LES SURNOMS DES EUROPÉENS EN SOUAHELI
Les indigènes de l’Afrique orientale, dont le souahéli est la langue commune , éprouvent une grande difficulté à prononcer ou à retenir les noms européens, et, quand par hasard ils s’y essayent, ils les déforment au point de les rendre méconnaissables. C’est ainsi, par exemple, que Ramsay devient « Lamsa », Saint Paul « Sin Pouli », Arning « Haniki », Gouverneur « Govmani ». Aussi jugent-ils généralement plus commode de distinguer les Européens au moyen d’un surnom. M. C. Velten a eu la patience, pendant son séjour dans l’Afrique orientale allemande, de provoquer les bavardages, de noter ces surnoms au fur et à mesure qu’il les entendait, et d’en dresser une liste qui est vraiment curieuse b
Certains de ces surnoms ont pour origine des particularités corporelles. Des individus de petite taille sont appelés « bana mtoto », l’enfant, ou « bana mtoto
1. Dr G. Velten, Die Spitznamen der Europaer bei den Suaheli, Mittheilungen des Seminars fur Orientalische Sprachen an den ICgl. Fried. Wilhelms Universitat zu Berlin, 1000. Dritle Abtheilung, p. 191-197.
Ulaya », l’enfant européen; d’autres de grande taille sont dénommés « le long ». « le mince », le « manioc sec». On appelle « M. Ventre», « M. le Gros », les personnes pour lesquelles la nature ne s’est pas montrée avare de ses dons. L’abondance ou l’absence de cheveux et de barbe n’échappe pas à l’œil attentif des indigènes. En se promenant à Bagamoyo ou à Dar es- Salam, on entend donc « bana ndevu nyingi », ce qui signifie « le monsieur à la grande barbe », ou « bana kisharafa », « le barbu ». Un individu complètement chauve était appelé « la Sauterelle », parce qu’il semblait qu’un essaim de sauterelles se fût abattu sur son crâne et y eût tout dévoré, de même qu’elles dévastent les champs sur lesquels elles se jettent. Les particularités du visage ont aussi fourni des surnoms, tels que : « M. le Nez », « M. l’Édenté ». Certain Allemand, qui avait la figure couturée de cicatrices (peut-être était-ce un souvenir que lui avait laissé sa vie d’étudiant), était appelé « M. le Balafré »; un autre, dont les grands yeux semblaient toujours étonnés, « M. l’ Ahuri ». Une certaine attitude habituelle est immédiatement remarquée. Un jeune homme marchait le dos courbé, et on disait : Voici « M. l’Ancêtre ou » M. le Grand- Père » qui passe. Un infirme s’appuie sur deux béquilles, c’est « M. Quatre Jambes » ; un autre sur deux cannes, c’est « M. Deux Bâtons ».
« M. Quatre Yeux », « M. Un OEil » portaient respectivement, l’un un lorgnon, l’autre un monocle.
Il arrive parfois que pour une particularité tout à fait insignifiante de toilette, on est à tout jamais affublé d’un surnom qui subsiste, alors que le motif qui l’a provoqué a depuis longtemps disparu. Un Européen nouvellementdébarqué portait un chapeau usé. Aussitôt les Souahélis de le nommer « M. Vilain Chapeau ».