EFFECTIFS
Kennemerland
Pieter Saskers.
230 hommes.
Rhynland
Elbert Kes.
Wapen van Zeeland...
Yan Dalen.
Vlaardingen
Bartholomeus Verwey.
Coghe
Cornelis Backer.
Zeeridder
Velthoen
Jurien Janssen.
L’escadre comprenait donc cinq navires de ligne et deux navires légers ou flûtes.
L’effectif se montait à un total de 1 227 hommes, dont 581 marins et 646 soldats. 11 y avait en outre à bord 14 femmes et enfants, dont la présence paraît cependant peu compatible avec les dangers inhérents à une conquête.
III. — Pendant près de quatre mois on resta au Cap sans nouvelles de l’expédition du Mozambique. Enfin,
AFRIQUE DU SUD
le 19 janvier 1663, on vit arriver dans la baie de la Table le Velthoen, l’une des « flûtes » de l’escadre. Ce navire apportait la nouvelle que l’expédition avait échoué, et que les « Portugais étaient restés les maîtres de la ville et du fort de Mozambique ».
Partie du Cap de Bonne Espérance le 26 septembre 1662, l’escadre avait dû louvoyer pendant plus d’un mois, le long de la côte orientale d’Afrique, avant d’atteindre le cap Correntès. Un second mois lui avait été nécessaire pour parvenir à la latitude de la baie Verhagens '. Ouragans et tempêtes n’avaient cessé de contrarier ses progrès.
Cependant les vivres diminuant d’abondance et les j maladies se développant à bord, le commandant Lairesse avait résolu de faire relâche au sud du cap Correntès, pour donner quelque repos aux équipages. Le 23 novembre 1663, l’escadre avait mis le cap au sud, et en vingt-quatre heures avait fait autant de chemin dans cette direction qu’en cinq semaines dans le sens opposé, j Elle s’était arrêtée en un lieu appelé Baracatta, « où la mer reçoit une large rivière dont l’eau est saumâtre et sur laquelle les barques naviguent difficilement à cause de la violence des rapides 1 2 ».
L’escadre était restée mouillée pendant plus d’un mois en pleine mer, menacée à tout instant d’ètre jetée
1. Le nom de Verhagens a disparu de la toponymie africaine contemporaine. Sur sa carte à’Æthiopia inferior, d’ailleurs très inexacte, Blaeu marque une baie de Steven Verhagens, entre le cap San Sébastian et Sofala. ( Africa , p. 127.) Cette baie pourrait bien être la baie actuelle de Mofoineno.
2. Ce point est difficile à identifier ; les descriptions des embouchures de la rivière Zavora, du Limpopo et de la rivière Manhica, telles qu’elles sont données dans les Instructions nautiques, ne répondent qu’imparfaitemenl à celle de Baracatta, faite par les officiers du Velthoen à leur arrivée au Cap.
à la côte par un coup de vent. Elle avait perdu onze ancres et trois barques; quatre hommes avaient été noyés. Le commandant, « se voyant entouré de tous côtés par l’adversité, avait décidé, le 31 décembre 1662, de lever l’ancre au premier vent favorable, et d’abandonner le projet d’attaquer la forteresse de Mozambique, qu’il était impossible d’atteindre ». Les hommes qu’on avait débarqués pour aller acheter des vivres aux Cafres indigènes avaient été rappelés, mais ils avaient contracté des fièvres dont beaucoup étaient restés très malades, et dont quelques-uns avaient péri. Depuis le jour de son départ, 26 septembre 1662, jusqu’au commencement de janvier 1663, l’escadre avait perdu 114 hommes; 218 étaient malades à bord. Tel fut le récit que les officiers du Velthoen firent au commandeur Zacharias Wagenaer, en arrivant au Cap.
Finalement l’escadre d’Hubert Lairesse fit voile pour l’Inde, où elle fut disloquée. Des navires qui la composaient, deux, le Kennemerland et le Rhynland, repassèrent au Cap en mars 1664, et un troisième, le Coghe, en avril 1665.
L’expédition du Mozambique échoua donc par suite de circonstances physiques défavorables, « à cause, dit le Journal du Gouvernement du Cap, de la difficulté ou plutôt de l’impossibilité de progresser vers le nord, le long de la côte orientale d’Afrique, à l’époque de l’année où on le tenta ».
On connaît le phénomène météorologique des moussons. Sur l’océan Indien, les vents alizés sont détournés de leur cours régulier par réchauffement alternatif des plateaux asiatiques et des plateaux sud-africains. D’avril à octobre un appel d’air se produit sur les plateaux asiatiques : la mousson souffle alors du sud-ouest. Réciproquement, d’octobre à avril, c’est sur les plateaux
AFRIQUE DU SUD
de l’Afrique australe que l’air s’élève et qu’un vide se produit : la mousson se retourne et souffle du nord-est.
Quant à la partie de l’océan Indien appelée canal de Mozambique, dans laquelle l’escadre d’Hubert Lairesse navigua d’octobre 1002 à janvier 1003, voici, selon l’éminent marin et hydrographe D’Après de Mannevillette, correspondant de l’ancienne Académie des Sciences, comment le phénomène des moussons s’y manifeste en particulier :
A l’égard de l’espace de mer situé au sud de l’Équateur, entre la côte d’Afrique et le méridien qui passe par la pointe du nord-est de Madagascar, on y trouve, depuis le mois d’avril jusqu’au mois d'octobre, des vents du sud-sud-ouest qui s’inclinent davantage vers l’ouest, quand on remonte vers le nord, pour se joindre aux vents de la mousson du sud-ouest qui souffle au nord de la ligne.
Depuis le mois d’octobre ou de novembre jusqu’à celui d’avril, on voit dans le même espace des vents du nord-nord-est à l’est et, proche de la côte, ils viennent très souvent de l’est-sud-est au sud-est, pour rétablir probablement l’équilibre de l’air raréfié sur les terres par les grandes chaleurs de cette saison1.
Ainsi Hubert Lairesse a essayé d'avancer vers l’est et le nord-est à une époque de l’année où les vents soufflent précisément de cette direction. Ses vaisseaux ont eu pendant deux mois constamment le vent debout. Ils louvoient, tirent des bordées le long de la côte, arrivent à grand’peine à dépasser le cap San Sébastian, et finalement sont repoussés par les forces naturelles.
L’échec de l’expédition organisée en 1662 par la Compagnie des Indes orientales contre le Mozambique offre un cas très curieux de rapports entre un phénomène de la physique du globe et un événement historique. C’est donc au premier chef un fait d’ordre géographique.
1. D’Après de Mannevillette, Le Neptune oriental , 1 vol. in-f“, Paris, 1115, p. 23.
Il y a lieu d'ètre surpris qu’un officier qui avait déjà une fois pour le moins commandé une flotte dans l’océan Indien se soit engagé dans cette impasse. Peutêtre Hubert Lairesse ignorait-il le régime des vents dans le canal de Mozambique; c’est cependant assez invraisemblable et sa tentative imprudente eut probablement une cause différente. Quand on lit les Instructions qui lui furent envoyées des Pays-Bas, on remarque qu’on lui recommande à plusieurs reprises la célérité.
En voici la raison : le G août 1661 un traité de paix avait été conclu à la Haye par l’intermédiaire de l’ambassadeur portugais, comte de Miranda, entre le Portugal et les États généraux des Provinces-Unies. Mais les Directeurs de la Compagnie des Indes orientales, dont, à ce moment, les troupes remportaient victoire sur victoire à la côte de Malabar, s’ingéniaient à en retarder la ratification, afin de conserver toutes leurs conquêtes. Ils se flattaient notamment de l’espoir de se faire reconnaître, par le protocole, la possession du Mozambique.
Mais la mousson du nord-est vint dissiper cet espoir et, après avoir échappé au danger qui les avait un instant menacés, les fonctionnaires portugais purent continuer à sommeiller paisiblement dans leur petite forteresse de Mozambique.
Octobre 1903.
UN ANCÊTRE DES BOERS : II EN N IN G IIUSING j
Depuis deux cent cinquante ans , l'expansion des colons d’origine hollandaise, française et allemande, qu’on prit, vers le milieu du xvmc siècle, l’habitude d’appeler les Boers, a été continue dans l'Afrique australe. Le 6 avril 1652, Jolian van Riebeeck, chargé par la Compagnie néerlandaise des Indes orientales d’établir, à l’extrémité méridionale de l’Afrique, une station où les navires pourraient « toucher sûrement et se ravitailler en viande, en légumes et en eau », entrait dans la baie de la Table avec ses trois bâtiments, Drommedaris, Reijger et Goede Iloope. Cinq ans plus tard, le 20 février 1657, neuf domaines, cinq au Groenevelt ou « champ vert », quatre au Dutch garden ou « jardin hollandais », étaient concédés aux premiers colons libres sous la protection du canon de la forteresse, bâtie par van Riebeeck.
A la fin du xvii" siècle, la colonisation avait atteint le pied de la première haute chaîne de montagnes qui se dresse à l’est de la ville du Cap. Pendant tout le , xvme siècle, elle progressa sur l’étroite et longue bande de terres arrosées et verdoyantes, qui se développe
HENNING HUSING.
entre le désert du Karrou et le rivage de l’océan Indien, si bien qu’en 1795, quand la Grande-Bretagne conquit le Cap de Bonne-Espérance pour la première fois, elle 1 était parvenue jusqu’à cette Groot Vischrivier, que les géographes du temps considéraient comme la limite méridionale du monde inconnu et vague qu’ils appelaient la Cafrerie.
Pendant le xixe siècle, les Boers ont gravi les montagnes qui forment le rebord méridional du plateau sudafricain, ont peuplé ce plateau jusqu’au lleuve Limpopo, et les terrasses du Natal et du Souaziland étagées à son pied. De nos jours enfin, quelques bandes d’entre eux se sont établies dans le Sud-Ouest allemand et dans l’Angola portugais.
Dans cette œuvre collective, dont les débuts sont contemporains de la minorité de Louis XIV et qui se continue sous nos yeux, une part importante revient au colon Henning Husing. Grand éleveur, il a pendant près de vingt-cinq ans approvisionné de bétail les bâtiments qui mouillaient dans la baie de la Table. Agriculteur et viticulteur, il a défriché des terres incultes, restées jusqu’alors le domaine des Hottentots nomades et des bêtes sauvages. Enrichi par l’exercice régulier de sa profession et comblé d’honneurs, il n’hésita pas, sur j la fin de sa vie, à se mettre hardiment en opposition avec un gouverneur, dont il estimait les actes illégaux et despotiques; il provoqua la première manifestation de cet esprit d’indépendance , dont les colons de l'Afrique australe ont donné depuis deux siècles des preuves répétées. Bref, fonctionnaires à part, Henning Husing fut, de 1685 à 1710 environ, le personnage le i plus notable du Cap de Bonne-Espérance. On pouvait , déjà le présumer d’après plusieurs passages d 'Oad en nieuw Oost Indien, l’ouvrage célèbre dans lequel François
AFRIQUE DU SUD
Valentyn a exposé l’histoire des Hollandais aux Indes *, on n’en saurait plus douter depuis que certains documents conservés dans les archives du Cap ont été traduits et publiés 1 2. j
La biographie d’Henning Husing forme une contribution à l’histoire jusqu’à présent peu étudiée des origines du peuple boer.
d. — Husing, éleveur de bétail et cultivateur.
C’est une opinion assez généralement répandue que les Boers sont exclusivement d’origine hollandaise et française. Il est exact, en effet, que beaucoup des colons qui se fixèrent au Cap étaient nés dans les Pays-Bas, ce qui n’a rien de surprenant, la Compagnie hollandaise des Indes orientales l’ayant possédé pendant cent quarante-quatre ans. Il n’est pas moins vrai que, parmi les protestants français qui avaient émigré en Hollande
1. François Valentyn, Oud en nieuw Oost Indien, 5 parties en 7 volumes in-P, Dordrecht et Amsterdam, 1724-26. On trouvera les chapitres relatifs au Cap de Bonne-Espérance dans la 5° partie, t.‘ II.
2. H. C. V. Leibbrandt, Précis of the Archives of the Cape of Good Hope : I. Journal, 1699-1732. 11. Letters received 1695-1708. III. Letters despatched 1696-1708. IV. The defence of William j Adriaan Van der Stel. 4 vol. in-8°. Capetown, 1896-97. Voyez aussi Peter Kolb, Caput Bonæ Spei hodiernum. Das ist : Vollstcindige Deschreibung des Afrikanischen Vorgebirges der Guten Hoffnung ,
1 vol. in-f°, Nuremberg, 1719. Une médiocre adaptalion de cet ouvrage a été publiée en français sous le titre suivant : Description du Cap de Donne-Espérance tirée des Mémoires de M. Pierre Kolbe [par Jean Bertrand]. 3 vol. in-12, Amsterdam, 1741. — George Mac Call Theal, History of South Africa under the administration of the Dutch East India Company. 2 vol. in-8°, Londres, 1897. — Enfin je saisis avec empressement cette occasion d’exprimer mes plus sincères remerciements à M. H. C. V. Leibbrandt, conservateur des Archives de Capetown, pour les recherches qu’il a bien voulu faire à ma demande dans son riche dépôt, et pour les renseignements qu’il m’a transmis.
HENNING HUSING.
lors de la révocation de l’édit de Nantes, cent cinquante à deux cents environ acceptèrent les offres de la Compagnie des Indes, prirent passage sur sept de ses bâtiments et débarquèrent au Cap, les premiers le 13 avril 1688, les derniers le 6 mai 1689. Mais d’autres émigrants en nombre important arrivèrent d’Allemagne, et en même temps que l’élément néerlandais et l’élément français, l’élément germanique a contribué à la formation de la population afrikander.
Sans doute, un Adam Tas vint d’Amsterdam et un Steven Vermey de Rotterdam , un Isaac Taillefer de Château -Thierry et un Paul Roux d’Orange, mais, d’Halberstadt vint un Christian Wynoch, et de Cologne un Willem van Syburgh. De même que la Hollande septentrionale et la Hollande méridionale, de même que I la Champagne et le Comtat- Venaissin, la Saxe et les pays rhénans sont à la fin du xvne siècle représentés sur ce coin de terre, perdu au milieu des mers australes. Henning Husing appartenait au groupe des colons d’origine allemande : il était , dit-il dans son testament, né en 1648, à Hambourg, d’Henning Husing et d’Anna Ragers, citoyens hambourgeois.
Parmi les colons du Cap, certains étaient d’anciens salariés de la Compagnie des Indes, marins, soldats, artisans, qui, séduits par le pays, avaient abandonné le service de la Compagnie pour s’adonner librement à la culture et à l’élevage du bétail. D’autres émigrants, les réfugiés français par exemple, étaient arrivés d’Europe avec le propos délibéré de commencer sur cette terre une existence nouvelle. Nous ignorons à laquelle de ces deux catégories Husing appartenait et dans quelles circonstances il débarqua au Cap.
Il apparaît dans l’histoire en 1678 , il avait alors trente ans.
âi8
AFRIQUE DU SUD
Les gouverneurs du Cap se fournissaient du bétail nécessaire à la subsistance des soldats de la garnison et des équipages des navires en escale, simultanément chez les indigènes hottentots et chez les colons européens. Mais en 1678, le gouverneur Bax résolut de favoriser l’accroissement des troupeaux des colons et de concéder à ces derniers de nouvelles terres à pâture, au lieu nommé Hottentoots Holland, la Hollande des Hottentots.
Il suffit de jeter les yeux sur une carte de l’Afrique australe, pour remarquer à l’extrémité du continent deux larges golfes , qui semblent s’opposer l’un à l’autre : l’un s’ouvre sur l’océan Atlantique, c’est la Baie de la Table, au fond de laquelle s’élève la ville du Cap, l’autre qui s’ouvre sur l’océan Indien, avait reçu des navigateurs portugais, les premiers explorateurs de ces parages, le nom de Falzo, qne les Hollandais introduisirent dans leur nomenclature géographique. Hottentoots Holland était situé sur la rive nord-est de la Falzo i baay. De janvier à août 1678, cinq colons vinrent s’y fixer, parmi lesquels Henning Ilusing. Ce pays était alors complètement sauvage et il fallait une certaine hardiesse pour s’y risquer. Les Hottentots nomades qui le parcouraient n’étaient, il est vrai, armés que de sagaies et de flèches, mais ils avaient cessé de s’effrayer du mousquet des Européens, sitôt qu’ils s’étaient avisés ; de ses imperfections : délai nécessaire pour le recharger, longs feux quand la poudre était mouillée. Les bêtes féroces, très nombreuses dans l’Afrique australe quand les Européens commencèrent à la peupler, étaient encore plus dangereuses que les hommes ; et le Journal de van Riebeeck abonde en récits d’agressions commises par les lions, les loups et les léopards.
Pendant les six années qui suivirent son établisse-
HENNING nuSING.
âiô
ment dans ce poste d’avant-garde, Henning Husing réussit : ses troupeaux de gros bétail et de moutons s’accrurent si promptement qu’en 1685 il obtint le privilège qui assura sa fortune et le mit hors de pair.
Les Directeurs de la Compagnie des Indes avaient l’habitude d’envoyer dans leurs diverses possessions, à intervalles irréguliers, des commissaires inspecteurs, munis de pleins pouvoirs. Le 19 avril 1685, Hendrik Adriaan van Rheede arriva au Cap, en cette qualité, et pendant son séjour, qui dura jusqu’au 16 juillet, il prit plusieurs mesures administratives : il décida notamment que dorénavant un seul parmi les colons serait chargé de fournir au personnel des divers services de la Compagnie, la viande de bœuf et de mouton nécessaire à sa subsistance, et ce colon fut précisément Henning Husing. Il exécuta son contrat pendant quinze ans, puis le 17 février 1700 le renouvela pour une période de cinq ans, qui prit fin le 31 décembre 1705 b Pendant vingt années, de 1685 à 1705, marins à bord des navires, qui allaient dans l’Inde ou retournaient aux Pays-Bas, malades de l’hôpital du Cap, soldats de la garnison, furent donc partiellement nourris par Husing. Cette convention était avantageuse pour la Compagnie, qui achetait à un prix très bas les vivres nécessaires à ses services; elle donnait la tranquillité aux gouverneurs, qui à son défaut auraient souvent été obligés, quand une flotte mouillait dans la baie de la Table, d’envoyer des commissaires acheter des animaux dans l’intérieur du pays. Mais d’autre part en assurant à Henning Husing une
1. 11 semble que de 1685 à 1700, la viande nécessaire aux services de la Compagnie ait été fournie conjointement par les parcs à bétail que possédait la Compagnie et par Henning Husing, tandis que du 1er janvier 1701 au 31 décembre 1705, les parcs à bétail ayant été liquidés, sur l’ordre des Directeurs, la fourniture incomba à Husing seul.
AFRIQUE DU SUD
clientèle nombreuse et régulière, cet accord fit sa fortune.
Au xvne siècle, la Compagnie hollandaise des Indes orientales est maîtresse des mers de l'Inde et de la Chine. Elle a détruit la domination séculaire du Portugal; elle prévoit déjà l’ambition des Anglais, mais elle est résolue à « poursuivre ces usurpateurs, à les traverser de toutes ses forces partout où ils font du commerce », à ne pas leur céder le dominium maris. Ces alarmes sont d’ailleurs prématurées, et la Compagnie règne sans partage de la Perse au Japon. De Gamron, dans le détroit d’Ormuz, à Nagasaki, ses comptoirs commerciaux, protégés par des forteresses, s’échelonnent sur les côtes de l’Indoustan, du Siam, de Malacca et des Molluqucs; elle occupe Ceylan et l’île Maurice. Batavia est le centre de sa domination et de son commerce, et c’est là, dira Savary des Bruslons, en 1730, dans son Dictionnaire universel de commerce, qu’clle « paraît avec toute la pompe de la souveraineté ».
Tous les navires se dirigeant des ports des Pays-Bas vers ceux de l’Inde et inversement, s’arrêtaient, sauf de très rares exceptions, au Cap de Bonne-Espérance. Ils arrivaient isolément parfois, mais groupés le plus souvent. Le grand événement maritime de l’année était la formation de la « flotte de retour ». Deux flottes venant séparément, l’une de Batavia, l’autre de Ceylan, s’attendaient dans la baie de la Table, se fondaient en une seule, qui, sous le commandement d’un personnage de marque, le Commandeur Jean de Wit par exemple, en 1696, Daniel Heinsius, vice-président du conseil de Justice de l’Inde en 1699, faisait voile vers la Hollande. De 1685 à 1705, cette Hotte de retour fut, chaque année, composée en moyenne de quinze navires, par exception de huit seulement en 1691, mais deux fois de vingt et un en 1702 et en 1704.
HENNING HUSING.
Trois-mâts de haut bord , pourvus en poupe d’un château orné de figures et d’armoiries, les mêmes justement que les peintres hollandais de l’époque, les Ludolf Bakhuisen et les Willem van de Welde s’appliquaient à représenter dans leurs « marines », ces navires étaient montés chacun par plusieurs centaines d’hommes : officiers, matelots, soldats et passagers. Pendant la relâche, ils renouvelaient toutes leurs provisions. C’était à Henning Husing que revenait en partie l’obligation de leur livrer la viande abattue et la viande sur pied nécessaires à la suite du voyage. Chaque année, l’alimentation et par conséquent la vie de milliers d’hommes dépendaient donc de lui, de sa diligence et de son honnêteté, si bien que, pour être effacé et de second plan, son rôle dans le système de la navigation des flottes hollandaises n’en eut pas moins pendant vingt ans son importance.
Les malades de l’hôpital du Cap formaient une autre partie de la clientèle d’Husing. Les personnes qui actuellement pour se rendre d’Europe en Afrique australe prennent passage dans des paquebots luxueux, dans ces Castles pourvus de ce qu'on est convenu d’appeler le « confort moderne », ne se doutent pas- des misères auxquelles on s’exposait, il y a deux siècles, quand on entreprenait le même voyage.
Du Texel au Cap ou inversement, la traversée ne s’accomplissait jamais en moins de trois mois et demi; dans certaines circonstances, elle en durait six. Lorsque les États Généraux étaient en guerre avec l’une des deux puissances riveraines de la Manche, Angleterre ou France , les commandants avaient l’ordre , pour échapper aux corsaires, de faire un immense détour, de reconnaître la côte de Norvège, de doubler les îles Shetland, de passer entre les îles Far-OEer et l’Islande,
AFRIQUE DU SUD
puis au large de l’Irlande. Pour atteindre une terre située dans l'hémisphère austral, les navires hollandais s’engageaient d’abord dans l’océan Polaire arctique! Pendant ces voyages interminables, les santés s’altéraient. Les commandants ne sont que trop souvent obligés, en débarquant au Cap, de déclarer un certain chiffre de décès : 30 novembre 1695, arrivée d’une flotte de onze navires, hommes morts encours de route : 228; octobre 1696, arrivée du Vosmaer, morts : 95; 13 septembre 1698, arrivée de VAssenfeldt, morts : 15.
Du nombre des hommes qui succombaient, on peut facilement déduire celui des malades. Cette même flotte, qui mouilla dans la baie de la Table le 30 novembre 1695, avait à bord 678 indisponibles, et on en comptait 589, dont le commandant Pronk, sur une autre de 10 navires, qui entra en rade en juillet 1696. « La plupart des hommes sont véritablement faibles et malades, écrivaiton du Cap, leurs dents sont si branlantes (symptôme du scorbut) qu’ils ne peuvent plus mordre le biscuit. » Sitôt l’ancre jetée, on transportait tous ces misérables à L’hôpital. Peter Kolb, qui avait été envoyé au Cap par le Baron B. F. von Krosigk, conseiller du roi de Prusse, pour y faire des observations astronomiques et qui y resta du 11 juin 1705 au 11 avril 1713 1 disait : « Les gens qui voyagent sur mer sont souvent attaqués du scorbut, et il en arrive beaucoup au Cap qui ont cette maladie.... J’ai vu assez souvent plus de cent personnes scorbutiques conduites à l’hôpital tout à la fois ». Pour hospitaliser ces malades, on construisit en 1697 un bâtiment
1. On trouvera un bon article biographique sur Peter Kolb (et non Kolbe, ainsi qu’on l’écrit babil uellement) dans Jocher, Allgemeines ge/ehrten Lexikon, in-4°, Delmenhorst, 1810. Supplément, t. III, p. 706-707. Il a été reproduit presque textuellement par Ratzel dans un recueil plus répandu, Allgemeine deutsche Biographie , in-8, Leipzig, 1882, t. XVI, p. 460-6 i .
HENNING HUSING. 223
nouveau contenant 800 lits « avec des matelas de foin, qui peuvent être nettoyés et n’entretiennent pas la vermine comme ceux de laine ». Les remèdes dont ces victimes de la mer avaient besoin étaient non pas des médicaments, mais une nourriture saine : « du riz, des herbes potagères, des légumes », et enfin « des viandes fraîches », qu’Henning Husing livrait à l’hôpital.
Henning Husing était aussi chargé de nourrir en partie la garnison du Cap. Les colons, nous aurons plus loin l’occasion de le dire, étaient appelés en cas d’attaque à défendre la colonie. Mais la Compagnie y entretenait aussi un corps de soldats mercenaires, dont l’effectif, renforcé pendant la guerre de la ligue d’Augsbourg, car on craignait fort une tentative de débarquement des Français, atteignait 718 hommes, le 1er juillet 1G96.
Enfin Husing touchait une certaine rémunération pour la fourniture de viandes avariées, qui étaient abandonnées aux esclaves de la Compagnie, car le fléau de l’esclavage, avec tout ce qu’il entraînait de pratiques odieuses, coups, chasse aux fugitifs, supplices, avait été introduit dans la colonie, dès sa fondation, par le Commandeur Johan van Riebeeck.
Les animaux qu’Husing transportait vivants sur les navires et ceux qu’il abattait pour les livrer immédiatement à la consommation, avaient été élevés sur ses propres pâturages. « Il a pendant toute la durée de son traité été pourvu d’un grand troupeau, écrivait-on du Cap, le 31 mars 1706, si bien qu’il n’achetait rien aux particuliers sinon de temps à autre, à bas prix, quelque animal maigre qu’il engraissait pendant un an. L’accroissement normal de son troupeau suffisait à l’approvisionner. » Le gouverneur Willem Adriaan van der Stel estimait, en 1706, que ce troupeau se montait à mille
bêtes à cornes et à vingt mille moutons. Husing était certainement à cette époque le plus grand possesseur de moutons de la colonie.
Il avait commencé ses entreprises d’élevage à Hottentoots Holland, sur la rive orientale de la Falzo baay. Il les continua plus au nord, dans un canton, nommé , en 1680 par le gouverneur Simon van der Stel, qui en avait entrepris le peuplement et y avait installé quelques nouveaux venus « le bois de Stel », Stellenbosch. Sur les bords de l’Eerste ou Stellenbosch rivier s’échelonnaient les domaines de plusieurs colons notables, Ferdinand Appel, Jacobus van der Ileyden, Pieter van der Byl, Adam Tas; c’était là aussi qu’habitait Wessel Pretorius, tige d’une famille qui devait s’illustrer dans l’histoire de l’Afrique australe, l’ancêtre d’Andries Pretorius, vainqueur du chef zoulou Dingan et fondateur de l’éphémère république boer du Natal, l’ancètre aussi de Martliinus Wessel Pretorius, premier président de la République sud-africaine.
Le domaine d’Husing, Meerlust , était situé sur la Stellenbosch rivier, le dernier en amont, au pied du col donnant accès dans la grande vallée de la Zondereinde rivier. De 1683 à 1701, Husing reçut du gouvernement d’importantes concessions de terres : 191 journaux le 1°1' janvier 1683, 139 le 6 octobre 1690, 86 le 3 juin 1693, 29 le 27 octobre 1698, 99 le 15 octobre 1700, soit (en tenant compte des fractions) 545 journaux ou 451 hectares environ en vingt ans. 11 en revendit une partie à d’autres colons, mais possédait encore 300 journaux ou 246 hectares environ en 1706. Outre la propriété de ces terres, Henning Husing obtint, à partir du 1er janvier 1701 certainement, et peut-être antérieurement, la jouissance exclusive de pâturages que Willem Adriaan van der Stel, qui avait, il est vrai, intérêt à
IIENNING HUSING.
exagérer, prétendait grands comme la moitié de la province de Hollande. Ce territoire, nommé Groene Kloof, la Vallée verte, était situé au nord de la ville du Cap, entre les baies de la Table et de Saldanha. Il n'y existait pas" d’habitation, mais seulement des abris pour les bergers hottentots. Comme on avait constamment à redouter les surprises des fauves et des sauvages, que les Européens nommaient les i hommes des bois », les boschimans, on enfermait le bétail pendant la nuit dans des enclos de pierres et de branchages, précaution qui n’était pas toujours efficace, puisque, en octobre 1701, une troupe d’au
* moins trois cents boschimans vola à Husing deux cents
• têtes de bétail.
A Groenekloof, Husing faisait de l’élevage et récoltait seulement les mesures de céréales nécessaires à la nourriture de ses gens; à Meerlust, il se livrait à l’élevage, mais en même temps à la grande culture et surtout à la viticulture. Dès que les colons du Cap s’étaient avisés que le raisin y mûrit, ils s’étaient passionnément adonnés à la culture de la vigne. En 1705, le conseil politique de la colonie constatait qu’en raison de l’accroissement du vignoble, la production du vin dépassait les besoins, et se demandait si, pour remédier à cette « mévente », il ne serait pas opportun d’en transformer une certaine quantité en alcool et en vinaigre. Husing avait pour sa part contribué au développement de cette culture, et François Valentyn disait de lui :
* Parmi les plus importants vignerons, il faut citer M. Henning Husing, qui sur son joli domaine de Meerlust a bien planté cent mille pieds de vigne. »
Plusieurs indices concourent à prouver qu’en exerçant ce métier d’éleveur et de vigneron, Henning Husing s’était enrichi. Outre son domaine de Meerlust, il possédait en 1705, au Cap même, « deux jolies maisons sur
AFRIQUE DU SUD
le chemin du château », que Valentyn cite parmi les embellissements qu’il constate en revenant après dix ans d’absence. Les lettres de change qu’il tirait sur la Hollande prouvent manifestement qu’il y jouissait d’un certain crédit. Des artisans, des matelots, des soldats, appartenant à la Compagnie des Indes, étaient autorisés 11 par le gouvernement, quand ils avaient des loisirs, à s’engager pour une durée déterminée chez les colons en qualité d’ouvriers agricoles. Or tandis que ses concitoyens employaient seulement un ou deux de ces auxiliaires, Husing en avait toujours de dix à vingt, à < ! ses gages, autre preuve de l’abondance de ses res-» |l sources.
2. — Fonctions municipales et militaires EXERCÉES PAR HUSING.
Revenant de Batavia en Hollande à bord de la « Hotte de retour » en 1695, François Valentyn séjourna plusieurs semaines au Cap; en tête des colons notables dont il. fit alors la connaissance, il cite Henning Husing. ( Notable, Husing l’était non seulement à cause de l’importance de ses exploitations agricoles, mais encore par sa position officielle dans la colonie, où il obtint successivement tous les honneurs.
En 1682, deux ans après la fondation du village de Stellenbosch, le gouverneur Simon van der Stel jugea nécessaire d’instituer une juridiction locale, les heemraaden, pour connaître des différends qui pourraient s’élever entre les habitants et leur éviter le désagrément de venir jusqu’au Cap pour soutenir leurs procès. Henning Husing fut l’un des quatre premiers heemraaden, nommés le 30 août 1682. Trois ans après en 1685, le commissaire Adriaan van Rheede modifia cette
HENNING HUSING.
I institution : au-dessus des heemraaden, représentants des colons et élus par eux, il plaça un landdrost, représentant de la Compagnie des Indes dans le district rural de Stellenbosch, et nommé par le gouverneur. Officier d’administration, le landdrost transmettait aux colons les ordres du gouverneur et l’informait de tous les événements qu’il jugeait importants. Officier de police, il veillait à la sécurité publique, arrêtait, le cas échéant, les colons, les indigènes ou les esclaves inculpés, surveillait les petits postes armés destinés ; à protéger les domaines des Européens contre les pillages des Boschimans. Enfin il présidait les heem- I raaden. Cette Cour du landdrost et des heemraaden avait principalement des attributions judiciaires ; néanmoins elle s’occupait aussi de certaines questions intéressant la communauté des colons, notamment des travaux publics et de la destruction des animaux nuisibles. Elle avait un secrétaire appointé, fonction que l’astronome Peter Kolb, par exemple, exerça de 1710 à 1712. Cette institution fît preuve d’une remarquable longévité. Étendue avec les progrès de la colonisation | pendant le xvin0 siècle aux nouveaux districts de Swellendam et de Graaff Reinet, elle vécut encore trente ans après que la domination anglaise eut remplacé celle de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales. Supprimée par le gouvernement britannique en 1828, elle ! fut restaurée par les Boers, sitôt qu’ils eurent émigré au nord de l’Orange. Elle florissait encore il y a trois ; ans dans l’État libre et dans la République sud-africaine; elle disparut, quand lord Roberts eut occupé Bloemfontein et Pretoria, dont la route lui avait été ouverte par la reddition du général Cronje, et l’on peut dire qu’elle tomba, le 27 février 1900, dans les tranchées de Paardeberg.
AFRIQUE DU SUD
A cette institution, hier encore vivante, Henning Husing participa dès l’origine et, dans la première Cour de landdrost et d’heemraaden instituée par Adriaan van Rheede, le 16 juillet 1685, il siégea comme second heemraaden.
Il gravit encore un degré de l’échelle des dignités municipales. Propriétaire du domaine rural de Meerlust, il était colon de Stellenbosch, mais, propriétaire de deux maisons au Cap, il en était aussi bourgeois. Or depuis 1657, un colon du Cap nommé burgerraad ou burgermeester siégeait au conseil de justice de la colonie, à côté des fonctionnaires, pour juger des délits commis par ses concitoyens. Le nombre des burgerraaden fut porté à deux en 1658, puis à trois en 1675. Ce collège était renouvelé partiellement chaque année. Henning Husing fut à plusieurs reprises honoré de cette charge. Le 11 novembre 1701 par exemple, il participe au jugement du colon Pieter Becker, qui, à une revue, ayant injurié le cornet Jan Steven Botma et reçu quelques coups de canne du capitaine Olof Berg, avait dit : « Si le -capitaine me frappe derechef, je lui mettrai avec mon couteau la tête aux pieds. » Et Husing signe l’arrêt condamnant l’inculpé à être trois fois passé par les baguettes et déporté pour dix ans à l’île Maurice.
Les burgerraaden étaient parfois aussi consultés sur des questions d’ordre plus politique que judiciaire. Ep mars 1701, les Boschimans ayant volé quarante bestiaux appartenant au colon Gerrit Cloete, Husing participe au conseil qui décida l’envoi d’un commando de quarante hommes sous les ordres du landdrost pour tenter de reprendre aux sauvages le bétail capturé.
Husing ne s’était pas élevé moins haut dans la hiérarchie militaire du pays que dans les fonctions civiles. La Compagnie des Indes redoutait fort d’être supplantée
HENNING HUSING.
au Cap par une puissance européenne, et soupçonna tour à tour le Portugal, l’Angleterre et la France de desseins agressifs. Pour s’éviter des dépenses militaires excessives elle obligeait donc les colons à servir. Dans toutes les cérémonies officielles les burgers, c’est-à-dire les citoyens, figurent en armes et à leur rang.
Les colons du bourg du Cap étaient divisés en deux compagnies, l’une de cavalerie et l’autre d’infanterie, quand, le 5 novembre 1699, le conseil politique décida, en raison du nombre d’hommes toujours croissant, de partager l’infanterie en deux compagnies : la « vieille compagnie » et la « nouvelle compagnie ». Husing fut nommé capitaine de la ® nouvelle compagnie » avec Hendrik Sneewind comme lieutenant et Adam Tas comme enseigne. Il conserva son grade jusqu’au 14 août 1706, époque à laquelle il fut destitué pour les l’aisons qu’on lira plus loin.
En 1705, Henning Husing avait cinquante-sept ans; grand herbager et grand viticulteur, burgerraad et capitaine, riche, honoré, influent, marié à Maria Lindenhoi vius, fille d'un pasteur hollandais i, il paraissait devoir finir paisiblement son existence, en partageant ses loi- I sirs entre sa maison de ville et sa maison des champs, quand il provoqua une crise politique dans laquelle il faillit perdre tout le fruit de sa vie laborieuse.
3. — Le conflit d’Husing avec le gouverneur Willem Adriaan van der Stel.
Henning Husing s’était toujours concilié la faveur des puissants. Quand, en 1678, le gouverneur Bax ins-
1. Fille d’Adam Lindenhovius, ministre de l’Évangile dans la paroisse de Het Over-reest en Over-vssel, et d’Anna Selmenerus.
AFRIQUE DU SUD
talla des colons à Hottentoos Holland, il fut, nous l’avons dit, l’un des cinq élus. Pendant le court intérim exercé après la mort de Bax par le Second l, Hendrik Crudop, du 29 juin 1678 au 12 octobre 1679, il se fit accorder le droit d’envoyer ses troupeaux paître sur les bords de l’Eerste rivier. Mais ce fut surtout pendant le gouvernement de Simon van der Stel, qui dura du 12 octobre 1679 au 11 février 1699, que sa fortune grandit. Il se forma entre eux des relations amicales. Quand Simon van der Stel écrit aux Directeurs de la Compagnie, il n’emploie jamais à l’égard d’Husing que des expressions laudatives. Une de ses lettres datée de Meerlust prouve qu’il ne dédaignait pas de venir lui rendre visite à la campagne. Enfin il semble bien que Simon ait favorisé le mariage d’Husing avec Maria Lindenhovius.
Le 23 janvier 1699, Willem Adriaan van der Stel arriva d’Amsterdam pour remplacer son père, qui avait demandé à prendre sa retraite. Husing entretint d’abord avec le nouveau gouverneur des rapports aussi courtois qu’avec ses prédécesseurs: parfois même les conseils de son expérience étaient sollicités par l’ignorance du nouveau venu.
On peut donc être surpris qu’en 1705 il se soit départi de la règle qu’il s’était faite depuis trente ans, et ait suscité à Willem Adriaan van der Stel une opposition de nature telle que leur conflit ne pouvait se dénouer que par la retraite de l’un ou celle de l’autre. En 1703 un calme complet règne dans la colonie, en 1705 un réquisitoire signé par un groupe de colons, Henning Husing en tête, et dénonçant les irrégularités admi-
1. Le fonctionnaire qui remplaçait le gouverneur de la colonie en cas d’absence ou de décès était appelé « Le second personnage », De tweede persoon.
HENNIN G HUSING.
nistratives du gouverneur, est adressé au gouverneur général et au conseil de l’Inde siégeant à Batavia. C’est donc dans l’année 1704 que l’attitude d Husing à l’égard de Willem Adriaan van der Stel s’est transformée. Les motifs de ce revirement ne sont pas nettement exposés dans les documents, mais voici une hypothèse qui permet de l’expliquer.
Malgré les interdictions réitérées des Directeurs, les fonctionnaires de la Compagnie des Indes avaient toujours tendu à devenir propriétaires fonciers dans les contrées exotiques où ils résidaient. Au Cap, comme ailleurs, ils profitaient du passage des commissaires inspecteurs pour se faire octroyer des concessions de terres. Le 31 mai 1679, le second, Hendrik Crudop, reçoit du commissaire Jacob van der Waijen la propriété d’un jardin dans la vallée de la Table; le 13 juillet 1685, Simon van der Stel se fait concéder par le commissaire Adriaan van Rheede un grand domaine derrière le mont de la Table. Cette pratique se généralise durant les dernières années du xvne siècle et les premières du xviii0, et il se forme alors une catégorie nouvelle de colons, une catégorie de fonctionnaires-colons, qui, tout en s’acquittant des devoirs de leur charge, sèment des céréales, plantent de la vigne, élèvent du bétail et grossissent leur traitement du produit de leur industrie. C’était le cas du second, Samuel Elsevier, et du Révérend Petrus Kalden, ministre de l’Évangile, par exemple. Mais aucun ne s’adonna à ces occupations accessoires avec autant de passion que le gouverneur en personne.
Le 1e1' février 1700, il s’était fait donner par le commissaire Wouter Valkenier un domaine de 400 journaux (328 hectares environ), « pour, dit l’acte de donation, y planter, semer et construire, comme et quand il lui plaira ». Willem Adriaan réussit en quatre ou cinq ans
AFRIQUE DU SUD
à faire de ce domaine nommé « Vergelegen » une propriété d'aussi bon rapport qu’agréable à habiter.
Vergelegen était situé à Hottentoos Holland, à quelque distance de la rive orientale de la Falzo baay, au sud de Stellenbosch. L’habitation et, comme disaient ses ennemis, le « Château », que Willem Adriaan van der Stel avait fait construire, était une vaste maison à un étage, contenant une longue galerie, d’où l’on avait une belle vue sur la mer, et huit appartements avec chacun « une garde des robes ». Tout autour s’élevaient des communs : demeures du maçon et des esclaves, deux ateliers, un pressoir, trois étables, une écurie.
Le potager produisait des légumes et des fruits communs en Europe, mais jusqu’alors inconnus au Cap, tels que des asperges et des fraises. Le vignoble contenait 400 000 pieds de vigne, prétendaient les ennemis du gouverneur, 150 000, rectifiait-il lui-même dans sa Défense , « qu’il avait importés à grands frais et grandes difficultés ». On y récoltait un moscatel blanc et un moscatel rouge, dont le « bouquet » était renommé. François Yalentyn, de passage au Cap en 1705, fut invité à visiter Vergelegen. Le dimanche Ie1' novembre, après avoir célébré le service dans la chapelle du fort, il partit avec le gouverneur à six heures du soir, « dans un carrosse attelé de six chevaux », et arriva à minuit. Le lendemain il se promena dans la propriété : habitué aux paysages hollandais il se complut au milieu de la luxuriante végétation de ces coteaux couverts de vigne, « où il voyait pendre, tant de belles grappes bien mûres, qu’il ne savait vraiment laquelle choisir ».
Jardinier et viticulteur, Willem Adriaan van der Stel s’était par surcroît fait éleveur de bétail. « Il entretenait, dit Kolb, un très grand troupeau » au Schappenberg, colline située au sud de Vergelegen, et possédait
I1ENNING HUSING. 233
en outre dans la vallée de la Zondereinde rivier un certain nombre de parcs à bétail en pierres et en branchages, tout pareils à ceux construits par Henning Husing à Groenekloof. Au total son troupeau se montait en 1703 à 10 000 moutons et 800 têtes de gros bétail. Or, à qui pouvait-il vendre ces animaux dont l’élevage faisait l’objet de tous ses soins? A personne, puisque Henning Husing était le maître du marché et que navires en escale, hôpital, garnison et colons, bref passants et résidents, tous se fournissaient dans ses parcs et à ses étals.
Non content d’ètre par sa fonction le premier au Cap, Willem Adriaan van der Stel eut l’ambition d’en devenir le principal producteur. Le privilège d’Henning Husing formait un obstacle à sa fortune ; il tenta de l’écarter et tel fut, à notre avis, la cause du conflit qui surgit entre le gouverneur et le colon.
Le traité par lequel Henning Husing avait obtenu le 17 février 1700 le privilège d’assurer la fourniture des divers services de la Compagnie, expirait le 31 décembre 1703; douze jours plus tôt, le 19 décembre, le conseil politique de la colonie présidé par le gouverneur en conclut un semblable avec quatre colons : Michiel Ley, Willem Basson, Hans Overholster et Anthony Abrahamssen. Mais si les obligations des quatre associés étaient les mêmes que celles imposées jadis à Husing, toutes différentes étaient les conditions dans lesquelles ils devaient s’en acquitter. Tandis que celui-ci élevait en ses propres pâturages tous les animaux qu’il vendait, ceux-là i devaient s’engager par serment à ne posséder aucune bête de boucherie, bœuf ou mouton, sauf quelques bêtes de trait, quelques vaches laitières et quelques chèvres ». Ils étaient de simples intermédiaires entre les producteurs et les consommateurs.
AFRIQUE DU SUD
Pour justifier cette organisation nouvelle, le gouverneur taisait valoir que les colons possesseurs de bétail auraient désormais des débouchés que le privilège d’Husing leur avait jusqu’à présent fermés. En fait leur intérêt bien entendu conseillait aux quatre nouveaux associés de se pourvoir dans les parcs des fonctionnaires-colons et principalement dans ceux de Verge- ; legen. Le contrat du 19 décembre 1703 assurait la fortune de l’éleveur Willem Adriaan van der Stel.
Or Ilenning Husing n’accepta pas qu’on se privât déli- ; bérément de ses services. Willem Adriaan van der Stel lui signifiait sans façons que l’heure de la retraite avait sonné pour lui Henning Husing, burgerraad, capitaine, et le colon le plus riche du pays! Le gouverneur connaîtrait bientôt toute l’étendue de son imprudence.
La famille van der Stel n’était pas populaire. On la trouvait envahissante. L’ancien gouverneur Simon van der Stel possédait deux vastes domaines en toute propriété et avait l’usage viager de grands pâturages. Un de ses fils, Adriaan, s’était fait attribuer en 1685 un domaine personnel et le droit de chasse exclusif sur certaines terres. Un autre fils, François, de caractère acariâtre, entretenait toujours de mauvais rapports avec ses voisins, qui disaient de lui : « C’est une vraie peste pour le Cap ». Mais plus que tous les autres Willem Adriaan était en butte aux critiques malveillantes. Les colons comparaient son château somptueux de Vergelegen à leurs pauvres demeures, pour certains une pièce unique où s’entassait toute la famille. Avide d’argent, il ne se faisait pas honte d’en gagner aux dépens de ses administrés. Hautain, il exigeait des marques de respect, et fit déporter à Batavia un colon nommé Rotterdam, qui refusait de le saluer dans la rue et de se lever à son entrée au temple.
HENNING HUSING.
La jalousie des colons contre cette famille 1 peu scrupuleuse devait se manifester à la première occasion. Henning Husing vit clairement les voies à suivre pour se venger : grouper les mécontents, dénoncer aux Directeurs les actes arbitraires et les irrégularités administratives du gouverneur, et obtenir ainsi sa destitution. Sa cause particulière se confondrait et serait pour ainsi dire enveloppée dans l’intérêt public.
L’organisation de la conspiration ne nous est pas connue dans tous ses détails. Néanmoins, on peut tirer quelques renseignements précis de la lettre du 31 mars 1706 aux Directeurs, dans laquelle Willem Adriaan van der Stel fit pour la première fois allusion à l’état troublé de la colonie. D’autre part, dès que le gouverneur fut informé du danger qui le menaçait, il pensa terrifier les colons en ordonnant l’arrestation immédiate de plusieurs d’entre eux. Nous possédons en partie les procès-verbaux des interrogatoires qu’on fit subir aux inculpés. Ceux-ci, à la vérité, rapetissent autant que possible leur personnage, font les ignorants, s’accusent d’aberration; comme il y avait une chambre de torture à quelques pas de la salle où ils comparaissaient, on s’explique la prudence de leurs réponses. Cependant, même à travers leurs réticences, on peut piquer de ci, de là, quelques détails instructifs.
Henning Husing joua certainement dans toute l’affaire un rôle de premier plan. « Tout le mal est venu d’un certain Henning Husing », écrit Willem Adriaan le
1. Simon van der Stel, gouverneur du Cap de 1679 à 1699, eut cinq fils, Willem Adriaan, nommé gouverneur en 1699, destitué en 1706, Adriaan qui fut conseiller extraordinaire de l’Inde et gouverneur d’Amboine de 1706 à 1720, François, colon au Cap, Hendrik, qui mourut landdrost de Batavia, et Cornelis qui périt en mer ou à Madagascar.
AFRIQUE DU SUD
31 mars 1706. « J’ai entendu dire qu’Henning Husing était la cause de tout », déclare le colon Claas Meyboom. Et Peter Kolb, qui a assisté en spectateur à tous les événements, le nomme : der Hauptzeichner, c’est-à-dire celui qui a signé en tète le manifeste contre le gouverneur.
Husing groupa d’abord autour de lui quelques conspirateurs : son cousin, Adam Tas, Jacobus van der Heyden, Peter van der Byl, Jacob Louw, Wessel Pretorius, Ferdinand Appel. De proche en proche, ceux-ci gagnèrent des adhérents à leur cause. Hans Conterman s’y rallia dans les circonstances suivantes : « Un jour qu’il faisait beau, dit-il, j’allai avec ma femme à la maison de Pretorius. Celui-ci m’ayant pris à part me dit : Hans, j’ai une communication à vous faire, vous agirez à votre guise, mais promettez-moi le secret. Pretorius et van der Byl, qui s’était joint à nous, me parlèrent de leur intention de rédiger une lettre ou une pétition qui avait le bien public pour objet et me demandèrent si je voulais la signer ».
Pour conquérir des adhésions, les meneurs variaient le tour de leur argumentation selon les intérêts personnels des colons auxquels ils s’adressaient. Aux vignerons, par exemple, ils représentaient que le succès de la conspiration assurerait la liberté du commerce des vins, accaparé par le gouverneur. Ce procédé réussissait, et Stcven Vermey déclara être entré dans le mouvement « parce qu’il lui était interdit de venir vendre ses vins au Cap ». Husing ne négligea pas de faire état des obligations qu’on lui avait. « J’ai voulu complaire à Husing, qui m’a toujours prêté de l’argent », dit, par exemple, Claas Meyboom.
Ces conciliabules secrets aboutirent à la rédaction et à la signature de deux documents, dans lesquels les colons exposaient leurs griefs contre leur gouverneur.
HENNIN G HUSING.
Le premier fut adressé en 1705 au gouverneur général et au conseil de l’Inde siégeant à Batavia; nous ne le possédons pas. Le second, destiné aux Directeurs de la Compagnie des Indes résidant en Hollande, leur parvint en 1706 dans des circonstances qui seront relatées plus loin. M. Carel Vos Leibbrandt a publié une traduction anglaise de l’original, qui est en hollandais. Cet « Acte d’accusation » a été rédigé par le colon Adam Tas, cousin d’Husing et enseigne dans sa compagnie de burgers. Il est divisé en trente-huit paragraphes, qui se suivent sans aucun ordre logique.
Il débute en ces termes : « Seigneurs, sous l’empire d’une nécessité impérieuse, nous prenons la liberté de vous soumettre nos justes doléances, étant ici non seulement très opprimés par la domination injuste et hautaine du gouverneur actuel Willem Adriaan van der Stel, mais encore plus mal traités que des esclaves. Nous sommes d’autant plus affligés de cette oppression inouïe, on le conçoit aisément, que nous avons conscience d’être des citoyens libres et des sujets des États Généraux. Ces doléances, nous avons donc décidé en toute confiance de les exposer à Vos Honneurs protecteurs intangibles du droit et de l’équité. » Suit l’énumération des griefs. S’enrichir est la seule préoccupation du gouverneur. Son avidité ne connaît pas de bornes. Sa « campagne » de Vergelegen a la superficie d’une ville, et cinquante colons au moins pourraient vivre sur les terres qu'il occupe. Il y fait travailler à son bénéfice plus de soixante ouvriers de la Compagnie des Indes et une centaine des meilleurs esclaves. Lorsque les Directeurs ont autorisé les colons à aller dans l’intérieur du pays acheter du bétail aux Hottentots, il a commencé par en tenir la nouvelle secrète, envoyé aussitôt pour son compte des expéditions
AFRIQUE DU SUD
armées, qui souvent, « en usant de procédés violents et exécrables, ont saisi les bêtes des indigènes ».
Pour avoir un débouché aux produits de son vignoble et de son troupeau, il a fait adjuger la vente du vin et de la viande à des gens à sa dévotion.
11 accapare les produits du domaine commun, interdit aux colons de pénétrer dans les forêts et. d’y couper le plus petit bout de bois de charpente et de charronnage, alors que lui-même ne s’en prive pas. Non moins jaloux de la pèche, il s’en réserve exclusivement le droit sur le rivage de la Falzo baay. Tout entier à son faire valoir, il néglige les devoirs de sa charge et s’absente parfois ' six semaines de suite du siège du gouvernement; et qu’on ne s’avise pas de se présenter pour affaires à Vergelegen, on y est rudoyé et chassé.
Mais voici qui est plus grave. Il y a trois ans le gouverneur, au nom de la Compagnie, a requis divers colons d’envoyer leurs moutons sous le prétexte de les faire tondre. Chaque mouton devait être payé quatre florins; mais depuis les colons n’ont revu ni leurs bêtes ni’ leur argent. Quiconque a reçu une concession de terre en attend des années les titres de propriété, s’il ne se montre pas généreux envers le gouverneur, si bien que les terres, théoriquement données, sont en fait souvent payées très cher.
Le gouverneur n’est pas le seul à user de procédés aussi condamnables. Le second Samuel Elsevier possède à Klapmuts une grande propriété de rapport, le Révérend Petrus Kalden est « l’un des plus gros cultivateurs d’ici ». Il se plaît bien plus à « labourer qu’à monter en chaire ». Plus d’une fois des gens venus de la campagne pour être mariés ou pour faire baptiser un enfant s’en sont, faute d’officiant, retournés chez eux, « Gros-Jean comme devant ». Or de pareils
IIENNING HÜSING,
usages vont directement à l’encontre des règlements, selon lesquels tout fonctionnaire ayant dessein de cultiver des terres ou d’élever du bétail doit commencer par se démettre de son emploi.
Quant aux colons, tout moyen de faire librement du commerce leur étant retiré, ils sont dans la misère, et le maintien de ce gouvernement tyrannique provoquera infailliblement leur ruine.
Enfin, tout en multipliant les formules de respect, les signataires du Manifeste lancent une menace de rébellion, propre à donner à réfléchir à « Leurs Honneurs i les Directeurs », quand ils se réuniront dans leur salle i de délibération, là-bas à Amsterdam, à Middelburg ou ailleurs : « Nous ne dissimulerons pas à Vos Honneurs que si le gouvernement n’est pas réformé, il y a lieu (Dieu nous en préserve!) de craindre une révolte, car sous une pareille oppression, le plus sage pourrait bien perdre la tête ».
Le document fut signé de soixante-trois noms, dont la liste ne figure malheureusement pas au bas de l’exemplaire conservé dans les Archives du Cap. Mais nous savons par Willem Adriaan van der Stel, que la moitié des signataires était d’origine française. Ouelques-uns des conspirateurs, tels que Ferdinand Appel, Guilliam (Guillaume) du Toit, François du Toit, Hercules des Prés, Pierre Rosseau (Rousseau), Pieter Meyer, Jacob Pleunis sont cités incidemment dans d’autres documents.
Ces noms confirment ce que d’autres indices laissent entrevoir : le caractère rural du complot de 1703. Il fut ' organisé par les paysans des petits hameaux de Stellenbosch, Wagenmakersvalley, Fransch Hoek, Drakenstein; très peu de citadins y prirent part. Les entreprises agricoles du gouverneur lésaient en effet bien plus les intérêts des cultivateurs que ceux des artisans,
AFRIQUE DU SUD
des petits marchands, et des cabaretiers groupés dans le bourg du Cap.
Dans sa lettre du 31 mars 1706 aux Directeurs, Willem Adriaan van der Stel s’étonnait de « l’audace des colons ». « On avait depuis longtemps remarqué la haine des gens d’ici contre ceux des fonctionnaires de la Compagnie, qui possèdent quelques terres cultivables, mais jamais on n’avait supposé qu’ils en seraient venus à former une conspiration dans l’espoir de chasser le gouverneur et quelques autres. » Si cet étonnement n’était pas feint, c’est que ce gouverneur connaissait bien mal ses administrés, car la hardiesse est précisément l’une de leurs qualités. Par petits groupes de trois ou quatre, ils ont l’habitude de s’aventurer dans l’intérieur du pays, alors complètement inexploré, pour acheter et parfois voler du bétail aux Hottentots. En 1702, une expédition plus importante que toutes les précédentes fut organisée. Ouarante-c.inq colons s’avancèrent le long de la côte de l’océan Indien jusqu’à huit cents kilomètres du Cap et livrèrent combat à des indigènes différents au physique de ceux qu’ils étaient accoutumés à voir, et qui étaient des Cafres. Cette expédition, le premier de ces raids, si fréquents dans l’histoire des Boers, dura sept mois. En fait d’entreprise collective périlleuse, les colons n’en étaient donc pas en 1703 à leur coup d’essai.
Le secret de la conspiration fut si bien gardé qu’une année entière se passa sans que Willem Adriaan van der Stel se doutât du danger qui le menaçait. Il en fut seulement informé en février 1706 par une lettre apportée de Batavia par la « flotte de retour » et dans laquelle son frère Adriaan, membre du Conseil de l’Inde, l’avertissait qu’un Acte d’accusation avait été déposé devant ce Conseil par un groupe de colons du Cap.
HENNING HUSING.
Willem Adriaan agit aussitôt avec décision.
Le 18 février 1706, il fit réunir, dans une salle du premier étage du Château du Cap, le plus grand nombre possible d’habitants du bourg, se départit de sa morgue habituelle , offrit des rafraîchissements et du tabac à discrétion. La parole fut donnée au secrétaire Willem Helot pour lire une « Adresse aux Directeurs de la Compagnie », dans laquelle les mérites du gouverneur étaient exposés en ces termes : « Nous reconnaissons à Son i Honneur le Gouverneur une honorabilité et une correction parfaites dans sa conduite privée et son administration. C’est un admirable modèle de modestie, de , zèle pour le bien public, de religion chrétienne. Affable envers tout le monde, toujours prêt à donner audience, cordial, il s’est conduit depuis qu’il est à la tète du gouvernement comme un chef pacifique, juste, aussi . attentif aux ordres des Seigneurs ses Maîtres, qu’aux . intérêts de ses administrés ». La lecture achevée, toutes les personnes présentes furent invitées à bien vouloir signer l’Adresse. Si Willem Adriaan van der Stel avait parmi les colons des adversaires, il comptait aussi des défenseurs, les burgerraaden Hendrik Donker et Hendrik Bouwmann notamment, qui s’empressèrent de , lui complaire. La plupart des assistants ignorant le : complot formé par Husing et ses amis étaient surpris et ne comprenaient ni pourquoi on les avait réunis ni la raison de cette « Adresse » , mais voyant les plus i notables d’entre eux la signer, ils les imitèrent. Cepeni dant un réfugié français, Gillis Solfier, ayant saisi au 1 passage quelques expressions qui lui déplaisaient, s’y , refusa et se dirigea vers la porte. Mais Willem Adriaan , van der Stel lui barra le passage, lui plaça les mains i sur les épaules et lui dit : « Monsieur Solfier, ne voulezvous pas attester que je suis un honnête homme? »
AFRIQUE DU SUD
Sollier comprit, en voyant les burgerraaden fumer leur pipe sans bouger, qu'il ne serait soutenu par personne et qu’il pourrait bien avoir à se repentir de sa résistance. Il prit donc une feuille de papier et y inscrivit son nom, puis invité à allumer une pipe-, il se récusa honnêtement, et se retira accompagné par le gouverneur jusqu’au palier.
Bien que van der Stel ait réuni deux cent trente-neuf signatures au bas de l’Adresse, elle ne devait pas produire sur les Directeurs, tout l’effet qu’il s’en promettait : l’hyperbole des louanges en ruinait la sincérité.
Par l’information reçue de Batavia, le gouverneur savait qu’un manifeste avait été rédigé contre lui, mais il en ignorait encore la teneur. Toutefois par une suite aisée de déductions : examen des dispositions des colons à son égard fait en commun avec Johannes Starrenburg, qui, jadis cultivateur à Stellenbosch et maintenant landdrost, en était particulièrement instruit, élimination des noms des illettrés, il supposa, et avec raison, que le rédacteur du manifeste devait être Adam Tas, le cousin d’Henning Husing. Le 27 février 1706, il fit partir dans sa propre voiture, escortée d’un peloton de dragons, le landdrost Starrenburg et trois autres fonctionnaires, pour Stellenbosch. Le lendemain matin à six heures, ceux-ci se présentèrent chez Adam Tas qu’ils trouvèrent encore au lit; ils l’arrêtèrent, fouillèrent la maison, et découvrirent dans une écritoire l’exemplaire de T «Acte d’accusation »,dont nous avons plus haut donné une analyse.
Adam Tas fut amené au Château du Cap, écroué dans la prison et mis au secret.
Toutefois la saisie de ce précieux document ne constituait pas pour le gouverneur un avantage aussi décisif qu’il se l’imaginait : il existait un second exemplaire
HENNING HUSING.
du Manifeste. Or parmi les passagers de la « flotte de retour » entrée dans la baie de la Table le 4 février 1706, figurait un certain docteur Abraham Bogaert *, qui, descendu à terre pour se reposer des fatigues de la traversée et instruit des événements du jour, prit avec ardeur, mais en secret, le parti des colons et consentit à cacher sur lui cette pièce précieuse. Étranger à la colonie, Bogaert ne fut soupçonné par aucun fonctionnaire d’un tel acte.
Pendant les premiers jours de mars, le gouverneur fit mettre en prison plusieurs colons : Pierre Bosseau, Christian Wynoch , Hans Jacob Conterman , Claas Meyboom, Steven Vermey. 11 n’osa pas faire arrêter Henning Husing, mais le S mars, le Conseil politique décréta de « purifier » la colonie « de quelques perturbateurs de la tranquillité publique » et de les déporter en Hollande. Ces perturbateurs étaient Henning Husing, Ferdinand Appel, Pieter van der Byl et Jan van Meerland.
Van der Stel ne s’avisa pas qu’en envoyant en Hollande quelques-uns des plus qualifiés parmi les signataires du Manifeste, c’était aux avocats même de la cause opposée à la sienne qu’il donnait la parole devant les Directeurs de la Compagnie, alors que personne n’y plaiderait en sa faveur. Il se figura, les initiateurs du mouvement exilés, les rebelles de moindre importance assouplis par une incarcération prolongée, •que toutes choses au Cap reprendraient leur train.
La « flotte de retour », commandée par Jean de Wit, appareilla le 4 avril 1706 ; elle était composée de quinze vaisseaux hollandais auxquels neuf vaisseaux anglais se
1. A. Bogaert a laissé un ouvrage intitulé : Historische reizen door d'ooslersche deelen van Asia, in-4°, Amsterdam, 1711. Une planche représente le château de Vergelegen.
joignirent pour mieux se défendre en cas de rencontre d’une escadre française.
Henning Husing avait pris passage sur le Gansenhoef. Sitôt que le navire eut dépassé l’île Robben, qui ferme l’entrée de la baie de la Table, le docteur Bogaert se déchargea du Manifeste des colons contre van der Stel, qu’il dissimulait sur lui depuis un mois, et le remit à Husing.
Dans la colonie, l’agitation continua. « Chez quelquesuns, écrit le gouverneur le 24 juin 1706, l’opiniâtreté pleine de malice a poussé de telles racines qu’au lieu de s’humilier, ils persistent dans leur obstination et retiennent par des menaces ceux qui accepteraient le pardon que nous leur offrons. » Engagé dans la voie des rigueurs, il y persévéra. Le 9 août, la cour de justice condamna neuf colons à cinq ans de bannissement à l’île Maurice « pour composition de libelles et de lettres diffamatoires contre les autorités ». Le 14 août le conseil politique remplaça quelques-uns des officiers de la garde bourgeoise à cause de « leur conduite indigne et de leur mauvais esprit ». Henning Husing, capitaine de la « nouvelle compagnie du district du Cap », fut notamment cassé de son grade.
Mais ces condamnations et ces disgrâces, bien loin de réduire les colons, les exaspérèrent; d’août 1706 jusqu’au jour où Willem Adriaan van der Stel quitta le pouvoir, les habitants de Stellenbosch, de Drakenstein et des autres hameaux agricoles furent ouvertement en état d’insurrection contre le gouvernement.
Toutes les pensées étaient tendues vers la Hollande. Quelle décision les Directeurs allaient-ils rendre? Certains colons avaient pleine confiance dans le succès. « Husing et les autres amis, disait Jacobus van der Ileyden le 30 septembre, commencent déjà, j’en suis
HENNÏNG HUSING.
sûr, à préparer au Texel leur retour au Cap! » Jacobus ' van der Heyden anticipait un peu sur les événements, mais prévoyait juste.
La « Hotte de retour », et par conséquent le Gansenhoef à bord duquel Ilusing avait fait la traversée, arriva au Texel le 27 juillet 1706.
La juridiction compétente dans le conflit qui avait surgi entre le gouverneur et les colons du Cap, était le Conseil suprême de la Compagnie, le Conseil des Dixsept directeurs.
La Compagnie néerlandaise des Indes orientales était, rappelons-le, constituée par la réunion de six sociétés particulières ou Chambres, qui, tout en collaborant à ‘ une œuvre commune, conservaient une certaine indépendance commerciale. Chaque chambre portait un nom de ville ou de province : Amsterdam, Zélande, Delft, Rotterdam, Hoorn, Enckhuyzen. Dans le langage courant, on appelait chambres sur la Meuse celles de Delft et de Rotterdam, et chambres de la Hollande du nord celles d’Hoorn et d’Enckhuyzen. La direction \ supérieure de la Compagnie appartenait à un Conseil
Ide dix-sept personnes, dans lequel la chambre d’Amsterdam était représentée par huit délégués, celle de Zélande par quatre, les chambres de la Meuse par deux, celles de la Hollande du Nord par deux; le dix-septième membre était choisi par l’une des cinq dernières chambres à j tour de rôle.
Le Conseil des Directeurs, après avoir employé trois mois à écouter les dépositions et à étudier les pièces | relatives à la grave question que les événements du Cap avaient posée devant lui, rendit enfin sa décision le r 30 octobre 1700. Il donnait entièrement raison aux colons [ contre les fonctionnaires :
Le gouverneur Willem Adriaan van der Stel, le
AFRIQUE DU SUD
second Samuel Elsevier, le pasteur Petrus Kalden et le landdrost Johannes Starrenburg devront résigner leur emploi et revenir en Hollande aussitôt que possible. Il est interdit au colon Frans van der Stel, frère de l’exgouverneur, de résider dorénavant non seulement au Cap, mais dans l'une quelconque des possessions de la Compagnie des Indes. Le domaine de Vergelegen, ayant été concédé à Willem Adriaan van der Stel sans même que les Directeurs en aient été informés, devra être alloti et mis aux enchères. La valeur des logements d’esclaves et des étables sera payée à l’ex-gouverneur, mais le château devra être rasé, « car nous désapprouvons entièrement les fonctionnaires de construire de pareilles bâtisses au Cap, comme dans le reste de l’Inde: ils le font par gloriole et non par nécessité ».
Willem Adriaan van der Stel et Samuel Elsevier sont remplacés respectivement dans leurs charges de gouverneur et de second par Louis van Assenburg, officier qui avait naguère servi sur les flottes impériales du Danube et de la Méditerranée, et par Joan Cornelis d-’Ableing, ex-commandant de la province de Palembang à Sumatra.
S’ils frappent sévèrement les fonctionnaires, les Directeurs renvoient avec honneur Henning Husing et ses compagnons, inculpés à tort « du crime de mutinerie et de conspiration », ordonnent l’élargissement, immédiat des colons détenus dans la prison du Cap et le rappel de ceux qui ont été exilés à Batavia et à l’île Maurice.
Enfin, au milieu du triomphe général, un succès particulier était réservé à Henning Husing qui recouvrait partiellement le privilège dont il avait joui si longtemps: il fournirait pendant trois ans aux services de la Compagnie la moitié des bœufs et des moutons dont ils auraient besoin pour alimenter leur personnel.
HENlNÏNG husing. 247
Les motifs de la grave décision des Directeurs sont assez faciles à saisir. « Nous ordonnons, disent-ils. que tous les fonctionnaires du Cap du premier au dernier se défassent des terres qu’ils possèdent, sous peine de , confiscation; toutefois ils pourront disposer à leur gré du produit de cette vente. » Par l’étendue de ses propriétés, par sa mainmise sur les principales productions du pays, la famille van der Stel était en voie de transformer en un domaine privé cette possession de la Compagnie des Indes. La sévérité du châtiment découragerait d’avance toute ambition analogue.
D’autre part un conflit avec les colons était gros de
• conséquences. Les signataires de l’Acte d’accusation i contre Willem Adriaan van der Stel comptaient parmi
les plus qualifiés du pays. Plusieurs d’entre eux avaient été burgerraaden, heemraaden, capitaines et lieutenants dans les compagnies de burgers. Une révolte des colons i entraînerait la Compagnie des Indes dans une expédition militaire, l’obligerait à reconquérir sa propre colonie à grands frais. Or, administrateurs d’une société financière, les Directeurs considéraient dans toute affaire ses avantages pécuniaires. Semblait-elle infruc- , tueuse, ils ne s’y entêtaient point par vanité. Quand ils
• se furent, par exemple, convaincus que la possession . de l’île Maurice était onéreuse, ils n’hésitèrenl pas à y ; renoncer. Leur intérêt conseillait donc aux Directeurs
la décision qu’ils prirent en octobre 1706 en faveur des colons du Cap.
Henning Husing passa en Hollande l’hiver de 1706- , 1707. 11 prit passage, en mai 1707, sur un des navires de la flotte qui amena au Cap le nouveau gouverneur. Le i voyage ne dura pas moins de huit mois. Dans l’Atlani tique, les maladies sévirent si cruellement à bord que Louis van Assenburg ne put se dispenser d’aller toucher
AFRIQUE DU SUD
au Brésil; un séjour de six semaines dans la baie de Formosa, l’eau pure, la viande fraîche, les légumes, rétablirent les santés. Enfin le 24 janvier 1708, Ilenning Husing revit le sommet horizontal de la montagne de la Table qu’il avait perdu de vue depuis le 4 avril 1706. Pendant son absence, ses parcs à bétail avaient été entretenus et, à partir du 1er février 1708, il commença, en exécution du contrat conclu en Hollande, à livrer aux services de la Compagnie la moitié des animaux gras dont ils avaient besoin; deux autres colons, Claas Henrikssen Diepenauw et Michiel Ley s’étaient chargés de la seconde moitié de la fourniture.
Husing fut rétabli dans sa fonction de burgerraad par le nouveau gouverneur, Louis van Assenburg, et en cette qualité, il intervint à plusieurs reprises auprès du gouvernement en faveur de ses concitoyens. Le 26 février 1710 par exemple, il présenta et avec succès au gouverneur général de l’Inde, Johan van Hoorn, qui était de passage au Cap, une pétition par laquelle les colons requéraient que la dîme fût prélevée non plus sur l’ensemble de leur récolte, mais uniquement sur les grains à vendre, et que la farine de consommation domestique et les grains à semence en fussent dispensés.
Enfin, le 13 avril 1711, Henning Husing exposa au conseil de la colonie qu’ayant atteint l’âge de soixantetrois ans, et qu’étant affaibli et fatigué, il demandait à prendre sa retraite et à être libéré de tout service public, civil et militaire. Le conseil ayant fait droit à sa requête, Husing disparaît alors de l’histoire. Le jour précis de sa mort nous est inconnu, mais comme il signa son testament le 7 septembre 1713 et que sa veuve déposa cette pièce le 9 juillet 1713, entre les mains d’Hugo van der Meer, secrétaire du conseil de la
BENNING HUSING. 249
colonie, on ne saurait douter qu’elle survint entre ces deux dates.
Comme ils n’avaient pas eu d’enfant, Husing et sa femme partagèrent leurs biens entre leurs parents, ou plus exactement (car Husing paraît n’avoir point eu de collatéraux) entre les parents de Mme Husing, père, sœurs et nièces. Des legs furent stipulés en faveur de plusieurs œuvres charitables du Cap, de Hollande et de Hambourg : 1000 rixdollars furent donnés à l’église de Drakenstein, 333 1 / 2 rds aux « pauvres du Cap », 2000 rds à l’église luthérienne d’Amsterdam et aux pauvres de cette église, 1000 rds à l’orphelinat luthérien de Hambourg.
Les Boers sont essentiellement éleveurs de bétail; c’est leur caractéristique. On l’a dit maintes fois et comme c’est parfaitement exact, il ne faut pas craindre de le répéter. Éleveurs, ils ont progressé pendant tout le xviiic siècle à l’est de la ville du Cap, dans le long couloir ménagé entre le désert du Karrou et la mer, pour y découvrir des pâturages; éleveurs, ils ont en 1836 émigré hors de la colonie du Cap parce que la protection accordée aux Cafres meurtriers et pillards par le gouvernement britannique, obéissant alors à des idées philanthropiques erronées, leur interdit leur état; éleveurs, ils se sont répandus sur le plateau de l’Orange et du Transvaal à la recherche de pâturages et de points d’eau.
Or Henning Husing s'est occupé toute sa vie à élever des bœufs et des moutons. Il a donné à l’industrie du bétail un essor inconnu avant lui. Aucun colon, depuis le débarquement de Johan van Riebeeck en 1652, n’avait encore possédé des troupeaux aussi nombreux que ceux qui paissaient à Meerlust et à Groenekloof. 11 fut donc un précurseur.
250 AFRIQUE DU SUD
Il occupe encore une autre place dans l’histoire de l’Alrique australe.
Les Boers sont très personnels. L’isolement dans des domaines ruraux très éloignés les uns des autres a développé au plus haut point leur esprit d’indépendance. Ils supportent impatiemment l’autorité d’un chef, même dans les circonstances où l’intérêt général l’exigerait. Ce défaut de soumission, l’ignorance de cette notion simple, inculquée à nos recrues dès leur entrée au service, « que la discipline fait la force principale des armées », a toujours profondément surpris les étrangers en contact avec eux. Cependant, dans toutes les crises politiques qu’ils ont traversées, certains hommes ont surgi du sein du peuple, qui bien que mal obéis et jalousés de leurs concitoyens, peuvent être considérés comme des chefs. Tels ont été Pieter Retief, Gerrit Maritz, Hendrik Potgieter, Andries Pretorius, pendant les événements qui- ont abouti à la fondation de la République sud-africaine et de l’État libre d’Orange; tels encore Kruger, Martinus Pretorius, Jo'ubert, lors du soulèvement du Transvaal contre la Grande-Bretagne en 1880-81, tels enfin Botha, Delarey et de Wet pendant la guerre de 1899 à 1902.
Henning Husing doit figurer en tête de la liste de ces conducteurs du peuple boer.
Son intervention politique fut efficace. Aucun des treize gouverneurs titulaires ou intérimaires qui se succédèrent jusqu’à la chute de la domination de la Compagnie des Indes orientales ne risqua l’aventure, qui avait si mal réussi à Willem Adriaan van der Stel; aucun ne tenta plus d’exploiter pour soi les ressources du pays; les colons furent affranchis pour toujours de la concurrence illicite des fonctionnaires.
Assurément Henning Husing agit d’abord par intérêt
JIENNING JÏUSING.
personnel. Il n’en a pas moins eu le mérite d’avoir sauvegardé les libertés de ses contemporains et celles des générations postérieures à la sienne. Non seulement l’initiative courageuse qu’il prit en 1705 fut suivie d’un succès immédiat, mais les conséquences en durèrent jusqu’à la fin du xvin° siècle.
Octobre 1902.
VOYAGE DU LANDDROST STARRENBURG AU NORD DU CAP DE BONNE-ESPÉRANCE EN 1705
Les gouverneurs du Cap eurent fréquemment l’occasion, pendant la seconde moitié du xvn° siècle et pendant le xvni0, d’envoyer des expéditions à l’intérieur du pays, soit pour acheter du bétail aux indigènes, soit pour rapporter des renseignements géographiques. Ces expéditions étaient dirigées par un fonctionnaire de la Compagnie, accompagné d’un certain nombre de soldats européens et de serviteurs indigènes.
Les circonstances en sont généralement trop ignorées pour qu’on puisse tenter d’en dresser les itinéraires. Mais, par exception, celle que le landdrost Starrenburg conduisit en octobre et en novembre 1705 jusqu’au delà de l’Oliphant’s rivier est connue avec détail, le Journal de route, soigneusement tenu par son chef, ayant été traduit en anglais et publié assez récemment au milieu d’autres documents, qui n’ont d’ailleurs aucun rapport avec l’histoire de la géographie L
1. Les documents relatifs à ce voyage : I. Extracts from lhe Résolution of the Council of Good Hope daled 11"' Jubj 1705. — II. Instructions for Landdrost Joli. Starrenburg , head of tliis Expédition and for liis Councillors, Lo serve them on the journey.
Johannes Starrenburg, quand il reçut l’ordre de se mettre en route, n’était fanddrost 1 que depuis trois mois, ayant été nommé le 2 juillet 1705. Il ne resta pas longtemps en charge : protégé du gouverneur Willem Adriaan van der Stel, son « bon ami », il fut atteint par la disgrâce retentissante qui frappa celui-ci, et rappelé, comme lui, en Hollande par un ordre du Conseil des Dix-Sept Directeurs, daté du 30 octobre 1706. Il quitta le Cap en avril 1707 à bord du Popkensburgh.
Ce voyage d’octobre-novembre 1705 constitua l’un des principaux épisodes de sa courte carrière administrative.
« L’objet de l’expédition , disaient les Instructions remises à Starrenburg par Willem Adriaan van der Stel, est d’acheter aux Hottentots des environs, dans les meilleures conditions possibles, le nombre de bêtes de trait nécessaire, vu que nous en sommes insuffisamment pourvus. Quand donc vous arriverez parmi ces indigènes, vous ferez les petits présents d'usage, au premier capitaine ainsi qu’à ceux qui le mériteront, avec à-propos. Vous direz au chef bien poliment que nous désirons avoir avec lui et les siens des rapports amicaux et de bon voisinage.... Si toutefois il arrive qu’une tribu vous attaque, vous êtes autorisé à lui rendre la monnaie de sa pièce, car il va de soi, qu’à la violence, la violence doit répondre. » Si l’achat de
— 111. Journal of Landclrost Joli. Starrenburgh kept on lus journey to the Gonnernas, Grigriquas, Namaqucis, Hottentots , etc., ont été publiés dans Précis of the Archives of the Capte of Good Hope. The defence of Willem Adriaan van der Stel, by H.-C.-V. Leibbrandt, 1 vol. in-8°, Capetown, 1897, p. 149-166. François Valentyn avait donné le journal de Starrenburg en hollandais dans son Oud en nienw Oost Indien, Amsterdam, in-f°, 1724-26, 5e partie, t. II, p. 90-102.
1. Sur les attributions du landdrost, voir ci-dessus, p. 227.
AFRIQUE DU SUD
bœufs était l'objet principal de la mission, il n’était pas le seul, et son chef était invité à faire des observations :
« Vous devrez apporter une attention particulière à la situation, aux avantages naturels et à la fertilité des pays que vous traverserez ». Starrenburg se conforma à ses Instructions, et si, à son regret, il ne ramena pas autant de bœufs qu’on en désirait au Cap, il n’eut que des rapports pacifiques avec les tribus hottentotes et ! observa quelques faits intéressants.
Il partit de la ville du Cap, le 16 octobre 1705, accompagné du maître jardinier Jan Hartog, du caporal Willem Brentgens et d’un certain nombre de soldats et de serviteurs hottentots; son train se composait de trois chariots.
Après être passé à Stellenbosch et à Drakenstein, pour confier pendant son absence la direction des affaires au vice-président du conseil des Heemraaden, il arriva, le 19 octobre, sur la Berg rivier, au « Sonquas ; ou Boschimansdrift », c’est-à-dire au gué des Sonquas, où la Compagnie entretenait un poste de quelques hommes, pour protéger les colons contre les attaques des pillards Boschimans. Starrenburg suivit la Berg rivier et arriva, le 21 octobre, dans la contrée appelée, à cause des nombreux ruisseaux qui la traversent, De vier en twinticjh rivieren, « les vingt-quatre rivières », et négocia l’achat de bestiaux avec les Hottentots Gonnemas qui habitaient dans le voisinage. Starrenburg ; suivit alors le versant occidental du Piquetberg, et arriva, le 23 octobre, au bord de la rivière Quacoma, la Verlorcn river des cartes actuelles, dont il a, remarquons-le, indiqué la direction avec beaucoup plus de, précision que certains explorateurs plus récents 1 .
1. Burchell, par exemple, fait commencer la Quaekamma au nord du Piquetberg, sur la grande carte qui accompagne ses
Après avoir suivi la Quacoma le long de sa rive gauche, puis l’avoir franchie le 26 octobre, Starrenburg arriva aux huttes d’une petite tribu hottentote, chez laquelle le pouvoir était partagé entre six capitaines. L'un d’eux, qui avait même guidé Starrenburg jusqu’au village, était appelé le capitaine Hannibal. Ce nom d’origine carthaginoise pourrait paraître étrange, si l’on ne savait que, déjà à cette époque, certains chefs hottentots dépendaient entièrement des gouverneurs du Cap, qui leur attribuaient un nom et leur conféraient le signe matériel du pouvoir, c’est-à-dire une canne à pomme de cuivre portant le monogramme de la Compagnie: V. O. C. (Yereenigde Oostindische Compagnie). Or ce nom était souvent emprunté à l’histoire ou à la mythologie de l’antiquité classique; un chef portait le nom du philosophe Platon, un autre celui de Jason, le héros de l’expédition des Argonautes, un troisième celui de Vulcain, le dieu du feu.
Starrenburg rayonna autour du village du capitaine Hannibal. Avec son compagnon le jardinier Hartog, il releva le cours d’une rivière appelée par les Hottentots « Tythouw », et qui aboutit, non à la mer, mais à un . marais salant. Ils eurent aussi la fantaisie de pousser une pointe jusqu’à l’océan. « Après avoir trotté pendant deux heures , dit Starrenburg, nous arrivâmes à la côte, où nous trouvâmes une grève dénudée, une i mer très agitée avec des vagues terribles et des rochers dangereux. Nous suivîmes la grève et vîmes de loin l’embouchure de la grande rivière Ouacoma. » Le point [atteint par eux était voisin du cap Deseada. Ayant pris iCongé du capitaine Hannibal, Starrenburg se dirigea
Travels in lhe intérim' of Southern Africa, 2 vol. in-4°, Londres, ,1822. Il ne marque aucun cours d’eau sur le versant oriental du Piquetberg.
AFRIQUE DU SUD
vers l’Oliphant’s rivier, qu’il atteignit le 31 octobre, et franchit le lCr novembre, après avoir fait exécuter par ses hommes quelques travaux de terrassement, pour en rendre les berges carrossables.
Le 2 novembre, il arriva à un village liottentot, dissimulé dans une gorge montagneuse, dont le fond est occupé par une rivière, qui, pendant les pluies, se déverse dans l’Oliphant et en saison sèche ne contient plus que des flaques d’eau saumâtre : c’est l’Hantam ou Ilolle river des cartes modernes.
Starrenburg nomme les indigènes , qui habitaient cette gorge , Grigriquas et Namaquas. Ils n’avaient ' jamais vu d’Européens, et pour la plupart se sauvèrent, sitôt qu’ils en aperçurent. Cependant quelques jeunes gens, moins poltrons, prirent la position de combat, et l’un d’eux pointait même déjà sa flèche contre Starrenburg, qui de son côté le visa avec son mousquet, quand un interprète liottentot s’interposa.
Starrenburg resta chez ces indigènes jusqu’au 5 novembre et eut le malheur de perdre un de ses hommes, Jan Smit d’Anvers, qui, étant en sentinelle la nuit, fut J enlevé par un lion. Il ne dépassa pas ce village de l’IIantam river, et ne jugea pas la saison favorable pour i visiter ceux des grands Namaquas, qu'on lui disait , situés au nord, près des « Montagnes de cuivre ». A son retour, il fut arrêté deux jours par une crue de l’Oli- , pliant. Le 14 novembre, il revoyait la pointe nord du Piquetberg, dont cette fois il longea le versant oriental. !
Pour accroître le très petit troupeau qu'il ramenait, | il alla acheter des bêtes chez les Hottentots de la haute Breede rivier et chez ceux des bords de la baie de Saldanlia, mais il se retrouvait alors dans une région déjà colonisée ou fréquemment traversée par des Européens. Finalement, il rentra à Stellenbosch le 6 décembre.
Dans l’espace de terrain relativement peu étendu que Starrenburg traversa pendant ce voyage, il remarqua qu’il y avait deux régions dissemblables. La première et la plus méridionale est celle du Piquetberg; l’humidité y est abondante. Sur son versant oriental, la montagne est creusée de nombreux vallons dans chacun desquels coule un ruisseau, dont la réunion donne naissance à la rivière, qui tourne au nord, et qui, recevant l’eau de plusieurs sources, devient la grande Ouacoma.
La plaine qui s’étend au pied du versant occidental est non seulement humide mais marécageuse, vu que le sous-sol est formé par de l’argile. Dans un de ces marécages, le cheval de Starrenburg s’enfonça jusqu’à la selle et s’empêtra dans les roseaux, petite mésaventure que le cavalier, qui était pusillanime et s’effarouchait d’un rien, raconte complaisamment. Ce pays arrosé est un pays riant, et les expressions « jolie vallée », « jolie colline gazonnée », reviennent à plus d’une reprise sous la plume du voyageur.
Tout différents sont les caractères physiques de la région qui s’étend entre la Ouacoma (ou Verloren) et l’Oliphant. « C’est un pays affreux; on traverse tout le temps du sable, les collines et les vallées sont pleines de pierres et de trous de taupes dans lesquels les chevaux et les bœufs enfoncent jusqu’aux genoux, c’est plein de buissons et il n’y a pas un brin d’herbe. » Ces arbustes épineux, d’où découle une gomme dont les Hottentots se servaient « en guise de résine » pour fixer le fer de la sagaie à sa hampe, et la lame du couteau à son manche, sont caractéristiques des régions sèches. Au nord de la Ouacoma commence, en effet, cette contrée aride, qui se prolonge le long de la côte de l’Atlantique, jusqu’à l'Orange (à Port-Nolloth il tombe 4 centimètres de pluie par an), puis de l'Orange
AFRIQUE DU SUD
dans le Namaqua et le Damara, l’actuelle colonie allemande du « Sud-Ouest africain ».
Plaçons maintenant cette excursion dans l’ensemble de l’histoire de l’exploration de l'Afrique australe au xvme siècle.
Cette exploration a été accomplie de façons variées. Les gouverneurs du Cap organisèrent de grandes expéditions officielles, telles que celle dirigée en 1686 par le gouverneur Simon van der Stel en personne, qui pénétra dans le Namaqualand jusqu’à proximité du fleuve Orange, et celle conduite en 1752 par le lieutenant Beutler dans l’est juqu’à l’Ey rivier (actuellement Key river). Le gouverneur envoya aussi fréquemment chez les indigènes des missions commerciales, analogues à celle dont on vient de lire le récit. Enfin, les colons libres visitèrent aussi les tribus indigènes pour s’y procurer du bétail de gré ou de force. En 1702, par exemple, quarante cinq d’entre eux s’avancèrent dans l’est plus loin même que la Visch rivier et livrèrent combat à des Cafres. La région même visitée en 1705 par Starrenburg l’avait été avant lui par des colons, et le capitaine Hannibal se plaignit d’avoir été attaqué et pillé par une troupe de colons, dont l’un était surnommé « l’ivrogne Gerrit ».
La bande côtière qui s’étend de l’embouchure de l’Orange à la Visch rivier était explorée en ses traits essentiels quand, pendant le dernier quart du xvme siècle, les voyageurs de profession, Paterson, Sparrman, Le Vaillant, John Barrow, arrivèrent au Cap.
Non seulement les montagnes , les rivières et les kloofs , c’est-à-dire les vallées et les cols, furent reconnus, mais on distingua aussi les bonnes terres des mauvaises, les terres suffisamment arrosées et couvertes d’herbes, pour offrir des chances de succès aux
i colons qui viendraient y élever des troupeaux, de celles qui étaient arides. L’expansion des Boers au Cap pendant le xvmc siècle a donc été précédée d’une oeuvre d’exploration géographique, dont le détail est encore très mal connu et le restera peut-être toujours, vu le ; secret dont les Boers entouraient leurs expéditions et leur répugnance à écrire.
En insistant sur la fertilité des versants du Piquetberg , et sur l’aridité de la région comprise entre la Ouacoma et l’Oliphant, le tanddrost Starrenburg a participé à cette oeuvre collective des Européens du Cap, et, à ce titre, son voyage de 1705 méritait d’être tiré de l’oubli.
Septembre 1902.
LA TOPONYMIE DE LA COLONIE DU CAP DE BONNE-ESPÉRANCE AU XVIIIe SIÈCLE
Pendant le xviiu siècle, l’expansion des Boers prit deux directions différentes. Les uns, et ce furent de beaucoup les plus nombreux, s’avancèrent à l’est de la ville du Cap et peuplèrent progressivement jusqu’à la Groot Visch rivicr les vallées qui s’étendent entre la mer et la région désertique du Karrou. D’autres découvrirent et occupèrent le pays situé au nord ainsi que les vallées de l’Olifant’s et de la Doorn rivier. Quelques individus, mais en très petit nombre, s’établirent même au delà de l’embouchure de l’Olifant’s rivier.
Cette expansion a non seulement eu pour effet d’accroître la superficie des terres occupées sur le globe par les hommes participant de la civilisation européenne, et de préparer virtuellement la colonisation de l’Afrique australe jusqu’au Limpopo, que les descendants des colons du \viiic siècle accompliront pendant le second et le troisième quart du xixR, mais elle a eu, en outre, j une conséquence plus spéciale : nous voulons dire la toponymie géographique de la colonie du Cap.
Quand, en 1652, Johan van Riebeeck, l’agent de la Compagnie néerlandaise des Indes-Orientales, fonda
LA TOPONYMIE DU CAP
son établissement au Cap de Bonne-Espérance, il n’y j avait sur la carte de l’Afrique australe d’autres noms que ceux donnés aux accidents de la côte par les navigateurs portugais qui, depuis cent cinquante ans, avaient eu l’occasion de fréquenter ces parages en se rendantaux Indes. C’était, pour n’en citer que quelques-uns, agoa de Saldanha, l’aiguade de Saldanha, officier qui commandait dans l’escadre d’Albuquerque; cabo de San Francisco, ou cabo de San Bras, noms empruntés au calendrier catholique; terra de Natal, qui rappelait la date de la découverte de cette côte, le jour de Noël 1497 ; rio Dolce, cabo das | Faccas, cabo das Agulhas; c’était, enfin, ce nom même de Cabo de Bona Esperança, que, selon une tradition, le roi Jean II de Portugal donna au cap des Tempêtes de Barthélemy Diaz, et qui avait été conservé, qui a même été conservé jusqu’à nos jours, bien que, dès 1497, Vasco de Gama, en découvrant la route de l’Inde, eût réalisé la « bonne espérance » du roi Jean. Mais les navigateurs qui avaient suivi ces côtes ou y avaient atterri ne s’étaient pas même assez éloignés pour perdre l’Océan de vue, si bien qu’en 1652 l’intérieur du pays était, au sens étymologique du mot, « innommé ».
Or, la toponymie géographique du Cap s’est opérée de la même façon que celle de toute l’Afrique, laquelle consiste en une juxtaposition de termes indigènes, plus ou moins déformés par les explorateurs, et de termes empruntés aux langues européennes. C’est de ce mélange incohérent, composé sans méthode, œuvre de la fantaisie individuelle et d’elle seule, que se servent quotidiennement tous ceux, professeurs et publicistes, diplomates et militaires, commerçants et politiciens, qui, par profession ou curiosité, s’intéressent au continent africain.
Seulement la proportion des éléments varie, et si, sur
AFRIQUE DU SUD
la carte de l’Algérie, depuis soixante et onze ans colonie française, les noms français sont nombreux, on n’en lit, la côte exceptée, que de berbères et d’arabes sur celle de cet empire du Maroc, resté impénétrable aux influences européennes.
Au Cap la proportion des termes géographiques d’origine indigène a été très faible par rapport à celle des termes hollandais.
Les Boers ont eu, pendant le xvmc siècle, des rapports avec trois catégories différentes d’indigènes : les Cafres, les Boschimans et les Hottentots.
Les Cafres vivaient en dehors de la colonie, à l’est de la Groot Yisch rivier. Des groupes de Boers firent fréquemment des voyages dans leur pays, soit pour y chasser l’éléphant, soit pour y acheter du bétail. A leur tour, les Cafres envahirent l’est de la colonie pour y piller. Mais les Cafres restèrent pour les Boers des étrangers avec lesquels ils commerçaient ou se battaient, et dont aucun terme ne fut admis dans l’onomastique géographique du Cap.
On n’y relève pas non plus le moindre vestige de la langue des Boschimans. Ceux-ci connaissaient par le menu détail la topographie de la région qu’ils habitaient, mais il n’est pas certain qu’ils en distinguassent chaque accident physique par un nom spécial. Les Boers, qui n’eurent guère avec eux que des rapports hostiles, qui se vengaient terriblement des vols de bétail, commis à leur détriment, et des meurtres de bergers, ne leur empruntèrent rien.
Des idiomes indigènes, seul celui des Hottentots a laissé sa trace; encore n’est-elle pas très profonde. Houtniquas, qui désignait, au xvmc siècle, le long couloir situé entre la mer et la montagne depuis la baie de Mossel jusqu’il la Ivromme rivier et qui actuellement ne
LA TOPONYMIE DU CAP
s’applique plus qu’à une chaîne de montagnes, était le nom d’une tribu hottentote. A'arrou, la contrée désertique, provient du mot hottentot Karusa, lieu sec et dépourvu de végétation. Nous serions encore tentés d’attribuer une origine hottentote aux termes Krakekamma et Sitsikamma, qui désignaient, au xvmc siècle, le premier la contrée comprise entre la Gamtoos et la Sundag rivier, le second celle située à l’est de la baie d’Algoa.
La toponymie géographique du Cap a donc eu, au xvinc siècle, une origine presque exclusivement hollandaise.
Les Boers, de même qu’ils sont devenus les maîtres incontestés du Cap, en domestiquant les Hottentots et en détruisant ou en chassant les Boschimans, ont, sans égards pour les idiomes indigènes, imposé des noms de leur choix aux montagnes qu’ils gravissaient, aux rivières dont ils suivaient ou traversaient le lit, aux pays inconnus dans lesquels ils s’avançaient délibérément.
Certains termes de cetle nomenclature ont pour origine la couleur de l’objet désigné: Zwartland, le pays noir; Zwartberg , la montagne noire; Groen rivier, la rivière verte; d’autres la dimension: Groote rivier, la grande rivière; Breede rivier, la rivière large; Kromme rivier, la rivière tortueuse; Zondereinde rivier, la rivière sans fin; d’autres encore la forme singulière: Hangklip Kaap, le cap du rocher suspendu; Houiv Hoek Kloof, le défilé du coup de hache; d’autres, enfin, un caractère physique : Sneeuwberg, la montagne neigeuse ; Brackfontein, Brackrivier, la fontaine ou la rivière saumâtre.
La faune et la flore ont beaucoup servi à la toponymie des Boers, ainsi qu’en témoignent les noms suivants : Zeekoe rivier, la rivière de l’hippopotame; Olifant’s rivier, la rivière de l’éléphant; Eland's berg, la montagne de l’élan; Bokkeveld, le pays des chèvres; Slang
AFRIQUE DU SUD
rivier, la rivière du serpent, d’une part, et d’une autre Palmiet rivier, la rivière du palmier; Cedar Berg, le mont des cèd res ; Riet rivier, la rivière des roseaux ; Doom rivier, la rivière de l’épine; Roggeveld, le pays du seigle, où poussait une plante sauvage qui ressemblait à cette graminée.
On relève encore dans la toponomastique du Cap beaucoup de noms propres : ceux de Riebeecks Kasteel, Stellenbosch, Swellendam, Graaff Reinet , Plettenberg’s Baay rappellent tous des gouverneurs de la colonie 1 ; ceux de Piquinier’s Iüoof,Dn Toit’s Kloof , Plessis rivier, signifient le défilé de Piquinier, le défilé de Du Toit, la rivière Plessis, tous évidemment noms de colons, et, remarquons-le en passant, de colons d’origine française. Enfin la carte porte encore certains termes dont le sens est précis, mais l’origine inconnue. Pourquoi une H ex rivier, rivière de la sorcière, un Scharfteberg Kloof , col du mont galeux, une Sundag rivier , rivière du dimanche?
Cette nomenclature est caractérisée par un singulier manque d’imagination. Les colons se contentent pour désigner les localités de la première circonstance venue. Au pied de cette longue et haute chaîne de montagnes, qui porte aujourd’hui les noms de Drakenstein Mountains, Limiet berg, Elands Kloof Mountains, Vogel Valley Mountains, Roode Zand Mountains, et que les Européens du Cap avaient au xvn° siècle nommée les « Montagnes du continent Africain » , coule un petit fleuve qui se jette dans l’Atlantique, à la baie de Sainte-Hélène. Il fut découvert entre le 19 octobre et le 5 novembre 1657, par une troupe mixte de colons et de fonctionnaires de
1. Van Riebeeck (1652-1062); Simon van der Stel (1079-1699); Willem Adriaan van der Slel (1699-1700); Hendrik Svvellengrebel (1739-1751); Joachim van Plettenberg (1774-1785); Cornelis Jacob van de Graalï (1785-1791).
LA TOPONYMIE DU CAP
; la Compagnie des Indes qui était allée acheter du bétail > aux Hottentots. Ils ne se mirent pas en frais d’invention, et nommèrent tout simplement ce cours d’eau : Berg rivier , la rivière de la montagne1.
D'après une tradition recueillie oralement par l'astronome de La Caille en 1752, Piquet berg devait ce nom à une partie de cartes faite en ce lieu par un certain Olofberg 2. Le voyageur Lichtenstein remarquait, au i commencement du xixe siècle, cette pauvreté d’inven- ; tion. « 11 ne faut pas, écrivait-il, en vouloir aux colons 1 des xvne et xvmc siècles qui ont manqué de fantaisie . dans les noms qu’ils ont donnés aux diverses localités. Les répétitions proviennent de ce que les endroits auxquels les mêmes noms sont attribués se distinguent tous par une particularité semblable. La plupart proviennent, en effet, de quelque circonstance propre au : lieu, ou bien des animaux trouvés dans le voisinage; de là une certaine confusion 3. ®
Des noms semblables, en effet, s’appliquent à des rivières ou à des montagnes différentes. Il y a un Tafelberg près de la ville du Cap et un autre dans le Karrou. Il y a deux Groot Winlerhoek berg, deux Olifant’s rivier. Parfois les noms, sans être identiques, se ressemblent
1. Leibbrandt, Précis of the Archives of the Cape of Goocl Iiope. Van Riebeeck’s Journal , II, p. 84-7.
2. L’abbé de la Caille. Annotations manuscrites à Pierre Kolbe, I Description du Cap de Donne-Espérance , 3 vol. in-12, Amsterdam,
1742, t. II, p. 74. Ces annotations figurent sur l’exemplaire de la Bibliothèque de l’Institut, qui porte la cote 8° Y 403. Certaines d’entre elles ont été publiées, comme appendice au Journal . historique du Voyage fait au Cap de Donne-Espérance, par feu M. l’abbé de La Caille, 1 vol. in-12, Paris, 1763, sous le titre suivant : « Notes et réflexions critiques sur la description du Cap de Bonne-Espérance, par Pierre Ivolbes », p. 3IS-353.
3. Lichtenstein, 'l'ravels in Southern Africa in the Years 1803 , I 1804, 1805, 1806. Translated from the original germon, 2 vol.
in-i°, Londres, 1812, I, p. 76, note 1.
AFRIQUE DU SUD
beaucoup : tels Brackfontein rivier, Kleinbrack rivier, Grootbrack rivier ; ou bien encore Groot Zeekoe rivier, et Klein Zeekoe rivier. Le même nom précédé de préfixes différents désigne les divers districts d’une même contrée : au delà de Bruinljes hoogte s’étend Agter Bruinljes hoogte. On distingue trois Bokkeveld : un chaud, Warm Bokkeveld ; un froid, Koucl Bokkeveld, et un Bokkeveld Karroo. Le mot Roggeveld est employé dans cinq acceptions différentes .• Roggeveld Karroo, Roggeveld Berg, Middle Roggeveld, Ondcr Roggeveld1, Agter Roggeveld.
On ne saurait non plus omettre de remarquer combien dans cette onomastique les souvenirs des colons tiennent peu de place. Ce phénomène est singulier, les émigrants ayant habituellement tendance à attribuer aux lieux dans lesquels ils se fixent nouvellement des noms qui leur rappellent leur pays d’origine
Dans la nomenclature des colonies fondées par des Anglais sur la côte Atlantique de l’Amérique septentrionale figurent New-York et New-Hampshire, Virginie et Caroline, allusions soit à une ville et à un comté de Grande-Bretagne, soit à la reine-vierge Élisabeth et au roi Charles Ier. C’est sur les mots de Louisiane, d’Ile Dauphine, d’Ile-de-France que les Français des xvnc et xvme siècles, appelés à nommer des terres exotiques, j arrêtent leur choix. Pendant la première moitié du xvii° siècle, les Hollandais eux-mêmes, fonctionnaires de la Compagnie des Indes occidentales ou de celle des Indes orientales, occupaient dans la Nieuw Nederland, I
1. D’après Lichtenstein ( Travels , I, p. 76, n. 2), ce terme de - Onder Roggeveld, c’est-à-dire Roggeveld inférieur, proviendrait, 1 non de ce que cette région est à une altitude plus basse que le1 Roggeveld berg ou le Middle Roggeveld, mais de ce qu’elle est j plus éloignée du Gap. Les Boers, qui venaient de la ville du Cap, disaient qu’ils en descendaient, quoique, en réalité, ils montassent vers des contrées d’altitude supérieure.
LA TOPONYMIE DU CAP
sur la côte de l’Amérique septentrionale, entre la Nou- 'velle-France et la Virginie, les forts d’Amsterdam et d’Orange 1, ceux de Barnevelt, de Belgica, de Hollandia aux Moluques, ainsi que ceux de Zeelandia à Formose jet de Gueldria sur la côte de Coromandel 2.
Bien de pareil de la part des Boers. On ne vit pas surgir au Cap plus de Nieuw Amsterdam que de Nieuw Haarlem. Des hommes célèbres qui avaient conquis aux 'Néerlandais leurs libertés sur le roi d’Espagne, comte d’Egmont, Guillaume le Taciturne, Maurice de Nassau, aucun souvenir.
' Ce peu d’empressement que marquent les Boers à rattacher le présent au passé s’explique, sans doute, par la condition des colons qui peuplèrent le Cap au xvne et au xvme siècle. Très petites gens pour la plupart, quelques Français exceptés, peu ou pas lettrés, il est probable qu’ils n’avaient pas dans leur esprit les éléments d’une nomenclature géographique un peu variée. Ils devaient très mal connaître l’histoire, même récente, de leurs métropoles respectives.
Mais en outre et surtout, les Boers cessèrent d’entre- ! tenir des rapports avec leur pays d’origine. Uniquement occupés à vivre et à se maintenir en dépit des Hottentots d’abord, des Boschimans et des Cafres ensuite, des intempéries souvent, des bêtes féroces toujours, ils n’ont pas le loisir de se livrer à de longues : réflexions spéculatives sur leur passé. Ils n’y pensent ' pas, si bien qu’aucun souvenir personnel ou historique
1. L'Étendue de la Seigneurie de la République des Provinces- U nies des Pays-Bas, Bibliothèque de l’Institut, mss Fonds Godefroy, t. 66, f° 15.
2. Des Places Fortes ès Indes Orientales, en l' Amérique et en ' l'Afrique tenues par les Compaynies des Indes orientales et occi- 1 dentales sous la souveraineté des Étals des Provinces-Unies des
Pays-Bas, Ibid., t. 66, f° 23.
AFRIQUE DU SUD
ne se présente à leur esprit, quand ils ont à désigner, non pour la satisfaction des géographes, dont ils n’ont cure, mais pour leur commodité personnelle, telle montagne ou telle rivière.
Les termes peu nombreux de la nomenclature prébritannique du Cap, qui rappellent les Pays-Bas, ont été choisis non par des colons, mais par des fonctionnaires de la Compagnie des Indes. Une plaine herbeuse située ]! au sud-est du bourg du Cap fut nommée, dès 1663, Ilottentoos Holland, la Hollande des Hottentots. Le nom de Drakenstein donné à un village de colons fondé par Simon van der Stel en 1687, était l’un des titres portés par Hendrik Adriaan van Rheede, qui séjourna en 1683 ! : au Cap en qualité de commissaire-inspecteur, et était seigneur de Drakenstein et de Mydrecht. Le nom de Waveren1, donné en 1700 à un autre village de colons fondé par Willem Adriaan van der Stel, appartenait à une i famille notable d’Amsterdam. A la même époque une chaîne de montagnes reçut le nom de Witsenberg, de Nicolas Witsen, bourgmestre d’Amsterdam.
• Les circonstances dans lesquelles le grand fleuve, qui traverse l’Afrique australe d’est en ouest, fut appelé Orange méritent d’être spécialement relatées. En août 1779, le colonel Gordon2, commandant des troupes de la colonie,1 l faisant en compagnie du lieutenant et botaniste anglais William Paterson un voyage d’exploration au nord du Klein-Namaqualand, arriva sur les bords du fleuve.
Le 17 août 1779, rapporte Paterson, « nous mîmes à i l’eau le bateau du colonel Gordon et nous hissâmes les; ! couleurs hollandaises. Le colonel Gordon proposa de; (j