Poste principal du Bahr-el-Ghasal
EJIIN PACEA.
répétées des troupes égyptiennes, et l’anéantissement de l’armée d’Hicks Pacha au Kordofan; il savait sa poudrière pauvre en munitions. S’exagérant la puissance du Mahdi, et ayant d’ailleurs perdu tout, sang-froid, il décida qu’il n’y avait qu’à se soumettre. Cependant, après quelques jours de réflexion, il se ravisa et envoya au camp mahdiste des parlementaires, qui se transformèrent immédiatement en transfuges. Keremallah exigeait une reddition sans conditions et commença la conquête méthodique de la province. Il investit d’abord le petit poste d’Amadi, et le prit, en mars 1883, difficilement d’ailleurs et après un siège de plusieurs mois (carte 1).
Mais alors, par un revirement subit, au lieu de continuer régulièrement la campagne, il partit pour Khartoum. Fut-il rappelé par le Mahdi? Fut-il effrayé d’une défaite que ses troupes subirent en rase campagne à Rimo? On ne sait. Mais cette retraite inattendue sauva la province équatoriale.
Si, en effet, elle échappa à la domination mahdiste, alors que tout le Soudan égyptien se laissait subjuguer, c’est parce que l’ennemi l’attaqua mollement d’abord, puis se retira. Les écrivains allemands se trompent donc quand ils font gloire à Emin d’avoir sauvegardé, son indépendance.
Emin fit évacuer la plupart des postes situés à l’ouest du Nil, ceux du Rohl, du Makraka, du Mombouttou et concentra la plus grande partie de ses forces le long du fleuve. Puis, pour se mettre personnellement à l’abri d’un retour offensif des Mahdistes, il se transporta, ]e 23 avril 1883, à 230 kilomètres au sud de Lado, à Ouadelaï, poste qui devint à partir du jour de son arrivée, le 10 juillet 1885, le chef-lieu de la province, et qui, « avec ses belles rues bien larges, son fossé, et ses ouvrages en terre », fit bonne impression à Mounteney
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Jephson, un des officiers de Stanley, quand il y entra en 1888 (carte 1).
Pendant cinq ans, Emin vécut uniquement des ressources que fournissait la contrée. Isolés de l’Europe et de l’Égypte, les habitants d’Ouadelaï tombèrent dans une sorte de demi - barbarie. « Nous ne connaissons plus que par le souvenir les besoins d’une vie civilisée », écrit Emin. Les habits atteignaient des prix inouïs. Plus de bougie, plus de savon, plus de sucre, plus de café. Les servantes négresses avaient repris leurs anciennes habitudes : les derniers morceaux de cotonnades dont on les avait décemment vêtues, étant tombés en loques, chaque matin elles allaient cueillir des feuilles d’arbre pour s’en couvrir. Emin souffrait de ; la disette de livres plus que de toute autre privation.
« Les jours traînent bien lourdement, malgré le travail incessant par lequel je tâche de m’étourdir, écrivait-il, qu’est-ce que je donnerais aujourd’hui pour un livre scientifique ou môme pour quelque mauvais roman? »
11 enviait les missionnaires de l'Ouganda qui recevaient régulièrement leurs courriers; il s’efforça d’organiser un système de communications entre Zanzibar et Ouadelaï, et finit grâce à ses anciennes relations amicales avec Kabréga, roi d’Ounyoro, par y réussir en partie.
Du jour de son installation à Ouadelaï, Emin n’administra plus qu’une superficie territoriale réduite aux ; rives mêmes du Nil depuis Kiri jusqu’au lac Albert, et à une partie du Latouka. Les troupes sous ses ordres constituaient deux bataillons. Dans le deuxième bataillon dont les huit compagnies occupaient les postes du sud, Mouggi, Laboré, Doublé, Ouadelaï, Fatiko et Fadibek, une certaine discipline continua à régner. Mais depuis plusieurs mois, Emin n’avait montré ni un caractère, ni une autorité à la hauteur des circon*
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stances; aussi à peine eut-il quitté Lado, qu’un esprit de révolte se manifesta dans le premier bataillon, qui était réparti entre les postes situés au nord de Kiri. Les officiers cessèrent d’obéir à ses ordres et constituèrent une véritable petite république militaire indépendante.
Le gouvernement égyptien ne ténia pas de secourir Emin; le 27 mai 1885, Nubar Pacha, président du conseil des ministres, lui expédia, par Zanzibar, une lettre l’informant que le Khédive avait résolu d’ « abandonner ces régions», et lui « laissait une complète liberté d’action » pour en revenir ou y rester *.
Cependant en Europe cette sérénité n’était pas unanimement partagée. Quelques personnes s’inquiétaient des Européens isolés sur le Haut Nil, en particulier de Junker, qui depuis dix ans parcourait l’Afrique équatoriale et amassait ce trésor de documents qu’il a eu heureusement le temps, avant de mourir1 2, de publier dans ses Reisen in AJ'rika.
Le frère de Junker organisait à cette époque, en 1885, une expédition de secours, dont il confia le commandement à l’explorateur Gustave-Adolphe Fischer; mais cette expédition ne réussit même pas à pénétrer dans l’Ouganda.
Junker, pendant qu’on se préoccupait de lui, gagnait Zanzibar. Il avait quitté Ouadelaï le 2 janvier 1886 et le 14 décembre atteignait la côte de l’océan Indien. Pendant ce voyage, en passant à Msalala, mission anglaise
1. Cetle lettre est adressée à <• Emin Pacha, commandant de Gondokoro ». Or, à cette époque, Emin n’avait point été encore officiellement nommé Pacha. En outre depuis la fin de décembre 1874, le chef-lieu de la province équatoriale était non pas Gondokoro, mais Lado. Ces inadvertances sont assez singulières.
2, Wilhelm Junker est mort le 13 février 1S92.
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située au sud du lac Victoria, il avait, le 16 avril 1886, adressé à Georges Schweinfurth une lettre chaleureuse, qui fut pleine de conséquences : « Ne l'era-t-on rien, disait-il, pour ces malheureuses provinces de l'Équateur? Des articles, des articles fulminants dans la presse, pour ouvrir les yeux à tout le monde. Je me hâte, pour agir. Qu'on soutienne Emin Bey... Quelle honte éternelle pour l’Europe, si elle ne bouge pas... secours à Emin, reconquête des provinces, voilà ce que je viens défendre en Europe. »
La lettre de Junker fut publiée dans le numéro du 6 novembre 1886 de l 'Egyplian gazelle du Caire, et dans celui du 17 novembre de la Kôlnische Zeitung.
Les amis d’Emin entreprirent alors de le mieux faire connaître en Allemagne qu’il ne l’était encore ; Schweinfurth et Ratzel réunirent les articles qu’il avait envoyés à diverses revues géographiques, aux Petermann’s Geographische Mitteilungen, aux Milteilungen der K. K. geographischen GesellschaJ'l de Vienne, à YAusland, et publièrent en 1888 un volume intitulé : Emin Pascha. Eine Sdmmlung von- Reisebriefen und Rerichten.
Cependant ce ne fut pas d’Allemagne où, à cette époque, les questions coloniales laissaient encore l’opinion publique indifférente, que vint l’initiative d’une expédition de secours. Cette initiative, l’Allemagne la prit dix-huit mois plus tard, et dix-huit mois trop tard, puisque l’expédition organisée par 1’ « Emin- Pascha-Komitee », et dirigée par l’explorateur Karl Peters ne participa en rien aux événements du Haut Nil.
Ce fut en Écosse que la graine lancée au vent par Junker rencontra un sol propice et germa.
La Scollish Geographical Society, qui s’intéressait aux événements d’Afrique et les suivait de près; prit, lé
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23 novembre 1886, une résolution conçue dans les termes suivants :
En considération des nombreux services rendus par Emin Pacha pendant ses douze ans de séjour dans l’Afrique centrale, non seulement à la Géographie, mais surtout à la science, en reconnaissance de ses services personnels et de l’appui qu’il a accordé à tous les explorateurs sans exception, la Société de Géographie croit qu’Emin Pacha mérite l’appui du gouvernement britannique. La Société de Géographie ne demande pas qu’une expédition militaire soit envoyée pour le délivrer, elle estime qu’une expédition de caractère pacifique entreprise par le gouvernement britannique serait beaucoup plus utile. La Société de Géographie croit en outre qu’une expédition de ce genre qui aurait à traverser des régions inexplorées contribuerait beaucoup à la connaissance de l’Afrique intérieure1.
Une expédition fut en effet organisée, comme le demandait la Société de Géographie d’Edimbourg, mais par un groupe de capitalistes à la tête duquel figurait sir William Mackinnon. Membre de la conférence géographique de Bruxelles en 1870, et du Comité d’études du Haut Congo en 1879, sir William Mackinnon s’intéressait de longue date aux questions africaines. En 1885 il avait constitué la British East Africa Association, en vue de créer une colonie britannique dans la région située entre la côte de l’océan Indien et les lacs d’où sort le Nil Blanc. Bien avant que la lettre de Junker eût appelé l’attention générale sur la province équatoriale, il s’était entretenu avec Stanley de la possibilité de l’atteindre. Aussi n’est-il pas surprenant que vingt-quatre jours seulement après la publication de cette lettre dans la Kôlnische Zeilung, le 11 décembre 1886, il ait télégraphié à Stanley, alors aux États-Unis, de revenir pour orga-
1. The Scotlish geographical magazine , 1886, p. 718. Cette résolution fut transmise au comte d’kldesleigh, ministre des Affaires étrangères, qui fit répondre le 3 décembre 1886 par son secrétaire à la Société de géographie d’Edimbourg que « le gouvernement de Sa Majesté étudiait la question ».
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niser et prendre la direction de l’expédition, dont ils avaient ensemble discuté l’itinéraire.
En 1889, pendant qu’Emin revenait à la côte avec Stanley, un missionnaire allemand nommé Schynse, se joignit à la caravane. Il tenait un Journal exact de ce qu il voyait et entendait dire, et le 1er novembre il écrivit dans ce recueil les lignes suivantes :
J’ai causé la plus grande partie du chemin avec Emin Pacha, qui ne fait pas mystère du but réel de l’expédition. Comment un négociant écossais retors ( ein geriebener sbhottischer Kaufmann) aurait-il eu l’idée d’envoyer chercher un fonctionnaire égyptien, qu’il ne connaissait jusqu’ici pas même de nom? Cette expédition concernait moins Emin Pacha que sa province et son ivoire. Sans le changement de circonstances, les quatre mille cantars d’ivoire, emmagasinés à Ouadelaï, auraient richement payé les frais de l'expédition, et formé un fonds pour plusieurs années, pendant lesquelles Emin aurait continué à en recueillir. On aurait ainsi annexé gratis une belle province, et on en aurait tiré les ressources nécessaires pour la relier à Mombasa. On comptait, en approvisionnant Emin, qu’il mettrait au service de ses libérateurs son influence et sa connaissance du pays; l’ensemble eût constitué une spéculation commerciale très réussie.
On ne saurait exprimer en termes plus précis l’objet véritable de Y Emin Pasha relief expédition. Quelle raison, autre que l’intérêt, sir William Mackinnon pouvait-il bien avoir de dépenser 50 000 francs et de faire débourser à ses amis des sommes considérables pour porter secours à un fonctionnaire égyptien, dont il n’était ni le compatriote, ni la coreligionnaire, ni le confrère scientifique?
Le 1er novembre 1880 les gouvernements britannique et allemand venaient de signer une convention qui délimitait leurs zones respectives d’action dans l’Afrique orientale. Il n’y était question ni de l’Ouganda, ni de l’Ounyoro, ni de la province équatoriale. Mais comme à la Grande-Bretagne, ou plus exactement à la Dritish East
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Africa Association était réservé le territoire situé au nord d’une ligne tracée de l’embouchure de la Wanga dans l’océan Indien à l’intersection de la côte orientale du lac Victoria avec le premier degré de latitude australe, sir William Mackinnon pouvait sans témérité considérer la province équatoriale comme le futur hinterland du domaine concédé à la Société qu’il présidait. Il était certain d’autre part qu’aucune pointe n’étant sortie de la province équatoriale depuis 1883, de grandes quantités d’ivoire y étaient emmagasinées.
Stanley quitte Londres le 31 janvier 1887, il passe au Caire et en emporte une lettre du Khédive, conférant à Emin le titre de Pacha, et lui laissant, comme la précédente missive de Nubar Pacha, la liberté ou de rester sur le Haut Nil ou d’en partir. Il touche à Zanzibar, y embarque des porteurs préalablement recrutés, fait le périple de l’Afrique par le Cap, remonte le Congo, l’Arouhimi, et atteint la rive sud-ouest du lac Albert, où il rencontre Emin le 29 avril 1888.
Pendant leurs entretiens, Stanley fit à Emin les propositions suivantes : partir pour l’Egypte, ou bien entrer au service du Souverain de l’État indépendant du Congo et rester sur le Haut Nil, ou enfin entrer au service de la Britisli East Africa Association, soit en restant sur le Haut Nil, soit en s’établissant dans le Kavirondo (rive nord-est du lac Victoria). Il remit à Emin tout libellé et prêt à être signé un traité de vente de la province équatoriale à la Société de sir William Mackinnon; les termes précis nous en sont malheureusement inconnus L
1. On ne saurait douter de l’existence de ce traité. Emin écrivait en 1890 ou 1891 à Eugène Wolf, un journaliste explorateur qui eut son heure de notoriété : « Stanley kann doch nicht leugnen.... dass ein Verkaufskontrakt meiner Provinz an die Impérial British
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Emin n’avait nullement l’intention de quitter l’Afrique équatoriale; il avait au contraire plusieurs fois dans ses lettres manifesté son désir d’y rester. Il écrivait, par exemple, le 15 avril 1887 à Junker :
Si Stanley ou Thomson arrive ici, ce sera pour nous une fortune inespérée. Mais je crois devoir dés maintenant déclarer, que, si nous obtenons des munitions suffisantes, et si nous réussissons à nous entendre d’une manière durable avec l’Ouganda et l’Ounyoro, au sujet de nos relations avec la côte, il n’est pas dans mes intentions de me retirer. Me retirer, après douze années de séjour, juste quand une nouvelle ère parait s’ouvrir pour le pays, n’aurait pas de sens. Il est vrai que pendant ces derniers temps les hommes sont devenus quelque peu indociles (faute à mettre à la charge non des Soudanais, mais des Égyptiens). Je suis cependant convaincu que mes hommes tiennent à moi, et seraient très mécontents, si je les abandonnais. Je dois d'ailleurs avouer que je serais très embarrassé pour désigner mon remplaçant. C’est pourquoi écartons toute idée de départ et restons !
Emin était donc résolu à rester en Afrique équatoriale avec ceux qu’il nommait « mes hommes », meine Leule, mais dans des conditions telles qu’il pût communiquer régulièrement avec l’Europe, recevoir des lettres, surtout des lettres de ses amis les naturalistes, de Schweinfurth, d’IIartlaub et des ouvrages scientifiques.
Par l’Arouhimi et le Congo ces communications étaient impraticables, les difficultés mêmes rencontrées par Stanley le prouvaient; il ne pouvait donc agréer la proposition de Léopold II. D’ailleurs en la lui faisant pour la forme et pour s'acquitter sans doute d’une promesse faite au Souverain de l’État indépendant du
East African Company nur meiner Unterzeichnung bediirfüg, noch in meinen Hânden liegt ». Stuhlmann a vu cette pièce en 1801 . Elle a été retrouvée à Kasongo après la conquête de cette ville arabe du Congo, par Dhanis, le 22 avril 1893. Voir ci-dessous, p. 63, la Bibliographie.
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Congo, dont il avait été autorisé à traverser le territoire, Stanley le dissuada de l’accepter. Il n'était pas moins malaisé d'établir des communications régulières entre Ouadelaï et la côte de l’océan Indien, à cause de l’état politique de l’Ouganda. Aussi Emin s’arrêta-t-il avec une certaine faveur au projet de s’établir dans le Kavirondo, à l’est de l’Ouganda, quitte probablement à revenir prochainement à Ouadelaï.
Mais un événement survint qui lui enleva la faculté d’hésiter entre plusieurs alternatives.
La nouvelle que Stanley voulait les emmener suscita une rébellion parmi les troupes restées jusqu’alors fidèles à Emin.
Officiers et soldats menaient dans la province équatoriale une vie plantureuse et libre : ils avaient à profusion des grains, de la viande et de la bière; chacun possédait son harem; la discipline était relâchée. Ils redoutaient d’échanger cette existence facile contre celle des garnisons d’Égypte. En outre, toutes les lettres écrites à Emin l’ayant été en français, et aucun journal en arabe n’étant depuis des années parvenu dans la province, ils ne voulaient pas admettre que Khartoum tût tombée au pouvoir du Mahdi. Pour eux la voie d’Égypte et la seule, c’était le Nil. Pour prétendre les y ramener, en se dirigeant vers le sud-est, il fallait que ce Stanley fût un imposteur; des bruits couraient qu’il projetait de les vendre comme esclaves aux Anglais.
La mutinerie latente éclata pendant une tournée que fit Emin dans les postes, en compagnie de Mounteney Jephson, pour exposer la situation. Le 18 août 1888 ils furent arrêtés à Doufilé, et restèrent détenus pendant près de trois mois. Le IG novembre ils furent enfin libérés, mais Emin avait été destitué de sa charge degouverneur par un conseil d’officiers.
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Privé de tout pouvoir et de toute autorité, Emin n’avait plus qu'à se résigner à revenir à la côte de l’océan Indien avec Stanley. Le 10 avril 1889, quand la caravane quitta l’extrémité méridionale du lac Albert pour se diriger vers la côte, Emin s’y agrégea comme simple voyageur.