‹ Études sur l'Algérie et l'AfriqueChapitre 14 sur 135 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Le sentiment de l’orgueil est infiniment plus déveioj3pé chez ces tribus errantes que chez les peuples d’une civilisation plus avancée. Les Arihs nous montraient d’un côté leurs champs et leurs troupeaux, d’un autre le Jurjura habité parles Kabyles, et ils s’estimaient bien supérieurs à ces voisins, lesquels, disaient-ils, demeurent dans des cavernes, et ne possèdent chacun, même les plus riches, qu’une femme, un fusil et une mule.

Le 31 décembre, après avoir franchi l’Hamza et la forêt d’Ouan-Xoura , nous arrivâmes au camp d’Ahdel-Kader , où nous attendait un accueil parfait. Par une distinction toute particulière , notre tente fut dressée à vingt jias de celle de l’émir. Admis en sa présence, il nous reçut avec des formes extrêmement polies, s’excusant surtout de ne pouvoir nous traiter aussi bien qu’il feût désiré, et nous engageant à passer quelques jours auprès de lui, pour nous reposer complètement de nos hitigues.

Durant notre séjoiir et par nos conversations avec lui, nous pûmes nous convaincre de ses intentions an'ibitieuses. Son excursion récente dans la province de (mnstantiiie était une infraction flagrante du traité de la Tafna. Cependant son esprit subtil fournissait des laisons à l’aide desquelles il expliquait sa conduite. icLa cause de la religion et le désir de rétahlii’ l(à hoiine harmonie parmi les Arabes, et non l’inté- '5 rêt j)ersonnel, le faisaient agir. 55

Je iie crois pas qu’il travaille à notre expulsion du sol algérien , car il comprend à merveille que notre voisinage et nos relations commerciales lui s(‘ronl

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utiles; mais il veut que nous soyons ici par sa permission et que notre colonie demeure sous son patronage immédiat. Il voudrait gouverner l’Algérie en notre nom et se poser en intermédiaire indispensable entre nous et les populations indigènes.

En la personne d’Abd-el-Kader, la pose, les gestes, les inflexions de la voix, les formules du langage, le regard, l’expression du visage, la forme du front, tout dénote un homme profondément religieux, (fest la tête d’un jeune anachorète à physionomie ascétique et rêveuse.

Le visage pâle , mélancolique, légèrement bilieux, révêtu d’une certaine teinte de bienveillance et d’impassibilité, me fait penser que, les circonstances aidant, il serait fin et madré diplomate plutôt qu’habile général, et plus volontiers législateur (jue con- (piérant.

Si les destins le favorisent , s’il assied sa domination sur les Arabes, ce sera par la séduction plutôt que par la force. Entre ces deux moyens, la violence ou l’insinuation , il choisira le dernier.

L’un de nos compagnons de voyage , AI. Rabier; est parvenu, d’après plusieurs croquis, à faire du chef arabe un portj*ait fort ressemblant.

Après celle première audience de l’émir, nous allâmes rendre visite aux beys de Médéa et de Aîiliana, ainsi qu’aux officiers supérieurs du canq). Partout nous fûmes accueillis de la manière la plus tlatteuse et partout nous remarquions les formes d’une |)oiitesse recherchée que nous étions loin de nous attendre à trouver chez des Arabes. \ous visitâmes le

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camp cil (Iclail , sous l’cscortc de (|ueJ(|iies cliiaoux (jiii, à grands coups de bâton, faisaient ranger les curieux sur notre passage. A peine avions-nous fait quelques pas que des Arabes s’avancèrent pour nous souhaiter le bonjour. C’étaient quelques-uns des prisonniers envoyés l’année dernière à Marseille par le général Bugeaud, après sa victoire de la Sikac. Reconnaissants des bons traitements qu’ils avaient éprouvés en France, ils venaient nous offrir leurs services. Une trentaine d’entre eux se trouvaient alors auprès d’Abd-el-Kader, et quelques-uns pai laient assez bien le français pour soutenir la conversation. Ci Quel bon temps pour nous, disaient-ils, que celui 5) que nous avons passé à Marseille ; c’est le plus beau temps de notre vie ! Alors nous avions de bons lits 55 où coucher le soir , dans le jour, des repas tout 55 préparés, sans nous occuper de rien ; et quelques 55 sous de poche pour nous acheter du tabac et autres 55 menues friandises. Les fruitières nous enseignaient 55 à faire le signe de la croix, et récompensaient notre* 55 docilité d’un melon ou de quelques oranges, quel- 55 quefois meme de quelques pièces de deux sous. 55 Maintenant tout est changé : sous la tente, au milieu 55 du désert, nous n’avons plus de ces douceurs, de '5 ces bonnes fortunes (|ui nous font tant regretter le 55 séjour de Aîarseille ! 5^ Et un profond soupir terminait leur allocution.

D’autres fois c’étaient de nos transfuges que nous rencontrions, la plupart appartenant à l’ancienne légion étrangère. Parmi eux se trouvait un ex-artilleur français, s’occupant maintenant, avec un de ses ca-

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iiiarades, à médicamenter les Arabes, exploitant leur crédulité, et s’eflbrçant ainsi d’améliorer im peu sa position. Ces deux individus ont embrassé rislamismc, et ne s’en voient pas moins méprisés par Abd-el-Kader et leurs nouveaux coreligionnaires, qui leur font passer une vie assez misérable. Le ci-devant canonnier nous apprit qu’à Mascara se trouvait un de nos anciens camarades , déserteur fugitif à la suite d’une condamnation infamante, le nommé L... Ce malbeureux jeune homme a passé scs premières années estimé et chéri de tous ceux qui le connaissaient ; naguère encore, plein d’espérance et d’avenir, il était lieutenant dans un corps de l’armée d’Afrique ; maintenant le voilà tombé au rang* d’un soldat bédouin. Lui qui vivait, il y a si peu de temps encore, au milieu de toutes les jouissances de la fortune et du luxe, qui commandait une troupe d’élite, aujourd’hui ne reçoit plus pour aliment qu’un pain grossier et mal cuit, vit avec des Arabes en baillons, et subit les ordres d’un nègre brutal. L’infortuné expie bien cruellement aujourd’hui un moment d’erreur : la patrie est à jamais perdue pour lui, et il ne lui est plus ])ermis même de conserver encore ces illusions qui mettraient un baume sur ses douleurs. Triste leçon pour tous ces jeunes gens qu’une ardeur insatiable de jouissances dévore ! Derrière lui est un passé d’abord rempli de bonheur, puis flétri par un crime ; devant lui ne s’ouvre plus qu’un avenir d’angoisses et de remords! «Vous me voyez bien malheureux,

* Condamné par contumace , pour vol de la caisse militaire , à dix années de travaux forcés, par le conseil de fiuerre de la division d’AI<i[er.

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” nous disait l’artilleur; eh bien, M. L... l’est cent fois plus que moi. Du matin au soir il ne cesse de » se désespérer, et ses nuits sont plus terribles encore 5’ que ses journées de désespoir. Plusieurs fois il a voulu se donner la mort, et toujours la force lui a '5 manqué. Le malheur a détruit toute énergie dans 5? son âme; il ne peut ni se faire sauter la cervelle, ni se laisser mourir de faim. Il voudrait, pour s’en- 55 courager à mourir, que je lui donnasse l’exemple et 55 mourusse avec lui. 5^

D’après ce qui précède, concluez donc que les déserteurs européens vivent bien misérablement parmi les Arabes. En elfet, sans leur faire en réalité subir de mauvais traitements, les indigènes les traitent avec mépris, et la comparaison qu’ils établissent entre leur vie passée et leur état présent est pour eux une source inépuisable de regrets.

Le lendemain de notre arrivée au camp, je fus occupé une partie de la journée affaire des oj)érations chirurgicales, à délivrer des inédicaments, et donner des consultations. La présence d’un médecin français avait éveillé une foule de maladies qui auparavant ne semblaient pas existei*. Les uns venaient réclamer la guérison d’un mal présent, et les autres sollicitaient des remèdes pour les nuuix à venir. Les abords d(‘ notre tente étaient obstrués par la foule des consultants. Plus je distribuais de consultations et de remèdes, plus le nombiT des malades grossissait, bref, j’aurais eu, je crois, à soigner les deux tiers de l’armée, si, fatigué de ce manège, je ne les avais renvoyés sans les entendre, et si les cbiaoux de garde n’eussent de

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temps à autre dissipé les attroupements par une libérale distribution de coups de gourdin. Il faut dire aussi qu’en effet la plupart de ces malbeureux sont atteints d’alfections cutanées, d’opbthalmies, d’ulcères, et particulièrement de gastrites et de gastroentérites, que causent la malpropreté, la mauvaise nourriture, les fatigues de toute espèce, l’exposition au vent, à la pluie, le sommeil sur la terre bumide, et trop souvent dans la boue. En présence de tels éléments de destruction, on s’étonne que l’armée d’Abdel-Kader, tienne la campagne depuis cinq mois. Soumise aux memes circonstances et aux mêmes privations, une armée européenne serait dix fois anéantie. Il est vrai que les Arabes possèdent contre les maladies et les blessures une réaction bien plus énergique que les peuples civilisés. La nature est douée chez eux d’une vitalité plus puissante : un soldat reçoit-il une blessure dangereuse, il est abandonné à lui-meme. « Dieu, disent les docteurs musulmans, guérit ses fidèles. S’ils meurent, c’est que rien ne ’’ pouvait les sauver. Allah est le premier et le meilleur 5’ des médecins.

Au jiremicr coup d’œil, le camp d’Abd-el-Kader paraît en désordre, mais à l’examen on y reconnaît ensuite une certaine régularité. Il se trouve englobé par une ligne de tentes disposées de manière à former autour de lui une circonvallation. Sur cette ligne, on place des sentinelles chargées de la garde extérieure ; dans fenceinte de ce premier cercle sont les autres tentes de l’armée ; au centre est celle de l’émir, et en arrière, c’est-à-dire à l’ouest, s’élèvent celles des beys

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de Miliana et Médéa. Ainsi (jiie les autres chefs, ils campent au milieu de leurs soldats, afin de les avoir tous réunis au premier signal. La plujiart de ces tentes sont en toile, quelques-unes aussi sont en poil de chameau ; presque toutes ont leur ouverture lournée vers l’orient, afin que, sans en sortir, on puisse faire vers ce point les salutations prescrites par le Koran. Le même ordre s’observe dans les différents campements. Aussitôt que l’emplacement a été choisi, on dresse d’abord hi, tente d’Ahd-el-Kader, puis celles des officiers supérieurs ; et alors chacun sait la position relative qu’il doit occuper.

Il est difficile de se faire une idée de la rapidité avec laquelle le camp se déplace; en un clin d’œil les tentes sont jetées par terre, pliées et chargées sur les dromadaires et les mulets. Les bagages marchent en avant, puis la troupe suit comme elle peut. Le 2 janvier, en nous rendant d’Oued-Hammam à Hainza, nous assistâmes à ce curieux spectacle. Dés que l’ordre du départ fut donné , les tentes tondjèrent , et à l’instant même l’armée se mit en marche. Infanterie et cavalerie couraient pêle-mêle ensemble; c’était à qui arriverait le premier au but, par monts, ravins et buissons. La forêt d’Ouan-Noura fut ainsi traversée dans la plus grande confusion ; et contre cette confusion ne pouvaient rien ni la voix des chefs, ni le bâton agile des chiaoux. Une fois sortis des broussailles, l’ordre se rétablit un peu; l’infanterie se dirigea en colonne vers les bagages, et les cavaliers se précipitèrent à droite et à gauche en éclaireurs.

Les plus adroits et les mieux montés, galopant

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autour (le nous, nous donnèrent le spectacle d’une Tète militaire. Les uns, imitant une charge sur l’ennemi, lançaient leurs chevaux au galop, gravissaient et descendaient les collines, Iranchissaient les ruisseaux avec une hardiesse incroyahle. D’autres simulaient des comhats singuliers; deux hommes s’éloignaient de quch[ues centaines de pas, puis revenaient l’im sur l’autre, se brûlant des amorces à brûle-pourpoint, et leignant de se sabrer à outrance.

La cavalerie s’étendait sur un front de près d’une lieue, chassant devant elle tout le gibier qui se rencontrait sur ses pas. Nous vîmes forcer ainsi quantité de sangliers, de lièvres, de chacals. Un jeune lion nous donna une récréation d’un autre genre. Les Arabes voulaient prendre cet animal vivant, et dans cette intention s’attachaient à le rejeter du coté d’Hamza; le lion, au contraire, faisait tous ses efforts pour regagner le fourré. Quelquefois il était sur le point d’y réussir lorsqu’un groupe de cavaliers arrivait subitement lui barrer le passage , l’etfrayer de grands cris ou meme le repousser à coups de crosse ^ de fusil. Enfin , haletant , exténué , épuisé de fatigue , il tomba sur le flanc, sans force pour se relever, et se laissa garrotter par ses vainqueurs.

Dans ces sortes débattues, les perdrix elles-mêmes, malgré leurs ailes, ne sont pas plus habiles à éviter le danger; on les poursuit de tous côtés avec tant d’activité et d’ardeur quelles n’ont pas le temps de se reconnaître, et encore moins celui de se reposer, jiuis finissent par se laisser prendre à la main.

A quelque distance suivait Abd-el-Kader , accom-

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