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Le dernier voyage et la mort d'Emin

L’expédition Stanley arriva à Bagamoyo le 4 décem bre 1889. On se rappelle que le soir même, après un diner donné en son honneur par le major Wissmann, commissaire impérial de l’Afrique orientale allemande, Emin tomba si malheureusement par une fenêtre, que sa myopie lui fit prendre pour l’entrée d’un balcon, qu’il se fractura le crâne.

Son existence parut momentanément en péril; cependant les soins qui lui furent donnés à l'hôpital de Bagamoyo le tirèrent bientôt de danger. Le 5 janvier 1890,

| Emin rouvrait ses registres météorologiques et recommençait à noter des hauteurs barométriques et thermométriques, comme il l’avait régulièrement fait pendant tant d’années. Par ce retour à ses chères habitudes ce savant laborieux annonçait sa guérison prochaine.

Cependant il ne désirait pas retourner en Égypte où, avait-il dit à Stanley, « on lui ferait de beaux compliments et le reconduirait jusqu’à la porte ®, de sorte ® qu’il n’aurait plus qu’à chercher un tout petit coin au Caire ou à Stamboul, pour n’en plus bouger ».

Sa situation était singulière. Il avait acquis une réputation universelle et il n'avait aucune certitude du lendemain : c’était un grand homme en disponibilité.

Cependant l’idée se propageait en Allemagne que le

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concours d’un homme aussi versé qu’Emin dans les questions africaines serait pour la colonie un secours précieux. On espérait voir, grâce à lui, une politique pacifique prévaloir sur la politique agressive suivie jusqu’alors avec les indigènes.

Emin, de son côté, était tout disposé à mettre son expérience au service de sa patrie. Dans le concert de compliments qui se fît entendre à son retour, ce furent ceux qui vinrent d’Allemagne qui flattèrent le plus agréablement son oreille : dépêche de félicitations de l’Empereur Guillaume, collation de l’ordre de la Couronne de 2e classe, nominations de cloctor honoris causa de l’Université de Kœnigsbcrg, de membre de l’Académie Lcopoldina Carolina de Halle, de membre de la Société de Géographie de Halle.

Avec de pareilles dispositions de part et d’autre, l’entente fut vite conclue. Emin fut nommé le 28 février 1890 fonctionnaire de l’Afrique orientale allemande1 et reçut la mission d’aller fonder des postes entre les lacs Tanganika, Victoria et Albert-Édouard. Il quitta Bagamoyo le 20 avril 1890, accompagné d’un naturaliste, le Dr Stuhlmann, qui a donné un remarquable récit du voyage. Par la route ordinaire des caravanes, il atteint Mpouapoua, puis le grand marché de Tabora. Les négociations entamées avec les Arabes maîtres de cette place aboutirent à un traité par lequel, moyennant la garantie de leurs propriétés, du libre exercice de leur culte, de leur commerce, ils s’engageaient à renoncer au trafic des esclaves, et à reconnaître la souveraineté de l'Allemagne. Le 4 août, Emin fit hisser le drapeau allemand et prit officiellement possession de Tabora. Il

1. Le 12 mars 1890, Emin adressa, par télégramme, sa démis-* sion au gouvernement khédivial.

EMIN PACHA.

ni

y resta tout le mois d’août. Combinant les observations recueillies pendant son voyage avec des réflexions antérieures, il composa tout un plan d'organisation de Y hinterland de l’Afrique orientale. Ce projet clair et très précis obtint un grand succès auprès des coloniaux d’outre-Rhin (carte 7).

Emin quitte Tabora au commencement de septembre 1890 et atteint le 27 la rive méridionale du lac Victoria.

11 y reste le temps d’envoyer un de ses lieutenants infliger une leçon à des maraudeurs arabes qui avaient attaqué un chef indigène, protégé des Allemands. Puis, la caravane est divisée. Le Dr Stuhlmann prend le commandement de la fraction principale et contourne le lac par le sud-ouest. Emin s’embarque, traverse l’archipel d’iles qui, en celte partie du lac, émerge de ses eaux, et, le 1er novembre , (s’arrête sur la rive occidentale. Dès que le gros de sa troupe l’eut rejoint, il jeta les fondements de la station de BoukoLa. Il y resta jusqu’au

12 février 1891, y fit construire des maisons d’habitation et des magasins, et y essaya des plantations de maïs, d’arachide, de riz, de canne à sucre et de café.

Mais surtout, il revenait à ses études d histoire naturelle. Il vivait de nouveau son existence originale de l’Equatoria, où il partageait son temps entre ses fonctions administratives et ses travaux scientifiques, sortant d’une délibération politique du divan pour aller veiller à l’empaillement de ses oiseaux de collection.

Dès que la station de Boukoba parut solidement établie, Emin en laissa le commandement à l’un de ses officiers, le lieutenant Langheld, et partit avec Stuhl-

Karagoué (carte 8).

Après une marche très pénible dans un pays accidenté, tantôt escaladant des montagnes abruptes, tantôt des-

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Cendant dans des vallées où s’étalent des marais couverts de papyrus, ils atteignirent à l’extrémité méridionale du lac Albert-Édouard, la place commerciale de Vitchoumbi. De la décision qui fut prise alors sur la route à suivre ultérieurement dépendit le sort d’Emin. Ils avaient franchi le 30° de longitude est (Greenwich) et, du terri toirede l’Afrique orientale allemande, ils étaient passés sur celui de l’État indépendant du Congo. Stuhlmann n’était pas d’avis de continuer la marche vers l’ouest. Il conseillait à Emin, chef d’une expédition allemande, de rentrer dans la zone d’influence allemande et de se diriger vers le Tanganika. Entre ce lac et l’Albert- Édouard s’étendait une région inconnue. Comme sur une neige fraîchement tombée, chaque pas des explorateurs y aurait laissé son empreinte. Ils auraient étudié de près, au lieu de les apercevoir seulement, les cônes volcaniques du Mfoumbiro; ils auraient traversé de part en part l’énigmatique pays du Rouanda; peut-être même auraient-ils résolu la question du lac Ivivou, dont l’existence était alors mise en doute (carte 7).

Stuhlmann représentait, en outre, à Emin que, même revenu à la côte, puis en Europe, et classé, pour ainsi dire, dans la réserve des explorateurs africains, il lui restait encore une belle tâche à accomplir. Très laborieux et appliquant naturellement son esprit à des connaissances très diverses, Emin avait recueilli, pendant son séjour dans la province équatoriale, quantité de documents, qu’il n’avait pas encore mis en œuvre. Stuhlmann pressait Emin de les élaborer et de publier une étude complète sur ces pays du Haut-Nil, que personne ne connaissait comme lui.

Emin cependant résistait à ces arguments. Dans ses loisirs de Boukoba, il avait conçu le plan suivant : rejoindre ses anciens soldats soudanais, restés, en 1881),

EMIi\ PACHA.

après son départ, au sud du lac Albert, et renforcer sa caravane avec les meilleurs d’entre eux; atteindre le Mombouttou, où il avait séjourné en 1883 et où il pensait retrouver d’anciennes relations; puis, descendant la vallée de l’Ouellé-Oubangui, déboucher dans Yhinterland de la colonie allemande du Cameroun.

Le caractère même d’Emin, sa conception de la vie expliquent sa conduite, en apparence singulière. Il était dominé par le désir de se signaler; l’existence monotone et sans éclat, qui satisfait des millions de créatures humaines, lui paraissait insupportable. Quand Stuhlmann lui prêchait le repos, il répondait invariablement : « qu’il lui fallait auparavant accomplir quelque grande chose ». Il ne se jugeait pas encore digne de la retraite. Que laisserait-il, en effet, derrière lui? L’œuvre de sa vie (la civilisation de la province équatoriale) était ruinée. Ses actes, depuis son entrée au service de l’Allemagne, étaient fort discutés. « A quoi bon la vie, concluait-il, si je ne réussis pas à accomplir maintenant quelque exploit qu’on appréciera à sa valeur? »

De Vitchoumbi, Emin et Stuhlmann se dirigent donc j en descendant la vallée de la Semliki, vers l’extrémité méridionale du lac Albert. Ils y arrivèrent le 20 juillet et, selon leurs suppositions, trouvèrent cantonnés dans l’Oundoussouma les anciens soldats de la province équatoriale. Quelques-uns consentirent à se joindre à leur ancien chef, et, le 10 août, la caravane partait pour ce périlleux voyage qu’Emin méditait. Ils franchirent la zone des savanes, puis s’enfoncèrent dans l’obscurité de la forêt tropicale (carte 1).

Ils furent bientôt arrêtés. Emin avait augmenté sa troupe, mais sans la fortifier; ces Soudanais étaient accompagnés de leurs femmes et de leurs enfants, et,

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d'après les difficultés éprouvées, dans cette même forêt, par Stanley, à la tête de ses agiles Zanzibarites, cet incomparable personnel de porteurs, on peut juger de celles qui assaillirent Enfin embarrassé de cette lente smala. Il n’obtint pas des indigènes le concours sur lequel il comptait. Les guides se dérobaient, et la caravane restait littéralement perdue dans ces forêts si épaisses que le sentier y paraît resserré entre deux murailles de végétation, et que la vue ne pénètre pas à plus de deux ou trois mètres de distance. Impossible d’obtenir des vivres, et il fallut pendant des semaines se nourrir uniquement de galettes d’éleusine.

Devant ces difficultés, la retraite fut décidée et, le 12 novembre 1891, la caravane revenait au camp de lOundoussouma.

Cette campagne si pénible avait ruiné la santé d’Emin, déjà fort délabrée. L’insuccès, les inquiétudes, un régime détestable, les intempéries, — car ces pluies des tropiques, auprès desquelles les plus violentes de nos averses paraissent de légères ondées, tombaient sans répit, — tout contribuait à l’accabler. Rien de triste comme de suivre jour par jour, dans le cahier de route de Stuhlmann, l’affaiblissement graduel de ce tempérament autrefois si robuste. Il avait subi une rechute d’une ancienne pleurésie, contractée jadis dans une marche de marais, et tous les jours il crachait le sang. L’ophtalmie dont il souffrait depuis longtemps s’aggravait d’une manière effrayante. Il trébuchait dans le sentier, étant devenu presque aveugle et incapable d’apercevoir les obstacles, trous ou racines, qui s’opposaient à sa marche. Un jour, en pleine forêt, il demanda à Stuhlmann si c’était un bois qui s’étendait devant eux, ou bien un terrain découvert. 11 écrivait très péniblement : Stuhlmann a reproduit en fac-similé les der-

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nières lignes qu’il lui remit; les déchiffrer est un exercice malaisé.

Néanmoins, ses moments de découragement étaient rares. 11 n’abdiquait pas le commandement de l'expédition. Il se préoccupait constamment de ses collections. Son esprit restait dominé par cette belle pensée qui explique sa vie et pourrait lui servir d’épigraphe : « Tout fait scientifiquement observé et rapporté compte pour l’éternité ».

Ce fut en décembre 1891, pendant ce séjour dans l’Oundoussouma, qu’il eut les premiers rapports, qui devaient lui être si funestes, avec les Arabes du haut Congo.

Dans le courant du xixe siècle, les Arabes pur sang et les métis d’Arabes et de négresses, maîtres de Zanzibar et de la côte de l’océan Indien, avancèrent progressivement jusqu’au centre de l’Afrique. Tabora puis Oudjiji furent fondées; en 1800, le haut Congo ou Loualaba fut atteint, et la ville de Nyangoué construite sur la rive droite du fleuve par un certain Abed bin Salim. Dès lors et pour une trentaine d’années, les Arabes exercèrent l’hégémonie dans la région du Congo et de ses affluents.

Leurs places de commerce, Kasongo, Riba-Riba, Kiroundou, s’échelonnèrent sur le haut fleuve. Ils organisèrent et armèrent des bandes de mercenaires désignées par le terme collectif de Manyemas, bien que les indigènes Manyemas qui habitent entre le Tanganika et le haut Congo n’aient que partiellement contribué à la formation de ces contingents. C’est avec ces bandes qu’ils firent régner la terreur sur un immense territoire, pour se procurer des esclaves et des dents d'éléphants, les deux denrées commerciales par excellence du continent africain.

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Le chef de bandes avec lequel Emin entra en relations se nommait Saïd bin Abed. Depuis quelques années, il avait étendu ses opérations de pillage à l’est du Congo, dans les régions encore très imparfaitement connues alors des géographes européens et qui sont traversées par l’Itouri et l’Ouellé. Il avait fondé des places de commerce fortifiées aux lieux nommés Lindi sur la rivière de ce nom, Kilongalonga et Pisgah sur le haut Itouri, Mbéné dans la vallée de la Semliki. Un sentier assez fréquenté reliait le Congo au cours supérieur de l’Itouri.

Le 3 décembre 1891, à midi, une troupe composée d'une cinquantaine de Manyemas, vêtus de pagnes violets en libres de palmiers, et armés de fusils, apparut dans le camp d’Emin. Trois tambours ouvraient la marche. Le chef, un nègre musulman nommé Ismaïli, informa Emin que son maître Saïd bin Abed serait disposé à se rendre à la côte orientale en sa compagnie. Emin, qui paraît avoir à cette époque renoncé à son projet de traverser l’Afrique, et s’êlre résolu à rentrer sur. le territoire allemand, désireux d’autre part de faire bénéficier la colonie du transit des tonnes d’ivoire que la rumeur publique attribuait à Saïd bin Abed, ne repoussa pas ces ouvertures.

Vers la même époque une épidémie de variole éclata dans le camp. N’ayant pas réussi à l’enrayer par l’isolement des malades, Emin prit le parti d’éloigner les hommes encore indemnes,- et, sourd à toute remontrance, donna l’ordre à Stuhlmann d’aller s’établir avec eux dans la vallée de la Semliki, et de l’y attendre. Le 10 décembre 1891, Stuhlmann quitta son chef, qu’il ne devait plus revoir.

Emin séjourna trois mois dans l Oundoussouma, toujours aux prises avec les mêmes difficultés, pluies,

EMIN PACUA.

maladies, disette de vivres. Quand la situation sanitaire s'améliora, il lui fut impossible, faute de porteurs, de se mettre en marche pour la côte. Ce fut probablement dans l'espoir d'en obtenir des Arabes que, le 8 mars 1802, il passa de la rive gauche sur la rive droite du haut Itouri, et vint camper près du poste arabe des monts Pisgah (carte 1).

Mais deux nouvelles renversèrent ses projets. Le 25 mai il était informé par une lettre de Saïd bin Abed que le poste arabe de Mbéné, au pied du Rouwenzori, avait été détruit par les indigènes, et le même jour il apprenait (nouvelle d’ailleurs mensongère) que Stuhlmann avait été tué. Or la région ainsi troublée était précisément celle qu’il devait traverser pour regagner la côte de l’océan Indien. Avec la poignée d’hommes qu’il commandait, il ne pouvait, se dit-il, se risquer à la traverser. Il était enfermé dans une impasse qui n’avait pas d’autre issue que la voie du Congo.

Il quitta son campement des monts Pisgah le 28 mai 1892, et s’engagea sur le sentier des caravanes arabes qui passait par les postes de Kilongalonga, Lindi, Ivinéna et aboutissait à Kiroundou sur le Congo. Son itinéraire, qu’il reconstitua de mémoire (ses notes quotidiennes ayant été perdues au passage d’une rivière), a été retrouvé par les officiers de l’État indépendant, lorsqu’ils s’emparèrent en 1893 des villes arabes du Congo, Kasongo et Nyangoué. Après une marche en forêt, que les troncs d’arbres, l’eau et la boue rendaient si pénible que parfois la caravane ne faisait pas plus de 500 mètres par heure, le poste de Kilongalonga fut atteint, le 18 juin 1892.

Emin y séjourna jusqu'au 1er août, et après une nouvelle étape, qui dura deux mois et demi, il arriva, le 12 octobre, au poste de Kinena, ainsi appelé du nom

même du fonctionnaire subalterne, qui en avait le commandement. Il avait quitté le territoire de Saïd bin Abed, et avait pénétré sur celui où régnait un autre chef arabe, Hamadi ben Ali, surnommé Ivibonghé. Saïd bin Abed, accompagné de son vekil (lieutenant) Ismaïli, avait devancé Emin, dans l’intention, ou sous le prétexte, d’aller à Kiroundou demander pour lui à Ivibonghé l’autorisation de traverser son domaine.

Oue se passa-t-il alors? Cette entrevue était-elle le dernier épisode d’une conspiration ourdie depuis des mois pour faire tomber Emin dans le guet-apens où il perdit la vie? Ivibonghé doit-il être seul accusé du crime, et Saïd bin Abed n’y prit-il aucune part, ainsi qu’Emin paraît l’avoir cru dans les derniers instants de sa vie? c’est probablement ce qu’on ne saura jamais.

Voici toutefois, d’après le Journal d’Emin, et d’après les aveux de deux de ses meurtriers, comment les événements paraissent s’être succédés.

Le 22 octobre 1892, deux messagers porteurs de lettres de Ivibonghé arrivèrent l’un après l’autre chez Ivinena. La première lettre apportée par un certain Mamba était adressée à Emin; conçue en termes « amicaux » elle l'informait qu’il pourrait bientôt venir b La seconde lettre apportée par Ismaïli était adressée à Ivinena, et lui intimait l’ordre de mettre Emin à mort. Le 23 octobre au matin, comme Emin était assis sous la véranda de la maison, devant sa table, entouré d’oiseaux de collection, et paraissant tout joyeux de partir bientôt pour le Congo, Ivinena se présenta. 11 tenait à la main l’ordre d’exécution de Ivibonghé. 11 le relut silencieusement puis s’adressa à Emin. a Pacha, lui dit-il, comme vous

1. L’antépémillième et l’avant- dernière lignes du Journal d’Emin contiennent les mots suivants : « Freundlicher Brief von Buana lvibonge, alias Hamadi ben Ali: ich rnbge bald kommen. »

partez demain pour un voyage de douze jours, ne voudriez-vous pas envoyer vos hommes dans les plantations cueillir des bananes et du manioc, en vue de votre long voyage; dites-leur d'en prendre autant qu’ils en voudront. J'espère bien que vous ne vous aviserez pas de vouloir me payer, c'est pour toutes les bagatelles que mes femmes et moi avons reçues de vous depuis que vous êtes mon hôte. » Emin acquiesça et ordonna de sonner le rappel. Les hommes rassemblés, Kinena reprit : « Dites-leur de déposer leurs fusils sous la véranda, car s’ils arrivaient armés dans les plantations, les femmes, qui y travaillent, auraient peur et s’enfuiraient. »

Ainsi fut-il fait. Kinena continua à causer, puis jugeant les hommes assez éloignés, il ht un signe à Mamba et à Ismaïli qui saisirent chacun par un bras Emin assis sur sa chaise. Il se retourna et demanda ce que cela signifiait. « Pacha, dit alors Kinena, il faut mourir!

— Que dites-vous '? reprit Emin ; est-ce une plaisanterie? Ou’est-ce que vous me chantez-là? Oui êtes-vous pour ordonner la mort d'un homme? — Je ne donne pas d’ordres, répondit Kinena, j’exécute ceux de Ivibonghé, mon chef. » Emin essaya de se dégager, mais on l’obligea à se rasseoir. Il dit alors qu’il devait y avoir méprise, puisque Ivibonghé l’invitait à venir à Iviroundou. Mais Kinena lui plaça tout près des yeux, car il était presque aveugle, la lettre que lui-mème avait reçue de Ivibonghé. Emin la lut, poussa un profond soupir et dit : « C’est bien, vous pouvez me tuer, mais sachez que si je suis le seul homme blanc dans le pays, d’autres vengeront ma mort; sachez que d’ici deux ans, il ne restera plus un Arabe dans la contrée, dont vous êtes les maîtres. »

Il ne manifesta aucun signe de peur, trembla seulement un peu à la pensée d’une petite fille, qu’il avait

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eue d’une femme de couleur, dont il était accompagné, et recommanda de l’envoyer à Saïd bin Abed.

Sur un signe de Kincna, Emin fut enlevé de sa chaise et couché sur le dos à plat. Quatre hommes tinrent chacun un membre, Ismaïli tira la tête en arrière, pour tendre la peau de la gorge, que Mamba trancha d’un coup de couteau. Le sang jaillit sur les exécuteurs; ils maintinrent encore un instant le cadavre, puis la tète fut détachée du tronc, placée dans une boîte et envoyée à Kibonghé; le corps fut jeté dans la brousse.

Emin notait régulièrement ses observations météorologiques à six heures du matin, à deux heures de l’après-midi et à neuf heures du soir. La dernière mention du registre météorologique porte « 23 octobre, six heures du matin. » Donc c’est le 23 octobre 1892, entre six heures du matin et deux heures de l’après-midi, qu’Emin a été assassiné à Kinena, à douze jours de marche de la rive droite du Congo

La mort tragique d’Emin est un des épisodes de la substitution de l’hégémonie belge à l’hégémonie arabe sur le haut Congo, dont l’histoire n’a jusqu’à présent jamais été exposée en détail et pourtant mériterait de l’être L

Depuis plus de trente ans, les Arabes monopolisaient le trafic de l’ivoire de l’Afrique équatoriale. Dès que les Belges se sentirent assez forts pour le leur enlever, ils les attaquèrent, les vainquirent et devinrent les maîtres du haut Congo. Par un hasard malheureux, Emin traversa la zone arabe, au moment même où cette lutte commençait. Il tomba en victime innocente d’un conflit auquel il était étranger.

1. On en trouvera un résumé : 1° dans le Mouvement géographique de Bruxelles , n” du 4 février 1894; 2” dans l’ouvrage de A. -J. Wauters, L'État indépendant du Congo, 1 vol. in-12, Bruxelles, 1899, p. 58-03.

Ainsi qu’il l’avait prédit à ses assassins, quelques minutes avant sa mort, « d’autres blancs » le vengèrent. Iviroundou, ville de Kibonghé, instigateur du crime, fut conquise par le commandant Ponthier en juillet 1893. Lui-même s’enfuit sur le haut Itouri, mais fut fait prisonnier par le commandant Lothaire et exécuté en janvier 1894. Deux des assassins, Ismaïli et Mamba furent arrêtés à Kasongo en avril 1894, et un troisième, Ferrani, le fut, près de Nyangoué à la même époque. Traduits devant un conseil de guerre, ils furent condamnés à mort et exécutés à Kiroundou, à la fin de mai 1894.

Au xixe siècle s’est constitué un ordre de recherches scientifiques, inconnu des siècles précédents : Y africanisme. Emin a été l’un des plus brillants représentants de cette discipline nouvelle. De 1876 à 1892, pendant seize années, il s’est voué avec passion à l’étude de la région où les circonstances l’avaient placé : il en a décrit les formes du sol, les aspects de la végétation, les caractères si variés de la faune; il en a observé les phénomènes météorologiques; il a voulu pénétrer l’histoire des indigènes, leurs mœurs, leurs affinités et leurs dissemblances ethnographiques.

Mais ce fut surtout son attachement à la vie africaine, qui donna à sa figure une originalité. Il fut, on l’a .vu. arraché en quelque sorte malgré lui à la province équatoriale. En 1890, cet attachement prévalut sur toutes les considérations, qui l’invitaient à retourner en Europe : soucis de santé, affection pour Ferida, sa fille, qu’il envoya seule en Silésie, satisfactions d’orgueil, car il n’ignorait pas la réception enthousiaste qu’on lui préparait en Allemagne. Et, en 1891, quand Stuhlmann le pressa de revenir à la côte, puis en Europe, il résista encore malgré l’amitié très vive qu’il portait à son lieu-

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tenant. Si lui-même avait par ses recherches minutieuses arraché quelques-uns de ses secrets à l’Afrique, l’Afrique à son tour s’était entièrement emparée de lui.

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