LES BRONZES DE LA HONGRIE
»Le pays au sud des Carpathes se présente devant moi comme le pays des merveilles archéologiques: telle était la richesse des formes qui venaient là me surprendre, si grave était le poids des contributions que je trouvais là au débrouillement de l’histoire de la civilisation préhistorique d’Europe.«
C’est par ces mots que M. Hildebrand ouvre, dans son traité célébré sur la typologie de la fibule, le chapitre des fibules de la Hongrie.
Je peux faire de ses mots les miens. Quand en 1876 j’arrivai à Buda-Pest et quand je vis les trésors préhistoriques, amassés au musée national et à l’exposition, je restai surpris et enchanté; à mesure que je pénétrai dans le matériel, il me devint toujours plus clair, de quelle importance ce beau pays a été pour les pays plus vers l’Ouest et le Nord d’Europe, pendant les temps préhistoriques La situation géographique du pays et ses conditions naturelles le font aussi facilement comprendre. Derrière les larges dos des Carpathes, le pays, pour la plupart fertile et riche, s’étend vers le Sud, percé par le puissant Danube qui tout à la fois lie la communication avec le Pont-Euxin et avec les vieilles civilisations à ses côtes et aux côtes des mers voisines, et forme la voie naturelle de la culture jusqu’au milieu du coeur de l’Europe centrale. En se rendant des foyers antiques de la civilisation dans l’Asie-mineur et sur le presque-île des Balkans, on ne peut, sur la route vers Nord- Ouest, pas facilement éviter d’aborder la Hongrie. L’histoire sait donc aussi raconter comment l’une peuplade après 1 autre, sur leurs
marches de l’Est vers l’Ouest, constamment a passé par la Hongrie, s’étant même fixé, en partie, ici pour quelque temps.
Ce furent surtout les bronzes de la Hongrie, qui en 1874 porta le congrès international, réuni à Stockholm, à indiquer Buda-Pest comme le rendez-vous pour l’été 1876, — et l’on ne fut pas trompé. Le riche matériel éveilla le plus grand interet de tous les assistants. Chacun pouvait trouver des analogies et des liaisons avec ce qui lui fut connu d’autres parts ; mais le plus grand effet nous firent toutefois les nombreuses particularités, dont furent ici frappés nos yeux, et tous nous parvîmes sans doute au résultat, que les bronzes de la Hongrie forment le groupe le plus marquant peut-être et le plus étrange en Europe.
Les bronzes étaient nombreux, et pourtant, comme on l’apprit par le discours d’ouverture de M. Romer, il n est pas bien long temps qu’on s’est occupé de ramasser le matériel préhistorique du pays. Ce qui de bronzes se trouva au musée et à l’exposition faisait ensemble pourtant à peu près la plus grande collection de matériel de l’âge de bronze, qui se rencontre en aucun seul musée sur le continent, exception faite des musées du Nord. Quelle promesse pour f avenir, quand on prend en considération le zèle avec lequel les Hongrois à présent ont mis la main sur l’étude des antiquités de leur patrie!
Les savants de la Hongrie ne sont pas encore avancés bien loin dans le travail du matériel de leur âge de bronze. Sauf M. Romer, c'est surtout M. de Pulszky, le savant directeur du musée national de la Hongrie, et M. Hampel, adjoint au même musée, qui ont donné leurs secours à l’étude, et particulièrement le dernier a depuis le congrès dirigé son attention vers l’âge de bronze de sa patrie. *)
*) Ne sachant pas la langue hongroise, je n'ai pu de la littérature archéologique hongroise me servir que des gravures. Les travaux les plus importants, auxquels j’ai eu accès, ont été: Joseph Hampel: Antiquités préhistoriques de la Hongrie ; idem: Catalogue de l'exposition , tous les deux publiés à l’occasion du congrès, — de plus un atlas photographié en 69 planches sur les antiquités du musée national, auquel pourtant pas encore, que je sache, le texte n’a paru. Une œuvre capitale à la connaissance des bronzes de la Hongrie sera un traité du même auteur, qui sera publié dans
Ce qui surtout a appelé l’attention générale sur l’âge de bronze de la Hongrie, est cette circonstance remarquable que des objets en cuivre pur se rencontrent ici en plus grand nombre qu’en n’importe quel pays d’Europe.
C’est cette circonstance que M. de Pulszky dans un discours, tenu au congrès, à cherché à éclaircir, en rappellant spécialement comment une série de formes se présentent en cuivre, qui ne se retrouvent pas en bronze, circonstance qui défend de considérer la différence quant à la matière, comme étant moins essentielle. Plusieurs des types, représentés en cuivre, sont conformes à ceux en pierre; la composition chimique de ces outils en cuivre s’accord parfaitement avec celle du cuivre, qu’on rencontre dans la haute Hongrie en état natif. Il est donc méné à la conclusion, que nous devons, quant à la Hongrie, établir un âge de cuivre , antérieur à lage de bronze. Cette époque indigène de civilisation ne se développa pourtant pas d’elle même, passant à un âge de bronze, chose impossible, puisque l’étain ne se rencontre pas en Hongrie, mais l’âge de cuivre prêta à l’âge de bronze envahissant plusieurs types que celui - ci adopta et ennoblit depuis. Comme s’exprime M. de Pulszky: »Le peuple conquérant de la civilisation du bronce a, dans sa migration, rencontré en Hongrie une population, sortie de l’âge de la pierre, mais arrivée à la civilisation indigène du cuivre. Le peuple du bronze, plus civilisé que celui du cuivre, a néanmoins accepté de lui peu à peu les types trouvés. Mais en les imitant il les ennoblit et les ornementa.« *)
Certainement, c’est ainsi que ces objets, autant par ses formes étranges que par sa matière, se séparent des bronzes; mais dans cette circonstance on n’aura pourtant peut-être pas assez de
le deuxième volume du compte-rendu du congrès. Des remarques sur l’âge de bronze se trouvent aussi dans le traité intéressant par M. de Pulszky: Denkmaler der Keltenherrschaft in Ungarn (in Hunfalvy's Litterarische Berichte ans TJngarn , III). Cependant, la base de mes connaissances des antiquités de la Hongrie forment surtout mes propres études à Buda-Pest pendant et spécialement après le Congrès archéologique.
Compte-rendu du Congrès de Buda Pest, I, p. 220 sqq.
raison à constituer un âge de cuivre à part, formant un chaînon entre l’âge de pierre et l’âge de bronze. Les types qu'on ne retrouve pas en bronze, se bornent à quelques marteaux et haches ou pics, qui ont des formes tout autres que primitives. Leurs particularités auraient pu s'expliquer de ce qu’on les ait travaillé à un usage quelconque particulier. Les autres types de bronzes, qui, en exemplaires rares, se trouvent en cuivre, appartiennent à un temps assez avancé de la période. Un aperçu général sur les objets en cuivre, qui sont trouvés, semble aussi défendre, qu’on ne fasse de ces formes rares et assez développées un âge à part, une époque distinguée de civilisation.1)
Préalablement il me semble le plus juste de censer ces objets en cuivre d’être un groupe d’antiquités en dedans de l’âge même de bronze de la Hongrie et d’en chercher l’explication dans cette circonstance, qu’on apprit à exploiter le propre cuivre du pays et qu’on s en servit à des objets, destinés à des usages particuliers.2) Que la Hongrie a obtenu son âge de bronze de dehors, est aussi l’opinion, émise par M. de Pulszky.
Chacun, ayant même une connaissance bien superficielle, aux autres groupes européens de l’âge de bronze, sera tout de suite surpris de tout ce qu’il y a de riche et d’étrange, qui frappe ses yeux, quand il se trouve devant une collection des bronzes de la Hongrie. Les épées avec leur lames fortement élargies, leurs poignées à pommeaux cupuliformes, les fibules avec leur ressort, les celts à douille avec leur bord relevé en pointe, autres celts ornementés avec des lignes en triangles etc, plusieures formes de marteaux d’armes et de pics, des poignards particulières, des fau-
*) Voir les figures dans le traité de M. de Pulszky et sur les planches VII et VIII chez Hampel: Antiquités préhistoriques de l'a Hongrie .
2) Aussi d autre part on a trouvé quelques objets en cuivre, qui semblent se dériver d’une exploitation commençante du métal au lieu même, mais qui toutefois ne semblent pas antérieure au temps où la connaissance du bronze venait d’être importée de dehors; voir p. ex. Virchow dans Zeitschrift für Ethnologie , VIII, 180; Biefel dans Schlesiens Vorzeit in Bild und Schrift , 29, p. 71, et particulièrement l’important traité par M. le docteur Much: Das vorgeschichtliche KupferbergwerJe auf dem Mitterberg (dans les Mittheïlungen der Je. Je. Central- Commission, IV et V (1878 — 79).
Undset: Sur l’âge de bronze.
cilles et uue quantité d’autres formes: — tout est inconnu ou au moins rare ailleurs, mais se montre ici nombreux et bien caractérisant pour le groupe. Mais particulièrement marquant est la richesse des spirales: jamais on ne les voit plus vigoreuses et plus fréquantes; partout les bouts des tiges et des fils sont roulés en spirales, ce qui donne à tout le groupe un certain caractère de vivacité et d’originalité vigoreuse.1)
Les trouvailles de l’âge de bronze en Hongrie ne sont pas égalément répandues sur tout le pays; bien au contraire elles proviennent en multitude prédominante des comtés du Nord et de l’Est, du pays sur les inclinaisons des Carpathes, auquel se joint la Transilvanie et les contrées montagneuses au Nord- Ouest; particulièrement le pays à ouest du Danube semble être pauvre de trouvailles de l’âge de bronze. Cette inégalité de la distribution provient en premier rang des conditions naturelles du pays, mais se rapporte certainement aussi à cette circonstance, que l’âge de bronze du Sud - Est se soit répandu par les régions les plus fertiles, sur les inclinaisons du sud des montagnes, où Ton pouvait aussi exploiter le métal, s’y trouvant en état natif.
Les bronzes proviennent pour la plus grande partie de trouvailles de depot, pas de tombeaux. Ces depots sont d’espèces différentes, savoir:
1. Depots des objets achevés, souvent contenant toutes séries d’une seule espèce. Comme représentant de cette espèce de trouvailles on peut indiquer la grande trouvaille de Hajdu-Boszor-
1) M. Wladimir de Mainof a cherché dans une mémoire (Note sur les toqués ou ornements spiraloïdes, dans les Matériaux pour ïhistoire de Vliommc , 3e série, VIII, p. 6—11) à montrer que les ornements spiraloïdes sont d’origine particulièrement Serbe; au contraire M. Angelucci a voulu les revendiquer comme particulièrement originaires d’Apulie d’où ils se soient répandus aux contrées environnantes (Gli ornamenti spiraliformi in Italia et specialemente nelV Apulia , Torino, 1876). Aucune de ces deux contrées pourra pourtant être particulièrement citée comme étant la patrie des spirales; des fils roulés en disques à spirale semblent originairement avoir appartenu à l’âge de bronze de la presqu’île des Balkans, avec qui ils se soient répandu et à l’Italie de sud et vers le Nord dans la vallée du Danube et ultérieurement; comparer les trouvailles de M. Schliemann à Mycènes, datant de la fin de l’époque de bronze en Grèce.
meny, Puszta Szent Gyorgy, conteDant à peu près 30 epées en bronze des types hongrois, déposées en ordre, Tune à côté de l’autre, 6 vaisseaux en bronze, en repoussé, et 1 casque en bronze, les derniers objets sans doute de provenance italienne. l)
2. Depots de métal, contenant des objets cassés, des culots de bronze et des fragments de différentes espèces. Comme exemple on peut citer: la trouvaille de Hamersdorff dans la Transilvanie, poids total de 400 kilogr. ou à peu près, sans doute une des plus grandes trouvailles en bronze connues. Sauf 18 epées, plus de 100 celts, plus de 70 faucilles et une masse d’autres objets, presque tous cassés et usés; — presque 300 kilogr. étaient composés de culots en métal, dont plusieurs en cuivre pur, d’autres avec un alliage bien minime d’étain, enfin aussi de boulettes d'étain. Sans doute on vient ici trouver le depot d’un négociant en métal.2)
3. Trouvailles de fonderie, contenant des objets non achevés, nouvellement sortis du moule, des jets cassés et autres témoins d’une moulage sur le lieu même, de plus des culots et lingots de métal. Ces trouvailles sont nombreuses en Hongrie; je ne cite que celle de Sârkôz Ujlak, comté de Szabolcs, contenant spécialement des haches d’armes, de type étrange hongrois, à douille allongée et à bouton pointu, ayant encore les bavures, et leurs jets n’étant encore cassés.3)
Les depots de bronzes de la Hongrie tombent ainsi dans les mêmes trois espèces, que M. Millier a réconnu pour le Danemark, M. Pigorini pour lTtalie,4) M. Chantre pour la France.
On ne saurait pas encore avoir un plein aperçu des formes
*) V. Skidl : Fund-Chronik , in Archiv fur Kunde osterr. Geschichtsquellen,
XXIV, p. 372 sqq.; Hampel: Antiquités préhistoriques de la Hongrie , pl. XI et XII.
2) V. Cart, (xoos : Chronik der archaologischen Funde Siebenbürgens , Her-
mannstadt, 1876, p. 26 sq.
3) V. Hampei. : Catalogue de l'exposition préhistorique, p. 34; Id. Antiquités préhistoriques , pl XV.
4) V. Mült.er : Die nordische Bronzezeit , p. 92, Pigorini: dans le compte-
rendu du congrès de Buda-Pest, p. 274; Chantre: ibidem et dans son grand ouvrage, cité ici au-dessus.
de tombeaux et de rites funéraires de l’âge de bronze en Hongrie, des cimitières, qui avec certitude pourront être désignés comme étant contemporains avec ces grandes trouvailles de depots, n'ayant pas encore été examinés en quelque extension. Il faut pourtant signaler les fouilles magnifiques qui sont entreprises par M. le baron Nyâry Jeno à Pilin, comté de Nogrâd. Un champ funéraire étendu vient ici de livrer des urnes nombreuses avec des ossements brûlés et avec objets de bronze en nombre très considérable, des épées, des poignards, des celts, des ornements en spirales, — des types connus de la Hongrie, mais tous d'une grandeur minime, vraiment en miniature, objets, que c’est impossible de supposer avoir servi dans la vie pratique, mais étant sans doute fabriqués pour servir d’offrandes votives aux défunts. *) Que les types désignés comme étant caractéristiques pour la Hongrie, ont aussi été fabriqués au pays même, c’est une chose, qui non seulement se présente vraisemblable, quand on considère leur nombreusité extraordiniare sur le lieu même et vu les analogies, qui viennent lier tous ces types ensemble à un seul groupe nettement distingué de tous les autres groupes de l’âge de bronze, mais cela est aussi directement prouvé par les nombreuses trouvailles de fonderies avec des objets non achévés de ces formes, et par des moules qu’on a trouvés, pour des types de la Hongrie.2)
Une peinture plus détaillée de la vie de civilisation de la période, du commencement, développement et fin de cette époque, n’est pas encore possible ici, où des études plus approfondies ne viennent que d’être commencées en cet égard. Des points d’appui à une fixation chronologique du temps final de l’époque se rencontrent dans diverses trouvailles, qui contiennent des produits d’industrie étrangère, par exemple la trouvaille mentionnée deHajdu- Boszormeny. Des avis chronologiques pourront aussi se gagner par des études comparatives sur les relations et les rapprochements
1) V. Hampel: Catalogue de l'exposition préhistorique , p. 123 sq.,- Antiquités de Hongrie , pl. XVIII.
2) V. Hampel: Catalogue de V exposition préhistorique, p. 134 sqq., Anti-
quités de la Hongrie , pl. XIV, voir aussi Atlas photographié des Antiquités du Musée National , pl. LXI sq.
du groupe hongrois aux groupes voisins de l’âge de bronze. Préalablement je mets ces questions de côté, ainsi qu’une désignation générale de jusqu'à quelle extension l’âge de bronze de la Hongrie se soit répandu et ait exercé d’influence dans la direction d’Ouest et du Nord.
Des matériaux à de tels exposés plus généraux pourront seulement se gagner par des études détaillées et approfondies des formes séparées d’antiquités, de leur dérivation, développement typologique etc, leur propagation, leurs adoptions et variations probables dans d’autres groupes de bronzes.
En passant à ces études je traiterai dans cette première partie, que je publie a présent, les formes d’antiquités les plus saillantes, les fibules et les épées.