un nouvel exarque débarqua en Italie, à peine fut-il arrivé à Rome qu'il vit la province se soulever. Le Liber po)ilificalis, qui seul fait connaître ce mouvement , n'en rapporte point les causes, mais on peut croire, h voir les milices italiennes accourir en hâte à Rome, et le pape s'entremettre pour calmer la sédition, que l'on prêtait au nouveau gouverneur des intentions hostiles au pontife, et quelque désir de venger sur lui l'échec de 692. Quoi qu'il en soit, Jean VI dut payer de sa personne pour apaiser les troubles ; en outre il fallut sacrifier aux insui-gés quelques-uns des partisans de l'exarque (3).
L'Italie devait cruellement expier ces soulèvements. Soit que Justiniiîn II, rétabli en 705 sur le trône impérial , eût à cœur de venger l'opposition qu'il avait jadis rencontrée à Ravonne, soit plus vraisemblablement qu'un soulèvement nouveau eût attiré sur cette ville l'atention du souverain, toujours est-il qu'en 709 le patrice Théodore, stratège de Sicile, fut chargé de punir la cité rebelle. Agnellus, qui emprunte ses informations k des traditions orales, raconte que le patrice fit arrêter par trahison l'archevêque Félix et les chefs de la noblesse ravennate, après quoi la ville fut mise à feu et à sang (4). La sévérité de cette exécution, bientôt suivie, à Constantinople, par le supplice des principaux rebelles (5),
(1) Lib. pontif., 161.
(2) Ibid., 159.
(3) Ibid., 165.
(4) Agnell., 137. Lib. pontif., 170.
(5) Agnell., 138.
l'exakchat de ravenne.
laissa l'Italie pleine d'agitations. Quand, à la fin de l'année, l'exarque Jean Rizocopus arriva en Occident, il trouva Rome mal disposée et fut obligé de sévir (1) : à Ravenne il fut accueilli par une véritable insurrection, dans laquelle il trouva la mort. A la nouvelle du cruel traitement infligé à leurs compatriotes, les gens de Ravenne avaient en effet repris les armes, et la plupart des villes de l'exarchat, Sarsina, Gervia, Gésène , Forumpopilii , Forumlivii , Faenza, Imola, Bologne , avaient pris part au soulèvement des milices ravennates (2). Gette fois encore, comme en 692 et en 701, la révolte demeura impunie; et la révolution qui détrôna Justinien en 711 sauva les italiens des conséquences de leur insurrection. Philippicus pardonna aisément le soulèvement dirigé contre son prédécesseur, et, pour gagner au nouveau régime les populations italiennes, il fit promener à Rome et à Ravenne la tête de l'impitoyable Justinien (3).
Mais Philippicus était hérétique ; ce fut le signal d'un nouveau mouvement. Dès qu'on apprit, à Rome, les sentiments monothélites du prince, la population fit, en l'honneur du sixième concile, une manifestation éclatante (4), et la ville pontificale, se mettant en insurrection ouverte, refusa de reconnaître le souverain, de recevoir ses statues, d'inscrire son nom dans les actes officiels, de se servir des pièces frappées à son effigie, de prier pour lui dans les cérémonies religieuses; chose étrange et digne de remarque, le duc byzantin de Rome, Ghristophe, laissa faire et se mit même ouvertement à la tète de la résistance, quand l'exarque envoyé eu Italie par Philippicus eut nommé, à Rome, un nouveau gouverneur (5). Les Romains repoussèrent par les armes le duc hérétique, qu'on voulait leur imposer; on se battit dans les rues et il fallut l'intervention pontificale pour terminer les troubles. Gette fois encore, les événements de Gonstantinople amenèrent une solution pacifique de la question italienne. La chute de Philippicus et l'avènement d'un empereur orthodoxe donnèrent satisfaction à la piété romaine. Anastase eut pour premier soin de se concilier ses nouveaux sujets ; pourtant le duc Ghristophe , qui s'était montré trop attaché au pape, fut remplacé par un gouverneur plus dévoué à l'empire; ce fut ce même Pierre que, quelques mois auparavant, les Romains avaient failli massacrer.
(1) Lib. pontif., 172.
(2) Agnell., 140.
(3) Agnell., 142. Theoph., 381.
(4) Lib. pontif., 174.
(5) Ibid., 176.
POPULATIONS ITALllîNMIÎS ET ADMIMSTliATION BYZANTINE. 363
Malgré l'importance que le Liber ponlificalis ■àllvihne à ces mouvements, ce n'étaient jusqu'ici que des échauffourées toutes passagères. Pourtant elles donnaient aux Italiens la mesure de ce qu'ils pouvaient oser impunément et les préparaient h de plus sérieuses résistances. Elles éclatèrent sous le règne de Léon III. Dès le début du conflit entre Grégoire II et l'emperenr, les populations prirent parti; les Romains massacrèrent, en 725, ou enfermèrent au couvent les conjurés qui avaient tramé un complot contre le pape; et l'exarque Paul Ini-mème, qui avait favorisé la conspiration, fut, semble-t-il, obligé do quitter Rome (1). L'année suivante, la lutte ouverte éclata : les Romains repoussèrent par les armes les troupes envoyées par l'exarque et, grave symptôme des dispositions populaires, ils appelèrent à leur aide, pour la première fois, les ducs lombai-ds de Spolète et de Tuscie (2). Toutefois, jusqu'ici Rome seule était en insurrection; la publication de l'édit sur les images étendit le mouvement à presque toute l'Italie : ce fut le soulèveiuent le [ilus redoutable que l'empire eût encore vu dans l'exarchat (3). Venise, la Pentapole, Ravenne, Rome et la campagne refusèrent de reconnaître l'autorité impériale; partout les fonctionnaires impériaux furent chassés ou mis à mort ; l'exarque Paul périt en essayant d'écraser la sédition de Ravenne (4), le duc Exhilaratus en tâchant de maintenir la Campagne dans le devoir; dans toute l'Italie, des ducs nouveaux furent proclamés, et déjà l'on pensait, suivant l'usage constant des révolutions byzantines, à faire un empereur et à aller à Gonstantinople l'installer à la place de Léon III. En même temps, les insurgés sollicitaient l'appui des Lombai'ds (5) et les villes de l'exarchat et de la Pentapole ouvraient spontanément leurs portes à Liutprand (6). Mais, cette fois, on avait affaire à un empereur énergique. Léon III envoya en Italie un nouvel exarque, Eutychius, qu'une administration antérieure avait mis au courant des affaires de la péninsule, avec l'ordi'e de triompher atout prix des résistances. Il n'y put parvenir : les insurgés, décidés à pousser les choses à l'extrême, avaient conclu avec les
(1) Lib. pontif., 183. •
(2) Ibid., 183. Paul Diac, VI, 49.
(3) Lib. pontif., 184, 185.
(4) Ibid., 185. Agnell., 153.
(5) Dés la fin du sixième siècle les mécontents de l'Italie byzantine cherchent l'appui des Lombards (Greg., Ep. , V, 41. Troya, n° 299. Baronius , a. 605).
(6) Lib. pontif., 185 : « se tradiderunt. »
l'exarchat de ravenne.
Lombards une étroite alliance; et c'en était fait peut-être delà domination byzantine en Italie , si Grégoire II , en politique avisé, n'avait compris que l'amitié de Liutprand était tout autrement dangereuse que la domination de Byzance et n'avait, par ses conseils, ramené à la fidélité les provinces soulevées. La grande insurrection s'éteignit peu à peu. Eutychius lui-même fit sa paix avec Liutprand (1), et l'Italie calmée, au lieu de réclamer justice par les armes, se borna à demander respectueusement à l'empereur de rendre aux images les honneurs qu'elles méritaient (2).
Un dernier soulèvement contre l'autorité impériale éclata en Vénétie, en 737. Le duché était, à ce moment, gouverné par le duc Ursus, qui avait récemment donné, en rétablissant l'exarque à Ravenne, les preuves de son dévouement à l'empire et qui tenait de Byzance le titre d'hypatos (.3). Il fut renversé en 737 et massacré dans un mouvement populaire, sa famille exilée et un gouvernement nouveau installé à Venise. A la place du duc, les Vénitiens élurent un magisUr militum, nommé pour un an, et pour lequel on ne demanda aucune confirmation impériale (4). Il est aisé, ce semble, de déterminer la signification de cette révolulion : à Venise, comme à Ravenne, comme à Rome, il y avait un parti opposé à Byzance; c'est lui qui, en 727, avait sans doute entraîné la province dans l'insurrection. Il tenta, en 737, un nouveau mouvement, renversa le gouvernement impérial et donna à Venise, comme on l'avait fait en 727, des chefs indépendants. La suite des événements semble justifier cette conjecture. En 739, le fils du duc Ursus, revenu de l'exil avec la dignité à' hypatos impérial, se fit élire magister militum (5), et Dandolo affirme qu'il conserva sa charge au delà du terme légal (6). Son successeur , Jubianus, était également hypatos (1). N'en doit-on point conclure que le parti byzantin reprenait pied à Venise et tâchait de porter aux pouvoirs des hommes dévoués à l'empereur, en attendant qu'on pût rétablir le gouvernement impérial lui-même ? C'est ce qui arriva en 742. Le magister militum en charge fut renversé et
(1) Lib. pontif., 186.
(2) Ibid., 193.
(3) Chron. Ven., p. 12, 13.
(4) Dandolo, 136.
(5) Ibid., 138.
(6) Ibid., 138.
(7) Ibid., 138.
POPULATIONS ITALIENiNES KT ADMINISTIiATION BYZANTINE. 365
aveuglé (1), et le duché rétabli en faveui- d'un personnage cher à Byzance, l'hypatos Deusdedit, fils du duc Ursus (2). Le rétablissement de la dignité ducale aussi bien que le choix du nouveau duc indiquent la portée de la révolution ; c'était la revanche du mouvement de 737 et, en effet, Deusdedit fut, à ce qu'il semble , confirmé dans sa charge par l'empereur d'Orient (3).
Toutefois, malgré la fréquence des soulèvements qui, au huitième siècle en particulier, mirent l'Italie aux prises avec le gouvernement impérial , il ne faut point attacher trop d'importance à ces mouvements. A l'exception de la grande insurrection de 727 , ce ne sont guère que des échauffourées toutes locales , des émeutes plutôt que des insurrections. Tantôt, comme dans l'affiiire de 692, tout se réduit à des manifestations, où pas une goutte de sang n'est versée; tantôt, comme dans les troubles de 713, lorsqu'on en vient aux mains, on laisse sur le champ de bataille une trentaine de victimes (4). D'autres fois , le peuple mécontent se soulève et massacre l'exarque ou quelquesuns de ses officiers; mais tout s'arrête là, et la ville révoltée accueille pacifiquement le successeur de la victime. Ce n'est point contrôla domination byzantine, contre l'empire que l'on se révolte, c'est contre un gouverneur tyrannique ou un empereur suspect d'hérésie : dès que l'orthodoxie est rétablie, l'insurrection tombe d'elle-même et Rome accepte sans difficulté, de la main du souverain orthodoxe, le duc qu'elle avait peu avant repoussé comme hérétique (5). Dans le soulèvement de 727 même, l'Italie ne songe nullement d'abord à se séparer de Byzance; elle veut simplement substituer un empereur à un autre , comme l'Afrique a jadis substitué Héraclius à Phocas, et l'armée d'Asie Léon III à Théodose : sans doute, sous l'influence des conseils lom"bards , les provinces soulevées montrent l'année suivante des tendances séparatistes , mais un mot de Grégoire II suffit pour les ramener à l'empire.
D'ailleurs, dans toutes ces crises et dans les plus graves même,
(1) Dandolo, 138.
(2) /bld., 138.
(3) Ibid., « decretus est... elegerunt. »
(4) Lib. pontif., 176.
(5) Ibid., 176.
l'uXARCHAT de RAVIiiNNE.
un parti nombi'oux demeura toujours absolument fidèle à Byzance. Quand Olympius vint en Italie en 649, il trouva une partie de Vexercitus romain prête à agir contre Martin I" (1) : en 701, l'exarque Théophylacte comptait des i)artisans dans Rome (2) ; l'empereur hérétique Philippicus lui-même trouvait des défenseurs (3). Dans l'insurrection de 727, il subsista dans chaque province un parti impérial; à Rome, à Ravenne, dans la Campagne, les officiers byzantins purent essayer de lutter contre les révoltés (4), et le duché de Naples tout entier resta dans le devoir. Après la chute môme de l'exarchat, plusieurs provinces demeurèrent fidèles à l'autorité ou au souvenir de l'empire. Le duché de Campanie reste absolument dévoué aux Grecs (5) , et Venise, dont le préfet Longin vantait jadis lafiçlélité (6), s'enorgueillissait de n'avoir jamais abandonné la cause de l'empire (7). Dans l'exarchat même et dans la Pentapole, un parti nombreux demeurait attaché au souverain de Byzance, et inquiétait, par son attitude, l'autorité pontificale (8). Malgré ses fautes, malgré ses rigueurs, malgré sa politique religieuse môme , l'administration byzantine avait su se faire regretter, et, chose digne de remarque, ce n'est point un soulèvement des peuples qui fut la cause de sa ruine.
Mais, par la force même des circonstances, les populations italiennes s'étaient peu à peu engagées dans la voie d'une activité indépendante. L'organisation des milices provinciales les avait habituées à se défendre elles-mêmes et à vivre isolées du reste de l'empire; les insurrections leur avaient donné la conscience de leur force et fait éclater à leurs yeux l'impuissance du gouvernement byzantin ; la négligence de l'administration grecque les avait conduites sous la protection de l'Eglise , et l'ardeur de leur foi religieuse les avait étroitement liées à la papauté. De bonne heure elles prirent l'habitude de trouver près de l'évôque de Rome appui et protection ; de bonne heure aussi elles s'accoutumèrent à voir et à défendre en lui le représentant de l'orthodoxie qui leur était chère. Sans se détacher entièrement de l'empire, elles s'habituaient à se laisser guider par les conseils des pontifes et à suivre
(1) Lib. pontif., 132.
(2) Ibid., 165.
(3) Ibid., 176.
(4) Ibid., 183, 184, 185.
(5) Jean Diac, Gest. episc. Neap., p. 424.
(6) Dandolo, 98.
(7) Ibid., 97, 135, 151, 154.
(8) Cod. CaroL, 25, 31, 53.
sans protester toutes les évolutions de leur politique (I). Tant que le pape demeura fidèle à Byzance , l'Italie ne fit rien pour se soustraire à l'autorité byzantine ; elle supporta sans se plaindre un régime administratif qui pesait lourdement sur les villes et sur les provinces. Le jour où le pape se détacha de l'empire, une grande partie de l'Italie byzantine le suivit sans hésiter dans sa défection. Si le pape et l'empereur avaient pu s'entendre, les populations italiennes fussent demeurées fidèles à l'empire ; le connit religieux qui mit aux prises Rome et Byzance fit plus de mal à l'autorité impériale que les rigueurs de l'administration qu'elle avait donnée à l'Italie.
(1) Lib. pontif., 207, 209.