C’est la contrée appelée aujourd’hui « Tulbagh basin
2. Ce colonel Gordon est le même personnage, qui, en 17 9o , j 1 défendit si faiblement le Cap contre les Anglais et se suicida; ij quelques jours après la reddition de la colonie.
LA TOPONYMIE DU CAP
jboire, d'abord, à la santé des États, puis à celle du Prince d’ürange et à celle de la Compagnie; après quoi il donna à la rivière le nom de rivière Orange en l’honneur de ce prince 1 ».
Néanmoins cette nomenclature, pour être monotone (et dépourvue d’imagination, n’en constitua pas moins une marque profonde laissée par les Boers dans le pays qu’ils ont colonisé pendant le xvmc siècle.
Aux noms hollandais, des termes anglais sont sans doute venus se juxtaposer. De nouvelles villes ont été fondées, qui portent des noms dont l’origine n’est pas douteuse : Port-Elisabeth, Bathurst, Somerset. Les ; anciens et vastes districts de Swellendam et de Graaff Reinet ont été partagés, et aux nouvelles « divisions » on a donné des noms tels que ceux de Clan William,
! Worcester, George, Prince Albert. Néanmoins les anciens noms hollandais subsistent pour la plupart, et par eux les premiers occupants du pays ont marqué leur empreinte sur le sol.
Septembre 1901.
1. William Paterson, A narrative of four jour ney s into the country of the Hottentots and Caffraria in the years 1777, 78 and 79, Il volume in-4°, Londres, 1789, p. 113.
ADULPIIE DELEGORGUE (1814-1850)
En 1847 parut chez les éditeurs A. René et Cic, à Paris, un ouvrage en deux tomes, intitulé : Voyage dans l'Afrique australe, notamment dans le territoire de Natal, dans celui des Cafres Amazoulous et Makatisses, et jusqu'au tropique du Capricorne, exécuté durant les années 1838, 1839, 1840, 1841, 1842, 1843 et 1844, par M. Adulphe Delegorgue (de Douai), avec une introduction par M. Albert-Montémont.
Les questions africaines étaient bien loin d’exercer à cette date sur le public le même attrait qu’aujourd.’hui. En outre, quelques mois après l’apparition de l’ouvrage, la Révolution du 24 février 1848 survenait, et retenait l’attention des Français sur des questions d’un intérêt bien plus immédiat que celles traitées dans ce simple récit de voyage. Enfin trois ans plus tard, en 1850, l’auteur lui-même périssait au cours d’un second voyage en Afrique. Plusieurs circonstances contribuèrent donc à étendre sur le livre de Delegorgue la couche grise de l’oubli. Mais, capables aujourd’hui de considérer dans son long développement l’histoire de l’exploration africaine et de mettre à leur vraie place les travaux de Delegorgue, nous voyons combien peu justifiée fut l’indifférence avec laquelle on en accueillit la relation en 1847.
ADüLPIIE DELEGORGUE.
Louis-Adulphe-Joseph Delegorgue naquit le 13 novembre 1814 à Courcelles-lez-Lens, canton de Carvin (Pasde-Calais) l. Son père, Adulphe-Aubert- Joseph Delegorgue, était cultivateur et maire de Courcelles. Il le perdit prématurément ainsi que sa mère, née Louise- Marie-Josèphe Defontaine, et fut élevé par son aïeul paternel, Pierre-Louis-Joseph Delegorgue, conseiller à la cour royale d’appel de Douai. Magistrat, le grandpère destinait son petit-fils à la magistrature, ou, pour le moins, au barreau; mais pour l’instruire il attirait l'attention de l’enfant sur des objets d'histoire naturelle, dont plus d’un avait une origine exotique : il éveilla ainsi involontairement en lui des goûts d’aventure.
Mais à la suite de circonstances inconnues de nous, la mort de son grand-père probablement, Adulphe Delegorgue, ayant été contraint de renoncer « instantanément » à la profession judiciaire, « s’arrêta avec joie au métier de marin ». Ce fait survint probablement en 1830.
D’après certaines allusions, éparses dans les pre mières pages du Voyage, Delegorgue s’engagea comme ; simple matelot de troisième classe à 24 francs par mois, et navigua dans les mers septentrionales de l’Europe, le long de la côte occidentale d’Afrique, et dans la mer des Antilles.
Il revint à Douai en 1836 ou en 1837, malade » d’une ‘fièvre tenace, contractée à la Guadeloupe ». Mais « la vie inactive le fatiguait encore plus que la fièvre ». Il (résolut donc de repartir pour les pays exotiques, non plus comme marin, mais comme explorateur-natu-
1. C’est donc à tort que Delegorgue nomme Douai ■> sa ville natale » ( Voyage , I, p. 3). 11 fut élevé à Douai, mais il. n’y était
pas né.
AFRIQUE DU SUD
raliste. 11 venait, sans doute, ayant atteint sa majorité , d’entrer en possession de son patrimoine, car il paraît avoir accompli ses voyages sans le moindre I subside public ou privé. 1 1
Il jeta son dévolu sur l’Afrique australe. Son choix s’expliquerait difficilement, si lui-même ne nous disait incidemment le plaisir qu’il avait pris à lire le récit, très sujet à caution, mais pittoresque et amusant, des Voyages de Le Vaillant, qui. on le sait, parcourut, de 1780 à 1785. la colonie, alors hollandaise, du Cap de Bonne-Espérance.
Delegorgue partit de Douai le 10 mai 1838, il s’embarqua à Bordeaux sur le petit brick Le Télégraphe et j débarqua à Simon’s Town dans la False bay. Il consacra les derniers mois de l’année 1838 et les premiers de 1839 à parcourir le territoire de la colonie du Cap, puis s’embarqua, le 5 mai, en compagnie du naturaliste suédois Wahlberg, pour le Natal. Après une escale à Port-Élisabeth (baie d’Algoa), il y arriva à la fin du 1 mois. Il séjourna dans ce pays et dans les contrées limitrophes jusqu’au milieu de mai 1844, pendant cinq années par conséquent.
Or cette période 1839-1844 fut capitale dans l’histoire du Natal. Ce fut celle où certaines bandes d’émigrants boers, ayant quitté la colonie du Cap et traversé le Drakensberg, tentèrent de fonder une république indépendante sur le rivage de l’océan Indien, si bien que Delegorgue, tout en parcourant des contrées géographiquement peu connues et en formant ses collections d’histoire naturelle, assista, sans en avoir au préalable formé le dessein, à des événements politiques du plus haut intérêt.
On sait qu’au sud de la colonie portugaise du Mozambique s’étend une contrée, actuellement possession
ADULPHE DELEGORGUE.
britannique, qui porte le nom de Zululand, d’après celui de la population qui l’habite. Or les Zoulous, quand ils possédaient encore leur indépendance, constituaient un peuple puissant et remarquablement organisé au point de vue militaire. Leur chef, Dingan, alarmé des projets d’établissement des Boers au Natal, résolut de s’y opposer par la force. Le 6 février 1838, dans un guet-apens, il massacra Pieter Retief, leur chef, ainsi que tous ses compagnons, puis lança ses guerriers sur les Boers dispersés et sans méfiance. Il est probable qu’il aurait réussi à les anéantir ou du moins à les chasser du pays jusqu’au dernier, si un de ses frères, nommé Panda, qui avait personnellement sujet de le redouter, n’eût fait aux Boers des ouvertures d’alliance contre lui. Les Boers choisissent parmi eux une délégation chargée d’aller négocier un traité avec Panda. Delegorgue a l’heureuse chance de pouvoir l’accompagner, et d’assister ainsi à l’un des événements les plus pittoresques de l’histoire de l’Afrique australe. L’alliance est conclue ; deux petites armées , l’une boer , l’autre zouloue, se mettent simultanément en marche contre Dingan; Delegorgue se garde de manquer les spectacles curieux que promet l’expédition, et il se joint au commando boer.
La campagne réussit, Dingan est chassé, et Panda proclamé chef des Zoulous à sa place. Delegorgue profite immédiatement des bonnes dispositions de celui-ci en faveur des Européens, pour explorer toute la contrée qui s’étend au nord du Natal, de la Tugela à la Pongola.
Dans cet arrière-pays de la baie de Sainte-Lucie, dans ces contrées basses et humides , situées entre le rebord montagneux du plateau africain et la mer, vivait une abondante faune sauvage.
AFRIQUE DU SUD
Le chasseur Delegorgue se voyait dans le pays de ses rêves, et le jour où il abattit son premier éléphant, où il prit possession de l’animal à terre « en lui sautant sur le flanc droit, où il avait assez d’espace pour se promener comme l’on fait d’ordinaire à bord d’un navire », fut certainement un grand jour de sa vie.
A peine de retour, Delegorgue assista à de nouveaux événements politiques. Le gouverneur du Cap , sir George Napier, était résolument opposé à la fondation d’une république boer à la baie de Natal ; considérant les Boers comme toujours soumis à l’allégeance du souverain de la Grande-Bretagne, il leur déniait le droit de fonder un Etat indépendant. Il envoie une compagnie de troupes britanniques occuper le Natal. Les Boers leur infligent d’abord un grave échec. Mais le commandant du détachement anglais, capitaine Smith, ne perd pas courage; il s’enferme dans son camp en attendant des renforts. Ceux-ci ne tardent pas à lui arriver, et les Boers se retirent loin du rivage, sans même oser livrer combat : un certain nombre d’entre eux demeurèrent dans le pays comme simples particuliers, mais la république qu’ils avaient essayé de fonder était détruite, et le Natal devenait une colonie anglaise.
Or Delegorgue fut le spectateur de tous ces événements gros de conséquences lointaines, puisque le manque de contact avec la mer, l’impossibilité de communiquer librement avec l’Europe causèrent en partie la ruine de l’indépendance des Boers.
C’était en 1842 que ces événements se succédaient. Après une seconde excursion chez les Zoulous, Delegorgue partit le 22 mai 1843 de la baie de Natal, pour un voyage, pendant lequel il pénétra plus profondément dans l’intérieur du continent africain qu’il ne l’avait fait jusqu’alors.
ADULPHE DELEGORGUE.
Il escalade le Drakensberg, s’engage sur le plateau, où, une dizaine d’années plus tard, l’État libre d’Orange et la République sud-africaine devaient être fondés, franchit le Vaal, et pénètre dans le bassin du Limpopo. Chassant, enrichissant sa collection d’histoire naturelle de spécimens nouveaux, visitant les rares domaines boers, qui commençaient alors à s’éparpiller dans la contrée et notamment celui du célèbre Hendrik Potgieter, Delegorgue s’avance au nord, jusqu’au tropique du Capricorne. Son voyage dura onze mois aller et retour, et ce fut seulement au commencement d’avril 1844 qu’il revint au Natal. En septembre, il s’embarquait au Cap et, à la fin de novembre 1844, revoyait la France, après une absence de six ans et demi.
De retour, Delegorgue vécut à Arras et à Douai, mais il venait souvent à Paris, où il se plaisait à fréquenter le Muséum d’histoire naturelle; il lut, le 25 juin 1847, à la Société d’ethnologie un mémoire intitulé Notice sur les Cafres, particulièrement les Cafres Ama-Zoulous ; il s’occupa enfin de la publication du grand ouvrage, grâce auquel sa mémoire a survécu.
Cependant il était hanté du désir de repartir en voyage. Il s’embarqua, en 1849 probablement, sur le vaisseau Le Juste , qui faisait la traite de l’huile de palme sur la côte de Guinée. Un de ses amis, Louis Dieffenbach , capitaine au long cours , y exerçait les fonctions de second. Il descendit sur la côte de Guinée. Eut-il le temps d’y faire quelque observation, nous l’ignorons, mais il y contracta sûrement le germe morbide qui devait amener sa fin. En 1850, remonté à bord du Juste, il eut un accès de fièvre pernicieuse. Son ami Dieffenbach le suppliait de prendre du sulfate de quinine, mais sans confiance dans l’efficacité du remède, il se refusait à en user. Le 29 mai il perdit connaissance,
276 AFRIQUE DU SUD
et mourut le 30 mai à six heures du matin. Le Juste était alors mouillé en face du Petit-Cap-Lahou (côte occidentale d’Afrique).
Delegorgue explora donc trois régions africaines, le Natal, le pays des Zoulous, les plateaux de l’Orange et du Vaal. Dans aucune il ne fut le premier Européen à pénétrer : Nathaniel Isaacs, Cowie et Green, Andrew Smith, Cornwallis Harris, pour ne citer que les explorateurs les plus importants, l’y avaient précédé. Néanmoins ses récits constituèrent une contribution très notable à leur connaissance géographique.
Les ouvrages de ses prédécesseurs étaient tous écrits en anglais et les exemplaires en étaient peu répandus en France. Les descriptions très vivantes de Delegorgue présentaient donc pour le public français tout l’attrait de la nouveauté. Depuis, les pays qu’d a traversés ont pour la plupart été de nouveau décrits, mais certaines parties de son œuvre, notamment son exposé ethnographique sur les Zoulous, conservent encore maintenant une véritable valeur documentaire. Adulphe Delegorgue fut donc l’un des bons ouvriers de l’œuvre grandiose que le xix° siècle a vu s’accomplir : la découverte du continent africain.
Novembre 1903.
BIBLIOGRAPHIE
Adulphe Delegorgue, Voyage dans l’Afrique australe notamment dans le territoire de Natal, dans celui des Cafres Amazoulous et Malcatisses, et jusqu'au tropique du Capricorne exécuté durant les années 1838, 1839, 1840, 1841, 1842, 1843 et 1844, 2 vol. in-8°, Paris, A. René et G'0, 1847.
Adulphe Delegorgue, Notice sur les Cafres, particulièrement les ; Cafres Ama-Zoulous, Nouvelles Annales des Voyages, rédigées par Vivien de Saint-Martin, nouvelle série, 1S47, t. III, p. 344-360.
ADULPHE DELEGORGUE.
Documents manuscrits : Acte de naissance d’Adulphe Dele- :gorgue. Extrait du registre des actes de naissance de la commune de Courcelles-Iez-Lens (arrondissement de Béthune, Pas-de-Calais) ipour 1814.
Acte de décès d’Adulphe Delegorgue, extrait du rôle d’équi- 'page du trois-mâts le Juste, commandé par M. Auguste Gossein, capitaine au long cours.
Lettre de L. DiefTenbach, second à bord du Juste, datée du Havre, 16 avril 1852, adressée au beau-frère d’A. Delegorgue et relatant la mort de celui-ci.
! Ces documents manuscrits m’ont été obligeamment communiqués par M. Hamy, membre de l’Institut, à qui je tiens à Exprimer ici ma respectueuse gratitude.
Que le nom et les travaux d’un explorateur inconnu, ayant vécu au xvic ou au xvn° siècle, soient découverts dans des archives coloniales ou maritimes et remis en honneur, c’est un fait assez fréquent et toujours explicable; mais que pareille aventure arrive à un de nos: contemporains, à un personnage disparu il n’y a même ! i pas dix ans, c’est un cas singulier; c’est pourtant celui de William Cotton Oswell, dont le fds aîné, M. William Edward Oswell, vient de publier la correspondance b
On savait déjà vaguement qu’Oswell avait, au milieu du xixc siècle, voyagé en compagnie de Livingstone. Mais ses lettres et les pièces diverses que l’éditeur y a ! I jointes prouvent qu’il a pris à deux découvertes capitales dans la géographie de l’Afrique une part bien plus ' importante qu’on ne le supposait jusqu’à présent.
Né le 27 avril 1818, élevé à Rugby dans la public school, \ ; alors très en faveur, du docteur Arnold, Oswell entra j en janvier 1 830 au service de la Compagnie des Indes. Il
1. W. Edmond Oswell, William Cotton Oswell, hunier and \ j explorer, the slonj of his life; with an introduction by Francis! j Gallon, 2 vol. in-8, Londres William Heinemann, 1900.
passa une année au collège de Haileybury, où les futurs civilians faisaient leur apprentissage administratif, et partit en 1837 pour l’Inde. Très affaibli par un séjour consécutif de sept années, passées surtout dans les districts d’Arcot et de Cuddapah, il espéra, et avec raison, que le climat salubre de la colonie du Cap rétablirait sa santé. Il s’embarqua à Madras le 2 septembre 1844, et arriva sept semaines plus tard à Capetown.
Tout en s’acquittant des devoirs de sa charge, Oswell avait contracté dans l’Inde la passion de la chasse. Or l'Afrique australe était à cette époque un véritable paradis pour les chasseurs : oiseaux, ruminants, pachydermes, grands fauves y abondaient. Pour se livrer plus librement à son exercice favori, Oswell s’avança proi gressivement dans l’intérieur du pays, pénétra dans des régions que jamais Européen n’avait abordées avant lui, et devint ainsi explorateur sans en avoir, pour ainsi dire, formé au préalable le dessein.
Jusqu’à la fin du xvmc siècle, le fleuve Orange avait marqué la limite septentrionale des connaissances des géographes sur l’Afrique australe. Mais depuis le commencement du xixc, un effort continu avait été fait du : Cap par des fonctionnaires, des explorateurs bénévoles et des missionnaires protestants, anglais et français, pour découvrir les caractères de la région qui s’étend au delà.
i En 1801, la sécheresse ayant fait périr une partie du bétail de la colonie, le gouverneur envoya deux commissaires, Truter, membre de la cour de justice, et Somerville, chirurgien militaire, en acheter aux indigènes Betchouanas; ils s’avancèrent jusqu'au village de Lattakou.
Pendant une simple excursion de trois semaines, accomplie en janvier et en février 1809 le long de la rive
AFRIQUE DU SUD
gauche de l’Orange, le colonel Collins distingua sur la rive opposée l’embouchure d’un cours d’eau important venant du nord-est, et qu’il nomma la Caledon rivier, en l’honneur du comte Caledon, alors gouverneur du Cap. En même temps, de diverses notions recueillies oralement il conclut, avec sagacité, à l’importance de la chaîne du Drakensberg et à l’existence d’une grande rivière, qui se confondait avec l’Orange, et qui n’était autre que le Vaal.
De ces deux cours d’eau, lequel était le fleuve et lequel l’affluent? A cette question William Burchell répondit en novembre 1811, en prouvant par des mesures précises que le débit de l'Orange surpassant de beaucoup ; celui du Vaal, c’était le premier qui devait être considéré comme le fleuve, opinion qui n’a plus, depuis cette époque, été remise en discussion. Il traça aussi sur sa carte l’amorce de deux affluents du Vaal, l 'Hart et la Modeler. Il est remarquable, on peut le faire observer incidemment, que vingt-cinq ans avant la grande émigration des Boers, des termes hollandais apparaissent déjà dans la toponymie transorangienne : le Vaal, c’est la rivière jaunâtre; la Modder, c’est la rivière boueuse. Ces noms avaient été donnés aux accidents du sol par des métis de colons européens et de femmes hottentotes, appelés dédaigneusement au Cap des baslaards1, qui vivaient en petits groupes sur les rives de l'Orange et qui, comme leurs pères, parlaient un hollandais corrompu.
De novembre 1829 à janvier 1830, le missionnaire Robert Moffat entreprit, non sans courage, un voyage vers le nord : il visita les Matabélés, peuplade guer-
1. Les missionnaires anglais, que ce terme choquait dans leur respectabilité/, firent prévaloir le nom de Griquas, qui désignait une tribu indigène dont beaucoup d’individus s’étaient mêlés I aux bastaards.
rière, issue des Zoulous, et qui faisait la terreur des tribus environnantes. Malheureusement les renseignements qu’il rapporta manquaient de précision et de critique.
De ces diverses expéditions, la plus importante, sans contredit, fut celle qui fut organisée en 1834 et défrayée par un comité d’habitants du Cap qui s’intéressaient aux questions géographiques, dans lequel figurait sir John Herschell. La direction en fut confiée à un chirurgien militaire nommé Andrew Smith, auquel plusieurs mémoires d’histoire naturelle et une exploration au Natal avaient déjà valu une certaine notoriété. Andrew Smith partit du Cap le 23 juin 1834, remonta le Caledon jusqu’à sa source, et visita les diverses tribus dispersées sur ses rives, Basoutos, Corannas, Mantatis. Revenu au confluent de l’Orange et du Vaal, il se rendit en 1835 chez les Matabélés, et en étudia les mœurs. Ayant obtenu des guides du chef Mosilikatse, il explora la section supérieure d’un grand cours d’eau, coulant vers le nord, dans une direction opposée à celle suivie par le Vaal, et que dans son Report 1 il nomme l’Oori : c’est le Limpopo des cartes actuelles.
L’année suivante, en 1836, le capitaine William Cornwallis Harris, tout en chassant les hippopotames, alors très nombreux dans le Limpopo, fit quelques observations nouvelles sur ce système fluvial.
A la même époque, deux missionnaires français, Arbousset et Daumas, explorèrent le Drakensberg et firent l’ascension d’une montagne qu’ils nommèrent le Mont aux sources, en raison de trois grandes rivières, le Caledon, l'Orange et la Tugela, qu’ils voyaient se former sur ses pentes.
1. Dr A. Smith, Report of the expédition for exploring Central Africa from the Cape of Good Hope. June 23, 1 834, 1 broch. 8°,Cape-
Town, 1836.
AFRIQUE DU SUD
Un premier fleuve, l’Orange, grossi d’un grand afll uent, le Vaal, et aboutissant à l’océan Atlantique; au nord, un autre fleuve, l'Oori ou Limpopo, qu’on supposait, d’après plusieurs indices, se jeter dans l’océan Indien; à l’est une longue chaîne de montagnes, le Drakensberg; à l’ouest, une région aride et inhabitable, le Kalahari, tels étaient, en 1844, à l’époque où William Cotton Oswell débarqua pour la première fois à Capetown, les principaux points acquis de la géographie de l’Afrique australe.
De 1845 à 1852, Oswell accomplit cinq voyages. Le premier dura de juin à novembre 1845. Accompagné d’un certain Murray, qui partageait sa passion pour la chasse, il suivit la lisière qui sépare le Kalahari de la contrée, plus arrosée et herbeuse, où l’État libre d’Orange et la République Sud-Africaine devaient être fondés quelques années plus tard. Il dépassa de beaucoup le tropique, visita les tribus des Bamangouatos et des Bakaas, et revint le long de la rive gauche du Limpopo. Il s’était avancé, ainsi qu’il l’écrivait le 29 avril 1845, « loin, bien loin, au delà de ce qu’indiquaient les cartes de l’Afrique australe ».
L’année suivante, en 1846, Oswell fît un nouveau voyage dans la même contrée en compagnie du capitaine Frank Vardon. Ils longèrent la rive gauche du Limpopo, jusqu’au point où le fleuve est coupé par le 31° long. Est Greenwich, et revinrent en suivant la rive droite. Ils découvrirent un affluent de droite qu’ils nommèrent le Mokolwe et qui est très probablement le Magnlaqueen des cartes actuelles.
Pendant ces deux voyages, non seulement Oswell n’entretint que d’excellents rapports avec les indigènes qu’il rencontra, mais il devint fortuitement le bienfaiteur des Bakaas. La récolte avait manqué entièrement
et ils périssaient de faim; Oswell se fait délibérément leur pourvoyeur. Il emmène avec lui une troupe de six cents hommes et enfants, si maigres, que leur squelette se dessinait sous leur peau; il tue des éléphants, des rhinocéros, des girafes, des hippopotames, et au bout de six semaines renvoie ses protégés en bon point et chargés de paquets de lanières de viande séchée, qu’ils portaient sur leur dos comme des fagots de bois.
Toutefois, si Oswell avait seulement complété les renseignements rapportés par Andrew Smith et W. C. Harris, i si son œuvre s’était réduite à une simple contribution : à la géographie du Limpopo, il n’y aurait pas lieu de
le distinguer du commun des explorateurs. Mais ces voyages de 1845 et de 1846 ne lui servirent, pour ainsi dire, que d’exercices préparatoires à d’autres expéditions plus importantes.
En 1845, il s’était arrêté à la mission de Kolobeng, la plus éloignée de la côte, de toutes celles que la London Missionary Society entretenait dans l’Afrique australe, et dont l,e chef était David Livingstone. Oswell avait aussitôt éprouvé pour Livingstone une amitié qui ne prit fin qu’à la mort du célèbre explorateur, et, dans la première lettre qu’il écrivit après leur entrevue, il l’appelait « le meilleur, le plus intelligent et le plus modeste des missionnaires ».
Selon une tradition, vieille de plus de deux cents ahs et reposant sans doute sur des rapports d’indigènes, il existait un grand lac au nord du désert de Kalahari. Tout récemment, Andrew Smith, plus affirmatif encore que ses devanciers, avait avancé que « ce lac intérieur était situé à trois semaines de marche au nord du tropique du Capricorne ». De même que la « question des sources du Nil », la « question du Niger », la « question du Congo », la « question des monts de Kong », se sont
successivement ou simultanément posées devant les géographes, de même il existait vers 1845 une « question du lac intérieur de l’Afrique australe ». Oswell et Livingstone résolurent de tenter ensemble de l’élucider.
Parti de Colesberg en avril 1849, en compagnie de son fidèle Murray, Oswell prit Livingstone en passant à Kolobeng, et s’adjoignit plusieurs indigènes Baquainas, dont l’un était déjà allé à la « grande eau ». La traversée du désert fut très pénible. Les voyageurs avaient à abreuver quatre-vingts bœufs attelés aux chariots et vingt chevaux. Il leur aurait fallu renoncera leur entreprise, s’ils n’avaient eu la chance de trouver de l’eau, une fois en creusant le sol, deux fois dans de petites mares superficielles. Le 4 juillet 1849, ils atteignirent la rive d’un cours d’eau, qui se perdait dans le sable, mais qui, selon les dires des indigènes, sortait du lac, but de l’expédition. C’était la Zouga. « Désormais, écrit Oswell, nos craintes ne furent plus qu’un souvenir. » Une distance de quatre cents kilomètres les séparait du lac, mais en suivant la rive de la Zouga, ils étaient certains de ne pas s’égarer. La brousse, en certains points très épaisse et formée de buissons épineux, constituait le seul obstacle à leurs progrès.
Impatient d’arriver, Oswell laisse derrière lui le train très lent des chariots, part à cheval et atteint enfin la rive du lac. « Ma satisfaction fut entière, écrit-il, et ma peine largement payée. Une vaste surface d’eau s’étendait devant nous, au nord-ouest et à l’ouest, pas de rivage en vue : un horizon sans limites comme sur l’océan. » Les indigènes nommaient ce lac : Noka a Batlaili, Noka a Mampoore, Inghabé, Ngami. On sait que c’est cette dernière forme qui s’est imposée dans la nomenclature géographique, et que depuis l’expédition
d’Oswell et de Livingstone un lac Ngami figure sur les cartes d’Afrique.
Oswell revint au Cap à la fin de 1849, mais avec l’in- ! tention de se mettre bientôt de nouveau en route. Dans une lettre écrite le 16 janvier 1850 à son oncle Benjamin j Oswell, il expose son dessein « de repartir pour l’intérieur du continent et de tenter d’atteindre les postes portugais du Zambèze, par une route de terre ». Il avait été entendu avec Livingstone qu’ils accompliraient ce voyage ensemble; mais quand Oswell arriva à Kolobeng pour prendre son compagnon, il apprit que Livingstone, contrairement aux conventions, était, depuis un mois, parti seul pour le Zambèze, qu’il fut d’ailleurs incapable d’atteindre. Oswell se décida à retourner au lac Ngami, dont la route lui était maintenant bien connue; alors qu’en 1849 il avait seulement relevé la rive méridionale du lac, il en accomplit, cette fois, le tour complet, en se livrant à son exercice favori, la chasse.
Ce quatrième voyage avait seulement confirmé les résultats du troisième. Le cinquième en eut de nouveaux et de fort intéressants.
Voici, en avril 1851, Oswell de nouveau à Kolobeng. Livingstone hésite beaucoup à l’accompagner : il ne possède ni chariot ni bœufs d’attelage; est-il prudent d’emmener sa famille, dont il ne veut pas se séparer, dans un voyage long, pénible, et pendant lequel, vu la rareté des points d’eau, on souffrira certainement de la soif? Mais Oswell lève toutes les difficultés. Il avait déjà libéralement supporté les frais de l’expédition au lac Ngami ; aujourd’hui il offre à Livingstone un chariot avec son attelage. En outre, il propose de servir d’éclaireur à la caravane et de s’assurer qu’elle trouvera de l’eau dans les puits.
Livingstone cède à ces instances généreuses et,
AFRIQUE DU SUD
accompagné de sa famille, il se met en marche avec Oswell. De Kolobeng ils se dirigent vers le nord, découvrent et traversent la lagune salée du grand Makarikari, véritable chott, pareil à ceux qui parsèment les plateaux algériens et la terrasse de l’Atlas saharien. Inclinant ensuite légèrement vers l’ouest, ils arrivent, le 18 juin 1851, au Chobé, le grand affluent de droite du Zambèze. < Ils laissent les chariots sur la rive droite et font passer leurs bœufs d’attelage sur la rive gauche, où la mouche tsetsé, si funeste au bétail, n’est pas à redouter. Puis I Oswell et Livingstone partent à cheval, traversent la presqu’île formée par le Chobé et le Zambèze et, le 4 août 1851, atteignent la rive droite du grand fleuve de l’Afrique australe, en face du village de Secheké. Jamais avant eux explorateur européen, parti soit du Cap de Bonne-Espérance, soit de la côte de Mozambique, n’avait pénétré si loin dans l’intérieur du continent africain, ni contemplé les Ilots du Zambèze à une distance relativement si proche de son origine.
Pendant ce voyage, Oswell et Livingstone furent i puissamment aidés par un chef indigène nommé Sebitoâne, dont la vie avait été semée d’aventures. En 1823, des Mantatis, bandes incohérentes d’indigènes fuyant affolées, au nord du fleuve Orange, devant le chef zoulou Chaka et son armée irrésistible, avaient failli envahir la colonie du Cap. Mais, le 25 juin 1823, elles avaient été arrêtées et repoussées, au village de Lattakou, par une petite armée de Bastaards ou Griquas. Sebitoane, chef de l’une de ces bandes, s’était alors dirigé vers le nord, avait traversé le désert, suivi la Zouga, contourné le lac Ngami, était arrivé sur les rives du Zambèze et y avait constitué une de ces dominations éphémères si nombreuses dans l’histoire de l’Afrique.
Oswell eut un instant le projet de descendre le long , >
de la rive du Zambèze jusqu’à l’embouchure, ou au moins jusqu’aux premiers postes portugais. Mais les renseignements des indigènes sur les difficultés que les marécages et la mouche tsetsé opposeraient à sa marche, le désir de revoir l’Angleterre, le décidèrent à ; reprendre la direction du Cap. Il y arriva en janvier 1852, et s’embarqua quelques semaines plus tard.
Sa carrière d'explorateur était finie. Pendant la guerre de Crimée, il servit auprès de lord Raglan en qualité de secrétaire et de messager de confiance, employa les années 1855 et 1836 à voyager en Amérique et dans les Antilles, puis, revenu en Angleterre, se maria et, dès lors, mena, entre sa femme, ses enfants et ses amis, une vie facile et oisive de gentilhomme campagnard. Il 1 mourut le 1er mai 1893, sans être retourné en Afrique.
L'introduction dans la science géographique de cette notion qu’entre le Limpopo, le Zambèze et le Cunene il existe dans l’Afrique australe un vaste bassin qui ne communique ni avec l’Atlantique ni avec l’océan Indien, puisque la Zouga, l’émissaire du lac Ngami, s’évapore et se perd dans le sable, telle fut la première ; découverte d’Oswell.
La seconde a consisté à prouver l'importance hydrographique du Zambèze. A la date de 1851, le Niger était encore imparfaitement connu: sur le Congo, personne n’avait dépassé le point atteint en 1816 par Tuckey et qui correspond au poste actuel d’Isangila; on ne connaissait encore bien qu’un seul des grands fleuves d’Afrique, le Nil, grâce aux trois expéditions équipées de 1839 à 1842 par Mehemet Ali, et qui, sous la direction scientifique de notre compatriote D’Arnaud bey, S’étaient avancées de Khartoum jusqu’au 4° 42' de latitude nord. Oswell rapporta cette notion nouvelle qu’à 1 300 kilomètres de son embouchure le Zambèze était
AFRIQUE DU SUD
déjà un grand fleuve, profond, large de 300 à 400 mètres et, par gros temps, agité comme un lac, puisque le canot dans lequel il l’avait traversé roulait et embarquait de l'eau.
Sur la liste des grands fleuves du globe, le Zambèze figurait désormais à côté du Nil.
Constatant l’intérêt de cette œuvre, on s’étonne que le nom de William Cotton Oswell soit resté si obscur, tandis que celui de son compagnon David Livingstone brillait soudain d’un éclat que les années n’ont pas affaibli. |
Plusieurs circonstances expliquent cette indifférence de l’opinion publique. Homme d’action avant tout, chasseur intrépide, se plaisant aux entreprises difficiles et périlleuses, dont il se tirait par son sang-froid et son courage, Oswell avait la plus grande répugnance pour tout travail d’écriture. Jamais il ne se résolut à entreprendre un récit complet et méthodique de ses voyages.
Il se vantait même de son indolence. « Si telle avait été ma destinée, écrivait-il le 26 octobre 1844 à sa mère, j’aurais pu être un véritable explorateur; j’aurais même possédé une qualité dont beaucoup de voyageurs sont privés, celle de ne pas griffonner de livre. Ma paresse foncière m’aurait protégé contre un pareil acte. »
Tout au rebours, David Livingstone était un fort habile intendant de sa gloire. A peine est-il revenu du lac Ngami qu’il envoie à Londres un récit de son voyage, et c’est par lui, et par lui seul, que le public lettré est informé de la découverte L L’effet est immé- i diat. « Les lettres de Livingstone, écrit son ami Frank Vardon à Oswell le 25 mars 1850, ont été lues à la R.
1. Extracts of letters front tlie Rev. David Livingston (sic) dated from the missionary station at Kolobeng, South Africa. Journal of the R. Gsographical Society, 1850, p. I3S.
LES DÉCOUVERTES GÉOGRAP1IIQUES D’OSWELL. 289
| Geographical Society devant une salle comble; il a acquis une immense réputation. J’étais présent quand on a lu sa très longue lettre à Steele1 2; il est déplorable, mille fois déplorable, que de vous on n’ait pas une seule ! ligne. » Plus tard Vardon reçut bien une lettre particulière d’Oswell et s’empressa de la communiquer au I secrétaire de la R. Geographical Society, mais elle arrivait trop tard; les noms de « lac Ngami » et de « Livingstone » étaient indissolublement unis dans l’esprit du i public et celui d’Oswell resta ignoré. En attribuant un prix de vingt-cinq guinées à Livingstone, dans sa séance i du 27 mai 1850, la R. Geographical Society accrédita encore l’opinion que c’était à lui seul que revenait le mérite de la découverte. En bonne justice, le prix aurait dû être partagé entre Livingstone et Oswcll f Edward Waring Oswcll, ministre de l’Evangile dans l'île de Wight, exposait avec beaucoup de bon sens à son frère William les conséquences de son indifférence :
: « Si vous voulez obtenir quelque avantage de la découverte, et si vous en espérez une suite, il faut exposer de votre mieux la part que vous y avez prise, sans quoi, tout le monde ignorant ici vos travaux, vous n’avez aucune chance d’en bénéficier. Tous les articles que j’ai lus sur le sujet attribuent la plus grande part du mérite, sinon tout le mérite, à Livingstone, et tout naturellement, puisqu’il est le seul à faire des rap- , ports 3. »