‹ Études sur l'Allemagne, ancienne et moderneChapitre 29 sur 55 · II · texte numérisé non relu

II

Klopstock,

Ua des hommes les plus puissants de cette époque par rinfluence littéraire, Tun de ceux qui servirent le mieux la révolution des esprits, fut Gottlieb Klopslock, élève et ami de Bodmer ; — âme pieuse, esprit grave ; — le Teuton par excelleoce. Bodmer, eu s'atlachant à 1* Angleterre, ^branche du troue germanique, — Gotteched en opposant à la confusion de la littérature contemporaine la beauté plastique des anciens, avaient frayé la rout^ nou^ velle que Klopstock deyait élai^r. Il Jui tut donné d'introduire dans la poésie de son pays l'expression la plus solennelle du i»entiment religieux.

Dès sa jeunesse il avait vécu pour la poésie* Rêvant une épopée reli^euse et patriotique, il avait pris d^abord pour héros Henri I''', prince qui civilisa TAllemagne ; bientôt le seniiment religieux l'emporta dans son imagination, et sans connaître encore le Paradis perdu^ il conçut le plan de la Messiade, A< vingt- trois ans il publia les trois pi'emiers chants du poème. L'instinct cublio était tellement j^éparé aux grandes inspirations chrétiennes, que cet ouvragé produisit sur-le-champ une sensation extraordinaire. Gottsched et sa cohorte .combattir^t vivement une oeuvre qui renversait leur poétique semi-païenne; leurs trinques sont à peu près celles de Scudéry contre le Cid de Corneille. Au milieu de ce conflit, Klopstock n'avait pas de quoi vivre ; il lui fallut accepter une pension de Frédéric Y, roi de Danemark , qui le mit en état de continuer la Messiade. Après

Gdogle

avoir habité virgt ans Copenhague, il quitta cette ville sous Christian VU, et se retira à Hambourg, où il publia ses Odes et les derniers chants de la Messiade, qui parurent vingt-sept ans après les premiers.

Klopstock a rendu à la poésie allemande l'enthousiasme qu'elle avait perdu; son épopée est massive, solennelle, puissante; le sujet et Texécution laissent une Impression majestueuse jusqu'à la fatigue. Les profondeurs divines y sont trop hardiment sondées ; la métaphysique y règne quelquefois seule, et l'âme du lecteur, lasse de mesurer l'infini, retombe avec inquiétude dans ses tristesses et ses doutes. Les apôtres et les principaux personnages juifs de l'Évangile sont peîQts de main de tiiahre par Klopstock, qui, »'il le cède à Milton dans le tableau de PEnfer, crée ded anges digies du poète anglais. La repentante Abbadona, placée eatre le lx)n et le mauvais génie, est une conception sans modèle. Les longs Intervalles qui séparent la composition des desx parties dti poëme ont nécessairement nui à l'unité, à la suite et aux proportions de l'œuvre totale; elle offre des morceaux traînants, longs ou inutiles, qui attestent le progrès de l'âge et l'affaiblissement du génie. Les Odes de Klopstock sont le plus beau de ses titres; flialgré la profondeur obscure du sens, le laconisme du style et des allusions savantei tropTnombreuses, le souffle lyrique y respire. Le^ drames de Klopstock ne sauraient être joués; ce n'est qiie de la poéne lyrique dialoguée, mêlée de rêverie et souvent digne de la Me»nade.

WtBtA?QD ET SBS GONTBMPORAmSi. WJ

Ëdectisme littéraire. — Wieland. — Le i^atooisme dans Tamour.

Plus Tesprît d'une race énergique attire à tel d'éléments divers et complètes, pins la lenteur de son dêyeloppement est inévitable. Gottsched et Bodnier avaient procédé par élimination, l'un de l'élément germaiiicpie ptir, l'antre de l'élément français et classique. Klopstock ne représentait que le penchant religieux de rAllemagne dans son iriteil&ité et sa gravité sévères. Alors parut un génie singulier, phénomène de mobilité plutOt que de grandeur, aîtnable, animé et même vaste, plus fecile que puissant, plus! souple que sérieux, lequel résuma pendant le cours d'ufae longue vie toutes les incertitudes de son temps et le domina par son incertitude même. Ce fut Wieland.

Wieland est TÉclectisme brillant de rAllemagne, dont Gœthe sera bientôt le Panthéisme sérieux.

Il est des époques de transition et de passage, dont l'éclectisme devient l'expression nécessaire. Les héros de cette doctrine, irrésolus comme leur pensée même, subissent tous les caprices de la gloire; leur renommée est tour à tour brillante et obscurcie. Aussi Wicland a-t-îl été exalté et déprécié tour k tour. îl y a quarante ans c'était le Voltaire de l'Allemagne : on admirait sa ghâce mêlée d'ironte et son imagination satirique ; Obéron, Anstippe, A^athon, traduits en anglais, en français, en italien, avaient assttré ses droits à une gloire qui n'était pas contestée. Totit-îicoup une école nouvelle se fônde ; elle attaque tons les dogmes et tontes le» idées que H^eland a sbutetiiia eti Ht-

' 168 WIELAND ET SES CONTfilCPOBAINS.

térature et dans les arts. Entraînés par la violence de cette réaction, les esprits les plus distingués embrassent les nouvelles opinions émises par les frères Schlegd, et condamnent sans pitié les oscillations de Wieland, le mysticisme de sa jeunesse, la raison épicurienne de son âge mûr et Télégance ingénieusement caustique qui caractérise sa dernière époque. ' • . • *. Rien de plus injuste. Pour mettre Wieland àsa véritable place , il faut consulter l'excellente Vie de cet écrivain, publiée à Leipsick en 1820 par le professeur Grûber, et y chercher Thistoire de ses variations morales, de Taction exercée sur lui par son temps et de celle qu'il a exercée à son tour. •

.'Wieland naquit en Souabe, le 5 septembre 1733, à Oberholzheim, village près de Biberach. Soq père, ministre protestant, commença Féducation littéraire de son fils dès la plus tendre enfance : les progrès de Télève répondirent aux soins du maître ; Wieland lisait à huit ans Cornélius Nepos, à douze Horace et Yii^ile. Il rend compte, dans une ses lettres à Gellert, de l'exaltation prématurée que lui inspiraient ces lectures : v A onze ans, dit-il, j'étais enthousiaste de la poésie, de la nature et de l'antiquité; je griffonnais des miUiers de vers élégiaques. La solitude faisait mes délices : je passais des nuits entières dans le jardin, de mon père, essayant de reproduire en odes détestables les sensations que me causait le spectacle des beautés naturelles dont j'étais environné. » Ce fut alors qull conçut le plan d'une grande composition épique, la Destruction de Jérusalem^ dont il fit les premiers vers. Quel homme, doué de quelque imagination, n'a pas prétendu dans la jeunesse aux honneurs de la palme épique ou tragique? c'est la première folie du talent, à cette épo-

WIELAI9D ET SES CONTEMPORAINS./' IW

qae où il se deviné et 8*ignore à la fois. Popë, âgé de douze ans, voulut s*immortaliser par son A/can^rê, autre poëme épique. L'essai puéril de Wieland a disparu comme celui de Pope. ...

A quatorze ans, son père le fit entrer au collège de Klosterberg. C'était alors le centre et Obmme le berceau de ce piétisme exalté, de ce mysticisme affectueux et tendre, que l'Allemagne protestante avait adopté et qui semblait rapprocher les luthériens de Fénelon et de saint François de Paule. Steinmetz, homme instruit et enthousiaste, dirigeait les études des élèves dé Klosterberg qui, psur la régularité, le silence, l'ardeur et la fréquence des exercices religieux, ressemblait moins à une école qu'à un couvent La beauté du paysage qui entoure cette abbaye, Tisolement où elle se trouve placée favorisaient le développement des sentiments austères dont Steinmetz se plaisait à propager l'influence. Wieiand avait reçu de la natm^e un esprit essentiellement mobile et une âme accessible aux impressions de tout genre. Cet esprit que la galté satirique et la vivacité de l'imagination devaient distinguer plus tard, subit le charme profond d'une philosophie ou plutôt d'une théosophie rêveuse. Les discussions polénliques ne l'occupèrent pas longtemps. Il rejeta Baumgarten et tons ces théologiens érudits ou subtils, qui ne lui causaient que de la fat^e. L'étude plus attrayante de Platon et de Xéno-, phon, les Memorabilia et la Cyrapédie remplacèrent tous les traités dogmatiques et syll^stiques. Les Épitres de Cicéron, le Spectateur d!\ddison devinrent ses lectures favorites;^ contentant désormais d'admettre dans son ensemble le système théologique qu'on lui enseignait, il ne tarda pas à passer des méditations exaltées qui l'avaient absorbé à des spéculations moins ardoes. . .

150 WIBLAN0 £T SES GOMTEMPOBAINS.

C'était un enfant de quinze ans dont rinteUigence précoce était agitée par ces mouvements contraires. Il avait concilié sans trop d'effort les préceptes moraux de la Grèce antique et les injonctions du christianisme protestant; bientôt les ouvrages de Bayle, de Voltaire, du marquis d'Argens, tombèreiH entre ses mains. Alors s'éleva dans son esprit un conflit de pensées ennemies et de doctrines hétérogènes, dont la lutte étrange devint son supplice ; les principes religieux triomphèrent. Il sortit de Klosterberg, riche d'une instruction variée et alla réâder à Erfurt, chez Baumer, l'un de ses parents, dans la maison duquel il vécût, ou plutôt « jeûna (comme il le dit lui-même) pendant un an et demi v £n 1750, il revint visiter le lien de sa naissance et la petite ville de Biberacfa qui en est peu éloignée. Cette époque de sa vie donna le premier essor à sa sensibilité, le premier élan à son génie.

Sophie de Guttermann, dont la famille habitait Biberach, était plus âgée que Wieland de deux années. Il la vit et l'aima; son affection s'accrut de l'admiration que lui inspiraient des talents rares et un aimable caractère. Un mélange de respect, d'adoration et de tendresse, une passion ronianesque et intime s'emparèrent de son âme et touchèrent le cœur de celle qu'il aimait, Sophie, avec plus de réserve et moins d'illusions, partageait les sentiments du jeune poète» La vive émotion dont sont empreintes les pages où elle décrit ses entrevues avec Wieland, près du cimetière antique et solitaire de Saint-Martin, et celles où elle exprime les sensations qu'elle éprouvait, lorsque son amant chantait, en s'accompagnant de la harpe, des vers faits pour elle, ne laissent pas de doute à cet égard. Cette Uaison, à laquelle l^xaltationde la pensée avait tant de part, éveilla le talent du jeune bomme.

Son père avait lu le matin même à sa congrégation un sermon dont le texte éuit : « Dieu n'est (ju'amour. » Wieland, qui en admirait Tordre logique et le style élégant, en blâmait la froideur, et disaft 4 Sophie qu'un thème semblable réclame plus de développements, une philosophie plus haute et plus passionnée. Chacfliée de Téloquence avec laquelle le jeune homme s'exprimait, Sophie l'engagea vivement à traiter le même sujet. « En effet, dit Wieland dans une de ses lettres à Bodmer, jamais je ne me suis senti plus pénétré, jamais je n'ai mêlé une conviction plus ai*dente aux spéculations philosophiques. » Le conseil de la jeune fille fut suivi ; l'idée première de Wieland, revêtue des formes de la poésie, devint le texte d'un ouvrage didactique très-étendu, et le poème de la Nature des Choses^ commencé le 1" février 1751 à Tubingue, fut terminé le mois d'avril de la même année.

Ce poëte de dix^buit ans, athlète a$sez hardi pour essayer une lutte avec Lucrèce, ne produisit qu'une œuvre imparfaite : telle qu'elle est , c'est encore un phénomène plein d'intérêt. {Représenter la Divinité^ assise sur son trône solitaire et immense^ au centre de la création, réunissant en elle toutes les perfections et toutes les facultés créatrices; montrer dans la diversité des choses créées les reflets de sa puissance ; prouver la nécessité du mal, indispensable pour que le bien existe : certes l'entreprise était audacieuse, et Thomme qui l'a tentée, au moment où son adolescence finissait à peine, a droit li l'admiration.

Cet adolescent con^aissait la plupart des langues d'Europe, et presque tous les idiomes ai^ciens. L'étude approfondie des systèmes philosophiques de l'antiquité se trahit à toutes les pages de son poëme , et la théorie nouvelle qu'il leur oppose n*est pas dénuée de vraisemblance. Cette

152 WlfeLAND ET SES CONTEMPORAINS.

vue hypothétique de la nature, à la fois métaphysique et poétique, a le malheur de précipiter l'imagination enivrée à travers un horizon dont la grandeur accroît Tobscurité. Des tableaux pleins de vie et l'élévation touchante de quelques passages rachètent les défauts de cette témérité juvénile.

Pope, dans Tun de ses poèmes le plus justement vantés, a essayé de traiter le même sujet ; tout l'avantage lui reste sous le rapport de l'exécution. C'est chez lui qu'il faut admirer la concision vigoureuse et mâle, le style à la fois soutenu, ferme et piquant, la lucidité dialectique, surtout l'art de traduire en vers harmonieux et pittoresques les arguments de BoHngbroke. Peut-être Wieland est-il supérieur à Pope, quant à l'enchaînement logique et à l'essor de l'imagination. Haller était alors le seul poète didactique dont rA.llemagne pût se glorifier. Kaslner, Sucro, Zeriiitz, méritent à peine l'honneur d'être nommés : Wieland laissa bien loin derrière lui ces versificateurs médiocres.

Tel fut le premier pas et le premier triomphe de Wieland; on devait s'attendre à voir éclore un second Klopstock. Il alla passer quelques années à Tubingue pour y étudier le droit, mais il ne s'occupa désormais que des diverses littératures et leur consacra des heures dont sa famille avait autrement réglé l'usage. Ce fut pendant son séjour studieux dans la ville de Tubingue, qu'il amassa ce trésor presque inépuisable de connaissances variées, cette instruction presque universelle, qui se mêlant ensuite au tissu de ses ouvrages les a enrichis d'une foule d'allusions piquantes. En 1751 il publia ses Lettres morales en vers où la pensée se montre déjà plus libre et l'expression plus franche. "Wieland a entrevu le monde; le satirique commence à naître; il sait jeter sur les caractères qu'il observe de vives et sou-

daines laeurs : singulier ouvrage, où l'enthousiasme de la jeunesse se mêle à j|ine teinte légère d'ironie socratique. '

L'attadbement àe Wielaad pour Sophie de Guttermann n'avait pas cessé ; ii lui dédia cet ouvrage, qui fut bien accueilli du public. Sa vie était austère, sa philosoidiie devint stoîque. Son Anti-Ovide^ poème médiocre et d'une extrême rigidité de principes, parut en 165% Jusqu'alors il avait écrit ses ouvrages en vers alexandrins; V Ami- Ovide affecta la coupe irrégulière et la marche facile des épitres badines de Voltaire : forme de poésie qu'il porta dans la suite à un degré de perfection et de léitlreté que Voltaire seul surpasse ou égale et qui coptraste bizarrement avec le sérieux de la pensée allemande. <

Wieland, ramené à Biberach par le désir de revoir Sophie, voulut quelque temps briguer l'humble emploi dé magister legens (1) à l'université de Gœttingue. Une circonstance particulière donna un nouveau cours à sa destinée.

Wieland mystique.

Wieland avait esquissé le plan d'un poème eu l'honneur de la nation allemande et de ses souvenirs ; c'était Hermann, un sujet digne de Klopstock. Il envoya ce plan au chef suisse de l'école germanique, au vieux Bôdnaer, qui gouvernait ses disciples du fond de sa retraite, espèce

(1) Maître lecteur, maître d'études. ^ ' '

15& WIBUJiD BT SES CONTISlIPOBAnS.

de Tuscutum de THelvétie. La villa rustique et élégante que ce patriarcbe s'était construite au pied des Alpes était devenue le rendez -vous des esprits iflemands les plus pieux, les plus doux et les plus graves; Breitinger, Meissner» Gessner, Fusali. La Limmat et la Siel arrosent de leurs ondes pures et de leurs sinueux détours ces belles plaines, dont la paix est protégée par les remparts inaccessibles qu'une neige étemelle couvre et que le soleil dore ' de ses premiers et de ses derniers rayons. Lieux enchantés, déjà consacrés par les chants lyriques des poètes de la Suisse, deRilcbberg, de Von Warte, de Rosen, de Trosberg; on y trouve à la fois ce que les beautés de la nature ofirent de touchant et de grandiose, ce que l'élégance sociale et la liberté philosophique ont d'attrayant Bodmer, tout à ses travaux, dénué d'ambition et de cupi* dite, était venu habiter cette retraite où il se consolait, au milieu de quelques amis, de l'isolement où la mort de ses parents les plus proches avait laissé sa vieillesse: I.ies hommes les plus illustres et les meilleurs se réunissaient près de son foyer paisible ; la piété, l'étude, Udmour des arts ne trouvèrent jamais de sanctuaire plus digne d'eux.

Le patriarche de Zurich lut le plan que Wielaad lui envoyait et y reconnut les germes d'un talent distingué. Il invita le jeune poète à venir le voir, et charmé du caractère de son hôte, ii le pria de venir habiter sa retraite, d'y partager ses études et d'y seconder ses travaux. Quelle situation pour un écrivain jeune et enthousiaste ! Un monde poétique l'environne. Il croit retrouver dans ces conversations savantes et familières les banquets attiqties auxquels présidait le grand Platon. Chaque jour le penchant de Bodmer devenait plus vif; la boime grâce de Wieland enchantait son guide littéraire. Bodmer comparait ces qua-

WJIBUJ^D EX SES GONTEIfPOBAINS^ 1£5

lités aimables avec la lourdeur, le ton biiisque et la gau-, dberie 4e Klopstock, auteur d^bymnes ai^éliques, et d(mt les OMoûères n'avaient 9ucuq rapport avec son génie. Longtemps l'anteur de la Messiade avait occnpé près de Bodmer la mêpB position que Wieland; et ce défaut d'élégance et d'agrément avait fini par sembler insupportable au vieillard Wieland, d'une rare flexibilité de caractère, partageait tous les sentiments de Bodmer, se prêtait à ses idées, se pliait k ses habitudes, et, sans flatterie comme sans mensonge, s'emparait de sa confiance. Ces naturels heureux sont doués des qualités qui plaisent, du besoin de s'attacher et de l'art de séduire à leur insu. Qui les connaîtrait mal prendrait leur amabilité pour basse complaisance, leur tendresse d'âme pour faiblesse. Wieland s'imprégnait aisément des couleurs qui l'environnaient; la philosophie pieuse, les leçons, l'exemple du patriarche httéraire gagnèrent son cœur; la reconnaissance acheva ce que l'admiration avait comm^cé. Il embiassa les doctrines de Bodmer et devint mystique et théosophe, ultrà-germanique et piéUste, corrigea les épreuves de ses ouvrages de coiitroverse, se constitua son' défenseur contre Gottsched, et publia un volume entier d'observations sur les beautés du poème intitulé Noé (1).

Wieland (croyait à son propre enthousiasme. Cette admiration pour un détestable poème était partagée par Sulzer, Klopstock, et les plus grands critiques de l'époque : tant il y a d'incertitude dans les jugements contemporains! Devenu le fils littéraire de Bodmer, son commensal et son hôte, entraîné par la tendresse naturelle de son âme^ il fut

(i) Poème biblique de Bodmer, aujourd'hui tombé dans Toubli. y. plus haut.

ascète comme Bodmer, quiétîstc o>mm€ Férielon etlhéoso-' phe comme SaiiiMMartin. Le jeune homme qui à àir-buit ans ayait achevé sous les yeux de Sophie le poème ée la Nature des choses n'eut pas de peine à suivre cette pente mystique. Les Lettres écrites par les Morts aux Vivants^ V Épreuve d* Abraham, les Hymnes et Psaumes^ les Contemplations platoniques sur le genre humain, leTiiinocUey les Sympathies, la Vision de Mirza et le Coup d^ œil jeté àur un monde d'innocence, signalent cette phase de sa vie. L'enthousiasme et Fardeur de la pensée religieuse chez Wieland, la rigueur excessive de ses idées appliquées à la vie pratique, cette rapide et passagère, mais véhémente ferveur du jeune poète ont étonné les critiques; c'est bien peu connaître l'humanité «t l'histoire. On était en 1755, \ la moitié du dix-huitième siècle; le souffle de l'avenir se laissait pressentir et emportait irrésistiblement les âmes vei's l'utopie. Qui ne rêvait pas un âge d'or ? Même en Angleterre, au centre puissant de la politique active et d'un commerce qui devait conquérir le monde, Gowper faisait retentir d'accents aussi désespérés et aussi prophétiques que ceux de Jean-Jacques, sa solitude maladive et les échos de ses bois (1). Une utopie religieuse et sévère, exagération mystique des préceptes chrétiens, s'accordant avec la moralité spéciale du protestantisme, offrait à Gowper comme à Làvater, à JBodmer comme à Wielaud, tous fils de la même race germanique, la consolation profonde et la panacée souveraine qui devait guérir le mal de l'époque et calmer l'inquiétude uuiveji'selle, fièvre des espiits, présage de la révolution française, maladie de Werther. Que Wielaud jeune ait cédé à cet entraînement de la ihéosophie et de l'utopie

(i) Y. nos Études sur l'Angleteim au xvm« siàcu..: itt s' ! f

loystiqne, quoi de plus naturel? Le sort l'avait jeté vers ce pôle de la société aUemande où Fimpulsion ascétique était active; bientôt il va, si Ton peut le dire, toucher le pôle contraire, celui de la société française dans son mouvement voltairien ; il subira une réaction violente, non moins naturelle, et dont les critiques s'étonneront encore.

Il y avait de la naïveté chez AVieland. Quand il vit Frédéric II apparaître sur la scène du monde, il reconnut le Gyrus et le régénérateur des temps modernes. Voltaire le disait sans le croire. Wieland fut convaincu que Fidéal de la perfection, toutes les vertus de l'humanité presque divinisée se résumaient chez ce grand moqueur qui fut aussi un administrateur de premier ordre et un habile capitaine. 11 se mit à écrire un mauvais poëme intitulé Cyrus, où, suivant pas à pas la marche des armées, il essayait de rattacher au nom du héros persan toutf^s les actions d'éclat du monarque prussien, et pour comble de bizarrerie faisait mouvoir par des génies empruntés au système manichéen les ressorts de sa fable épique. Ce ridicule assemblage eut te succès qu'il méritait Les cûiq premiers chants, les seuls qui furent publiés, trouvèrent à peine quelques lecteurs ; la OQoralité en est banale, la conception absurde et Tennui' profond. Jeanne Gray^ tragédie maladroitement imitée de Rowe ; un drame intitulé Clémentine de Poretta^ emprunté au touchant épisode de Clémentine dans le Grandisson de Richardsou, eurent la même destinée que Cyrus. Lessing, dans ses Lettres littéreùres, accabla l'auteur des traits de cette sagacité épigrammatique et de cette raison incisive dont les atteintes étaient mortelles. Adraste etPanthée, ro- ^ man dramatique tiré de la Cyropédie^ mérite d'être distingué; on y découvre des germes qui se développèrent dans VAgaihim: .

158 WIELAKD ET SES CONTEUPOBAINS. ^

Wieland Voitairien et sceptique.

Nous allons assister à une métamorphose étrange en 9p* parence, inévitable en réalité ; le platonicien mystique va s'évanouir, V épicurien sensuel vs^ naître. Non-seulemeutles extrêmes se touchent, mais ils s'engendrent

Wieland quitta en 1754 la maison de Bodmer, altd surveiller ré4ucation des héritiers de deux familles qui habitaient Zurich, passa deux ans à Berne et i^vint à Biberacb en 1760. Alors tout avait changé dans sa pensée. Plus d'ascétisme, l'ironie l'a remplacé. £n 1762 paraît Nadine^ conte à la manière de Prior, auquel succèdent l'ironique don Sylvio de Rosalva (1764), VAgathon (1766), Idris et Zenide , Musarion (1768), le Nouvel Amadis , et cette longue série de contes et de poëmes, pleins d'une philosophie railleuse et sensuelle. Cet homme qui regardait comme trop complaisante et trop douce la phibsojriûe de Platon , devient adepte d'Épicure ; l'adversaire de Gleim et d'Uz., d'Anacréon, de Pindare et d'Horace, imite Ghaulieu , Chapelle et Grécourt !

Dès 1758 il écrivait à Zimmermann : « Mon ami, vous me croyez trop platoniste. Je commence à me familiariser avec Içs habitants de ce bas-monde. Ma moralité n'est plus celle des capucins : je cesse de confondre la sagesse et la dureté. Je n'ai plus cette adnûration exclusive qui m'enflammait pour les stoïques. Je pense avec vous que l'homme vertueux doit développer toutes ses facultés physiques et

morales, user de tous les plaisirs modérémest et jouir de la nature. »

Gela est vrai ; mais cela ne résout d'aucune façon le problème du monde. Wieiand avait rêvé; il voulut vivre. U avait abusé des songes ; la réalité le séduisit. Lié avec le comte de Stadion , grand ami des idées nouvelles; — lecteur assidu de SbakSpearequi se révélait alors aux Allemands, Wielandse transforma. U entreprit de traduire le dramaturge anglais qui lui enseignait la tolérance et étendait la sphère de ses idées morales et littéraires. Un événement cruel pour son cœur, en le dépouillant de ses illusions mit en fuite ses chimères. Sophie épousa M. de La Roche, longtemps secrétaire du comte Stadion, ministre de Télecteur de Mayence. Wieland devenu vieux s*est complu à tracer le tableau ironique de sa première entrevue avec sa maîtresse devenue la femme d'un autre. Profonde faiblesse de rhomme qui rit de ses ruines et pleure de ses joies. Ce qui a fait couler ses larmes fait naître son sourire. Inconstants envers nous-mêmes et infidèles à nos affections, nous changeons sans cesse; et le sage de quarante ans voit avec pitié ce que Famoureux de vingt ans a vu avec douleur, ce que le sexagénaire affaibli se rappellera en souriant

U était de très-bon ton à Wieland de ne pas se permettre à cinquaQte mis une sentimentalité ridicule. Le vieux poète des gens comme il faut devait se moquer de lui-même et de ses jeunes amours. Mais il eut été plus curieux et plus important pour l'histoire du cœur humain et pour l'histoire littéraire, qu'il nous donnât les détails et qu'il achevât l'analyse de cette transformation complète et de ce désenchantement déiinitii U faut {e dire, l'iQgénieuse vivacité de Wieland et .même sa finesse métaphysique ne suffisaient

160 WICLAND ET SFS CONTEMPORiUNS.

I)as à une telle œavre qui demandait une pîease profondeur de sentiment et une austère puissance de raison.

Sophie La Roche» femme de lettres et femme spirituelle, ouvrit sa maison à Wieland qui devint l'ami de celle dont il avait été fiancé. Il connut chez elle le comte Stadion, un de ces grands seigneurs spirituels qui s'amusaient à préparer la révolution. On discutait dans son salon les théories nouvelles qui commençaient à fermenter en Europe : Hume, Shafstbury, Voltaire, Montesquieu, Rousseau peuplaient la bibliothèque du comte. Le clergé de Biberach, livré à des intrigues peu honorables, scandalisait les fidèles et donnait carrière aux railleries des incrédules. Wieland sentit qu'il avait été sur le point de devenir ridicule. « Quoi I se demanda-t-il : l'exaltation des idées serait-elle compatible avec la bassesse des actions? Des spéculations sublimes peuvent-elles s'allier à une conduite déshonorante ? Mieox vaut abaisser le but afin de l'atteindre, que de viser si haut et ne point réussir. »

Pourquoi perdre 8a vie? Il vaut mieux à notre Âge Suivre la jeûne nymphe au détour du bocage, Vaincre sa résistance en de folâtres jeux, Et tresser en riant Tor do ses blonds cheveux (1} l »

C'est dans la première édition de VAgathon qu'il faut chercher l'histoire intellectuelle de cette période de sa vie. Élevé dans une solitude pieuse « Àgathon a passé sa jeunesse au milieu des bois sacrés de Delphes, où tout lui inspirait le goût de la vertu, l'amour du beau^ la vénération des dieux. Gomme Y Ion d'Euripide il a contemplé l'essence du beau, de l'immortel et de l'infini. Il entre dans le

(i) W. Cowper. - ' .

monde; tous les dangers l'y accueillent. Danaé le séduit, le sophiste Hippias lui apprend <(ue rhomme n'est que matière» qae la seule philosophie réelle a pour but l'intérêt personnel. L'enthousiaste de Delphes devient un voluptueux habitant d'Athènes. Cependant les plaisirs même le lassent ; il cherche une vie active, se livre aux affaires publiques, devient homme d'État, et après avoir subi toutes les vicissitudes de la fortune, se retire dans une solitude philoso- . phiqae où il essaie de concilier ensemUe ses premières impressions et son expérience , l'amour du beau et les leçons > de la vie, l'enthousiasme et la raison.

Widand, dans la préface de ce Gilblas philosophique et métaphysique , avoue que s'il n'a pas essayé de réfuter complètement les arguments d'Hippias , c'est que le sceptique n'a pas toujours tort. Il admet donc jusqu'à certain point les doctrines de ce sophiste auquel il prête la philosophie frivole d'Helvétius. Il enlève à l'homme de sublimes ei^rances, que rien ne remplace : il frappe de ridicule l'enthousiasme, repousse comme exagérations dangereuses la foi , le dévouement et la vertu, nie la perfectibilité de l'espèce hiunaine, confond l'hypocrisie avec la piété et condamne même cette ardeur dans les attachements, cet élan de l'amour et de l'amitié , incompatibles avec le repos de l'âme, paisible volupté dont il vante les charmes et qu'il représente comme seule digne du sage.

Non-seulement dans son Agathon, il évoque avec une sorte d'affectation et de recherche, et sous les couleurs les plus brillantes, ces jeunes hétaïres (1) de la Grèce , qui , douées de toutes les grâces de l'esprit, professaient la vo«- . lupté, mais il montre dans tous ses autres ouvragés la même

(1) V. nos^ÊTCDBS SUB L*AHTiQviTi; Uê Hétaïres,

162 WIEIiAND ET SES CONTEMPORAINS,

incrédulité quant à la vertu des femmes et à la sagesse des hommes. Son sarcasme poursuit tout sentiment tendre , par et dévoué. Idris^ le Nouvel Amadis n*ont pas d'autre but* Le sacrifice deTintérét personnel, l'héroïsme de i'abuégagation, pures chimères : l'homme n'aspire jamais à la grandeur que pour retomber au-dessous de lui-même ; la pensée d'une perfection angélique, rêve de son orgueil, le trompe pour l'aveugler et n'aboutit qu'à l'avilir !

Malheureuse et fausse sagesse I La lueur vague, agréable et pâle d'une imagination plus riante que vive et le talent gracieux de Wieland n'ont pu la soutenir. Ce ne sont pas des illusions qu'il bannit ; ce sont les plus importantes réalités dont il nous dépouille. Cette apostasie , cette réprobation morale de tout ce qui est élevé et tendre , quel guide certain nous laissent-elles ? quelle boussole nous dirigera ? quel remède aux douleurs ? quel mobile assez puissant pour la vertu?

Le système de l'intérêt personnel est inadmissible (1) : jamais morale pratique ne reposera sur cette base. Donnez aux dogmes d'Heivétius toute l'extension imaginable; appeler intérêt personnel cette heureuse habitude de bien faire qui est un plaisir pour l'âme : votre système s'appliquera seulement aux circonstances ordinaires et communes de la vie, à ces temps de calme qui demandent peu d'effort et où les plus héroïques sacrifices exigés de l'homme sont ceux de la complaisance ,et de la politesse sociales. Cet épicurébme modifié que prêche Wieland est excellent pour un habitant des jardins de Tibur, pour un ami de Pollion et de Mécène, pour l'heureux du monde qui confond toujours son intérêt et son devoir. La majorité des hommes ne

(i) V. nos Études sur i.bs mosubs bt lbs hoioiib au xafi siàoli,

WIELAND ET SES GONTEMPORAINSt 163

jouit point d'une existence si facile : pour la plupart il y a danger à remplir son devoir, et la vertu est une tâche pénible. L'intérêt le mieux entendu nous dit que la richesse et les honneurs s'acquièrent par des moyens souvent illicites: nous voyons s'élever de toutes parts la lutte de l'utile et de l'honnête; les séductions nous entourent, les exemples du vice heureux troublent nos pensées. Il y a des époques plus périlleuses encore , celles où les idées du juste et de l'injuste semblent confondues ou anéanties: ce sont les temps de révolution, où , la fureur des guerres civiles enivrant les âmes , il ne reste plus de principes certains ; où l'honnête hotume de tous les partis a pour perspectives l'écbafaud, la prison et les tortures; où l'on ne peut, sans mettre en péril sa vie et sa fortune, soutenir les causes les plus justes , proclamer le droit de l'humanité au milieu d'une populace sans frein, parler raison à une foule en délire. Qui osera prétendre que dans des circonstances pareilles la morale de l'intérêt suffise pour nous guider? notre intérêt le plus naturel et le plus puissant n'est-il pas celui de notre conservation propre ? et si la loi éternelle d'une moralité divine n'était gravée dans nos âmes, Tinstinct de l'existence et celui du bien-être ne nous feraientils pas fouler aux pieds l'honneur, la vertu et la probité ?

On peut abuser de l'enthousiasme et du dévouement : l'homme fait abus de tout. Fanatisme , superstition, persécution, hypocrisie sont nés de la perversion du sentiment, religieux et moral ; des flots de sang ont marqué leur passage; ces démons se sont unis à l'ambition, à la fraude, à la tyrannie , pour avilir Thumanité, Mais de plus grands périls et de plus grands crimes encore résultent de ces doctrines de bassesse et d'égoïsme, qui courbent nos pensées vers la terre, étouffent l'enthousiasme et aop incplquentla

conviction de notre incurable avilissement Les maux causés par la superstition et la tyrannie trouvent leur remède dans leur excès ; quel remède opposer à ce vice interne , à cette corruption secrète, à cet ^oîsme raisonneur qui s'excuse, érige sa bassesse en système et se fait une loi de sa honte 7 Dans la pratique de la vie sociale et civilisée, quel- * ques-uBS des principes de Wieland peuvent devenir utiles ; semblables à ces lampes, dont parle Bacon dans le Navum Organum : flambeaux placés dans quelques obscures ave- ' nues, dans d'étroits passages d'un grand édifice; lueurs utiles, incapables d'ailleurs d'en éclairer l'ensemble et de servir de fanal à ceux qui veulent en visiter l'enceinte. Le' vulgaire trompé par leurs rayons se précipite dans une sensualité grossière. Honneur aux hommes (1) qui restent fidèles à l'enthousiasme et au dévouement, quand la dignité humaine a perdu ses défenseurs, quand les hautes vertus sont les objets d'un ridicule amer ou d'un froid panégyri- ' que, quand l'argent et le succès régnent sans partage! Honorons ces derniers protecteurs de tous les sentiments élevés, comme les Romains après la bataille de Cannes accueillaient avec amour celui qui n'avait point désespéré de la patrie! - - .

Si l'on doit blâmer la tendance matérialiste des écrits de Wieland, il est plus diflBcile encore d'excuser la licence de ses tableaux et le mauvais goût des allusions qu'il %ème dans ses ouvrages avec une sorte ûe complaisance. En vain préfendrait-on que le plan philosophique d'Agathon , et les tentations auxquelles le romancier expose son héros ren^ daient nécessaire l'introduction de pareilles scènes. Tout ' ce que Wieland a publié eii vers et en prose depuis cette

(1) Publié en 1828. .

.époque , porte le caractère d'une sorte de licence recherchée, sans naturel et sans volupté,. libertinage de seconde .main, fade imitation de Sterne et de Grébillon fils. Wieland, .dont la Tîe privée était pure, mêlait à ses récits, avec un sang-froid philosophique, des descriptions lubriques. • Il ,ne faut pas. croire,, écrit-il à Gessner, en 1767, que les sentiments d'un homme ,d*honneur changent, parce que ses .oignions, ont changé.. Pour avoir abandonné mon ancien système métaphysique, je n'eu ^ suis pas moins toujours le .même : et je ne favorise . point le vice, parce que je me permets des descriptions , gaies et des tableaux voluptueux. Ce sont pour moi des essais d'artiste ; ce ne sont point des .modèles que je présente. » Excuse peu valable et qui d'ailleurs ne contient pas toute la vérité. Homme de ^talent et ,non de pensée sévère, Wieland, que le piétisme avait séduit .à dix-huit ans, se laissait attirer à vingt-cinq par l'exemple des mœurs libres , gracieuses et élégantes du nouveau cercle où il vivait.

. ' La résistance n'était, pas possible à cet aimable esprit De sa faiblesse il faisait sa doctrine; il ne voyait l'avenir de rhumanité que dans le Mondain^Xd que Voltaire l'a décrit; il se faisait Voltaire. de son mieux ; singulier Voltaire .en vérité, qui tourne à la bonhomie malgré lui-même et fait de l'épigramme avec candeur, comme le représentant suprême de l'esprit français fait de la sensibilité avec ironie. C'est par ce mérite de candeur naïve et, involontaire, d'érudition allemande bien appliquée, que iH-illent .les deux romans grecs de Wieland, Agathon et Aristippè. Les grâces {jne veut se donner l'auteur sont trop étrangè- .res et trop modernes; mais un fonds de savoir, une douce .inmière, une sympathie réelle pour les hommes, une étude animée des sectes helléniques, un jugement calme et net,

qui aurait plus de valeur s'il se tenait en garde contre le parti pris, se font jour à travers les affectations de la manière et les torts de Timitation. Bien qu'il veuille à toute force être Français comme Voltaire, on retrouve un peu de la Grèce dans ces deux compositions. "Walter Scott n'a pas un sentiment plus intime du. moyen-âge écossais, que Wieland des mœurs d'Athènes ; on ne pourrait, sans injustice, comparer aux vives peintures d^Aristippe les élégants et froids récits du Jeune Anacharsxs.

Avec quel art et quelle sagacité d'analyse , décrivant les mouvements secrets du cœur d'Agathon , sait-il en débrouiller les phénomènes, en développer lies sentiments, en faire ressortir la force et la faiblesse! On suit le héros dans ses variations intellectuelles, on comprend son existence morale. Il nous suffira de citer le tableau des premières années du jeune homme et de son éducation à Delphes ; son amour pour Psyché ; la peinture de la société athénienne ; les discussions animées et éloquentes d'Agathon et d'Hippias; enfin la cour de Denys-le- Tyran.

Dans Agathon, les doctrines orphiques soutenues par le héros cèdent è l'épicuréîsme du sophiste Hippias. Dans Pérégrinus Protée, Vénus Uranie, chimère surhumaine, se transforme en une femme vulgaire , Mamîlia Quintilla. Don Sylvia de Rosalva (ainsi se nomme le héros d'un autre roman), chevalier de la féerie, don Quichotte sylphidique, après avoir couru le monde comme son prototype, et salué toutes les grenouilles habitantes des marécages voisins des noms de Fées et d'Ondines, est forcé de redescendre sur la tqrre, d'abjurer ses rêves magiques, et de donner à une simple mortelle, doua Fenicéa, l'amour qu'Alcine et Urgèle n'ont pas^agréé.

Les poëmes de "Wieland qui appartiennent à la même époque de sa vie peuvent se diviser en deux genres ; Ses poëmes didactiques, tels que Musarion, les Grâces, etc., et les contes gais, Idris, le Nouvel Amadîs, etc. Une troisième espèce de récits comiques n'appartient en propre à aucune de ces deux classes, ou plutôt réunit les caractères qui distinguent Tune et l'autre : ce sont des contes philosophiques et badins, dont le théâtre est l'Olympe, et dont les personnages sont les dieux de la mythologie païenne. Le même esprit d'ironie, le même mépris du spiritualisme, le même épicuréisme systématique régnent dans ces trois genres de poèmes, dont le nombre et la variété attestent beaucoup de fécondité et d'esprit.

L'action des poèmes didactiques se passe en Grèce, patrie intellectuelle de Wieland; il se plaît à y mettre en gcène les philosophes et les femmes, principaux acteurs de ses récits; commentateurs de la philosophie des Grâces, tous ardents à prouver, comme il le dit lui-même, que l'honune doit se tenir à la place que lui ont assignée les dieux, et que né pour être homme il ne doit aspirer à rien de plus, s*ii veut atteindre le bonheur et la sagesse. Cette thèse est soutenue spécialement dans Musarion : conte charmant, chef-d'œuvre de son auteur et qui rappelle la légèreté facile de Voltaire.

Phanias, jeune Athénien, a dissipé son patrimoine et s'est retiré dans une petite ferme au bord de la mer. Il embrasse la sévérité des dogmes du Portique, et se croit à jamais détaché des illusions de bonheur que la ruine de sa fortune ^ détruites. C'est Zenon qui est son maître. H ne reçoit» dans la solitude où il vit, que deux amis, Théophroa et Cléanthes, l'un attaché aux doctrines de Platon, l'antre sectateur de Diogène. Musarion, jeune

168 WIBLAMD ET SES CONTEMPORAmS.

hétaïre, que Phanias a aimée au temps de son opulence, et qui n*a pas répondu à son amour, vient, comme la maîtresse de Frédéric Alberighi, visiter dans son humble chaumière l'amant qu'elle a dédaigné. Phanias fuit sa présence et ne veut pas la voir : Musarion s'obstine, malgré cet accueil peu favorable, à rester chez Phanias, qui cède à ses instances et consent à une entrevue. Les esclaves de la jeune hétaïre servent un souper délicat dont elle fait les honneurs et auquel assistent les trois philosophes. La discussion s'engage. Musarion soutient les doctrines d'Épicure et remporte une triple victoire sur le stoïque, le platonicien et le cynique. Les heures s'écoulent; la nuit fait place au jour : le disciple, de Diogène, ivi^-mort, est emporté hors de la chambre ; l'élève de Platon, épris d'une passion toute sensuelle pour une jeune enclave de jMusarion, lui adresse avec plus d'ardeur que d*à-propos une déclaration vive : Phanias enfin, vaincu par la belle hétaïre, abdique son stoïcisme et consent à ce que la généreuse Musarion partage sa retraite. Versification animée et rapide, coloris frais, saillie^ spirituelles et fines, rien ne manque à cet ouvrage, si ce n'est la philosophie. En eflet, ce système de passive et facile obéissance au destin, cette indolence qui se laisse aller au cours des choses, sans autre loi que la conviction de notre impuissance, ne conviennent qu'à de grands seigneurs qui veulent jouir de ta vie, et qui n'ont en ce monde, comme* les aimables gentilshommes sous Louis XV, ni but sérieux à toucher, ni combats à livrer, ni résistances à vaincre.

L'éclectique était d'ailleurs dans son droit. Il écrivait pour les femmes et le beau monde. Rien dans ses contes ne rappelle Textravagance de Rabelais, l'humeur de Jean-Paul, la dure épigramme qij^e Swift assène plutôt qu'il ne la

lance : ce n*est ni la franche et naïve inmie de Gerrantes, ni la malice profonde de Voltaire. Wieknd a peu de chaleur, sa ^aîté est sans véhémence^- il sourit doucement, et fixant sur l'objet qu'il livre au ridicule un,Fegard.plein d'espi;it.e^ de malice, il vqus laisse, deviner toute sa pensée. -^On, ne peut s'empêcher de se. SQuvenir, enle lisant, 4e ce héros du. curé, de MMidoUy qul^ .«'tLrîHit de^sa.pochjîttj^ un, joli petit aiustilleau, se mit à tous égorgiller tout doi^cement la victime. .aJUs^beureusement. rij;Qnîe de/Wieland ne tçmbe pas, toujours sur des réalités, sur, les vices de ^n pays, et de son, époque. Il est trop naïf et trop ^nbomme pour frap^ per juste.. Quand il veut attaquer le genre fantastique alte^ mand, c'est aux contes de fées, tels, que madame d'.AuInoy les a, reproduits et embellis, qu'il. imagine de s'en prendre, S'il lui plaît, de. railler l'enthousiasme» ce sont les anciens chevaliers qu'il parodie. Enfin s'il a en vue la pruderie exagérée des mœurs, et l'angélique mysticité, des piétistes, il raille lourdement la chasteté, s'emporte gauchement contre la vertu des femmes et tombe, dans d'assez grossières obscénités. Tout cela, il faut encore- le dire, manque de vérité et. d'à-propos, non détalent

Le plus brillant, si ce n'est le plus original de ces poèmes, a pour titre Idris et Zénide, Zénide, reine du Gennistan, souveraine des quatre races de Génies, a inspiré de l's^mour à Idris, le héros, du conte. La main de cette enchanteresse est réservée an mortel qui ne se laissera séduire par les charmes d'aucune des nymphes auxquelles Zénide commande. Wieland, embarrassé sans doute par le plan même de son ouvrage, et ne sachant comment varier les incidents d'une épreuve toujours la même, a laissé son récit incomplet : nous ne possédoDS que les cinq premiers chants, où Idris est exposé tour à tour aux séductions de la fille des

Î70 WmATÏO ET SFS COOTEMPOBAms.

eant et de la nymphe an fen. Les cinq derniers anraîcnt contenn les combats d*Tdris arec la sylphide et la gnome. l*antenr a vonln faire d'Idris le symbole de l'amour platonicpie ; dltifal, celai de I^amonr sensnet ; il a laissé te bean rftle % 7erbin, jenne homme plein de grSce, possesseur de ta lampe d*Aladin, pins modeste et pins henrenx qne ses rivanx, et chargé de développer la philosophie épicnrienne de "Wiefend,

te ffauvei Amadis , antre chronique du royaume de féerie, offre une véritable carte du pays de Tendre, dont l'auteur parcourt à son loisir le labyrinthe amoureux. C'est encore un anachronisme. Sous le costume chevaleresque se cachent tes ridicules du vieil hôtel de Rambouillet ; et ces paladins, ces princesses, ces fées n'offrent que les symboles et les nuances du platonisme galant que la France emprunta aux Italiens vers le c/)mmencement du règne de Louis XIV. Sterne et les contes de la Bibliothèque Bleue ont inspiré cette œuvre bizarre, commentaire burlesque des romans de mademoiselle de Scudéry. C'est là qu'il faut admirer les exploits héroïques et les longs discours du platonique Caramel, de Tonton le fat de la cx)ur, de Beauînourant le Céladon de l'ouvrage, et les coquetteries innocentes de l'altière princesse du Tigre, de Sensitive la tendre, de Colîfichette l'affectée et de Virtullîose la prude. Malgré un assez grand luxe d'esprit et d'imagination, dix-huit chants consacrés à ce récit fantastique» parodie de ridicules surannés, fatiguent le lecteur. L'épisode d'Olinde intéresserait davantage, s'il était détaché du poème; privée de tous les avantages physiques, douée de toutes les qualités de l'âme, Olinde inspire au héros une passion qui se développe par de lents progrès^ et à laquelle le lecteur s'associe* Plus tard Wieland traita le moine sujet en changeant

WUSLANO ET SES G01fTEIfP0iUIN& 171

tes rdies de ses personoages; dans son petit roman de Cran tés et Hipparchie on voit une jeune femme amoureuse d'un YÎeîUard; et elle a*est ni ridicule, ni romanesque. L'ingénieuse finessede Wielandse plaisait àces tours de force de la narration et de Fart.

S VI

ffl^VieilTeBse de Wîelimd. — L'Êleetiqua devient réformateur.

Wieland remplissait les devoirs d'une modeste place à la chancellerie de Biberach, et trouvait le temps de composer et de publier cette série d'ouvrages singuliers, semés de vues ingénieuses et de saillies philosophiques. Dans cette petite ville peu lettrée et peu élégante l'étude était son unique plaisir. Il appelait lui-même Biberacb son Kamschatka. « Vraiment, écrit-il à Gessner en 1766 (1), ma destinée bizarre me fait sourire. J'aime le monde ; une société choisie fait mes déUces; et me voici séquestré du reste de l'univers. Les gens avec lesquels je joue de temps à autre n'ont pas figure humaine : je suis notre premier père au milieu des bêtes du paradis. Quelle joie, si nous pouvions nous trouver ensemble ! mais c'est une chimère; il n'y faut plus penser Vous vous étonnez qu'au milieu de mes occupations ofiicielles j'aie le courage de rimer ces longs chants àUdris que je vous envoie. Votre surprise cesserait si vous saviez comment je suis ici, combien j'ai besoin des

ressources que m'offre la muse pour consoler'et charnier mes tristes loisirs. Je ne vois personne et je m'embarrasse aussi peu des affeires de cette petite, cliétive, incorrigible corporation qui règne à Biberach, que de l'administration de la république de Saint-Marin. Chez moi je suis heureux; rien ne me distrait Tout mon temps m'appartient» et je le consacre à la muse. »

Notre solitaire s*était marié en 1765 à une femme aimamable, fille d'un marchand d'Augsbourg. Candide et bonne ménagère, elle donna le bonheur à son mari, qui, dans ses lettres à Riedel, Gessner et Zimmermann, ne parle d'eDe qae dans les termes les plus tendres. « Ce n'est point un bel esprit féminin : il ne lui est jamais arrivé de lire une de mes pages; mais elle est bonne, et je suis heureux. » Ailleurs il fait une description charmante de sa \ie à Biberach. « Tout ne va pas si mal que vous pensez. Mes après-dinées sont à moi, et mes travaux diplomatiques me coûtent peu de temps et de peines ; sans me donner trop d'éloges, je suis un des plus expéditifs écrivassiers de la Souabe entièrei II ne me manque ici qu'une petite maison agréable et qui m'appartient. J'attends la fortune sans qu'il y ait grande probabilité qu'elle m'arrive; poiir suppléer à son absence, j'ai loué une petite résidence d'été, aux portes de Biberach. De là j'ai la plus belle perspective ; et je suis à la fois à la campagne et à la ville. Les faunes,' les dryades, les nymphes des bois m'apparaissent et me consolent. Quand mes visions font place à la réalité, j'ouvre les yeux; je m'aperçois que ces déeisses prétendues sont de simples et rustiques mortelles, même quelques jeunes garçons du voisinage qui viennent se baigner dans la rivière. J'aime l'odeur du foin nouvellement fauché ; je me plais à voir lier les gerbes ou vanner le grain : ce mouvement de la campagne a du chsinae

WIELAND £T SES GOMTEHPQRAUfS. t78

pour moi. 'Je détourne les yeux d'un grand gibet qu'on a fait planter à ma droite, et où deux ou trois procureurs de ma connaissance, habitant Biberach , pourront élire un jour ou l'autre leur dernier domicile. Mon regard s'arrête sur le cimetière à gauche: là reposent les ossements de mes pères, là j'irai dormir à mon tour, et cette grande leçon oi'aj^rend à vivre dans la paix au sein de l'étude, jusqu'au moment qui doit me réunir à eux. Des moulins, des fermes isolées, une vallée que domine un hameau; sur le penchant de la colline une forêt épaisse dont un clocher de village resplendissant de blancheur perce la verdure sombre : tel est mon point de vue. Quand le soleil couchant vient éclairer les montagnes lointaines qui bordent l'hori* zon et briller «ur les créneaux du vieux ibâteau de Hom, le paysage prend encore un caractère plus pittoresque. J'oublie tout ce que la vie offre de dégoûts, et je griffonne^ • C'est ainsi que Wieland se montre tout entier et sous le jour le plus aimable. Le faux Grécourt et le faux Voltair«

Arraché à sa douce solitude par le vœu des professeurs d'Elrfuil qui l'appelai^t à occuper la chaire de philosophie dans leur collège, il céda malgré lui à leurs instances et se repentit d'avoir associé sa vie à celle d'érudits sans élégance et sans connaissance du monde. Quelques-uns d'entre eux cependant lui plurent et lui offrirent des dédommagements que son amitié reconnut et sut apprécier. Riedel, auteur d'une théorie remarquable des belles-lettres; Hexei, ennemi déclaré des femmes, et traducteur élégant des ouvrages erotiques des anciens; Bahrdt, commentateur socinien du Nouveau-Testament; Meusel, versé dans les lettres, les arts et la philosophie, devinrent ses amis. ^ . .; , i > L Lé résubat dés' trois années passées par Wieland dans la

le.

ilk WiBUlID BT SES COMTEllPmAIll&

ville d'Erfurt, fut une série d'ouvrages spédalemeaVphib* aophiques et politiques, qu'il publia pendant son séjour k 'université* On n'a peut-être pas rendu assez de justice « ces productions» distinguées par te rectitude du sens, la vivacité de la nûUerte, pleines de finesse et d'aperçus nouveaux* ^ieland n'est pas systématique. Il dit la vérité quand il la trouve, et cornue H la trouva Éclaircir beaucoup de questions, résoudre eu riant de nonibreux problèmes de politique^t de morale, telles sont ses qualités les {4us éminentes. Il use du ridicule, de l'all^orie, du raisonnement, pour combattre les sauvages paradoxes que Rousseau pré» chait au milieu des salons de la finance et de la noblesse Irançaises. Il cherche plutôt qu'il ne la trouve i'amère et vive satire de Gandida et de l'Ingénu. Tels sont le but et le caractère d'un petit roman intitulé iKoxcox ift Kikequetzel, o(k il parodie les opiniops de Jean-* Jacques sur la civilisation et le progrès des lumières. Les Voyages du prêtre AMfamris dans Cintmeur d^ C Afrique sont dirigés contre l'esprit de prosélytisme des sociétés modernes et contre l'affeatation philanthropique, souvent étrangère/ou hostile aux droin véritables de l'humanité. Quelquefois il procè^ d*une manière plus grave, cherche un style plus soutenu, mais ne s'élève jamais jusqu'à la haute éloquence; c'est toujours le ton du monde élégant qu'il affecte et qu'il estime.

Joseph M était monté sur le trône et s'occupait de ré*lormei: toutes les branches de l'administration. Wieland publia son Miroir d'or^ ou les Rois deScheshian^ « espèce de sommaire^ dit l'auteur, de ce que l'histoire renferme de résultats utiles pour l'instruciion des hommes qui gouvernent les peuples ; » utopie ingénieuse dont le temps, critique admirable, a signalé les défauts. Wieland se trompait comme Jfioepii I{ etoamme tous ks phitosoplMs apècôla*

WISUHD £T SES GCUfTEMPORAISiS. 115

tifs, qui veulent appliquer rabstraction au jgouvetnement des bonunes. Le Miroir d*or^ ainsi que la République de Platon et ï Utopie de T)u)nias Morus, est de lapasse des livres imposslldes qui détruiraient le monde si Ton écoutait leurs auteurs.

Sous le rapport littéraire, c'est une ^uirre remarquable que te Miroir (Vor, les parties didactiques ont de la majesté et de b grjice ; les portr^ûts des différents acteurs sont becireiix et vraies Op croit ^voir connu ce monarque aux ))oiuies inteotiQps et à la paresse invétérée, et la sultane, et le risir D^nishmeiicle ; si tous çê» personnages n'ont pas nisté, ils ont dû exister; leur pbysionoiQie sembla historique. Nous ne citeroos qu'un passage où le philosophe a téduit k sa plus simple expression, eu le présentant sous un jour trop favoraUe » son système d'épicuréisme mi*

« O mes enfanta, disait Paammis, de tous les plaisirs que vous offre la natmre, croyei-vous qu'un seul vous ^t défendu 7 Non certes. Malheur l celui dont l'audace, l'orgueil et le délire viwdraient détruire rbowme et créer ^ sa place un Dieu ! Tentative ridicule et vaiue I Je vous recommande la modération» non comme une privation ou une entrave , mais comme la nourrice des plaisirs. Elle seule peut voua garantir de la douleur, et conserver eu vous le goût des vohiptés. Je ne vous permets pas seulement, je vous ordonne d'être heureux ; cet ordre n'est pas ui^e cou- <^^ion faite à votre faiblesse, c'est une reconnaissance né-» <^688aire des iois que la nature a prescrites. Plus de distinct ti<m entre l'utile et l'agréable : apprenez que rietf de ce qui nous nmt ne peut se nommer plaisir, que jamais volupté achetée au prix du remords ne mérita ce nom. Je détruis à jamais la distimction iadice qui^ép^ii^ k "^m youx les diSé-

176 WIELàMO BT SES CONTEMPORAINS.'

rentes espèces de plaisir. Il n'y en a qu'onè, mes enfknts : les sens ne jouissent pas sans que l'âme partage lenr Tidapté ; Tâme n'a point de plaisir qai ne pénètre jusqu'aux sens. J'ai multiplié pour tous les sources du bonheur; je les ai rendues plus hautes, plus nobles, plus pures. Qu'avez-Yous à désirer de mieux? '

» Écoutez encore une leçon importante, une seule ; et vous connaîtrez ma philosophie : vous approcherez du bonheur parfait, autant qu'il est permis à l'humanité; vous vous unirez à l'essence divine, autant que peuvent s'y prêter les éléments grossiers qui composent nos sens et enchaînent nos âmes. Apprenez à étendre votre bonheur, en le faisant partager aux autres. Que votre bienveillance se répande sur la nature entière et l'embrasse ; aimez tout ce qui a reçu d'elle le plus universel de ses bienfaits, l'existence. Honorez l'humanité dans le malheur ; respectez-la dans ses ruines. Voyez- vous des heureux? que leur bonheur soit le vôtre. Des larmes couler? essuyez-les. Dans chacun des êtres humains qui vous environnent contemplez avec amour l'image commune de votre espèce ; dans chaque homme vertueux, un autre vous-même. »'

^ "Wieland réformateur et honome du xvm* siècle se révèle dans ce pai^ge. Il semble croire que l'humanité, en suivant avec une bonhomie charmante la pente de sa nature, en jouissant des dons que Dieu lui a faits, trouvera sans aucun effort le Paradis sur la terre. C'est l'erreur du siècle. Joseph II lui-même ne tarda pas à^'apercevoir que tout dans ce niionde est mêlé de difficultés et d'cibstàcles,4[ue les moindres réformes ne s'opèrent qu'avec peine, et que de' nouveaux abus, sollicitant de nouveaux remèdes,' naissent sous les pas du réformateur. La poète satirique prit de nouveau la plume et m mit à plaisanter Joseph II qu'il avait

WIELAND ET SES GÔMTBMPORâlNS.^ 177

d*abord encouragé; la suite du Miroir dtor raille cette civilisation prématurée, introduite sans prudence et san* art Les Fragments de Diogènê de Sinope sont plus bouffons. Wieland s'y livre à toute sa verve ; en excusant le Cynique, il semMe vouloir justifier le ton licencieux et les mordantes saiUies de quelques-uns de ses écrits. C'est une gaierîe de portraits pleins de feu et d'effet Le caractère de rimi»toyable Diogène, d'une franchise brutale, d'une redoutable sagacité, est un chef-d'œuvre; quelques passages pathétiques font couler les larmes. Toutes les fois que 'Wieland abandonne l'ironie et le comme il faut^ et retombe dans sa primitive candeur allemande, il retrouve sa force et son effet

Wieland; devenu professeur de philosophie à Erfurt, courtisa de nouveau la muse erotique. Cupidon accusé et Combabus furent les seules productions de cette période. V Amour accusé offre une sorte d'apologie des poésies erotiques; Combattu est un conte comique et licencieux, écrit dans un style élevé, grave et touchant Lucien a fourni à l'auteur le fond du récit : il s'agit d'un jeune Ëupatride, dont la chasteté subit une épreuve dangereuse et qui ne trouve point de parti meilleur à prendre que le remède violent employé par Origène. La grâce des détails contraste étrangement avec la licence du fond. On voit trop que l'auteur se joue de sa muse, queîèes ombres qu'il évoque sont un amusement pour lui , que sa débauche n'est pas plus sérieuse que ses utopies ou que ison sarcasme, et que le poète éclectique, comme jadis les Alexandrins, n'a aucune foi dans ses propres œuvres.

• A l'université d'Erfurt, Wielànd se trouva jeté au milieu d'une société de professeurs petits-maîtres, protestants et catbdiques, tous en guerre, vieux et jeunes. Les profes-

178 WlfiLAW SX SES C;OI«TEMPOBAlNS.

seurs çboUis et appointés par Télecteur déplaisaient aux (îbefs de Tuoiversité, dont l'envie se proportionnait au degré de mérite de leurs conifères et au degré de faveur dont ils jouissaient. Les chaires retentissaient d'invec^ves. Wie-* land^ qui lui-même avait fort peu ménagé TÉglise, ne fut pas épargné, « Oui, mes frères, s*écriait un de ces prédicateurs, buvons jusqu'à la lie le calice d'amertume, tandis que, . dans la même ville , de modernes Anacréops nous donnent l'exemple de tous les scandales et ne pensent qu'aux profanes {imours et aux bacchanales, effrénées I » Ces injures blessaient au vif Fâme douce et le caractère aimaUe de Wieland. « Dieu veuille, s'écrie-t-il daps une lettre à Gessner, que mes ossements ne soient pas condamnés à reposer daps ce lieu de supplice ei d'ennui, où le mauvf^s destin m'a jeté I Quelle race d'bomtpes ! quels mécbai^ts esprits! les vilai^es âmes! quelle abs^pçe absolue d'imagination et de goût! J'essaie de ies humaniser : tentative inutile ! Je serais magicien, je n'y réussirais pas. » Les persécutions ridicules auxquelles Wieland fnt en butte lui rendirent plus chères la solitude et la famille. L'auteur d'Ardinghello^ |leinse, un de ses disciples, alla le voir à Erfurt, en 1771. « Notre cher Wieland, dit-il, a deux petites (iU^, avec lesquelles il jpue et s'amuse comme un enfant 4e voudrais que vous le "fiimei. Chacun de leurs regardSi dp leurs gestes, de leurs sourires, est une révélation pour cet observateur de l'âme humaine. Âh ! si le citoyen de <ïenève, auteur de VEsuii sur Vinégalité entre les hommes pouvait être un moment témoin de ces douces scènes, il retournerait bien vite à Paris, pour brûler tous les exemplaires de son livre qui tomberaient sous sa main ; ou du moins il rétracterait solennellement l'opinion qu'il a éoûse sur te bonheur du genre humain dans Tétat sauvage, oà

WtetAin) feT SES CONTEMPORAINS. 179

ks lims de famille sont ^ns force, où le tnariage est sans r^e, où les désirs sont sans frein»

Svn.

Wîeland à Weymar. *- Ses esnyroB li|at«riqueft.

Le 96]otir d'Erfhrt fatiguait Widand. Frédéric II, tout à ses gnerres, Joseph n,tout à ses plans d'amélioration sociale, ne s'occupèrent point de Vznieur i*Agaihon. Ce dernier voulait étaUir sur le plan de TAcadémie française une Académie germanique, que ces deut monarques approuvèrent en apparence, sans penser & la réaliser. « D*ici à la fin du dixneuTiètne siède, écrit-il à Riedel, nous n'avons rien à espérer sous ce rapport; et quand ce terme approchera... nos hàbèhiî humus. » Dans cet isolement, la duchesse de Sate-'Gotba, Anne-Amélie, Tinvita à se rendre auprès d'elle pour surveiller l'éducation de ses deux enfants. C'était offrir à un ami des mœurs élégantes l'asile le plus etquis.

Cette petite cour d'Allemagne commençait à s'environner d'un éclat semblable à Celui dont la maison d'Ëste brilla en Italie. ïiô théâtre, dirigé par Schweitzer, s'honorait déjà des talents variés d'Eckhorst, de Seiler, de Boekh, de Brand, de Mecour. Là Wîeland trouva des hommes dignes de l'entendre et capables de l'apprécier; Seckendorff, Ëinsiedel, Knebel, Voigt, Bertuch, distingués dans diverses carrières i le bon Musœus, Rerder, Ocedie et Schiller.

180 WIELMID BT SES GORTBMPOBAINS.

Ces poètes* .d'où talent si dissetiabhble, étaient de:f<Mt bonnes gens, d'humear /adle, qui aimaient Fart et b nature et qui ne tardèrent pas à s'entendre. L'idéaliste Schiller serra la main de Féclectique Wieland. Gœthe et Barder, hôtes nouTeaux, appelés è Weymar après leurs confrères, furent bien accueiUii par Tnn et l'autre.

Une querelle flagrante qui avait eu lien entre l'auteur ffAgathon et celui de Faust amena de loin Tinstallation de Goethe à Weymar. Wieland, avant d'être attaché à la rédaction du Mereure dirigé par Schiller, avait fondé un Mercure aUemand^ sur le plan du Mercure français; toujours fidèle à ses principes, il soutenait Taristotélisme mitigé de Voltaire. Toute la littérature germanique se souleva. La faction de Goèttingue, commandée par Klopslock, et dont les principaux sectateurs étaient Yoss, Burger, Millier, Hœlty et le comte Stolberg, attaqua le Mercure et Wieland avec fureur. Le parti de Francfort, qui reconnaissait pour chefs Gœthe et Herder, ne se montra pas moins irrité. Yoss reprochait à Wieland ses doctrines étrangères, Gœthe l'accusait de rétrécir le domaine de l'art, d'asservir la pensée* d*entraver l'imagination. Une revue.du Goetz de Bei'lichingen^ insérée dans le Mercure de 1773, criâqne acerbe et malveillante, acheva de courroucer Gœthe qui crut y reconnaître le style de Wieland. Le fait était controuvé. Wieland, dans un numéro suivant, non-seulement rendit justice au mérite de l'œuvre, mais critiqua vivement le critique. Cependant Gœthe avait déjà accompli sa Vengeance. La satire dramatique intitulée : Dieux, Héros et Wieland f drame dans le goût d'Aristophane, fut composée en une soiréjc^ * sous l'inspiration d'une ou deux bouteilles d'excellent vin de Bourgc^e, » comme le dit Gœthe,

et lancée dans le public par Leoz de Strasbourg (1). Le plus grand succès couronna ce pamphlet étincelant d'esprit; Wieland rit beaucoup de sa propre caricature et n'en voulut point à Gœthe.

« De jeunes esprits^ dit-il à ce propos avec une bonhomie charmdnte, pleins de vigueur et de sève, ressemblent à ces étalons indomptés et farouches, qui ne souffrent ni le mors ni la bride. Veut-on les captiver? essaie-t-on de les réduire à la discipline? ils bondissent, vous échappent et m cabrent : malheur à qui les approche, malheur aux cavaliers maladroits ! tant mieux pour le public. Jamais Bucéphale on le coursier 3e Roland n'ont subi avec la patience de Rossinante le joug qn*on cherchait à leur imposer. Laissez-les faire : pracipitandus liber spiritusl Cette verve impétueuse est la matière première du génie. Si ces coursiers jeunes et capricieux vous frappent et vous blessent» consolez-vous en pensant que c'est pour le plus grand bien de la comaïunauté des lettres. »

La satire dramatique de Gœthe avait attiré sur lui l'attention des ducs de Weymar, élèves de Wieland, qui en traversant Francfort rendirent visite au nouvel Aristophane et loi proposèrent de venir habiter Weymar. Il consentit. I Herder l'y suivit bientôt; les deu:i antagoiiistes de TVieland se trouvèrent en sa présence ; préjugés mutuels et préventions s'effacèrent

Wieland^ comme éditeur du Mercure, déploya une prodigieuse activité. Il aimait à choisir dans l'histoire un caractère équivoque et mystérieux, Tun de ces personnages qui échappent à toutes les hypothèses et bravent la sagacité du

^ (1) Homme d*an taleat remarquable et erfginal, qui a composé

^ plttûeiirs comédies bizarres et satiriques. Il est mort fou en Russie H sur une grande route.

182 WI£I.iND ET S£8 CONTEMPORAINS.

critique. Résoudre de tels problèmes, jeter la lumière sur ces anomalies, les dégager de leur alliage /écait fun de ses plaisirs les pins vife. Nicolas Flaiàel, le deiviché de Bmse, le voyageur Paul Lucas, Lucien^ Balzac, la trop célèbre FausUne, Julie, Aspasie, Arîstippe ont exercé son observation fine et profonde et servi de sujets à cette dissection psychologique où il excellait.* Son chef-d'œùVre en ce genre est le portrait dé Féré'grînuîT'Protëe,' j)hilos6^ië cynique dont Lucien parle atec mépris,*' et' qud'"Vfr^ieîand représente comme nn enthousîasle sensuel, tête faible et rêveur voluptueux , — câràëtère' commun* daùs les décadences. '^ ' • ' ' ' ' * ^

Dans YAgathodamon, pendant de Pérégrinus Protêe, l'aûtenr eiqplique naturellemët{t'4(e£^'iniràcles attrïbixéâ âù fliérifgiste Apollonitfs de Tbyâiie par l^hilostratè sori biographe. 11 démbntreies effets produits' pair certains' phénomènes [ihyi^iques sut* une imagindtiott yivë et itû ôertëau échauffé. H déduit de ce prinbipe et dfeSf observations qti*îl y rattache Torigine et les progrès de las^operstition parmi les hommes, la fait dériler de cette terreur secrète et presque toluptueuse que nous inspirent le mefveillenx'et Tinconnu, et ia présente comme une nécessité fôtafê, inhérente à rhotnme, à Tignorance et à l!amour de Tinfini. Wiélànd tracé à grands traits rhistoirë cotoplète du merveilleux ,' depuis le betcfeau des peuples jusqu'aux écoles helléniques; il le suit à travers les phases du pythagorismei dit platonisme et de l'école d'Alexandrie; il le mohtré s'éVanoùissanf par degrés deVaût inexpérience, ^ cachant pour ainsi dire aujourd'hui fet se' rëplîaift "dims les dermers sècrels dé l'organismfe. Il prouve qùéle magnétisme, éibahatlt^ des arcanes da liyst^e^ nerveux, est.le ,ivrûi merveiUuH qui s'accorde »veo l'état de la sdenee' aotodle. Gette^^'étiide

de rnn des penchants les moins étudiés de la natnre hnmainc fait honneur à AVieland, dont la fine analyse se rapproche ici de celle de Bayte, si habile à décomposer tout ce qu*il touche. Mesmer endoctnnait alors ses disciples et ses malades; le comte de Saint-Germain f|jisait briller son existence séculaire aux yeux des dames '^e là cour ^ Ca^^os- Iro, Gassner et Schropfer jouaient avec succ^ devant \e public leurs farces physiques et mystijcjnes ; l;es danseurs du diacre Paris avaient leurs prosélytes sacrés ; enfin (a nouvêlte' Jérusalem clé ë»we(lenborg s'ouvrait aux fidèles. ' tes Abdèritàms^ romin qpï çarut par fragments dans les numéros du Mercure ^ offrent une autre étude dépsychoîogie bourgeoise, représentation vivante et comique des petites gueirés civiles et des misérables querelles oue soulèvent au sehi d*une petite ville les intérêts d'un clerçé intrigant et d une aristocratie ignorante. L action se passe dans Àbdère, â célèbre, comme le dit Sterne, par ses pasquinades, ses libelles, ses conspirations, ses empoisonnements, ses assassinats' et ses épigrammes. Cette satire grecque atteint dans la réalité le monde moderne, la bourgeoisie inférieure d'Allemagriè, corporations, magistrats secondaires, petits' fonctionnaires, despotiques dans la sphère de puissance qui leur est abandonnée. L'auteur a rempli avec un talent remarquable le ca^re historique tracé car Bajfle ; il^ y a placé iiné' galerie de portraits si. frappants de vérité, que le public de la plupart Ses villes allemandes crut reconnaître les Strobylus, les Salabander, les KÎomarips, les Lysander, héros de cette histoire. Un cri. général, djgne de la vilfé même d'Âbdère, s'éleva ^e tous les coins de la confédération germanique. Wieland qui avait prévu l'orage le vit éclater avec son calme habituel :'« O ^rèi-e Tristan, s'écriet-il dans la préface dé la seconde'' édition', tu as raison de

18ft WlELàND BT SES CONTEMPORAINS.

dire avec Son Éminence Jean de la Casa, évêque de Bénévent, qu*un pauvre auteur qui s'aventure dans les sentiers glissants de l'observation morale a mille dangers à craindre, et que tous les diablotins de Tenfer vont Tassiéger comme saint Antoine. »

Pourvu que le cercle immédiat de Wieland fût satisfait, il ne s'embarrassait guère des cris et du mécontentement qu'il éveillait ailleurs; nature avant tout souple et facile, il recevait les impressions extérieures et se modelait d'après elles. La cour de AVeymar , Goethe et Schiller ne pouvaient trouver mauvais que Ton se moquât on pea de la bourgeoisie pbilistine et de ses travers. Ni l'épicuréisme d'Agathon, ni les imitations de Grécourt et de Boccace ne leur auraient pu plaire; mais ils avaient en grande estime la vieille poésie romane ou romantique des Minnesingers et l'honnête naïveté de Hans Sachs. Wieland, devenu l'hôte de AVeymar, subit une transformation nouvelle; il travailla dans le goût du cordonnier de Nuremberg et des poètes du xill* siècle ses Contes romantiques et comiques. A mesure que l'ombre de Voltaire et de la France s'éloigne de lui, il change de ton peu à peu , fait trêve au sarcasme, répudie ses tableaux de volupté sensuelle , pardonne aux sentiments de l'âme leur exaltation et leurfoUe, commence à croire à l'héroïsme, regarde le dévouement comme pardonnable, quelquefois comme nécessaire. Il revient ainsi par d'insensibles degrés à un spiritualisme mitigé qui admet Tcmpire des sens et les soumet à la domination de l'âme. Il avoue avec Pérégrinus Prêtée, l'un de seS héros, que si la partie intellectuelle de l'homme ne prend pas l'essor vers les régions supérieures, la partie matérielle ne tarde pas à tomber dans la fang^ et à s'y ensevelir; et que celui qui n'aspire point à s'élever au-dessus de l'humanité

doit tôt OU tard descendre aunii^eau de la brute : » doctrine diamétralement contraire à celle qu*il avait émise dans sa première édition A*Agathon. Aussi ne tarda-t-il pas à publier une seconde édition de cet ouvrage, corrigée d'après ses nouvelles doctrines. Au lieu de se laisser vaincre par les sophismes d'Hij^ias, Agathon va demeurer chez le philosophe Arcbytas, qui lui apprend comment il est parvenuà concilier la raison et la foi, et par quel heureux accord il a fixé les droits et les limites respectiveai,de l'âme et du corps, de Tesprit et des sens.

«r Sachez, dit Archytas, ne pas accorder à la partie matérielle de l'homme une prépondérance qui le reléguerait parmi les êtres privés de raison : soumettez-la au contrôle de Tâme, reine et dommatrice, élément noble de notre existence, qui doit gouverner nos sens, et non les anéantir ou les priver de leurs jouissances légitimes. Que l'empire de l'âme ne soit point une tyrannie ; qu'elle sache distribuer le travail et le plaisir aux facultés du corps ; que ce dernier ne commande jamais. Le corps ne nous a été donné que comme l'expression extérieure et la forme palpable des besoins de l'intelligence : il en développe l'énergie; il en exécute les volontés; il est son organe et son intermédiaire. Malheur à qui le traite en roi, lui qui doit obéir ! malheur à qui veut le^ détruire , sous le prétexté qu'il est esclave ! »

La théorie d' Archytas, anneau intermédiaire entre le spiritualisme et le matérialisme, offre la dernière expression des idées philosophiques de Wieland parvenu à la fin de sa carrière ; ce point de repos et d'arrêt après de si nombreuses oscillations s'accordait avec les idées de ses nouveaux amis.

186 WIELA14D ET SES CONTEMPORAmS.

S VI-

Dernière «uwe .et.vé8wsé.ule Teiprit dai Wieland^-^- Obéron. Gon?enatioo avec Napoléoou — Mort de Wieland.

Cette indécise ilqctuation cCun éclectisme naïf, cette érudition plus nuancée qiie sévère, cette lumière de {^sie sanspapsion, cet aipour enfantin d*uf^, merveiljeu^^ilçnton se ht, cçtte lijcertitude suspendue sans anspisj^ eptre^ toutes les théories philosophiques j cet ^çt^^'un style gjui emprunte à la Grèce^ à la^Frânce^ à Tltalie, .^, rÂnçjelerrç, à rÉspagne des rhytnmes et des couleurs,.cette cocpietterie d'une douce imagination tour à tour épjçj^ du moyen-âge et de Voltaire, celte ironie peu profonde, et cachée qui ressemble à une caresse plutôt q^u*à une blessurç, se concentrèrent et se résumèrent dans une œuvre définitive, la seule œuvre de Wieland qui soit restée populaire ;,06ér(?n. Poëme magique, ironic^ue, seyant, sentim,ç;ïîal.iet érp:. tique, Ôbéron repose sqr une donnéç^ absurde,; uçj^une chevalier de la cour de Cbarlemagnç va couper la barj^, au calife en présence de sa^cpur; il y est^ gestion des querelles du roi des fées et de la reine des fées ; 4*fui cor magique qui Jorçç à .dansçr^, tous cei^x. qui en entendent les sons, et d'une çoi^pe inirac^leuse qui se remplit à,e vin (juand on la regarde, joigçiez-y u,ne tçmpête, une île déserte , ^ fin bûcher ^ ^f les bouffonnerie^^., d*un Sancho Pança ; tels sont les éléments de celte épopée fui f^rme^up ensemble harmonieux. Une nuance d'ironie légère y sj^Xi de compromis entre le merveilleux et là raison, et rejette dans la demi-teinte les parties comiques et les scènes tragi-

qii^&M Oi^^o» ne descend pas au burlesque et ne s*èlève pasaasubUoK;.,.;. v , , . « . , . / ,^';.

Cest ua pysagatcès-vari^ua ^a$be borisonyicî lapn^ideiir des ravins; là, 4es\praineis puis des roches laiiyage»; ailleurs le g^^oA velouté des cotoauXf fleurs suavesy c«|iaie(énchantei^« séféoifé 4*yn.cielardentetpur. RÔTeur, pdntre, poète , philosophe s*y trouvent à Taise. La mélancolie souriante^ la gafté* rêveuse, e£9eurent toutes les cordes dçla lyre et ^éteignest toutes tes dissonances ; un ton de simplicité ingénue .qui'^ prête également à tous les récits con* cilié les disparates et efface Tincohérence des inventions.

Toutes les' parties dé l'action sont empruntées aux vieux romans et aux contes de fées. On ne s'aperçoit point de la contradiction des éléments, on \ës excusé. Les acteurs euxmêtties, * — capricieux comme la fantaisie du poète , — ei^antS' de l'air et du soleil, comme un auteur arabe les nomme , «'Semblent partager la mobile inconstance de l'atmosphère qui les berce. Entrez dans ce labyrinthe die féerie; -vous y trouverez des peintures héroïques, de merveilleux événements , des paysages magnifiques ; le tupuiltei<du camp, la joie du festin^ le luxe des jardina arabesi, le tournoi^ le combat, la tempête; la soli-* tuda àa Termite, la splendeur des. cours. Tant de scènes bnllamment 4X»itrastées «'emparent de l'imagination sans reoMier le coeur. Ni TiaSérétjoirla passion ne sont éveillés; te. sérieux leur est néciâssake. La versificâdon élégante- des strophes itali^nn^s complète reochantement; ^ Taisanoo parf^te du style prêt^ uae sorte de vraisemblance à tant de fictions^ biwres et pu^les^ Obéroafitf. salué par Gœthe conuae.TcBuvor^ d'un Arioste^ germanique.. >) .

-fSrei|te-çi(Hi <a^ée&.dQ.ib m dtViWidand^s'étaient pasn sées doucement à "Weymar. U avait neuf enfants et soi-

xante-dix ftns. Désirant le repos et amoureux de la retraite, il acheta, près du lac de Zurich, une petite maison nommée Osmanstad, où il alla vivre avec sa famille. Ce fut là qu'entouré de ses enfants et de ses petits-eiifants, honoré de tous, il écrivit Arigtippe et ses Contemporains, et jouit pendant jriusieors années de ces loisirs studieux et de cette dignité paisibh* qu'il préférait à toutes choses.

« Me voici dans sa maison, dit son ancienne amie, madame Laroche qui alla le visiter. J'ai revu cet ami de mon enfance et le même toit nous protège. Quelle différence entre ces temps et notre jeunesse I Combien nos espérances, nos craintes, notre existence entière ont changé! Au moment où j'écris celte lettre, "Wieland improvise sur la harpe dans une chambre voisine, et son harmonie savante, ses modulations brillantes me rappellent l'époque où, près du cimetière de Biberach, dans son réduit solitaire, les mêmes notes frappaient mon oreille et mon coeur. Émotions de mon premier âge , souvenirs confus et doux m'assaillent et me pénètrent. J'essaierais en vain de les décrire, et plus vainement encore de les analyser. ,

» La maison de mon ami est élégante, régulière et rustique. Un beau jardin potager aboutit à un grand bois dont les rameaux touffus protègent les rêveries de Wieland et s'étendent jusqu'aux bords de l'Ilm. Je dîne tous les jours avec le patriarche, ses charmantes filles et ses quatre petitsenfants. Hier, assise avec lui dans sa bibliothèque d'où on découvre un vaste pré, je lui demandais quel était ce jeune villageois robuste et halé du soleil, qui fauchait avec vigueur le gazon dont un buisson de roses était environné : c'était son fils. J'aide la mère et les filles; la vie champêtre règne ici dans tout son charme. Le soin des troupeaux, la lai-

WIELÂND ET SES GOMTEMPORAINS. 189

terie, la préparation da chanvre et du lin occupent la famille.

» Goethe est venu dîner avec nous ; rien de plus simple que ses manières. Ces deux poètes, assis près Tun de l'autre, sans morgue, sans affectation et sans prétention, se tutoyaient à la façon des anciens jours et ressemhlaient moins à de beaux esprits qu'à deux marchands de Groningue , bonnes gens et peu causeurs , qu'uniraient une amitié sincère et des liens de parenté. Le portrait du comte Stadion, avec sa figure de chevalier du moyen- âge, semblait, du cadre où il était enfermé, contempler la scène et s'en étonner comme moi* La jeune fille du grand Herder se joignit à nous : beauté, bonté, esprit, génie, amitié sincère, réunis dans une petite chambre ! »

Arùtippe et ses Contemporains, curieuse peinture des sectes philosophiques de la Grèce, venait de paraître quand la révolution française éclata. liVieland, comme presque tous les hommes distingués de cette époque, en salua l'aurore et en répudia les fureurs. Il se trouva ainsi placé entre les révolutionnaires et leurs adversaires, et en littérature comme en philosophie il porta la peine de cette situation indécise. Kant et Schlegel acquéraient chaque jour plus de crédit. Les novateurs de toute sorte accablèrent le vieillard et criblèrent de railleries la modération de son éclectisme. On vit paraître dans les Xenien de sanglantes épigrammes contre ^ielaûd; Auguste et Guillaume Schlegel lui reprochèrent son afféterie sensuelle et son déisme irrésolu.

Wieland blessé se rejeta dans les domaines de sa Grèce chérie, et composa les deux contes intitulés Ménandre et Glycérion, et Cratès et Hipparchie, tous deux dignes de son meilleur temps. D'autres peines vinrent l'éprouver;

il perdit ses récoltes; la foudre tomba sur ses fermes. Il lui fallut quitter la retraite où il avait espéré finir sa vie. Sa femme' et la fille de Sophie La Roche (]u*il avait adoptée moururent en même temps et le laissèrent seul à Osmanstad, qiî^il se décida à vendre. lie printemps venait de commencer, les arbres verdissaient, le bois qui avait couvert Wieland de son ombre accoutumée commençait à revivre, quand le vieillard, les larmes aux yeux, parcourut pour la dernière fois sa maison bien-aimée et lui fit ses adieux.

On l^accueillit à "Weymar, qu'il revint habiter, avec une bienveillance avivée par ses chagrins récents. Schiller et Gœthe, la duchesse-mèr,e et ses enfants, liiidonnèrent caille témoignages de sympathie. A une représenlation du Teisse de Gœthe, le rideau se levant laissa voir les deux bustes de Schiller et de Wielanà qui remplaçaient ceux de Virgile et du Tassée Tous les yeux se dirigèrent vers ce dernier, qui assistait à la représent aitiôn, et dont la modestie ou plutôt la simplicité cherchait à se soustraire à cet hommage public, préparé par Tingènieuse amitié de Gœthe.

La bataille dléna força la duchesse à Cuir et décida du destin de TAllemagne. Le lendemain de cette grande bataille fut terrible pour les habitants de Weymar. Les boulets pleuvaient sur la ville. Napoléon voulut que la maison de Wieland fût respectée ; une garde fut placée devant elle par ordre spécial dé l'empereur. Le lendemain matin , le maréchal Ney vint lui rendre visite : il trouva "Wieland dans une chambre dégarnie de tous ses meubles, une seule chaise exceptée ; on avait pillé la maison avant que les ordres de l'empereur fussent arrivés. Wieland se leva en priant le maiécWl de s'asseoir : mais Ney, prenant le vieillard par la^niain, le reconduisît courtoisement jusqu'au siégé qu'il avait occupé et lui dit : « Je sais trop bien , monsieur, à

qui de oons deux 3 appartient de rester debout devant

f iPloftOar^i poidant te conttfinNaBB.d'Effarly Vempereur ai^ jqjMiîl^ te déân de .Toii;^ Wietand ^ lie et ionterà uQi ^ idi^iklcQin!» bMieuR que fe pote 8'«xous» dtaooep-» teç, donuMH poQr^jaitm ses îainnités<et sa ?iell»s8ej II deYaît.y.jMroirule} JeqdMDain spectacle français h '^^ei'iâar ;et.Xaboa jouait. Wieland ne. put résister au désir d*y assister. Il se plaça dans sa loge, accoutumée,' que le gffdnfWqc .«QGHpait ordiBairemeiit. Cette figure aajestqi^ii^)ei»<ex|a)Bi8tve^ ce regard aiùoiér ce costume' aitiqae etoe p«til bometiaôir qui/ceuTrait la tête éa vieux poëte atlîrère)at,rattQaliiNiderfmpereur, qui demanda qui'<^'était« LèB jwénménia, au bai; qui*8«ivit le spectacle, l^ieland, OMidé^ par reoHMreur^ seiirendît à ses ordres. Écoutons-le racottKirteiiâle ciifieiise entrevue :-^ . i- ■ " ^'

fU Kapcdéeii \unt à moi» *du> bout de la chambre. La ducbes^eiVie^piifleota'; et pendant qu'elle ajoutait quelques mot&|rida^ de bienveillance et de grâce, FoBil étinceiant de Vmtpet^ff» testait fixé mr moi ' Personne ne fut jamais dwié^ la faculté de pénétrev dans >les replis de Tâméliu- UMUBeiitjni plus haut degré que oet homme extraordinaire. ILiOMi dMia; il lit que^'midgré m» réputation ', je n'étais qu'uotboimae Huis4)rétcstionvet sans détour. Dès qu'il recwniit vk^ iLavail à foire, so» ton et-ses^mamères devinreat|)aiaibks« confiants^ ouverts; le monarque avait disparu. Jlicao8ait«¥e&moi comme avec un ami d'enfance: lni-*même n'iétflt plMvqu'uiibMhomme. Lahconversation dura pins d'«n€ deaî4iei¥rei>et comme' fiétais las de me tenir debout, je lui demandai sans cérémonie la permission de me retirer. « £b bien, allez, me répondit-il de l'air le plus cor- • diali bonsoir! »

« Nous avions parlé de beaucoup de choses , et surtout de César, héros de la tragédie de Voltaire que les acteurs français venaient de représenter. « C'est, disait Fempereur, » un des plus grands honunes de tonte l'histoire ; sans une » faute impardonnable , ce serait le plus grand de tous. » Je cherchais en vain à deviner quelle était cette faute : l'empereur hit dans mes yeux mon incertitude : « Tous ne sa- » yez pas quelle faute? continua-t-il; César connaissait » depuis longtemps ceux qui l'assassinèrent : il aurait dû » les prévenir. •

« De César, la conversation passa aux Romains , le plus grand peu{^e du monde, selon Napoléon. Quant aux Grecs, il ne les estimait pas. « Qu'est-ce , me disait-il, «pie cette » rivalité querelleuse de deux ou trois petites démocraties, » de deux ou trois misérables cités ? Les Romains ont » changé le monde et l'ont conquis. » J'essayai de relever un peu le mérite de la littérature grecque. Napoléon la traita tout aussi mal que leur politique, et n'excepta de cette condanmation générale qu'Homère, • que je préfère » à Ossian, ajouta-t-il. » Quanta l'Arioste et aux poètes légers ou gracieux, il n'avait pour eux que du mépris , et les traitait précisément comme le cardinal d'Esté traita le poète favori de sa maison (1). En frappant l'auteur de Roland le Furieux , il oubliait sans doute qu'il me donnaifà moimême, auteur d!Obéron, un soufflet sur la joue de l'Arioste. Je me hasardai à lui demander pourquoi, en réformant le culte, il n'avait pas tenté de l'empreindre d'une teinte philosophique, qui s'accordât avec les idées du siècle. « Mon » cher AVielaad, me répondit-il avec un sourire, mon culte » n'est pas fait pour les philosophes. Les philosophes ne

(1) Dove, meffer Antonio, aveU pigliato, etc

WIELÂND ET SES COiNTEMPORAlRS. 193

» croieat ni à moi ui à ma religion. Quand je travaillerai « pour eux, je ferai bien autre chose. »

« Le conquérant m'avait traité avec les plus aimables égards; il y avait eu dans sa conversatÎQn de la grâce, du charme, de l'abandon; mais en dépit de lui-même et de ce qu'il y avait de flatteur dans cette enti*evue, il me sembla, quand elle fut terminée, que j'avais causé avec un homme de bronze. »

Napoléon lui envoya la croix de la Légiou-d'Hooiieur; Alexandre l'ordre de Sainte-Anne; le duc de Weymar son élève restait son ami sincère. Ces honneurs et le cahne de sa vie ne le consolèrent pas ; il tomba dans une mélancolie profonde. La surdité , la pmcf de la mémoire , messagers trop certains de la destruction prochaine des or« ganes, l'attaquèrent en 1812. Il mourut au mois de janvier 1813, en prononçant des mots italiens, quelques vers de l'Arioste , le cooHnencement du jpondogue d'Hamlet , puis il s'endormit

Son corps fut porté solennellement dans le jardin d'Osmaniftad, acquis par un nouvean propriétaire et où ce dernier consentit à réserver à ^Vieiand une sépulture désignée par lui près de celle de sa femme et de sa fille adoptive. C'est une pyramide de marbre blanc , aux trois faces équilaiérales portant les noms de Sophie Brentano, de Doro^ée Hillebrand et de Christophe-Martin Wieland ; et ces vers de Wieland lui-même :

tt Trois âmes qui s*aimaient furent unies pendant la vie par de » tendres liens ; leurs restes mortels dorment sous une môme » tombe. »

Ce doux et excellent homme, cet ingénieux conteur qui

n*a pas pea contribué à augmenter la souplesie ^Ja fpiœ de la langue allemande ^ ooeupe^dana IaJIUér|it«se deson pays une plaee beaucoup plus importante que ses successeurs ne Tont pensé. ' ' . . .^, .... .-t ,.„ ,..

Le don^ de l initiative ne lui a^rtieiit'pas. Mais ce que les peuples septentrionaux* aidaient depuis Louis XIV. emprunté à la France et à l'Iulie, s*est transformé «ou»j;ai plume habile en une harmonie savante^ llest^-cet^rd le Balzac de T Allemagne moderne. On ne le lit plus gaèrci malheur qaà est arrivé à Balzac. Il n*a paft^fiit surgir de^ son propre fonds assez de pensée» personnelles ;> peut-être a-t-il trop peU'flouffert \ et les->angois6es passîonirfes du génie lui ont manquéi L'art, qui déviai pouK«Gtttte^uBe religion immense et souveraine, n*étaitpour Wieland qu'un noble plaisir ; non une passion ^énepgique^ >«''.«' ^ ^

Vers 1790 on vit iMBller à rboriuen lai^loir&de< Gœtbe, c'est-à-dire l'universalité panthéiste de lapoésieeérieuse; alors la renommée <le Wieland ou de l'^éplectisipe qui se joue de tous les sujets parut sWacer et disparaître.

CINQUIÈMIE ÉPOQUE.

Page 1