AU XVI» SIÈCLE
dans la science de vivre à crédit aient approfondi plus phi«> losophiqiiement la théorie de l'emprant.
Voici donc un bon Allemand du xvi* siècle, noble de race, chevalier par la grâce de Cieu, buvant sec, en admiration devant un bel habit et une frange d'or, loyal quant à lui-même, fripon dans les intérêts du seigneur auquel il est attaché. Parcourir son histoire , c'est étudier ce que tous les historiens oublient, le mouvement sensnaliste conteoiporain de Luther. Hans de Schweinichen a vécu ; son tombeau occupe un coin de l'église de Liegnitz ; son style rude et naïf, sa prolixité, le peu d'art avec lequel son ouvrage est écrit en attestent l'authenticité. Un éditeur moderne a imposé au manuscrit retrouvé un titre complé* tement moderne : Lieben, Lust und Leben der Deutschen des XVI» Jarkunderts, {Amours, Plaisirs , Vie des Germains au seizième siècle,)
On était dans une époque singulière ; les révolutions de la pensée et des arts, les découvertes de la science et le progrès de la philosophie emportaient dans un tourbillon impétueux la religion et la politique. La féodalité n'était qu'un cadavre. La maison d'Autriche avait mis le pied sur le cou des nobles; des armées régulières protégeaient les droits du citoyen. Le suzerain brigand, qui, perché dans sa forteresse, avait coutume de fondre sur les villes et les plaines qa'il rançonnait, voyait ses anciennes ressources paralysées et le FauHrecht détruit La force physique cédait à la force intellectuelle ; depuis l'invention de la poudre à canon il ne suffisait plus, pour gagner des batailles, d'être vaillant ou robuste. Tout changeait. Le vassal dormait enfin, sinon libre, au moins paisible, sous son toit de chaume ou d'ardoise. La société, telle que l'a faite rindustrie, s'apprêtait à édore. On imprimait beau-
codp de livres. Le maroband commençait à compter dans le monde ; il l'emportait sur le grand geigneur féodal sans argent
On fit naître alors le phénomène que Lesage a reproduit fidèlement dans ses comédies, le Gentilhomme fripon. Fécondité de ressources, front d'airain, facilité de mensonge, disparitions subites et préméditées, nonchalance admirable, aplomb de gentilhomme habitué à éconduire le créancier mécontent, belles paroles dont le seigneur Dan Juan chatouille la vanité de M. Dimanche : tous les caractères de l'emprunteur^modèle se retrouvent dans notre duc allemand du XTi* siècle* Ce qui lui donne une conteur piquante, c'est qu'il a des titres, un glaive, une bannière, des varlets; Figaro blasonné, portant casque, heaume, brassards, il s'environne de pages qui le secondent dans ses expéditions et l'aident à prélever sur le bourgeois le tribut dû à son adresse*
Hans de Schweinichen, le Falstaff ou le Sandio Pança de ce Don Quichotte de l'emprant, n'est pas indigne de celui qu'il sert Compagnon de son maître, il pratique avec succès les inémes manoeuvres^ Le caractère du confident est complexe; loyauté dans .l'escroquerie, probité dans la friponnerie, un domestique fidèle à son maître et déloyal envers tous les hommes. Chevalier de hasard» il a pour ce maître, sans honneur et sans foi comme lui-même, un amour d'instinct, une préférence dont il ne se rend pas compte; c'est à lui qu'il livre toute sa vie, son âme, son corps, ses actions ; heureux de se damner pour le su* zerain qui le vole et le maltraite* Vous retrouvée son invincible fidélité , son inaltérable dévouement toujours debout sur les ruines d'une fortune que tant d'artifices ne parvlennsnt pas à r^rer^ Sa morade» c'est son maître;
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sa vertu, ison espoir, soù Dieu, son avenir, toujours son maître. Il coupera votre bourse pour la donner au duc; si vous touchez un cheveu de ce seigneur, Hans vous tuera. Faut-il à Liegnitz un complaisant qui se charge des expéditions diflSciles? Hans s*y précipite. À-t-il besoin d'un compère discret? voici Hans. Que demande^t-il au duc pour paiement de tant de sacrifices? rien; la bourse même du pauvre écuyer se vide dans les coffres du dissipateur. Le prodigue traite mal son Séide ; Hans souffre tout, ne se plaint pas et ne demande pas même un sourire. Ainsi va flottant cette pauvre âme humaine entré la loyauté et la lâcheté, la bassesse et le dévouement, les vertus et les vices.
La famille de Hans était protestante. Sur sa tête flottait la bannière héréditaire et glorieuse de deux nobles familles silésieunes. Seize quartiers (il a soin de nous rapprendre) faisaient Torgueil du château paternel de Merk^ schutz. ïoutcfoîs sa jeunesse s'écoula livrée \ des soins assez vulgaires. « Ma mère, dit-il, la noble châtelaine, me donnait une troupe d'oies à conduire, et me chargeait de recueillir sous la paille de Técurie et des étables les œufs qu^UU bataillon de poules errantes y avait semés. » Après cette première éducation les ducs de Liegnitz l'acceptèrent comme page. La forteresse féodale des ducs de ce nom, devenue un lieu de plaisance et un théâtre de bacchanales, ouvrit ses portes au jeune homme.
Dans son propre château le vieux duc Frédéric III était retenu prisonnier pour dettes. Successeur d'un père prodigue, que l'empereur avait puni en le déposant, Frédéric^ au lieu de profiter de cette leçon, avaK trop bien imité son père, et lui-même allait subir le mêmel^rt L'ar« rêt était rendu, Frédéric, criblé de dettes, cédaitia place \ son fib, ItxàpR Schweiuichen lui fut présenté.
60 LES ESPIÈGLES ALLEBIAMDS
Gardé à vue dans une salle de son castel, le duc se consolait en bavant et en jouant aux dés avec ses gardes. Henri émancipé avant le temps faisait avidement Tinventaire de ses richesses nouvelles, et plongé dans la joie de cet héritage anticipé, se consultait sur les moyens de suivre b trace des aïeux. Telle fut Pécole ouverte à Schweinichen par ces chevaliers ; ici les oi^ies perpétuelles du vieux prince aux arrêts, là, son fils dévorant d'avance ce patrimoine endetté : maîtresses, chevaux de prix, chiens et faucons du nouveau seigneur, se croisant avec les vieux compagnons de débauche du suzerain détrôné. D'ailleurs le père et le fils vivaient en bonne intelligence; le chevalier à cheveux blancs enseignait à son successeur le talent de bien boire, le seul qui lui restât de ses vices décrépits.
Le pédagogue chargé spécialement d'endoctriner le jeune page était un ancien soldat, homme de quarante ans, pauvre, et qui était entré dans les ordres; il n'avait conservé de son premier état qu'un vif penchant pour le beaux sexe. Peu de grâce, peu d'esprit, peu d'argent ne devaient pas favoriser son succès. Schweinichen, faut-il le dire ? se chargea de le seconder. Entrer dans le détail circonstancié des services que le jeune Hans rendit à son précepteur, ce serait blesser la pudeur moderne qui s'effaroucherait des quiproquos dont la comédie indécente remplit les premières ^ges des Mémoires de Hansf Que de jeunes filles, trompées par le page^ sa jolie figure et les ténèbres, maudirent leur méprise, leur confiance, le méchant page et le vieux soldat libertin ! Hans ne voulait que se dérober au martinet, qui régulièrement deux fois par jour rappelait les pages à la discipline et à la morale. Beau, bien fait, aimable, et muni de quelques grosschens que sa mère lui avait donnés, il réussit, à force d'artifices et d'une bonne