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TROISIÈME PARTIE

Voici juste dix ans que les Allemands se sont établis dans l’Afrique orientale. C’est le 27 février 1885 que l’empereur Guillaume Ier plaçait sous son protectorat les territoires que le jeune Dr Karl Peters venait d’acquérir dans l'Ousagara, au cours d’une expédition aussi rapide qu’audacieuse. Ce domaine primitif s’est bientôt considérablement étendu. Les Allemands ont réussi à se tailler entre l’océan Indien et les lacs Victoria, Tanganika et Nyassa un territoire dont la superficie est égale au double environ de celle de l’Empire.

La transformation de cette contrée, sur laquelle le sultan de Zanzibar n’exerçait qu’un vague protectorat, en une colonie allemande, a notablement contribué à la faire mieux connaître. Au lieu de disperser comme naguère leurs efforts sur l’ensemble du continent, beaucoup d’explorateurs allemands les ont concentrés sur

elle. Ils ont ainsi obéi à une tendance générale. L’Afrique a été partagée entre les nations européennes. Sa carte politique reflète celle de l’Europe occidentale et centrale. Elle la déforme de même que certains miroirs altèrent les proportions des objets qu’ils reproduisent; elle en réfléchit pourtant l’image. L’Afrique cesse graduellement d’ètre un champ international d’activité. Chacun travaille pour soi, et chez soi. De même que la plupart des explorations françaises se groupent dans le Soudan, au Congo, à Madagascar, la reconnaissance de leurs domaines particuliers : Togo, Cameroun, Sud-ouest africain, Afrique orientale, a paru aux Allemands la plus urgente des tâches.

Aux notions sur l’Afrique orientale rapportées depuis quelques années par les explorations de MM. Fischer, Hans Meyer, Stuhlmann, von Schele, il faut joindre aujourd’hui celles que vient de recueillir M. Oscar Baumann. En traversant de 1891 à 1893 des régions pour la plupart inconnues, il a atteint le lac Tanganika. Il est possible, en rapprochant ses observations de celles de ses .prédécesseurs, d’esquisser la géographie physique de l’Afrique orientale allemande.

I. — La côte est bordée de montagnes. Mais leur direction générale étant nord-est-sud-ouest, et celle de la côte étant parallèle au méridien, la largeur du terrain plat qui les sépare de la côte croît du nord vers le sud : elle est de 30 kilomètres à hauteur de l’Ousambara, de 100 à hauteur de l’Ousagara, et de 500 en face du lac Nyassa. L’altitude des montagnes se maintient généralement à 2 000 mètres; elle fléchit dans le Ngourou, où elle descend à 1 200 mètres; mais, sur les bords du Nyassa, elle se relève et atteint peut-être 3 000 mètres.

Ces montagnes jouent un rôle très important dans l’hydrographie de l’Afrique orientale ; elles arrêtent

une grande partie de la vapeur d’eau provenant de l’océan Indien. Le régime des pluies sur la côte est encore mal expliqué. Il y a deux saisons pluvieuses, une grande et une petite; mais elles ne coïncident pas, comme on pourrait s’y attendre, avec l’époque où souffle la mousson du nord-est. Quoi qu’il en soit, ces montagnes font certainement l’office de condensateur. C’est sur leur flanc que prennent naissance le Ouami, le Roufidji, le Rovouma, et, si le Pangani provient du Kilimandjaro, beaucoup de ses affluents se forment dans les monts de l’Ousambara. Le lit de ces fleuves contient de l’eau toute l’année, mais ils sont embarrassés de rapides, partant peu utiles à la navigation.

Le long de leurs bords et sur le flanc oriental des montagnes se développe une végétation luxuriante, que Baumann décrit dans les termes suivants : « Pendant des heures, on circule au milieu des troncs gigantesques, dont les couronnes de feuillage s’épanouissent à une très grande hauteur. Autour d’eux serpentent de nombreuses lianes; sur eux, croissent des plantes parasites aux feuilles brillantes. Des herbes et des broussailles couvrent le sol comme un feutre épais, et, dans les éclaircies, elles sont presque infranchissables. La végétation est particulièrement enchanteresse au bord des ruisseaux; des fougères arborescentes se développent sur les rives, et de fantaisistes lianes aériennes les couvrent en forme de voûte L »

Dans la plaine s’étendent des savanes. Le sol est couvert d’herbes hautes d’un mètre, d’où surgissent des arbres isolés ou des bouquets d’arbres. Le paysage donne l’impression d’un immense parc. En certains points apparaissent aussi des steppes où les rivières

t. Usambara und seine Nachbargebiete, 1 vol. in-8°, Berlin, Reimer, 1891, p. 166-7.

coulent par intermittence, où croissent palmiers doum et acacias épineux.

II. — Au delà des montagnes commence le plateau qui s’étend sur la plus grande partie de l’Afrique. Jusqu’au Victoria et au Tanganika, sa structure géologique est simple. Aux schistes cristallins du pays des Massais font suite les granits de l’Ounyamouési, auxquels succèdent de nouveau des schistes cristallins dans la région dite « entre lacs ». Son altitude oscille entre 1 000 et 1 500 mètres au-dessus du niveau de la mer. Sa surface est généralement plane; cependant il s’est produit des affaissements, et des rides se sont dessinées. La plus importante de ces fissures est celle connue sous le nom de « grande faille de l’Afrique orientale ». Elle est jalonnée par les lacs Manyara et Natron, puis, au delà des limites de la colonie allemande, par les lacs Rodolphe et Stéphanie et par la dépression de l’Afar, à l’est du plateau abyssin. Elle se poursuit ensuite par le golfe d’Akaba jusqu’à la mer Morte, et forme une des importantes lignes de dislocation de l’écorce terrestre. Le rebord oriental de ce fossé n’apparaît plus nettement. Le mont Geleï, le mont Oufiomi en demeurent les seuls vestiges. Au contraire l’arête occidentale n’a pas été effacée. Un trait vigoureux et partout visible la dessine. Des manifestations volcaniques, le cas est fréquent, se sont produites le long de cette ligne de dislocation, les cônes du Doryongaï et du Gouroui jalonnent le bord occidental de la faille (carte 8).

Aux côtés de cette grande fissure s’en sont formées deux autres de dimensions moindres : lu à l’est, la faille du Kilimandjaro, que suit la vallée supérieure du Pangani et sur le bord de laquelle s’élève le massif d’après lequel on l’a nommée; 2° à l’ouest, la faille Wembéré, en partie occupée par le lac Eiassi. Les contours de

cette faille Wembéré sont très accusés. Au nord, son rebord est extrêmement abrupt. Baumann éprouva, le jour où il découvrit cette échancrure du plateau, un étonnement qu’il a su exprimer en termes heureux :

« Le 23 mars (1892), au matin, nous nous avancions sur le plateau froid et brumeux de Neirobi, toujours à travers ces belles prairies dont le sol gras est profondément sillonné par des sentiers à bétail. A notre gauche s’élevaient des éminences gazonnées. Le pays était beau et riche, mais les collines herbeuses se succédant sans fin lui donnaient un aspect monotone. En tout cas, rien ne faisait prévoir un changement. Tout à coup, je remarquai, à la tête de la caravane, quelque chose d’insolite. Les porteurs déposaient leurs charges et, de leurs gestes, ils montraient le sud. Je me dirigeai rapidement vers eux, et ne pus retenir un cri d’étonnement lorsque je fus arrivé sur la colline. A nos pieds s’étendait une extraordinaire fissure avec des parois abruptes et rocheuses, une faille au sens géologique, où l’on voyait littéralement qu’un morceau du plateau avait glissé de 1 000 mètres. Sur le plafond de cette faille s’étendait un lac bleu (l’Eiassi), entouré de rives de sable et se confondant au sud avec l’horizon '. »

Ce plateau est médiocrement arrosé. Il y pleut tous les ans, mais en petite quantité. Seules les parties les plus élevées du bord occidental de la grande faille reçoivent beaucoup d’eau. 11 ne faut pas encore songer à évaluer ces précipitations en chiffres. Dans l’ordre des découvertes géographiques, ce sont toujours les observations météorologiques qui sont faites les dernières. On sait déjà, cependant, qu’il n’y a pas deux saisons pluvieuses, comme sur la côte, mais une seule.

1. Durch Massailand zur Xilquelle, 1 vol. in-4°, Berlin, Reimer, 1894, p. 34.

Comme tous ceux des régions tropicales, les fleuves du plateau varient beaucoup de volume selon les saisons. Mais les différences qui se manifestent dans les autres, à l’époque sèche et à l’époque humide, sont encore bien plus fortement accusées dans ceux-ci. Pendant la saison sèche, l’eau ne continue à courir que dans le chenal de quelques-uns d’entre eux, tels que le Mlagarasi, qui aboutit au Tanganika, le Roubana, le Mara, qui se jettent dans le lac Victoria, et dans les petits torrents qui alimentent le lac Manyara. Sans doute, ils s’appauvrissent, mais ils restent, au sens propre du mot, des cours d’eau. Les autres se transforment, pour la plupart, en un chapelet de lacs, où se réfugient hippopotames, crocodiles et poissons. Dans les terrains d’alluvion, qui forment d’étroites bandes au sud du Victoria, ou s’étalent au sud de l’Eiassi, il y en a même qui se dessèchent complètement. Le lit du fleuve témoigne seul de son existence, et il faut creuser le sol pour trouver de l’eau. Il existe au Sahara de semblables lleuves souterrains. Au pied de l’Atlas, « l’oued el- Arab,. l’oued Abiod, l’oued Djedi, renferment toute l’année, sous terre, un fdet d’eau excellente, qui alimente une partie des oasis du Zab 1 ».

Dans certaines régions tropicales de l’Afrique, il y a donc des rivières analogues aux ouadis sahariennes. Ce n’est pas là une des observations les moins curieuses faites par les explorateurs.

Pendant la saison humide, l’aspect du pays change complètement : le Mlagarasi, le Mara gonflent et inondent leurs rives. Le Mara a été vu à deux différentes époques de l'année, en janvier (1886) par Fischer, en mai (1892) par Baumann. Dans le premier cas il conte-

1. A. Schirmer, Le Sahara, 1 vol. in-S", Hachette, 1893, p. 172.

Dehérain. — Ktudcs sur l'Afrique.

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