DANS LA PROVINCE ÉQUATORIALE
En même temps qu’il gouvernait la province équatoriale, Emin l’explorait, et si toute la partie administrative de son œuvre s’effondrait à son départ, la partie scientifique du moins subsistait.
De toutes les disciplines, c’était l’histoire naturelle, on le verra plus loin, qui l’attirait davantage, néanmoins il ne resta indifférent à aucun des phénomènes dont l’étude pouvait faire connaître la région du Haut Nil.
Travaux géographiques et météorologiques. — Il disait de lui-même : « En fait de géographie, je ne suis qu’un dilettante ». Il n’a en effet attaché son nom à aucune découverte éclatante, ni à celle d’un Congo, ni à celle d’un Rouwenzori. Son instruction géodésique était nulle ; il ignorait l’usage du théodolite et celui du sextant. Cependant le récit de ses voyages, dont les itinéraires étaient simplement relevés à la boussole, est loin d’être dénué d’intérêt géographique. Le Rohl, le Makraka, le Mombouttou ont été décrits plus complètement par Junker et par Schweinfurth que par lui; mais c’est à lui qu’on doit actuellement encore, en 1904, les plus sûres notions que l’on possède sur les districts situés à l’est du Nil Blanc.
11 avait recueilli un nombre considérable de renseignements ethnographiques sur les tribus de sa pro-
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vince et des régions voisines. Indépendamment de ce qu’il en a dispersé dans ses propres écrits, et notamment dans ses notices sur les Madis, les Choulis, les Momvous, les Mombouttous, les Wanyoros et lesWagandas, il dicta à Jephson, pendant qu’ils étaient captifs à Doufîlé, une monographie sur les Baris, et à Stulilmann, pendant leur voyage de 1890-92, deux études, l’une sur les Lours et l’autre sur les Latoukas.
Le souci du détail, qualité qui distinguait Emin, convenait bien aux observations météorologiques. Ilorganisa à Lado, puis à Ouadelaï, tout un observatoire, qui contenait un pluviomètre, des baromètres anéroïdes, des thermomètres de types variés et un psychromètre, pour mesurer l’humidité de l’air.
Il faisait quotidiennement trois séries d’observations ; la première à six heures ou à sept heures du matin, la seconde à deux heures de l’après-midi et la troisième à neuf heures du soir. Dans son cabinet ses journaux météorologiques étaient toujours placés à portée de sa main.
En 1890, quelque temps avant de repartir de Bagamoyo pour l’intérieur de l’Afrique, il envoya au directeur des Geographische Milteilungen de Gotha , trois registres qui contenaient ses observations depuis le 1er août 1881 jusqu’au 27 février 1890. Les périodes d’interruptions retranchées, il restait un total d’observations s’étendant sur sept années et dix mois. Jamais jusqu’alors les géographes n’avaient possédé un document aussi important sur la météorologie de l’Afrique équatoriale centrale.
Travaux d'histoire naturelle. — Mais l’étude à laquelle Emin s’est adonné avec le plus de zèle a été celle de l’histoire naturelle et particulièrement de la zoologie. Quelles sont les limites des grandes provinces de la
l'aune africaine? Quels sont les rapports entre la faune et la flore? Pourquoi rencontre-t-on certains animaux isolés et séparés de leurs congénères par de longs espaces? Quelles sont les lois des migrations et pourquoi certains oiseaux viennent-ils de l’Europe et de l’Asie jusqu’aux tropiques alors que d’autres restent cantonnés dans l'Afrique du nord? Tels étaient quelques-uns des problèmes qui le préoccupaient. Or, disait-il, les matériaux d’étude actuellement réunis sont insuffisants pour permettre des généralisations. Notre première tâche consiste à rassembler des documents. « A l’heure actuelle notre devoir consiste à nous borner à enregistrer des laits » Cette déclaration explique la vie d’Emin; elle permet de comprendre celte recherche inlassable des spécimens qui étonnait si fort Stanley, et qui n’était cependant que le strict accomplissement des devoirs d’un naturaliste très consciencieux.
Aussi jugeant l’étendue de la tâche et l’incapacité d’un seul savant à l’exécuter, Emin désirait-il vivement être entouré de collaborateurs.
Tandis, écrivait-il le 19 août 1SS0, que d’autres parties de l’Afrique ont été visitées et étudiées par des voyageurs, bien qu’elles ollrent beaucoup moins de sécurité, on n’a réservé aucune faveur aux provinces équatoriales. Avec quelle joie, je verrais ici des spécialistes, zoologistes, botanistes ou autres, combien je les encouragerais. Il est vrai que c’est un peu loin, mais en fin de compte, nous appartenons toujours bien au monde civilisé.
Et il revenait encore sur cette idée dans une lettre adressée à Schweinfurth le 25 mai 1881 :
On donne aujourd’hui, malheureusement aussi en Allemagne, quantité d’argent pour des explorations sur la route de Zanzibar, qui est déjà un peu rebattue, on sacrifie argent et hommes sur la côte ouest. Ici il y a pour la science des trésors à découvrir et personne n’y pense. Un seul savant, capable, en possession
de son métier et l’aimant, condescendant à accepter parfois un conseil pratique, voilà ce que je désire. 11 lui faudra de bonnes recommandations du gouvernement égyptien pour Khartoum; quant à ses frais ici, je m’en charge. Faites que la science allemande ait l'honneur d’explorer ce champ nouveau et riche.
Peut-être aurait-il rencontré ce collaborateur en la personne d’un jeune savant hollandais, nommé Jean- Marie Schuver. Mais Schuver arriva, quand déjà tout le Soudan frémissait sous le souffle du Mahdisme. Ignorant du pays, il résolut aussitôt après son débarquement à Rumbek de partir seul. 11 traversa la tribu des Dinkas, qui s’étaient soulevés contre le gouverneur du Balir-el -Ghasal , Lupton-bey et fut assassiné le 23 août 1883.
A défaut d’assistant, Emin recueillit lui-même le plus grand nombre possible d’échantillons. Qu’il séjournât à Lado ou à Ouadelaï, ou bien qu’il voyageât, enrichir ses collections constituait sa préoccupation dominante. La valeur des postes de la province dépendait à ses yeux non seulement de leur position stratégique et économique, mais encore de la richesse de la faune environnante : Magoungo sur le lac Albert, écrit-il, est un « vrai paradis de naturaliste ». Le bois voisin est habité par quantité d’oiseaux inconnus. Un beau sycomore, qui s’élève au milieu même du poste, est animé et bruyant; autour des branches, sur lesquelles on voit des caméléons, des serpents longs d’un mètre déroulent leurs anneaux, et dans la cour on peut recueillir quantité d’insectes. Pendant son séjour Emin fit transformer une hutte en un vrai laboratoire zoologique. — Okkela (Latouka) est un « Eden pour le collectionneur. Outre les innombrables troupeaux d’antilopes de toute . taille, de buffles, de zèbres, de girafes, les quantités de sangliers, et les gros chats qui vivent de ces der-
niers, il y a autour de la station un tel grouillement de vie animale qu’on en reste stupéfait ».
Sammeln, collectionner, voilà un terme qui revient constamment sous la plume d’Emin. « Je savais, disait Stanley, sa passion de collectionneur, mais j’ignorais qu’elle fût passée à l’état de manie. S’il eût trouvé des porteurs, il aurait massacré tous les oiseaux de l’Afrique, ramassé les plus horribles reptiles, les insectes les plus hideux, recueilli tous les crânes, jusqu’à faire de notre camp un musée et un cimetière ambulants. »
Quand Jephson arrive à Ouadelaï, on l’installe dans une case qui lui paraît propre, mais bientôt il se sent incommodé par une odeur fâcheuse, et découvre qu'elle provient d’une corbeille pleine de crânes encore mal nettoyés, échantillons anthropologiques destinés au Brilish Muséum ; il ouvre par hasard un tiroir et le trouve rempli de grenouilles et de scarabées desséchés : cette case servait de dépôt provisoire aux collections du gouverneur.
Jaloux de conserver une entière indépendance, Emin refusait d’accepter ces présents que les fonctionnaires orientaux ont coutume d’offrir à leurs chefs. Sa rigueur fléchissait cependant, quand on lui apportait des échantillons d’histoire naturelle.
Pendant son isolement quinquennal, c'est surtout le défaut de moyens matériels de travail, qui lui a été pénible. « Personnellement, ce dont je souffre davantage, écrivait-il le 7 juillet 1886, c’est du manque de papier, de petit plomb, et d’arséniate de soude pour préparer mes collections zoologiques. »
Ces collections réunies avec tant de zèle, et qui comprennent des mammifères, des oiseaux, des reptiles et des insectes, figurent actuellement dans les vitrines du
EMIN PAC11A.
British Muséum, et des Muséums de Berlin, de Brême, de Hambourg et de Vienne. Des notices publiées par des savants compétents permettent de juger leur valeur intrinsèque, et la contribution apportée par elles à la connaissance de la faune du globe. Tous s’accordent à louer la perfection matérielle du travail d’Emin. Les animaux arrivaient intacts, ce qui supposait des qualités de soin que d’aucuns trouveront peut-être secondaires, mais que les naturalistes prisent fort : il n’est pas donné à tout le monde d’être un empailleur impeccable. A chaque animal était attachée une étiquette portant la date et le lieu de sa capture, son sexe, son poids aussitôt après sa mort, la couleur des parties susceptibles de s’altérer, la détermination de l’espèce. Beaucoup d’entre eux étaient accompagnés de notices biologiques, dont Emin avait recueilli les éléments dans ses courses incessantes à travers la brousse et la forêt. Voici, par exemple, une notice sur un écureuil ( Sciurus lemniscalus Le Conte).
On le voit souvent assis sur ses pattes de derrière, la queue complètement relevée comme c’est l’habitude des écureuils. Il n’est d’ailleurs pas attaché au sol, mais il se tient de préférence sur les buissons, ou sur les petits arbres, auxquels il grimpe avec une agilité surprenante. 11 se nourrit de fruits, de semences, de bourgeons, d'insectes, et de termites gras; il ne dédaigne pas les oiseaux et les œufs. Il a au plus deux petits à fois; la mise bas a lieu au début de juillet. Pendant ses jeux et ses grimpades, il fait entendre une sorte de gloussement.
Par ses travaux Emin a éclairé la question si intéressante de la migration des oiseaux. Beaucoup des oiseaux, qui l’été animent nos bois et nos jardins font chaque année une saison d’Afrique tropicale. Nos fau. vettes, nos gobe-mouches, nos hirondelles vivent plusieurs mois en compagnie des perroquets, des souimangas dont les ailes semblent en métal, des guit-guits
SOUDAN ORIENTAL
au plumage orné de couleurs variées, et qui volent de lleurs en Heurs comme les oiseaux-mouches et les colibris. Ils paraissent suivre le cours du Nil, mais s'écartent cependant loin du Heuve; Emin a rencontré des rouge-queues dans le Mombouttou. L’abondance ou la disette de nourriture influe naturellement sur leur répartition, et les essaims de sauterelles attirent par exemple les insectivores.
Une autre question qu’Emin a contribué à élucider est celle des limites de la faune africaine dite occidentale et de la faune dite orientale. Déjà par les échantillons rapportés par Bohndorff, l’assistant de Junker, on savait que les animaux du Mombouttou appartiennent à la faune occidentale. Emin a prouvé que ces deux faunes se séparaient sur la ligne idéale, qui partage les domaines de drainage du Nil et de l’Ouellé.
Les animaux des environs de Tingasi ont tous les carac-
tères de ceux de l’Afrique occidentale, alors que ceux qui ont été capturés à Lado ou à Ouadelaï sont apparentés à ceux de l’Abyssinie. Ce fait ne peut pas s’expliquer par la présence d’un obstacle, comme une chaîne de montagnes, puisque il n’en existe pas entre le Nil et le Congo. Il faut probablement l’attribuer à des différences de végétation; c’est au point où la forêt tropicale fait place à la prairie parsemée de bouquets d’arbres que la faune change de caractère.
Jugeant d’ensemble l’œuvre d’Emin, le naturaliste Hartlaub écrivait : « Ce qu’il a accompli dans le domaine de la zoologie, par ses collections, observations et publications, est tout à fait étonnant; seul en était capable un homme brûlé par le feu sacré de la science, par l’amour enthousiaste absolument désintéressé de la nature et qui ne peut s’empêcher de consacrer toutes scs forces à mettre ses trésors au jour »;
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La part faite dans cette apologie au chauvinisme — elle a été écrite en 1888, à l'époque où Emin devenait en Allemagne une manière de héros national — il reste que ses confrères tenaient en grande estime les travaux du naturaliste Edouard Schnitzer.