‹ Études sur l'AfriqueChapitre 21 sur 48 · LA DOMINATION MAHDI.STE · texte numérisé non relu

LA DOMINATION MAHDI.STE

d’homme. Que dis-je? Des disgrâces soudaines lui prouvaient qu’auprès d’un tel maître, nul n’était sûr du lendemain. Il asenli sous son menton le frôlement de la corde et sur sa nuque le tranchant du glaive. La haine de Slatin s’explique donc d’elle-même. Toutefois nous serions bien davantage tentés de partager son animosité, si nous ne savions pas que le gouvernement anglais est intéressé à ce que, par le monde, on se représente le khalife Abdullah comme un très méchant homme.

Cependant, même dans le ciel le plus chargé de nuages, un coin bleu apparaît parfois; il est rare que l’on ne découvre pas quelque trace de bons sentiments dans l’homme le plus mauvais. Ainsi le khalife Abdullah, ce tyran sans miséricorde, a un vif amour de la famille. Il a mis toute sa confiance dans son frère Yacoub, qui a repris le rôle que lui-mème tint naguère auprès du Mahdi. Il chérit ses enfants. Quand il maria Etman, son fils aîné, il viola par affection paternelle l’une des prescriptions somptuaires à laquelle le Mahdi était le plus attaché. Ce puritain consentait qu’il y eût des mariages, mais interdisait les noces et les festins. Abdullah passa outre, et pendant huit jours on fit bombance dans Omdourman.

Abdullah aime les siens, non seulement en chef de famille, mais encore en politique. C’est qu’il a cette ambition commune à tous les parvenus de créer quelque chose de durable : il veut fonder une dynastie.

III. — Maintenir unies toutes les régions du Soudan qui se sont soulevées à la voix du Mahdi, rester le chef de cet État, et ensuite le transmettre à son fils ou à son frère, tel est l’objet auquel toute la volonté d’Abdullah s’est appliquée depuis tantôt onze ans. De nombreux précédents de l’histoire de l’Afrique encouragent cette ambition : les origines d’un tel Etat rappelleraient celles

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des sultanats de Sokoto et de Mouri, qui furent fondés au début du xix° siècle dans le Soudan central.

Les procédés politiques du khalife Abdullah ont été très simples, si simples même qu’il était difficile qu’ils le fussent davantage. Il a abaissé les opposants et fait disparaître les plus dangereux. 11 a élevé ses adhérents et leur a donné une place prépondérante dans le nouveau régime.

Les parents du Mahdi, ses fils (sauf l’un qu’Abdullah désarma en le mariant à l’une de ses filles), ses oncles, ses cousins , ses nombreux alliés ne se consolèrent jamais de n’ètre plus au pouvoir. On n’a pas tous les jours un Mahdi dans une famille, et il est cruel de ne pas profiter d’une pareille aubaine.

Leur chef était le khalife Mohammed Chérif, l’un des fidèles de la première heure, que le Mahdi avait investi de sa charge le même jour qu’Abdullah. Le gros de leurs forces était formé par les riverains du Nil : Congolais, Djaalins, Sennariens, humiliés d’être contraints d’obéir à un nomade du Darfour. Un autre personnage, le khalife Ali Woled Helou, aurait pu être redoutable, à cause de l’importance de sa charge. Mais il appartient au type de ces soldats respectueux de leur consigne, quoi qu'il arrive. Tant que le khalife Abdullah vivra, il lui sera fidèle, parce que le Mahdi en a donné l’ordre. Toutefois il a conservé pour l’avenir des espérances, qui pourraient bien devenir un jour l’origine d’un conflit.

Le khalife Abdullah eut l’occasion, peu après son avènement, de porter un coup sensible à ses adversaires.

Le khalife Chérif avait envoyé des troupes dont il était le chef nominal, et, pour ainsi dire, le possesseur, guerroyer au Sennar sous le commandement de son lieutenant Abd el-Kerim. Un jour celui-ci se vanta de substituer aisément, grâce à ses soldats, Chérif à Abdul-

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lah. Ce dernier est informé du propos ; il mande Abd el- Keritn à Omdourman avec sa troupe. A la tète de toutes ses forces mobilisées, il le reçoit amicalement, le complimente sur sa campagne, mais lui prouve sa supériorité par le simple déploiement de ses compagnies. Le soir même Abdullab invitait à une réunion les deux khalifes, Abd el-Iverim, et les personnages officiels. Il fait d’abord lire la proclamation du Mahdi, qui exalte ses mérites, puis il se démasque, reproche ses menaces à Abd el-Kerim, et l’accuse de déloyauté. Celui-ci tente de démentir les propos qu’on lui prête. Mais il n’est pas soutenu par l’assemblée intimidée, et est reconnu coupable. Toutefois Abdullab se calme, consent à pardonner, pourvu qu’on lui livre les troupes. Le lendemain le khalife Chérif se dessaisissait du commandement de ses soldats. Pour prouver son zèle, le khalife Ali en fit de même. Leurs grands étendards rouges et verts, les guidons de leurs émirs, furent plantés à côté de ceux d’Abdullah devant la porte de la maison de son frère Yacoub. Par ce signe, il devint visible aux yeux de tous, qu’il n’y avait plus qu'un seul maître dans Omdourman, et que c’était Abdullah.

Quelques années se passèrent. Les parents du Mahdi étaient de plus en. plus écartés du pouvoir. Exaspérés, ils tentèrent de le reprendre par un coup de force. Mais le secret de leur conspiration fut trahi : une nuit ils furent enveloppés dans leur quartier général, essayèrent en vain de résister et durent se rendre. Le khalife fit semblant de leur pardonner; mais un jour, dans la mosquée, il déclara que le Prophète lui était apparu, lui avait désigné les rebelles et ordonné de les punir. Treize d’entre eux furent immédiatement saisis, embarqués pour Fachoda et massacrés; deux oncles du Mahdi subirent bientôt un sort analogue, pendant que ses

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deux plus jeunes fils étaient étroitement emprisonnés. Le khalife Chérif se croyait préservé par sa dignité même. « Il n’oserait! » semblait-il penser, comme ce personnage de notre Révolution placé dans des circonstances aussi tragiques. Il blâma ces mesures de rigueur; Abdullah l’attendait à cette imprudence : il le déclara rebelle à son tour, le fit arrêter dans la mosquée, avec si peu de formes qu’on ne lui permit pas de reprendre ses babouches, qu’il avait, selon l'usage, retirées à la porte, et le fît jeter en prison.

Tout en frappant ainsi ses ennemis à la tctc, Abdullah se mettait aussi en garde contre ces populations des bords du Nil, avec lesquelles il est, depuis vingt ans bientôt , en haine réglée. Tous les procédés sont employés pour les affaiblir : on les ruine, on leur prend leurs biens, on les chasse de leurs terres, on les décime en les exposant de préférence au feu. Au combat de Toski, comme à celui de Tokar, livrés aux Anglo- Égyptiens, en Abyssinie comme sur le Nil Blanc, ce sont toujours les contingents originaires de la vallée du -Nil qui donnent, tandis que les Darfouriens sont ménagés.

En même temps qu’il rendait ainsi ses ennemis impuissants, Abdullah s'entourait de dévouements.

Le soir même de son avènement, malgré sa lassitude, il réunissait en particulier ceux des émirs qui étaient nés au Darfour. 11 leur expliquait que le Soudan était â eux s’ils voulaient, quoi qu’il advînt, rester unis. C'était toute sa ligne de conduite qu’il traçait en quelques paroles. Il n’a cessé de provoquer l’immigration des gens de l'ouest. Il a envoyé au Darfour émissaire sur émissaire pour décider les tribus nomades à venir habiter la vallée du Nil. On leur dépeignait cetlc vie nouvelle sous des couleurs enchanteresses : le khalife

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Abdullah, leur compatriote, disposait des richesses du pays; ils posséderaient bestiaux en quantité, gras pâturages, esclaves sans nombre; en accomplissant un pèlerinage au tombeau du Mahdi, ajoutait-on, ils se sanctifieraient par la même occasion. Ces efforts répétés aboutirent. La tribu des Taachas tout entière s’ébranla : guerriers, femmes, enfants, esclaves, avec les bœufs, les ânes et les chameaux, se mirent en marche vers l’est. Le khalife avait jalonné leur route d’approvisionnements de grains, mais cette précaution ne prévint pas leurs instincts de rapine, et dès le Kordofan, ils se conduisirent en maîtres, pillèrent les habitants et leur enlevèrent jusqu’à leurs pauvres haillons. Sur le Nil, des bateaux les attendaient et les transportèrent à Omdourman. Ils furent, à leur arrivée, habillés de neuf aux frais de la caisse de l’État ; on les installa dans des maisons du quartier sud dont, au préalable, les habitants avaient été expulsés. Des combinaisons louches leur permirent d’acheter du grain à des prix dérisoires.

Cette première tribu a été suivie de beaucoup d’autres; une véritable migration des populations du Darfour vers l’est a eu lieu; elle continue encore maintenant.

Les nouveaux arrivants sont pourvus des bonnes terres du Sennar. Non contents de s’installer à la place des anciens habitants, ils s’emparent de leurs esclaves, de leurs bestiaux, et les obligent à servir eux-mêmes comme corvéables sur leurs propres domaines.

En même temps qu’il peuplait les environs d'Omdourman de tribus dévouées, Abdullah éloignait les fonctionnaires suspects et distribuait à ses parents toutes les charges importantes. Les places de Dongola, Berber, Gallabat, Gedaref sont gouvernées par ses cousins et ses alliés; ceux-ci ont à leur tour investi leurs parents d’emplois subalternes. Seul Osman Digma, quoique non

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Taaclia d’origine, a conservé une grande situation, grâce aux nombreux clients qu’il possède dans l'arrièrepays de Souakim.

On voit donc combien le mouvement de 1881 a dévié de sa direction primitive. Le soulèvement mahdiste fut un élan vers l’idéal. Le Mahdi avait été défini par le Prophète, un homme qui remplirait la terre de justice, autant qu’elle l’est d’iniquité; et les populations le suivaient. Pour les milliers et les milliers d’humbles qui se firent tuer pour lui, il représentait l’avènement de la justice. Tous ces sacrifices ont été inutiles: toutes ces hautes espérances ont simplement abouti à la conquête d’une partie du Soudan oriental par l’autre. Les populations agricoles et commerçantes de la vallée du Nil, paisibles de mœurs, sont subjuguées par des nomades qui ont conservé l’habitude de la guerre.

La constante nécessité de veiller au maintien de son autorité n’a pas donné au khalife Abdullah le loisir de se lancer dans une politique de conquête. Les expéditions envoyées par lui en Abyssinie et sur le Nil Blanc ava-ient beaucoup moins pour objet l’annexion de nouvelles provinces que le pillage. Après avoir pris Gondar, la ville principale de l’Amhara, avoir saisi le maigre butin qui s’y trouvait, et l’avoir incendiée, les mahdistes se retirèrent. Du poste de Redjaf, qu’ils ont occupé sur le haut Nil Blanc, ils n’ont pas tenté de conquérir progressivement le pays à l’ouest et à l’est. Mais ils tombaient à l’improviste sur un village, le saccageaient, puis, pareils à des oiseaux de proie, rapportaient le butin dans leur aire. La destinée économique de ces pays du Haut Nil n’a pas changé : ils sont maintenant comme naguère les pourvoyeurs d’ivoire et d’esclaves du Soudan oriental.

Le khalife a encore moins de velléité de s’étendre vers

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le nord, où ses bandes mal armées se heurteraient à des troupes régulièrement organisées. L’Égypte n’a rien à craindre de sa part. C’est en vain que l’on grossira l’importance des actes de brigandage, tels que ceux qui ont pu se commettre cet hiver aux environs de Ouady-IIalfa. Quiconque aura lu attentivement l’ouvrage de Slatin sera fermement convaincu que le khalife Abdullah ne menace pas l’Égypte.

Le Caire, mars 1896.

,2. — Le Dongola pendant l’occupation mahdiste.

Au mois de mars 1896 éclata tout à coup la nouvelle que le gouvernement anglais décidait d’entreprendre la conquête du Soudan oriental sur les Mahdistes, et d’attaquer la province la plus voisine de l’Égypte, le Dongola. Ce pays se compose de deux bandes de terrain cultivable qui s’étendent plus ou moins loin, à droite et à gauche du Nil. Il est limité par la quatrième cataracte du Nil au sud et par la deuxième au nord.

En raison des fictions politiques, qui depuis quinze ans se perpétuent en Égypte, c’était en apparence le gouvernement égyptien qui était censé tenter la reprise des provinces perdues. Mais en réalité, l’expédition avait un caractère absolument anglais. C’était à Londres qu’elle avait été décidée par les ministres de la Reine. Le Khédive n’avait pas été consulté sur l’opportunité de la | campagne, mais seulement informé qu’elle aurait lieu. Si les Égyptiens formaient le plus fort contingent du corps expéditionnaire, c’étaient des officiers anglais qui les commandaient. Un corps de troupes anglaises devait ; être, avec les Égyptiens, dirigé vers le sud.

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Cette nouvelle suscita une vive émotion. Celte terre d’Égypte est, comme de tout temps dans l’histoire, l’objet de si vives convoitises, ceux qui y sont établis mettent tant de ténacité à s’y maintenir, ceux qui y occupaient naguère la position dominante éprouvent tant de regrets de s’en être laissé déloger, que des paroles amères s’échangent d’un côté à l’autre de la Manche, aussitôt qu’un incident quelconque remet en question son régime politique.

L’opposition aux projets anglais était d’autant plus vive et d’autant plus justifiée en France que les frais de l'expédition devaient être couverts par les fonds de réserve de la Dette égyptienne. Or, la majorité des porteurs de titres égyptiens sont français. On employait sans leur consentement des sommes dont ils étaient les possesseurs virtuels. Aussi le délégué de la France à la Commission de la Caisse de la Dette, M. Georges Louis, refusa-t-il de donner son adhésion aux dépenses projetées, et envoya-t-il une protestation au ministre des Finances égyptien, contre l’attribution qui serait faite des fonds de réserve à l’expédition de Dongola. Ce n’est pas ici le lieu d’exposer ni les polémiques de tribune et de presse, ni les débats judiciaires que provoqua le projet d’expédition.

Rappelons que le gouvernement anglais passa outre aux protestations et que l’expédition eut lieu (carte 3).

En avril et en mai 1896, les troupes égyptiennes étaient concentrées à Ouady-IIalfa. Le 7 juin, elles culbutaient un corps mahdiste à Ferkct. L’effort principal eut lieu en septembre. Le 18, les canonnières arrivaient devant la passe de Iverma, où les Mahdistes s’étaient retranchés dans des ouvrages en terre assez ingénieusement construits. Mais la supériorité de l’artillerie anglo-égyptienne rendit leur résistance vaine, les canon,

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Carte 3. — Le Dongola.

Toute l’ancienne province soudanaise de Dongola est 1 donc réoccupée. On vient d’apprendre que les Anglais projettent de continuer la marche en avant, et de porter à l'automne prochain les avant-postes égyptiens jusqu'à Berber.

11 est intéressant, sous le rapport de la géographie politique et de l'histoire contemporaine de l’Afrique, de

nières franchirent la passe, et, le 19, elles arrivaient à Dongola. Depuis, des garnisons égyptiennes ont été établies dans le sud à Handak, à Dabbé et à Meraoui.

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savoir ce que onze années d’occupation mahdiste ont l'ait du Dongola.

Les Égyptiens Font évacué en juin 1885. Depuis cette époque l’obscurité s'est étendue sur ce pays. Sans doute, les rapports ne sont pas absolument interrompus entre l’Egypte et le Soudan. Quelques indigènes continuent à se rendre, pour y l'aire des affaires commerciales, à Bcrber, et même à Omdourman. Il en est d’autres qui vont à El-Obéid dans le Kordofan, ou à El-Facher dans le Darfour. C’est du moins ce que des personnes en mesure d’être bien informées m’ont affirmé pendant mon séjour en Egypte. Il est certain que, par ses émissaires, le « Service des renseignements », organisé au Caire par l’administration anglaise, a obtenu des données précises sur l’état du Dongola. Mais rien n’avait été livré à la publicité.

En outre, toute exploration privée était impraticable. Autant, avant 1882, il était facile aux Européens de voyager dans le Soudan, autant c'est impossible désormais. La tentative... imprudente d’Olivier Pain, qui était allé offrir ses services au Mahdi, fut gardé prisonnier, et mourut bientôt de maladie et de misère, en est une preuve.

Bref, depuis onze ans, le Dongola était redevenu une terra incognita.

On doit donc accueillir avec intérêt deux documents récents qui nous éclairent sur l’état actuel du pays. Ce sont deux rapports qui viennent d’être dressés par deux fonctionnaires anglais au service de l’Égypte, MM. Clinton E. Dawkins et Garstin, après leur retour d’un voyage dans le Dongola, et qui ont été publiés par YÉgyptian Gazette du Caire dans les numéros du 31 mars et du 24 avril 1897.

La lecture de ces documents donne l’impression que

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le Dongola a pendant l’occupation mahdiste beaucoup perdu de sa prospérité d’antan.

Le pays s’est dépeuplé. En 1885, la population s’élevait à 75 000 habitants; en 1896, le chiffre est tombé à 56 400.

L’excédent actuel du sexe féminin sur le sexe masculin est très remarquable et l’est davantage encore, si l’on considère que le sexe masculin est représenté par une proportion de vieillards et d’enfants très supérieure à celle des hommes faits.

C’est surtout dans la partie nord du Dongola, entre Ouady-Halfa et Ilannek, que cette dépopulation est manifeste : les conditions de la vie y sont précaires, parce que, à droite et à gauche du Nil, la surface de terre cultivable est limitée. Les habitants n’y sont pas nombreux, et ceux qu’ont vus MM. Dawkins et Garstin leur ont paru pauvres et misérables (carte 3).

L’étendue des terres cultivées est beaucoup moindre qu’autrefois. En 1885, elle était de 79 000 l'eddans (32 916 hectares), d’après M. Dawkins, de 90 000 l’eddans (37 500 hectares), d’après M. Garstin. Elle serait restreinte actuellement à 27 000 l'eddans (11 230 hectares) selon le premier, à 30 000 feddans (12 500 hectares) selon le second.

Le nombre des salués (appareils à monter l’eau, mis en mouvement par des bêtes de somme), qui en 1885 était de 6 451, n’est plus que de 1 545. Le chiffre des tètes de bétail s’est abaissé de 38 000 à 12 000. Des 600 000 dattiers qu’on comptait en 1885, il n’en reste plus que 376 000.

La diminution de la surface cultivée, des dattiers, des bestiaux, a eu pour conséquence le développement spontané des bois. On aperçoit entre Ilannek et Meraoui, dans la partie du pays évidemment la plus fertile, de gros

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bouquets d’acacias et de mimosas très vigoureux, qui n’existaient pas naguère. Les rapports de MM. Dawkins et Garstin confirment donc avec précision, pour une petite section de la vallée du Nil, l’impression que donnaient d’une manière plus générale, pour l’ensemble du Soudan oriental, les documents précédemment publiés : le pays est dépeuplé; les deux tiers de la population ont succombé aux famines, aux épidémies, aux massacres; les terres autrefois cultivées ont été envahies par la brousse et sont habitées par des bêtes sauvages.

Les rapports font également allusion aux projets de l’administration anglaise sur le Dongola et aux profits qu elle espère en tirer.

La repopulation de la province est une des premières mesures dont il y ait lieu de s’occuper. M. Dawkins propose d’y établir des colonies d’anciens soldats. Il pense aussi qu’on y attirerait des émigrants en promettant aux nouveaux habitants des exemptions d’impôt pendant une certaine période.

Les revenus que le gouvernement pourrait ultérieurement’ tirer de la province proviendraient d’un impôt de 2 piastres (0 l'r. 50) par dattier, et d’un impôt foncier variant entre 60 piastres (15 l'r.) et 20 piastres (5 fr.) par lcddan, selon le degré de fertilité de la terre.

Ce serait d’ailleurs, avec quelques modifications de détail, la restauration du régime financier établi dans le pays avant 1885.

Enfin, on sait que l’on se préoccupe actuellement en Égypte d’utiliser les cataractes du Nil comme force motrice. Des turbines commandant des dynamos pourraient, pense-t-on, distribuer l’énergie électrique, qui actionnerait des usines. M. Forbes, professeur de technologie électrique à VUniversily Colleye de Londres, a été récemment chargé d’une mission en Egypte pour

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étudier ce projet. Mais il ne s'est occupé que de l’emploi de la force fournie par la première et la seconde cataracte. Or, dans le Dongola aussi, il y a une énorme énergie potentielle qui n’est pas encore utilisée. Entre Hannek et Ouady Halfa, la différence d’altilude est de 80 mètres; en descendant d’un point à l’autre, l’eau du Nil franchit toute une succession de rapides. En amont de Meraoui le lit du fleuve est également obstrué par des barrières rocheuses irrégulièrement échelonnées, dont l’ensemble forme la quatrième cataracte (carte 3). Il existe donc au Dongola des forces latentes en réserve, capables de transformer le pays dans l’avenir.

Les travaux d’irrigation, progressivement développés depuis l’époque de Mehemet Ali, ont donné à l’Égypte une prospérité inconnue; sa population a cru dans de fortes proportions. De môme au Dongola, l’eau du Nil, élevée par la propre force du fleuve, sera répandue sur des terres restées jusqu'à présent incultes, non à cause des fâcheuses conditions de leur composition chimique, mais faute d’humidité.

Ainsi on gagnera sur le désert, et les limites de cette longue oasis que constitue la vallée du Nil seront reculées à droite et à gauche. Ainsi s’élargira le ruban de verdure qui se déroule entre les terres infertiles du Sahara oriental.

Juillet 1891.

La FIN DU MAHDISME.

Le 2 septembre 1898, l’armée anglo-égypLienne commandée par le sirdar Kitchener Pacha entra dans la ville d’Omdourman, après avoir presque complètement détruit l’armée mahdiste. On se rappelle de quels

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accents de triomphe cette victoire d’Omdourman fut saluée en Angleterre. On s’y repentait tout bas d’avoir en 1885 laissé Gordon périr dans Khartoum, malgré sa belle et longue défense, et de s’être contenté depuis, pour honorer sa mémoire, de lui élever un vain tombeau dans l’abbaye de Westminster. La victoire d’Omdourman délivrait les esprits d’une obsession : Gordon était vengé! la tache de 1885 était effacée!

Toutefois, si le mahdisme était irrémédiablement vaincu, on ne pouvait pas cependant le considérer comme anéanti. Parmi ces milliers de cadavres, vêtus de blanc, qui gisaient dans la plaine en tel nombre qu’elle en était toute blanche, le chef, le khalife Abdullah, ne figurait pas. Pendant la bataille il avait planté sa bannière noire sur une hauteur; il avait vu les trois corps dont son armée se composait s’avancer avec un courage admirable, essayer d’aborder l’ennemi, puis les rangs et les files chanceler et s’abattre successivement comme des pans de muraille secoués par un tremblement de terre. Quand ses hommes furent pour toujours couchés à terre, Abdullah s’enfuit avec sa garde, traversa Omdourman et continua à fuir vers l’ouest.

Pendant un an il erra, avec le reste de ses fidèles, dans le Kordofan, le théâtre des premiers succès du mahdisme.

11 y a quelques mois, il se rapprocha du Nil Blanc. Un corps de troupes anglo-égyptiennes commandées par le colonel Reginald Wingate fut, de Khartoum, envoyé à sa rencontre. Wingate se heurta d’abord à une avant-garde mahdiste commandée par Abou Fedil, un des lieutenants du khalife, et la dispersa; puis le khalife en personne ayant été signalé en un lieu nommé Qm-Debrikat, Wingate avança pendant la nuit du 23 au

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