EXPLORATEUR DE L’ÉTHIOPIE
Le propre de M. Antoine d’Abbadie était l’originalité. A l’entendre parler, on se sentait en présence d'un homme qui n’avait subi l’ascendant d’aucun maître, mais dont toutes les idées étaient le fruit de longues méditations solitaires, et la lecture de ses ouvrages confirme l'impression que donnait sa conversation.
Il appartenait à une famille basque, momentanément établie en Irlande, et c’est à Dublin qu’il naquit le 3 janvier 1810. Il revint en France dans sa prime jeunesse, mais conserva de ce séjour en Irlande une connaissance approfondie de la langue anglaise, qu’il parlait et écrivait aussi bien que le français. Il s’essaya même dans la poésie anglaise, et composa des strophes que sa réserve innée et son goût pour la perfection lui interdirent de jamais liver au public. Il se donna de 1830 à 1833, une instruction scientifique variée, et suivit notamment au Collège de France les cours de physique
ÉTHIOPIE
de Biot, et de géologie d’Éliede Beaumont, au Muséum ceux de Duméril sur la zoologie et de Brongniart sur la géologie.
Mais dès lors il était résolu à explorer les contrées exotiques, et il s’y préparait. En 1833 par exemple, il compose à son usage un lexique élémentaire françaisarabe; il apprend la géodésie; il cherche à se former, pour ainsi dire, une bonne mentalité d’explorateur, et en 1835, lors d’un voyage en Angleterre, il écrit dans son carnet cette fine remarque : << Après avoir rédigé ses notes, il est bon, de retour en France, de voir beaucoup de monde et de noter leurs questions, qui, en exigeant des réponses, rappellent plusieurs choses oubliées, et nous font voir que tel objet est intéressant, quoique par sa fréquence dans le pays nous eussions pensé le contraire ».
Déjà préoccupé des méthodes d’exploration, comme il le resta toute sa vie, il s’adressa , pour profiter de leur expérience, à quelques voyageurs africains, à l’Écossais Mac Gregor Laird, qui avait, en 1832, remonté le Niger depuis l’embouchure jusqu’au confinent de la Bénoué, à l’Allemand Rüppel, qui avait séjourné au Choa, à Frédéric Cailliaud, l’auteur du Voyage à Meroé. Les conseils de ce dernier furent conservés par M. d’Abbadie dans ses notes personnelles sous la forme que voici :
La carie de Cailliaud est dressée à 1/300 000 ou Om.OOI pour 500 mètres. Celle échelle est un peu plus que suffisante pour exprimer tous les détails d’un pays. Sa méthode de relèvement consiste à avoir une rose de vents (sic) toul[e] tracée sur un coin de chaque feuillet d’un calepin... et de tracer à vue suivant cette rose le relèvement donné par la boussole en commentant par le bas de la page. On est ainsi moins exact, mais on a la carte tracée à mesure qu’on procède. Cette opération se fesait (sic) sans quitter le chameau et au crayon : le soir et chaque
ANTOINE DABBADIE.
soir on passait ces notes à l’encre. Letorzec1 relevait la roule; Cailliaud notait les détails à droite et à gauche. — Il ne faut jamais manger d’œufs dans les pays africains; mais beaucoup de riz, et quand on peut beaucoup de poules tant en soupe qu’en bouilli: jamais ni poivre ni autres épices quoique les indigènes en usent beaucoup. Le lait est toujours bon. Les femmes sont à redouter.... Dans le désert on peut transporter jusqu’à vingt 1 poules dans des paniers sur un chameau : à la halte on les met en liberté pour leur donner des grains de riz; il n’est pas à craindre qu’elles tentent de s’échapper.... Pour couchette un caban du Levant serait bon; à sa place on peut user d’une grande couverture du pays et d’un tapis qu’on met sur une natte de paille et sur une pièce de toile cirée de la grandeur du corps ;
I ces deux derniers servent à garantir de l’humidité qui s’exhale toujours de la terre... on ne doit jamais laisser la tête ni même le visage à découvert en dormant.... 11 est bon parfois de passer i( pour fou, ou plutôt de laisser dire à ses interprètes et domestiques que l’on voyage pour voir, ce qui est, doit-on ajouter, un signe évident de folie; les indigènes le regardent comme tel; il faut avoir un domestique et un esclave.
M. d’Abbadie n’était jusqu’alors resté qu’un étudiant.
■ Ce fut en 1830 que sa carrière scientifique commença. Il fut prié par Arago et Antoine-César Becquerel d’aller observer les variations de l’aiguille aimantée au Brésil. 11 partit de Lorient à la fin d’octobre 1830, arriva à Bio i de Janeiro le 10 janvier 1837, et en repartit le 14 janvier pour Pernambouc. De la mi-février à la mi-avril, il i séjourna à Olinda dans le couvent de Saint-François. Mais déjà avant son départ pour le Brésil il projetait un grand voyage en Afrique. Indifférent aux contrées du Soudan occidental, qui lui paraissaient habitées par des barbares, il jeta son dévolu sur l’Éthiopie pour plusieurs motifs. Il était curieux de l’antique civilisation de ce pays, avec laquelle ses lectures assidues des voyages de l’Ecossais Bruce l’avaient déjà familiarisé.
I Catholique très fervent, « sachant (ce sont ses propres