CHAPITRE H
iS
nir prendre leur café dans notre compagnie, et à échanger avec notre interprète quelques paroles aussi encourageantes que celles-ci : « Vous êtes bien 55 heureux, disaient-ils, d’avoir pour escorte des en- 55 voyés d’Abd-el-Kader, sans cela vous auriez déjà la 55 tête coupée. Vous avez bien fait encore de n’être 55 venus qu’aujourd’hui, car notre chef Ben-Zanioun 55 vient seulement de faire sa soumission à Abd-el- 55 Ivader ; sans cela, malgré votre escorte, vous ne 55 passeriez pas si facilement. Vous êtes les premiers 55 Européens venus dans nos montagnes, et certes 55 vous auriez payé cher votre imprudence. Pas un 55 de vous ne serait retourné à Alger dire ce qu’il au- 55 rait vu ici. 5) Cet aimable interlocuteur ajoutait encore : a Toutes les tribus de ces parages sont al- 55 lées attaquer le camp de Baudouaou, espérant y 55 couper quelques têtes françaises ; mais elles n’ont 55 pu y réussir. Allah n’a pas voulu nous laisser ac- 55 complir cette bonne œuvre. 5)
Le lendemain, au point du jour, nous quittâmes cette tribu inhospitalière, et remontâmes la vallée de Tisser sans avenlure désagréable ; seulement de temps à autre, un cavalier s’élancait à notre rencontre, venait interroger nos gardes, et repartait de suite pour dire aux siens qui nous étions et quel était le but de notre voyage. S’il nous arrivait de précéder les guides de quelques centaines de pas, alors, du milieu d’un buisson , paraissait tout à coup un Kabyle à Tair farouche, s’avançant à pas de loup, armé d’un long fusil et paraissant tout disposé à nous envoyer une balle dans la tête. Mais, reconnaissant les cava-
VISITE A ABD-EL-KADER
liers d’Abd-el-Kader, il s’arrêtait frappé de stupeur, et sans doute maudissait intérieurement la présence de ces soldats qui lui faisaient manquer une proie si facile.
Malgré la protection de l’émir, il eût probablement été imprudent à nous de nous hasarder au milieu de ces populations hostiles, avec des armes ou des vêtements précieux, ou tout autre objet susceptible de tenter leur cupidité. Ces montagnards regardent en effet comme fort peu de chose le meurtre d’un Européen, d’un infidèle, a L’étranger qui )) pénètre sur nos terres, disent-ils, nous est envoyé )) par le ciel ; Allah veut que nous possédions ses dé- 55 pouilles. 55 D’après de tels principes, de tout temps mis en action, on s’expliquera aisément pourquoi ces contrées , situées à quinze ou vingt lieues seulement du littoral, n’ont pas encore été visitées par un seul voyageur européen ‘.
Les habitants de cette partie de l’Afrique ont une haute opinion de leur valeur. Ils nous disaient naïvement que nous serions chassés de l’Algérie dès que cela plairait à leurs chefs , et qu’il leur suffirait d’envoyer contre nous quelques vieilles femmes armées de hâtons. « Semez le grain dans la Métidja, ajou- 5) taient-ils; quand la moisson sera mûre, nous irons 55 la faucher, si tel est notre bon plaisir. 55
Cet orgueil sauvage tient en partie et à l’isolement
* Quand la relation de ce voyage fut publiée pour la première fois , on n’avait pas encore recueilli les lettres de Peyssonnel et de Desfontaines, qui, dans le dernier siècle, eurent occasion de parcourir une partie du même chemin que nous.