ESPAGNOLE ET FRANÇAISE
Nous entroDs dans la troisième et confuse période, qui commence avec les premières années du xvii* siècle et aboutit au milieu du xviii*. Les malheurs de TAUemagne accablent les lettres, la poésie et l'éloquence : la guerre de trente ans brise tous les liens germaniques.
Le peu d'inspiration qui résiste à ces miux se réfugie d'abord chez les poètes de Silésie. Dès le xii« siècle, pendant les guerres de la Pologne contre TEmpire, une foule d'Allemands s'étaient fixés dans celte province et avaient substitué au génie des populations slaves primitives celui des races tentoniques. Les mœurs de l'Allemagne, sa langue, ses lois avaient fini par y prévaloir, de manière à rendre naturelle la réunion d'une partie de ce duché aux possessions de la maison d'Autriche. Après le xyu*" siècle la controverse théologique gagnant du terrain envahit la poésie, cultivée surtout par l'école silésienne. Le raisonnement et la dissertation étouffent la verve nationale; reniée depuis longtemps par les cours, recueillie et adoptée par les artisans, elle disparaît enfin au sein des débats religieux.
Les sciences seules tinrent hon parmi toutes ces agitations, et la soif de connaître amenant de continuelles découvertes acheva d'anéantir le sentiment et l'imagination. 3ean Kepler étendit alors le domaine de la science astrono-
126 l*âlleicagne italienne,
inique, Otto de Guericke ini^enta la pompe à air, Jean Hévélius et Stabl prirent rang, l'un parmi les mathématiciens et naturalistes, l'autre parmi les grands chimistea de leur temps. Goldast et Conring éclairèrent les antiquités de la Germanie. Sclùlter et Morhof révéferent aux Allemands les monuments de leur vieille poésie; Freinsheim remplaça les livres perdus de Quinte-Curce.
La méthode philosophique, déjà substituée en Allemagne comme en France et en Italie à la scolastique, répugna un moment aux proteÉtants, qui craignaient de paraître rejeter toute règle en matière d'opinion et vouloir se défaire de tout dogme positif. Leibniti parut enfin, et ce puissant génie entraîna les esprits dans sa voie. Grotius et Thomasius concoururent à donner k T Allemagne une philosophie favorvbie au christianisme. Chrétien Wolf acheva d'assurer le cours des idées intellectuelles et de la métaphysique qui se lièrent désormais à tous les travaux du génie allemand. La loi que Lcibnitz s'était imposéede n'écrirequ'en latin et en français consacra le mépris général qu'on portait à la langue allemande. Des sociétés se formèrent, il est vrai, à l'instar de celles d'Italie, ayant pour but de remettre en honneur l'idiome national; leurs efforts n'atteignirent que le ridicule. La plus remarquable de ces académies prit le nom de la Productrice f connue aussi sous le titre de V Ordre de la Palme, elle fut fondée en 1617 dans le palais ducal de A¥eimar; les deux princes d'Anhalt et plusieurs seigneurs eurent part à cette fondation, entachée de mauvais goût et de bizarrerie ; chacun prit des devises et des titres burlesques, pour imiter l'académie délia crusca (du blutoir). Gaspard Teiitleben, l'un des fondateurs, se fit nommer « l'abondant n ou le « farineux *, et prit -pour embMme un sac gorgé de mouture, V Ordre des Fleurs ou
ESPAérôLÈ ET FËANCAIâC l27
la société des Bergers de la Pœgnitz, fondée à Nuremberg en i6&4 par le savant Hai tsdoerfer et le poète Klay, conquit beaucoup plus de renommée : composée uniquement de lettrés, elle rétablit les rapports détruits entre les savants d'Allemagne dispersés depuis les limites de ia Suisse jusqu'à celles de la Pologne. Citons encore la société allemande de Leipsiky qui joua plus tard un assez grand rôle. Malgré la confusion de ses tendances et TaiTectation qui la surcharge, la poésie allemande jette encore des lueurs précieuses, et Ton ne peut observer sans un profond intérêt cette lutte désespérée de Tinspiration native contre Timitation servile, contre les arguties polémiques et le pédantisme universel. L'épisode littéraire qui se rapporte à Opilz avait été préparé par d'autres poètes; deux d'entre eux, Schède, surnommé Mélisse, et Denaisius^ appartiennent encore an x vi* siècle ; Weckerlin doit aussi être compté parmi les prédécesseurs d'Opitz.
Schède Mélisse naquit en 1539, en Franconie. A vingtdeux ans il reçut la couronne poétique à Vienne, et son talent lui valut la noblesse ; les vers et les voyages remplirent sa vie. Il fit d'assez mauvaises odes à Titalienne et des épîtres médiocres adressées aux grands personnages du temps , surtout à Elisabeth , reine d'Angleterre , au-dessus de laquelle il ne vbyait rien; Ses élégies et ses petits poèmes erotiques en latin ont du charme. Il essaya de faire pénétrer dans la langue allemande les belles formés de style qu'il emphintait à Horace, à Tasse, à l'Arioste : les chansons recueillies sous son nom attestent quelquefois un sentiment élevé et délicat.
DenaMus, "savant jurisconsulte de Strasbourg, naquit en 1561. Il a plus d'imagination que Mélisse, et une certaine verve oottrrie qui ne dément pas les graves halMtud«s
de sa profession; ni lui ni son rival ne s'écartent des modèles étrangers et ne se retrempent à la source vive du génie primitif. Weckeriin eut plus d'ambition : né à Stuttgard, en 158/i, d'un père conseiller de la ville, qui lui fit étudier la jurisprudence» il visita l'Allemagne, l'Angleterre et la France ; la poésie française de cette époque le frappa surtout, et l'on en trouve un reflet sensible dans ses deux livres de chants et d'odes. Son style se distingue par une netteté remarquable et quelque chose de vif et de décidé qui ne sent pas l'Allemagne. Sa trivialité volontaire et hautaine rappelle les vives saillies d'Agrippa. d'Aubigné, de Marc deLasphryse (1), quelquefois de Ronsard. Il se targue d*écrire en gentilhomme et d'écrire pour les seigneurs, « qu'il imite, dit-il, parce que ce sont les dieux de la terre, » et que la poésie doit parler le langage des dieux. » Ses paraphrases des psaumes, ses odes, ses chants élégiaques el patriotiques compensent par quelques beautés les taches nombreuses qui les déparent
Deux jésuites concoururent au mouvement littéraire, qui n'avait d'ailleurs rien de régulier, d'indigène et de complet. L'un d'eux, Jacob Balde, écrivait pendant la guerre de trente ans les plus belles odes latines de la littérature moderne ; quelques-unes, traduites en vers allemands par Herder, montrent ce que Balde aurait pu faire pour la littérature nationale. Un autre jésuite son contemporain, Frederick Spée, appartenant à une ancienne famille du Palatinat, composa en allemand, sur le modèle de Pétrarque et des Espagnols, des poésies riantes et faciles; la religion, la patrie en font les honneurs, et l'ardeur avec laquelle il peint ces grands objets est rompérée par une indulgence digne de Fénelon. Spée excelle dans les
(i) Woït nos j$zuDES SUA LE sfiuiàME sikcLEi Ëcole de Ronsiurd.