CHAPITRE IL
OÙ ils vivent, et à l’iiulépendance clans laquelle ils ont toujours su se maintenir. Sous la domination turque même, ils se faisaient redouter au point que les plus braves de la milice algérienne n’osaient s’aventurer au sein de ces montagnes sans être en force. Les deys évitaient tout ce qui aurait pu insurger ces populations bellicjueuses, et ne retiraient d’elles qu’un mince tribut annuel, qu’on peut estimer, par cabane, à environ six liards de notre monnaie.
Aujourd’bui, ces indigènes ne se considèrent pas comme les sujets, mais seulement comme les alliés d’Abd-el-Kader. Cependant, s’ils le traitent assez cavalièrement en paroles, s’ils ne le reconnaissent ni à titre de sultan, ni à titre d’émir, bon gré mal gré, ils lui payent un tribut; et, si je ne me trompe, ils le redoutent beaucoup plus cju’ils n’ont jamais redouté les deys d’Alger. Sans cette crainte salutaire je crois que notre voyage se fût terminé chez eux dès le début d’une manière fort tragique. Malgré leur naturel farouche, ils sont, à certains égards, plus rapprochés de notre civilisation que les tribus arabes. Ils ont des habitations fixes et des terres mieux cultivées, leur humeur est moins vagabonde. Ils sont plus disposés au travail sédentaire, et possèdent quelques industries, telles c|ue la fabrication de la poudre, des armes, et des instruments aratoires nécessaires à la culture de leurs champs.
De Beni-Eni, notre petite troupe se dirigea sur Hamza, chez les Aribs. Ceux-ci refusèrent d’abord de nous recevoir, et nous auraient volontiers donné la
VISITE A ABI)-EL-KAI)EU. 21
chasse si nos hommes d’escorte ne les avaient menacés de la colère ,de l’émir. Dominés par cette menace, ils finirent par nous céder la place sous une de leurs tentes. La présence d’Européens au milieu d’eux les surprenait étrangement. Assis des heures entières devant nous, ils nous regardaient avec curiosité, épiaient nos moindres mouvements , et ne pouvaient se faire à l’idée d’avoir des chrétiens dans leur tribu. Les chiens, aussi eux, manifestaient contre nous ces aimables dispositions, et, dès qu’un des nôtres se hasardait hors de la tente , à l’instant les mâtins du lieu montraient la dent et le forçaient à la retraite. Toute la nuit ils aboyèrent avec fureur autour de la tente qui nous recélait, se montrant ainsi de moins bonne composition encore que leurs maîtres.
La tribu des Aribs se compose d’un grand nombre de douars. Chaque douar est une réunion de quelques tentes posées ordinairement en cercle , de manière à former au centre une espèce de cour close. C’est dans celte enceinte que se renferment les bestiaux pendant la nuit, pour les mettre à l’abri et des expéditions des voleurs et de la griffe carnassière des bêtes féroces.
Les Aribs jouissent parmi les tribus voisines d’une certaine réputation de richesses : aussi nous demandaient-ils avec affectation si les Français avaient comme eux des tentes et des troupeaux , et si la France pouvait, pour l’étendue, entrer en comparaison avec le plateau d’Hamza. Ils s’imaginent, ainsi que la plupart des indigènes africains, que la France est une petite île de quelques lieues carrées de superficie.