Les découvertes du comte von Goetzen
Le comte von Gœtzen et le docteur Prettwitz ont traversé l’Afrique, depuis l’océan Indien jusqu’à l’Atlantique. La première de ces grandes expéditions transcontinentales fut celle de Livingstone, qui, parti de Saint- Paul de Loanda le 20 septembre 1854, arriva à Quilimane, à l’embouchure du Zambèze, le 12 mai 1856.
Celle du comte von Gœtzen est la treizième. Il a publié récemment une narration complète de son voyage, qui permet d’en exposer les principaux résultats b
Il quitta Pangani en octobre 1893, à la tète d’une caravane forte de 620 personnes. 11 s’engagea sur le plateau des Massais, puis coupa la route que suivent les
1. Durcit Afrika von Ost nach West. Resullale und Begebenheiten einer Reise von der Deutschostafrikanischen Kueste bis zur Kongomuendnng in den Jahren 1893-1894 von C. A. Graf von Gœtzen, lieutenant in kgl. Preuss. 2'™ Garcle-Ulanenregiment, Berlin, D. Reimer, 1895.
caravanes de Tabora au lac Victoria ; ensuite il atteignit la vallée de la Kagéra (carte 9).
Jusque-là, le voyageur avait, sinon suivi des sentiers battus, au moins traversé un pays déjà amplement reconnu. Le pays des Massais avait été exploré, en 1883, par le voyageur intrépide, prématurément enlevé à la géographie en 1895, qu’était Joseph Thomson. Plus récemment, en 1892, l’Autrichien Oscar Baumann l’avait parcouru. Toutefois l’aisance, l’absence de difficultés, qui ont caractérisé le passage du comte von Gœtzen, ont démontré de nouveau que les pasteurs Massais n’étaient pas ces pillards redoutables, que sur le témoignage erroné de Stanley, on s’était longtemps figurés.
En quittant les rives de la Kagéra, von Gœtzen pénétrait dans l’inconnu, et désormais il marcha de découvertes en découvertes.
Il entre dans le Rouanda. Cette région était entourée d’un certain mystère. Les Arabes qui sillonnent l’Afrique orientale, à la recherche de l’ivoire et des esclaves, redoutaient de s’y aventurer. C’était parmi eux comme un dicton qu’on y entre plus aisément qu’on n’en sort. Des explorateurs européens, Stanley, Stuhlmann, Baumann en avaient longé les confins au nord et à l’est, mais en réalité on n’en connaissait rien de plus que le nom même.
Le comte von Gœtzen l’a traversée de l’est à l’ouest, lia rapporté de ce pays de hauts plateaux (1 800 à 2 000 mètres d’altitude), de ce « Pamirde l’Afrique centrale », ainsi qu'il l’appelle avec un peu d’emphase, une excellente impression : « Qn peut le compter parmi les régions les plus belles et les plus fertiles de l’Afrique.... Nous avons là un pays d’une valeur inappréciable, qui deviendra pour nous, Allemands, une précieuse possession, grâce à sa fertilité, à la fraîcheur de son climat,
KIVOU ET MFOUMBIRO.
à la densité de sa population ». Le nord paraît surtout pays de culture; le sud pays d’élevage. Il y a six ans environ, une de ces terribles épizooties telles qu’il s’en propage parfois en Afrique a ravagé les troupeaux. Ils se reconstituent peu à peu et l’on voit réapparaître les grands bœufs efflanqués, aux cornes immenses.
Les hommes de la race dominante sont d’une taille extraordinaire. Le chef Luabugiri et ses proches parents sont certainement parmi les hommes les plus grands qui vivent sous le soleil. Amenés en Europe, ils susciteraient un profond étonnement.
Ce pays réservait d’autres surprises au comte von Gœtzen. A l’extrémité orientale du Rouanda, il découvrit six volcans, dont l’un, le Kirunga, est encore en activité '.
On soupçonnait leur existence. Dès 1861, Speke et Grant, en marche vers l’Ouganda, avaient aperçu « ces cimes coniques qui étincelaient sous les feux du soleil couchant. » Plus récemment, en 1892, Stuhlmann avait recueilli des renseignements très précis de la part des indigènes. Mais, en somme, on en était resté à des suppositions. Elles viennent d’être changées en certitudes.
Le comte von Gœtzen cheminait vers le nord, quand il aperçut six montagnes rangées de l’est-nord-est à l’ouest-sud-ouest. De la plus occidentale, le Kirunga, s’élevait une colonne de fumée. La nuit, le soldat qui montait la faction devant la tente du voyageur, le réveilla en criant : « Maître, le ciel est en feu ». Aucun doute ; n’était possible. On se trouvait bien en présence d’un volcan en activité (carte 9).
1. Ces volcans ont reçu ultérieurement le nom collectif de Mfoumbiro.
Von Gœtzen parvint au sommet du Ivirunga , mais non sans difficulté, car la vie végétale se développe sur les flancs de la montagne avec l’exubérance propre aux régions tropicales.
Le cratère a environ 1 kilomètre et demi de diamètre et 30 mètres de profondeur. Ses parois sont inclinées d’environ 50 degrés. D'un puits, qui peut avoir un diamètre de 100 à 150 mètres, sort, avec un grondement semblable à celui du tonnerre, une fumée rougeâtre. « Je crois, dit l’explorateur, que nous nous trouvons en présence d’un lac de lave. A en juger par le feu qui s’échappe du cratère, il semble qu’il doit exister un seVond centre d’éruption du côté de l’ouest. Je n’ai pu m’en assurer, ayant été arrêté dans ma marche par l’épaisseur de la forêt. »
L’altitude de ce volcan serait, d’après les calculs, de 3 470 mètres au-dessus du niveau de la mer.
A cette première découverte, qui aurait suffi à illustrer le voyage du comte von Gœtzen, en succéda une autre non moins curieuse, celle d’un nouveau grand lac africain : le lac Kivou. Sa direction générale est nordsud. L’étendue doit en être considérable : pendant qu’il le traversait perpendiculairement à l’axe, l’explorateur voyait l’immense nappe disparaître au loin dans les nuages; mais n’en ayant pas reconnu l’extrémité méridionale, il lui est impossible d’en donner les dimensions exactes.
Peut-être le Kivou sert-il de réservoir au Tanganika. Il jouerait à son égard un rôle analogue à celui de l’Albert-lidouard par rapport à l’Albert. Au dire des indigènes, une rivière sortirait de son extrémité méridionale. Or on connaît un cours d’eau nommé Roussisi qui pénètre dans l’extrémité septentrionale du Tanganika. Si ce Roussisi était l'affluent du lac Kivou, il
serait analogue à la Semliki, qui porte, comme l’on sait, les eaux du lac Albert-Édouard dans 1 Albert.
Après sa traversée du lac Kivou, le comte von Gœtzen se dirigea droit vers l’ouest pour atteindre le Congo. Nous ne savions encore presque rien de la contrée, longue de 700 kilomètres, qui s etend entre 1 Arouliimi au nord et la Loukouga au sud. Nous avons exposé plus haut (p. 57) comment Emin Pacha, parti des rivages du lac Albert pour gagner ceux du Congo, avait malheureusement péri avant de mener à bien son aventureuse tentative.
La reconnaissance de cette partie de l’Afrique était donc l’un des desiderata des géographes. Le comte von Gœtzen vient de le satisfaire partiellement. Il a découvert un nouvel affluent de droite du Congo, la Lowa, longue rivière qui descend vers 1 ouest pai une succession de rapides.
Mais nous attendions surtout avec impatience son impression sur la « grande forêt équatoriale ». Puisque Stanley lui avait libéralement accordé une supeilicie de 825000 kilomètres carrés, bien que l’ayant vue seulement sur les bords de l’Arouhimi, von Gœtzen devait forcément la traverser. Or il faut bien en prendre notre parti, la végétation des bords de la Lowa ne rappelle en rien les descriptions fantastiques de Stanley. Le pays est boisé, assurément, mais jamais le leuillage j n’est assez épais pour qu’il fasse nuit noire dans le sous-bois; les clairières sont fréquentes et étendues. Bref cette partie de l’Afrique n’est pas couverte de cette sylve impénétrable qu’on nous avait naguère décrite, et von Gœtzen ne pouvait pas se vanter de sortir des « ténèbres de l’Afrique », quand il atteignit les postes belges du haut Congo.
Juillet 1896.
lavou ET MFOUMBIRO.