LES SURNOMS SOUAHELIS DES EUROPÉENS
Notre homme resta dix ans en Afrique, il porta des chapeaux neufs, il n’en resta pas moins toujours « M. Vilain Chapeau ».
Quelques traits de ressemblance avec les animaux ont chez nous donné naissance à certains sobriquets, qui avec le temps sont devenus des noms de famille. On ne compte plus en France les Lelièvre, les Loiseau, les Mouton. De même dans l’Afrique orientale. Seulement la faune étant différente de celle de l’Europe, les surnoms y ont aussi un goût de terroir. On rencontre à chaque coin de rue M. l’Hippopotame, M. le Léopard, M. le Perroquet.
Les surnoms dont nous venons de donner quelques échantillons sont empruntés au physique de ceux qui les portent, mais les traits de caractère moral- ont également donné naissance à toute une onomastique ; voici « Bana tartibu », M. le Pensif, « Bana polapole », M. le Calme. Un explorateur qui avait conduit son expédition avec rapidité avait été nommé par ses soldats : « L’infatigable ». A côté de « M. le Toqué », voici « M. le Méchant ».
Les Européens qui exercent une fonction bien déterminée sont désignés par leur titre professionnel ou par un mot qui le rappelle. Tout médecin est appelé le « Docteur Sorcier »; tout employé au télégraphe » M. le Fil » ; le trésorier en chef est « M. l’Argent », et tout payeur subalterne « M. la Roupie ». la monnaie indienne étant d’un grand usage dans l’Afrique orientale.
Si un Européen manifeste un goût particulier pour une occupation, il peut être certain que son penchant n’échappera pas à la curiosité, toujours éveillée, du noir. Un auteur fécond devient « M. le Papier », un amateur de jardinage « M. le Légume », un amateur de canotage « M. le Matelot ».
Quand on séjourne quelque temps en pays étranger, on finit toujours bien par attraper quelques bribes de la langue qui s’y parle, et alors, tout fier de ce savoir nouveau, on cherche à placer à tout propos les quelques mots ainsi saisis à la volée. Les Européens de l’Afrique orientale, qui répètent sans cesse le même mot souahéli, suscitent eux-mêmes leur propre surnom. « M. Suffit » et « M. Tout-à-l’Heure » se servaient constamment de ces deux expressions. Un goût pour un mets particulier provoque un surnom, qui rappelle cette préférence; un tel est « M. Banane », et tel autre « M. Noix de Coco ». Enfin on ne peut pas se livrer impunément au vice de la boisson. Les alcooliques sont désignés sous le nom de « M. Cognac », de « M. Whisky », et même, ô honte! de « M. Whisky- Cognac ».
Ces surnoms ont le caractère d’être à la fois des noms propres parce que chacun d’eux désigne un seul individu et des noms communs parce que le même peut s’appliquer simultanément à plusieurs Européens.
Ils témoignent d’une certaine sagacité de la part des Souahélis. En France, nous nous contentons de remarquer que les nègres ont la peau noire, ce qui n’est vraiment pas bien difficile, et nous leur donnons le surnom de « Mal blanchi », ou de « Boule de neige » par antiphrase. L’observation des Souahélis va un peu plus loin.
Enfin on aura pu remarquer, d’après les échantillons que nous avons donnés, que ces surnoms, s’ils sont parfois plaisants, ne sont jamais ni méchants, ni cruels.
Juin 1901.
LE LAC Kl Y 0 U ET LES VOLCANS DU MFOUMBIRO