AU XVI» SIÈCLE
— Servante, faîtes venir nn âne, et voyons ce que M. le cnré pourra lui apprendre.
— H faut vingt ans pour Téducation d'un homme ; j'en demande trente pour l'éducation d'unâne.
— Dans huit jours, je reviendrai savoir quels prc^ès aura faits cette éducation importante ; et si Tânè est resté âne, un plus habile aura la cure. «
Notre curé prend un gros livre, le plus bel in-folio de l'époque, intercale des chardons entre les pages, et place le volume fermé devant l'âne qu'il veut instruire. L'instinct de l'animal s'éveille; il ne tarde pas à ouvrir l'énorme tome, dont ses narines séduites retournent bientôt les feuillets. Ces exercices se répèlent pendant les huit jours qui précèdent la visite de l'évêque. Il arrive, jette sur rhonmie qu'il veut destituer un coup d'œil oblique, se pré-» lasse dans la vaste chaire de bois de chêne, et ordonne que l'âne lui soit amené. L'âne vient, et devant lui le volume est placé ; il reconnaît son volume et son déjeuner ordinaire, tourne avec une gravité solennelle chacun des feuillets, encore empreints d'une saveur gastronomique ; et au bout du volume, ne trouvant rien, relève la tête et se met à braire avec le plus majestueux désespoir.
« C'est sa manière, dit le curé, de prononcer la voyelle À; il n'en est encore qu'à cette lettre de l'alphabet, et vous voyez qu'il la prononce à l'allemande, avec un accent circonflexe. »
L'évêque leva le si^e et renonça désormais à déposséder le curé Amis. Battu dans cette lutte, la fièvre le prit, et l'histoire véridique du héros dont nous rapportons les hauts faits attribue à cette défaite la mort prématurée de l'évêque. La victoire du curé fut connue; le décès de son supérieur accrut l'éclat du triomphe ; et dé tous les coins
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de rAUemagoe oa accourut pour lui rendre hommage et visite. Sa joyeuseté charo^ait les viâteurs.; ^u hos|Htalité les Captivait \ ei^fiq Th^lbitude de la pl\}S prodigue vie transforma le subtU curé en m dissipateur fuiué. Qn allait Yç^dre ses chaises cassées et ses tables si souvent tachées de yio, lorsque, s'exilant volontairement du presbytère, il résolut de courir le monde çt d^exploiter la meilleure de toutes les branches commerciales, celle qui ne périt pas, la iprahde stupidité humaine.
l^ FigarQ ecclésiastique conmience par se fidre vendei|r de ps^dons et d'indulgences, ce qui n*était pas mal enteiKlu. Chaque époque portant ses fruits spéciaux de duperie d'une part, et de mystification de Fautre, le pardon et rindulgence étaient dans ce temps-ià d'un fort bon rapport. 11 (fiut voir avec quelle habileté diplomatique Amis diiipose de ses ressources. Il se munit d'un vieux crâne, qvt'il baptise du nom de saint Brandan. Puis il va trou* ver le curé d'un petit village et lui promet la moitié de ses gains, si ce dernier lui permet de tenir boutique dans l'église. La m^sse dite, le sermon uni, les auditeurs attendent : Amis exhibe la crâne, débute par l'histoire chimérique et panégyrique de ce grand saint, se dit chargé de construire une église et un monastère en son honneur, appelle à grands cris les contributions des fidèles, et couronne sa péroraison par ces mots : — « Contribuez à ces œuvres » charitables, chers frères, ouvi-ez-vous la porte du Para- » dis; mais si quelqu'un d'entre vous a péché en secret H contie les lois de la sainteté et de la vertu, n'approchez » pas de moi, gardez-vous de déposer votre offrande ; saint ni Brandan vous repousserait avec horreur!... » Ceux qui n'avaient pas d'argent en empruntèrent à leur voisin, et la bourse sacrée du vendeur d'indulgences se g^rossit dém^-*
smiteifint. DiBflleseapi^rieB d^ wiiwm Am> eomme dans lure^pie toutes les «^èglems ^Uemaiide^, i| entrç daw élémenti ^eia^t iiuiif|)çaAghl9s { Iji s«)amté du Yfdeur et riinhéciUité âtt YQlé»
SoiToaa Anûc» qui ïnwté aw im bon cbciv^t Wi9>1$ d^ tt» geoa, mmine m ricb^ aeigoeur, débarravé 4u erdne M6ié, atUnt à petites jounéea el aéjoiiiiiaiit à soo aise dans letaobeifes, fiait par atteiiidr^ la grandi lîUedaParîi» Il va dmit an palais du roi
Lk H ae dcame pour pnntrt et pour saràer« t^e p^aii Maavettement coostniit a besoia d'omemeRts ; les offiresda peintre sont acceptées, il ta couvrir de l>elles figures ces lambris enccm ttus. — ^ Mm je f ous eo prévieiM, dit-il, ma œuvre nieryeiUeuse ne doit $tre SQpniise qu'aux noblesde race pure; mes chefs-d'aMivra seront invisibles pour les bâtards» h — yrès-Wen; on le laisse travailler; Tartiste s'enf^'me pendaut un mois dans les chambres livrées k son pinceau, et le premier admis à contempler ces chefs-cCœu-vre^ c'ept le roi lui-même : le roi n*aperçoit absolument que les murs , mais comme il ne veut point passer peur illégitime, il a soin de garder le silence, donne de grands éloges ^ l'artiste, vante la beauté des poses, la fraîcheur du coloris, admet toute sa cour à l'honneur de contempler les peinti^res de l'artiste étranger et le renvoie comblé de p^'éseuts. Personne ^e d^ire être plus bâtard que le roi; les femmes elles-mêmes font chorus avec leur^ pères et leurs luaris. La réputation de l'artiste setroiiiYe assurée quand il quitte cette cour peuplée de fils et de filles illégitimes, tpjlgi^mmfi évidente qi^e le bon Allemand adresse ^ nos VVea» sous François 1"" et Henri IL
Ces espiègleries un peu gourdes continuent en Lorraine , pays que Iç fripon exploite ^ qui s'y prête
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aussi de fort bonne grâce. Il se présente comme médecin ; la cour Taccueille ; il promet merveilles. Tons les malades du canton seront guéris, dit41, dans une semaine; mais il demande au duc la permission de tirer seulement vingt palettes de sang à chacun des hommes vicieux de la province ; I>ieu les indiquera facilement, les vicieux seront seuls malades. A peine cette étrange proclamation a-t-elle retenti, tous les invalides quittent leur lit de soufirance, personne ne se sent malade ; nul ne veut livrer son sang comme électuaire à la main savante du docteur. Les pièces d'or pleuvent dans sa pochette ; il jouit de tous les biens de la vie.
Quand sa' bourse est vide, il bat monnaie aux dépens des bonnes gens. Amis endosse la besace, ramène sur scm front lé capuche et redevient moine mendiant Nouvelles épigrammes. — Une pieuse dame habitait un château, sous le toit duquel Amis trouva retraite et hospitalité pendant une nuit. La chère du moine fut délicate et savoureuse. Il avait affaire à gens qui respectaient TÉglise et n'oubliaient rien pour la servir. Un chapon, présenté sur table, fit les honneurs du repas du soir, et ses débris restèrent jusqu'au lendemain niatia dans le vase qui l'avait contenu. Le domestique enferma le tout dans une armoire que le curé gastronome jugea digne de son attention spéciale. Le lendemain matin, de bonne heure. Amis se lève, va acheter un chapon au village, l'endort en le faisant manger et le dépose dans l'armoire à la place de son défunt confrère. La ménagère, apercevant une résurrection si étonnante, crie au miracle et court avertir sa maîtresse qui ne doute pas que la bénédiction du ciel ne soit descendue sur la maison honorée d'une présence aussi sainte. En effet, Amis dans un petit sermon de circonstance qu'il se per-
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met le lendemain, déclare de la part de Dieu, que tout ce qu'on lui donnerait sera rendu au double, comme Ta été le chapon. Grâce à cette précaution oratoire, la récolte est abondante et Amis continue le cours de ses triomphes.
Autre ironie contre les miracles. — Il avait un goût prononcé pour les belles pénitentes, et Tune d'elles, séduite par celte irrésistible parole à laquelle il avait dû tant de succès, lui avait fait présent, toujours pour son église, de vingt aunes d'étoffe magnifique* Il s'en allait joyeux du présent de la dame, lorsque le mari Faperçut, reconnut sa belle étoffe, devina la ruse et courut après Amis. Tous deux étaient à cheval, l'avantage resta bientôt au mari ^Prenez votre étoffe, s'écrie Amis, et soyez sûr qu'avant une heure écoulée. Dieu punira terriblement votre mépris pour la sainte Église. » Puis il piqua des deux, laissant entre les mains du mari le rouleau d'étoffe, qui ne tarda pas à s'enflammer. Amis avait placé au centre de la pièce un morceau d'amadou embrasé. *
Après la plaisanterie du chapon mort et ressuscité. Amis devient négociant, fait des achats nombreux, ou plutôt prétend qu'il en veut faire, se lie avec tous les négociants de Londres et annonce son prochain départ pour Gonstantinople. Sa libéralité, sa magnificence ne laissent aucun doute sur sa richesse et tout le monde l'accepte pour ce qu'il veut être. Il soupe avec deux ou trois de ses nouveaux confrères et apprend que l'un d'eux est possesseur d'une riche partie de diamants qu'il va bientôt vendre au roi d'Espagne ; après boire, Amis veut voir ces diamants, les admire, les marchande et finit par convenir d'un prix net de Bix cent mille ducats qui vont être comptés en échange des diamants, t L'aident, dit Amis, est chez mon banquier; le
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marchand de diamants voudra bien transporter daps le do* micile de ce deqiier sa cassette et. lui-même.
Avant le dessert arrive un des domestiques d'Amis qui provient son maUre que quelqu'un désire lui parler. Amis demande la permission de s'absenter quelques instants, quitte les négociants et se rend en toute hâte chez un médecin. « Monsieur, lui dit-il, un grand malheur vient de m'arriver : mon père est fou; le malheureux vieillard porte toujours avec lui une cassette qu'il croit pleine de lUamants et se plaint qu'on le vole. C'est la vue de cette cassette qui excite ses plus violents transports; il est impossible de l'en séparer; toute notre famille est désolée, et s'adresse à vous; dans deux heures je vous ramènerai Les moyens de douceur ont été épuisés pour obtenir sa guérison; je craini que vous ne soyez forcé d'employer la contrainte. Dans tous les cas, nous le recommandons à votre science et à votre charité. »
Lorsque le marchand, escorté du fripon, entra dans le cabinet du médecin, tenant sa cassette soi^ieusement enveloppée SQUS son mapteaui lorsqu'il développa k longue lintf! desi prince ef des princesses auxquels avaient appar- \e^\i le^ diainants devenus sa propriété^ le médecin le laissa dire et pe l'arrêta pas. f bcé derrière la chaise sur laquelle le i^ajrchand était assis, Amis faisait des signes au docteur et paraissiût suivre» de fx)n€ert avec lui, le développement de l'infirmité mentale* — <i Oui , s^écriai enfin le docteur, l'aident que vous réclamez à juste titre, va vous être compté, si vous voulez bien poser cette cassette sur la table^ -r- Un vigoureux coup de sonnette appelle trois l^^Mnmes apostés dont l'un commepce par mettre ei^ sûreté l9 cassette, pepdant que ses acolytes contiennent le març)ia^4 Iwî^V^i le t>l41lo(uieQt bP^ étooffep le» çr^ par*
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çttits qu'il jette, loi amcheat la îb&»m de (broe» le rasent comme c'était la coutume au moyea-age ^ loi adrainistreiit iu|e douche. Cependant Amîa a'épuialit en œmpliiBents et m références en rfaonnenr du médecin et lui comptait la sommé due pour cette grave conaultation. Le lendemain, Amis avait quitté TAngleterre et fait voile pour Comitantinople, emportant la cassette. La femme du. marchand vint redemander son mari au médecin, qpi le loi rendit, tête rasée, front chauve et jurant bien qu'on ne Ty prendrait plus.
Gomment finit cette légende? Le diable se fait ermite; Ami9 a économisé sup ses démises fqlies ; il bâtit un mo-? nsstèpa, préehe la morale, tance les jeunes gens et meurt en odeur 4e sainteté.
Vénérable Amis, vons dont j'ai esquissé les aventurés hé^ roiques, on le voit timp, vous n'êtes pa|s seulement un syip^ bole immoral, vous in&pfez d'organe à une révolution poli-* tique. Ce que l*on ne peut piéconnidtre dans voti« légende, e^est le résumé de toutes les accupatipns p^uiairesf souvent répétées pendant le moyeu-âge par les trouvères et les satiriques, contre le^dergé, sa puissance, ses noœprsetaoa crédit Rabelais en e|lt dit tout autant s'il avait osé ; un symhde vague et vaste protégea ce gra^d poëte épique de l-iionie.