‹ Études sur l'AfriqueChapitre 26 sur 48 · ANTOINE D’ABBADIE · texte numérisé non relu

ANTOINE D’ABBADIE

Il réussissait à lasser des gens, pour qui cependant le temps n’a pas de valeur. Il ne redoutait pas les conversations interminables avec les indigènes, dans lesquelles il est question de tout, de la pluie, de l’herbe qui pousse, du bétail qui engraisse, dans lesquelles on échange des niaiseries pendant des heures avant d’arriver au véritable sujet de discussion. Dès ses premières j étapes, il prouva que sur certains points, il fallait renoncer à avoir raison de sa ténacité. Ils étaient résolus, son frère et lui, à contraindre les chefs indigènes à distinguer le savant qui voyage uniquement pour apprendre du marchand dont le gain est le seul objet. Ils se refusèrent donc à acquitter les péages qu’on exigeait des caravanes de commerce. Une fois un chef ne voulant pas les laisser passer, ils s’entêtèrent, et pendant deux mois campèrent dans une plaine monotone, ayant pour toute nourriture des galettes d’orge cuites sous la cendre, et pour toute boisson l'eau nauséabonde d’une mare. Mais enfin ils quittèrent ce lieu de misère sans avoir payé de taxe; et le bruit de cet incident se répandit si loin qu’aucun chef ne s’avisa plus de lutter d’obstination avec eux.

Antoine d’Abbadie est resté dix ans de son existence en Éthiopie, revenant sur ses pas et recoupant ses itinéraires. Il se plaisait à dire : « J’aime les voyages lents ». Il différait donc complètement de nos explorateurs contemporains, qui traversent une contrée à la hâte, bien plus qu’ils ne l’étudient à loisir. La figure graphique de leurs voyages est un trait fin et continu qui coupe en deux le blanc de la carte. Un réseau aux mailles irrégulières mais serrées, couvrant toute la superficie du pays, telle est l’image de ceux de d’Abbadie.

Sa façon de voyager fut très originale. Il se départit des habitudes européennes, pour adopter celles de

ÉTHIOPIE

l’Ethiopie. 11 prit la profession de mamhir , c’est-à-dire de savant. Il fréquenta les écoles de Gondar, y fit des amis, s’y lia, en particulier, avec ce doux Tawalda Madhin, qu’il emmena ensuite en pèlerinage à Jérusalem. Bien loin de railler les coutumes des indigènes, il affecta de s’y conformer, si contraires qu’elles fussent à celles de France. 11 évitait donc de se promener les mains derrière le dos, car cette attitude est considérée en Ethiopie comme un signe de démence; il ne buvait pas d’eau, car les personnages de qualité n'en font pas usage; il marchait pieds nus, car il faut être un rustre ou un lépreux, pour se chausser de sandales.

Plus tard, il donna la quintessence de ses observations dans une petite brochure de quinze pages intitulée : Exploration de l'Afrique équatoriale, « credo » d'un vieux voyageur, et qui devrait servir de manuel à tous les explorateurs.

Si l’on en juge par les résultats, sa méthode n’était pas mauvaise. Toute la partie méridionale de l'Éthiopie était complètement inconnue avant ses explorations, et il contribua à donner des notions bien plus précises sur les régions du Godjam, de Gondar et du Tigré dans lesquelles il avait eu des prédécesseurs. Sa carte d’Éthiopie, publiée en dix feuilles de 1802 à 1869, est incomparablement supérieure aux travaux analogues de ses devanciers. Il crut même avoir fait une découverte considérable. Il pensa que la rivière Uma ou Oumo constituait le cours supérieur du Nil Blanc. 11 défendit cette opinion avec une extrême ténacité. Celte conception était erronée. On sait que Speke a tranché la question de l’origine du Nil Blanc. Quant à l’Oumo, il a été prouvé par les explorations de von Hohnel, Teleki, Borelli et Donaldson Smith, qu’il se déverse dans le lac Bodolphe.

ANTOINE DABBADIE.

M. d’Abbadie a déterminé par la géodésie expéditive plus de huit cents positions, et voici comment un juge éclairé, M. Bassot, de l’Académie des sciences, apprécie sa méthode d’observation.

« Ce savant s’était rendu compte du peu de précision qu’offrent les positions géographiques indépendantes, c’est-à-dire celles qui sont obtenues par l’observation directe des astres avec des instruments de campagne et dont les meilleures ne sont exactes qu’à un ou deux kilomètres près. Il a imaginé la géodésie expéditive, qui consiste à former un enchaînement de triangles, lesquels sont plus ou moins bien conformés, mais permettent de recouper tous les signaux naturels qu’on découvre des stations improvisées sur les hauteurs où l'on a pu s’arrêter. Cette méthode donne une précision dix fois supérieure à celle des positions indépendantes et elle offre des ressources précieuses de vérification. D’Abbadie a établi ainsi en Éthiopie un réseau qui embrasse 8° 32' de latitude sur 3’ de longitude et fournit les positions de 857 points 1 ».

Néanmoins la topographie ne l’occupait pas exclusivement, il s’intéressait à tout dans le pays qu’il visitait, comme en témoigne la variété des études qu’il publia plus tard : La procédure en Éthiopie, Sur les Orotno ou Galla, Mémoire sur le tonnerre en Éthiopie, etc.

Les questions de philologie avaient pour lui un attrait particulier. Dès son arrivée en Éthiopie, il se mit à l’étude des langues du pays, et il y fit de rapides progrès. Ses connaissances lui permirent de rédiger un dictionnaire amarinna-français. En 1698, Ludolf avait publié un dictionnaire amarinna-latin, et Isenberg, en

1. Revue générale des Sciences pures et appliquées, 15 avril 1897,

ÉTHIOPIE

1841, un dictionnaire aniarinna-anglais. Celui de d’Abbadie est non seulement plus riche, mais encore plus exact, attendu que l’auteur a séparé beaucoup plus rigoureusement que ses prédécesseurs les termes geez appartenant à la langue liturgique, des mots amarinna qui constituent la langue vulgaire.

Il employa ses loisirs pendant son séjour sur les côtes de la mer Rouge en 1839 à dresser un petit lexique des termes arabes de marine.

11 appliquait tous ses soins à reproduire exactement les sons qu’il entendait prononcer par les indigènes. Sa rigueur l’entraînait même parfois un peu loin. Nous sommes habitués à écrire Massaoua et Khartoum. M. d’Abbadie se croyait plus près de la vérité en écrivant Massaja et Khartuwm. Peut-être avait-il raison. Mais quand l’orthographe d’un nom a été consacrée par l’usage, le meilleur parti à suivre est de l’adopter, et des réformes dans le genre de celles que tenta M. d’Abbadie, par les confusions qu’elles provoquent, nuisent aux études géographiques plutôt qu’elles ne les servent.

Son goût pour la philologie se manifesta encore dans ses recherches assidues de vieux manuscrits éthiopiens. Il avait pris soin, en 1839, de dresser un inventaire sommaire des manuscrits éthiopiens conservés dans les grands dépôts, à la Bibliothèque Royale de Paris, au British Muséum, à la Bodléienne d’Oxford, à la Vaticane, et au Museo Borgiano.

Pendant son voyage, il s’appliqua à acheter des manuscrits et à en faire copier : il réussit à rassembler cette belle collection, dont il a publié le Catalogne raisonné, qui comprend plus de deux cents articles, et balance en intérêt les plus réputées des collections publiques.

Toutefois, quand on étudie l’œuvre tout entière de

ANTOINE DABBADIE.

d’Abbadie, on sent bien qu’il y manque quelque chose. Il est, en effet, très regrettable qu’il n’ait pas laissé un exposé cohérent et méthodique de ses voyages et de leurs résultats. Grâce à la collaboration assidue de M. Radau, qui a contrôlé ses calculs, d’Abbadie a fait paraître en 1873 sa Géodésie d’Élhiopie. Mais tous les antres documents qu’il a rapportés sont dispersés en une quantité de mémoires insérés eux-mêmes dans des recueils très variés.

Quand il sentit l’âge venir, il publia ce singulier volume intitulé : Géographie de l’Éthiopie, ce que j’ai entendu faisant suite à ce que j'ai vu. Mais ce sont des notes sans liaison, c’est la matière d’un ouvrage, non | cet ouvrage, qu'on attendit toujours et en vain.

Néanmoins Antoine d’Abbadie laissera un grand nom dans l’exploration de l’Afrique au xixc siècle. Les études sur l'Éthiopie qui avaient brillamment commencé dans la seconde moitié du xvic siècle, et qui avaient été interrompues au xvnn, quand les missionnaires catholiques avaient été expulsés du pays, furent reprises, à la suite du long voyage de l'Écossais James Bruce (17G8-1773). Désormais il y eut toujours en Europe quelques savants qui s’intéressèrent à l'histoire et à la géographie du plateau éthiopien.

Mais parmi les explorateurs que ce pays attira, Sait, Rüppel, Ferret, Galinier, Combes et Tamisier, Lefebvre, Beke, de l'aveu même des géographes étrangers, d'Abbadie tient le premier rang.

Cette maîtrise, et aussi d’autres services rendus à la | science, tels que l’observation d’éclipses de soleil, en Norwège en 1831, en Espagne en 1860, furent reconnus I par l’Académie des Sciences. Le décret impérial du 3 janvier 1866 ayant porté de trois à six le chiffre des membres de la section de géographie et navigation,

H8 Éthiopie.

M. d’Abbadie fut nommé le 22 avril 1867 à l’une des trois nouvelles places.

C’était satisfaire la plus vive ou, pour mieux dire, la seule ambition qui l’ait jamais hanté. Il se plaisait à raconter qu’étant en Éthiopie, s’il lui arrivait, au milieu des difficultés, de perdre courage, il se reprenait aussitôt qu’il s’était dit à lui-mème : « Je serai membre de l’Institut k.

Aussi quelques années avant sa mort, qui survint à Paris le 20 mars 1897, résolut-il de laisser à l’Institut son château d’Abbadia, près d’Hendaye, qui contient un véritable observatoire, avec la clause que l’Institut entrerait en jouissance après le décès de Mme d’Abbadie1.

Reposant sur des observations exactes, l’œuvre scicntilique d’Antoine d’Abbadie durera; de nouveaux travaux viendront certainement compléter les siens; mais on peut assurer qu’ils ne les ruineront pas.

Ouvrages principaux de M. Antoine d’Abbadie

RELATIFS A l’ÉtIIIOPIE.

Sur le tonnerre en Ethiopie, I broch. in-t", Paris, 1838. (Extrait du t. XVI des Mémoires présentés par divers savants à l’Acad. des Sciences.)

Catalogue raisonné de manuscrits éthiopiens appartenant à Antoine d'Abbadie, lvol.in-4”, Paris, Imprimerie Impériale, 1859.

L’Abyssinie et le roi Théodore, 1 broch. in-S°, Paris, 1S6S. (Extrait du Correspondant.)

Ethiopie, carte en 10 feuilles, Paris, 1862-G9 (la meilleure carte que l’on possède sur l’Ethiopie).

1. M. d’Abbadie avait épousé, le 21 février 1859, Mlle Virginie Vincent de Saint-Bonnet; il n’eut pas d’enfant.

ANTOINE ü’aBBADIE.

Observations relatives à la physique du qlohe, faites au Brésil et en Éthiopie, par Anloine d’Abbadie, rédigées par II. Radau, 1 vol. in-4°, Paris, Gaulhier-Villars, 1 S~3.

Géodésie d'Éthiopie, vérifiée et rédigée par R. Radau, 1 vol. in-4°, Paris, Gaulhier-Villars, 1873.

Sur les Oromo, grande nation africaine désignée sous le nom de Galta, 1 broch. in-S°, Bruxelles, 1880. (Extrait des Ann. de la Soc. scientifique de Bruxelles.)

Dictionnaire de la langue Amarinna, 1 vol. in-8°, Paris, F. Vieweg, 1881. (Forme le t. X des Actes de la Société philologique.)

Exploration de l'Afrique équatoriale : Credo d’un vieux voyageur, 1 broch. in-8°, Rome, Société italienne de géographie, 1884.

Massaja en Éthiopie, carte, Paris, 1886.

La procédure en Éthiopie, 1 broch. in-80, Paris, 1888. (Extrait de la Nouvelle revue historique de droit français et étranger.)

Géographie de l’Ethiopie. Ce que j’ai entendu faisant suite à ce que j’ai vu, 1 vol. in-8°, Paris, G. Mesnil, 1S90. (Le tome I a seul été publié.)

M. Antoine d’Abbadie a en outre publié de nombreuses lettres et notes dans le Bulletin de la Société de géographie de Paris, et dans les Nouvelles Annales des voyages.

Une partie de ses manuscrits est conservée à la Bibliothèque de l’Institut.

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