DU GÉNIE LYBIQUE EN AIXEIIAGME
digne de ce nom; ne chanta-t-il pas des chants allemands, ne portait-il pas un glaive allemand?
Un jour, da haut des galeries du palais, il jetait ses regards dans la vallée dlngolshdm; il voyait aux premiers rayons du printemps la neige briller sur la montagne.
Le soleil ne l'avait pas fondue toute entière ; du haut des vieux rocs de Rudesheim elle ruisselait et allait tomber dans le Rhm.
L'empereur s'amusait à regarder couler la neige : « Vrai- » ment, dit-il, voilk une chose dont on pourrait tirer bon » parti I sur les rochers où fond la neige, la vigne d'Orléans » ne viendrait pas mal.
» Elle est fille du soleil ; elte est l'amie de la montagne; le '> Rhin lui fera présent de son or. »
L'empereur dit; des messagers envoyés au loin ra|)portent les ceps sur la terre allemande.
Là ils verdirent et fleurirent aussi bien que dans l'air de leur patrie; et le matelot du Rhin s'étonna de boire l'encens de la vigne en fleurs.
L'empereur remplit lui-même un grand verre du premier vin qui fut pressé et s'écria : « Aux chansons des Germains il faut le vin germanique I »
Vive doiic Charles, et trinquez, mes frères ! et que vos coupes se heurtent ! et qu'il l'entende dans la tombe, le brave Allemand !
Vive Charles! Puisse-t-il vivre à jamais sur les bords de son beau Rhin ! C'est lui qui nous a donné les chansons allemandes, et le vin allemanJ ! »
Ce vin du Rhin, dont la tradition précédente a consacré l'origine, se boit dans des verres d'une couleur verdàlre et transparente, et d'une forme particulière , qui plisse
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pour avoir été léguée aux Germains par les guerriers de Rome.
Les Rœmer.
« AUemancISy ne buvez le vin du Rhin que dans les Rœmer! »
Quand revient le printemps, ne pas faire étinceler le Rœmer verdâtre au soleil doré du Rhin, c'est être indigne de boire le vin de ses rives.
Vous le savez , nos pères buvaient le vin dans les crânes des Romains vaincus. Romaine ou de toute autre race, toute tête est dévouée aux dieux infernaux,quand elle vient nous arracher nos droits. Qu'elle serve de coupe et qu'on y boive le jus des raisins allemands !
Haut les Rœmer verdâlres! Vive Hermann! Haut les coupes! A celui qui, prodigue de son sang, est digne de la liberté de nos ancêtres! A celui qui a compris ce ^ que les Rœmer veulent dire et n'a jamais courbé sa tête libre !
Voyez I après des siècles, Rome nous a encore préparé des chaînes ; leur bruit s'est fait entendre de Rome jusqu'ici. Notre empereur l'a entendu. Que celui-là ait la première place dans la chanson des Rœmer, qui le premier rompit les chaînes romaines, — Luther qui sauva parmi nous l'esprit de vie !
Suivons Luther, protestons contre la servitude; soyons dignes, comme lui, de boire le vin du Rhin dans les Rœmer, »
Sl( DU GÉNIE LTRnn>E BU AUBMAeNE
S IV
De rimpersonnalitô allemande. — Sinnigkeit. — Multitude extraordinaire des écrivaiùè Altemàndb^ -^ Caractère fantastique des œuvres de Tesprit dans ce pays.
Ce lynSmè involontaire est le caractère propre de la Germanie. Les pins sensuels des chants cités par nous ont un caractère impersonnel et idéal , qui frappe singulièrement l'homme habitué à la Vie pratique, à Horace et k Déranger. Rompue k la contemplation, à la pensée en elle-même {Sinnigheit) , et non h Faction réelle, vouée depuis le xvr siècle aux controverses religieuses, divisée, morcelée et privée de centre ; impuissante à développer sa force dans la vie pratique ; rÂllemagne s*est consolée en cbanlant et»en écrivant; ses écrits, comme ses chants, ont étouffé Taction. Plus elle avançait dans cette civilisation de la pensée et du sentiment, plus elle multipliait le nombre de ses produits, tous d*une nuance idéale, lyrique, abstraite, unique en Europe. « Moins les Allemands agissent, plus ils écrivent, dit » un moderne. Lorsque les siècles avenir jetteront un regard » sur r Allemagne actuelle, ils y verront moins d'hommes » que dé livres. Nous sommes devenus un peuple d'écri- » vàfns. Au lieu d'une plume d*aigle, nous pourrions met- » tré une plume d'oie dans nos armoiries. Nous laissons » aux Italiens leur beau ciel, aux Espagnols leurs saints, 9 aux Français leur activité, aux Anglais leur banque ; nos « livres nous suàisent. Nous avons inventé Timprimerie et 9 voilà des siècles que nous desservons cette grande ma- » ehine. La nation allemande se complaît k penser, à îma- » giner, à écrire ; l'érudition scolastique , le besoin de » connaître les œuvres étrangères, la mode et enfin la 9 spéculation ont fait le reste.
Et Ub iSôff MiPitlfeNCE. â33
« Gë qoi S'impkinié tons \ëè aUs en Alleiââgne peut moû^ f ter à dix ihillions de T^ôlûtnes dans etagét'ation. Le cata- » l<^e semestriel de la foire de Leipsick contient les noms i die plus Oè mille écrivaim allemands;; aibsi nous pbuVoné » Gompfêr plus de dnqu;ihté milte personnel <|ui ont écHt > ati moins Un voluioie. Si ce nombre continué il s'accroii tire dans la même proportion, on pourra dresser une » Ksté d'auteurs allemands aUcieUs et Uouveaox, qui réni fermera plus de noms )^*il U'.y aura de lecteurs vivants, n Partout des livres, partout des lecteurs. La plus petite » vi&e a son cabiiiet dé lecture, lé j^lus mince particulier sa » bîblîothèqti)è. Tout Alleihand qui tieht de la main droite » la fourchette, le J^ihcéau et réc^tiérre, tient ùû livre de » la ibain gauche. Noua avoùs fait de butes choses une » science, depuis lè gouvèrheniènt dés Empires, jusqu'à la » manière de bercet Ifes enfants. Nos livres servent â tout » Le médecin leur detnande sa recette, le juge sa sentence, » le prédicateur son settnoU, riUsdtuteùr sa léçoîi, et Té- » Kicl&é!t soh pensunu NouS'écHvoiis sans cessé. La polygrà- » phie est la nïàladie nationale , elle dépassé lé domaine de » la littératurt et s'étend & la bureaucratie. Une grande » parlîe de lios populations est collée sur un pupitre et » écrit incessamment Partout dé]5 scribes, et qui coû- » tent fort cher; ïé fàbHcaUt dé papier recueille seul les » bénéfice]^. Point dé sujet sur lequel 6n li'écrivé pas en » Allemagne. L^efibt le plus sûr de tout événement remar- » quable, est dé susciter dn livre nouveau : H y a des » choses qui ne Siémblent se faire qu'aiSn qù*oii puisse Tes 9 écrire. ^
Aussi ce qui manqué à la langue allemande (1), ta positive et HgoureUse sobriété, ràciîvé énérçie font souvent dé- Ci) V. plus haut, I*' CflAPirBE, De la Langue allemande.
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défaut à la littérature eUe-mêuie. Elle est lyrique, impersonnelle, abstraite, générale, et cependant -elle est vraie. C'est sa qualité et son défaut On y voit apparaître une foule d*ombres; on entend retentir mille accents pathétiques qui vibrent dans le crépuscule; mille lueurs fantastiques se croisent sans se combattre. G*est un monde bizarre^ plus esthétique que réel , plus idéal que terrestre, un Walhalla de la pensée, où rien ne se présente avec des contours nets et tranchés, et où le doux nuage du lyrisme couvre et confond toutes les teintes. L*amour s*y perd dans Textase, l'amitié n*est qu'un reflet de Tamour, l'histoire s'évapore en mythes, la poésie devient abstraite, la philosophie devient poésie, et la métaphysique à force de s'abstraire elle-même n'est plus qu'une algèbre de la raison. « Toutes les fois (dit » le charmant satirique Heine) que j'entends prononcer » ce mot raison, je revois là, devant moi, le docteur (Kant) » avec ses jambes abstraites, avec sa redingote étroite et » gps'transcendental, avec son visage k angles aigus, et » froid à la glace, qui aurait pu servir de planche k figures » dans un manuel de géométrie. Cet homme, âgé de plus » de soixante ans, était une ligne droite personnifiée. Dans » sa tendance au positif, le pauvre homme était parvenu à » retrancher de la vie tout ce qui la rend agréable, tout n Tor du soleil, toutes les croyances et toutes les fleurs, et » il ne lui éuit resté que la tombe froide et positive. Il en « voulait principalement à l'Apollon du Belvédère et au » Christianisme. Il a même écrit contre ce dernier une bro- » chure dans laquelle il en démontre l'absurdité... Un jour 9 que je me présentai pour le voir, son domestique me dit: « Monsieur le docteur vient de mourir. « « Cette nouvelle 9 fit sur moi le même effet que s'il m'avait dit que le doc- » teur venait de déloger. »
Ce doctear-ligne-droite qni ne pouvait avoir ni mort ni vie, et qui commençant avant le berceau, aboutissait plus loin que la tombe représente bien FAllemagne abstraite. « Pourquoi, demande un autre Allemand, l'esthétique est- » elle notre base ? Nous avons détruit tonte notion réelle des » faits et tout appui solide de nos actes. Nous haïssons lyri- » quement et nous aimons au nom de Fidéal. Une jeune m fille se donne un amoureux selon la théorie des afiinités, » et elle fait des folies conformément à ce code. Nous rêvons » trop à ce qui est écrit, et nous écrivons trop ce que nous » avons rêvé. »
Platon, comme le grand Shak^)eare, pensait aussi qu'il faut se garder de la rêverie qui tue l'action ou du moins qui l'affaiblit, mais bien plus encore de l'abus de l'écriture et du beau style qui nous dispensent de l'acte réel (1). « Toulez-vous être quitte d'une idée qui vous ob- » sède? Écrivez-la, dit Jean-Paul. Un roman par lettres » ne dure guère. Une constitution écrite vaut e^ctement » ce que vaut un papier à cigare ou un joli contrat de ma- » nage. Quand sur le dos d'une porte on a eu soin d'inscrire : » Fermez lk porte ! toujours rabattue sur la muraille elle » cache sa propre inscription ; personne ne la voit et la porte » demeure ouverte éternellement »
Ce monde imaginaire, cette sphère de l'abstraction existent pour tous les peuples dont la vie extérieure et pratique n'a pas été assez régulièrement active. Si la France ne rêve pas comme la Germanie y elle systématise toujours et elle veut réaliser ses corollaires. Si l'esprit germanique n'est pas plaideur et rhétorique comme le génie gaulois, il est méditatif jusqu'à l'anéantissement du fait. L'Angleterre, au contraire, ainsiqne l'Espagne et l'Italie à leurs belles époques,
(i) Phèdre, 27A.
SIS DU GÉ6II9 (TglQUK m iLLEVAGNE
sans détruire japois Tidéa), Tont voda puissant, actif et rML Yoilà paurquQi to institutions ne vieillissent pas ans» vite en Angleterre, en Espagne, en Italie, qu*en AUemagae ou en France; rhistpire des trois races Espagnole, lia* Uenne, Anglaise» n'offre pas ce phénomène d'éternelle inconsunce, cette prodigieuse facilité d*QubIi que la France et VAUemagpe ^ derniers tempe ont poussée à l'excès. En iUepiagpie une philosophie vit quinze ans, rien de plus. Kant, Ficbte el Jacphi sont déjà d^ ombres. Perscmne en Fnu^ce ne pense plus aux cbefr-d*cpuvre de 1815 , aux théories de Cabanis, aux grands hommes de 1802; rien de (Jus dangereux que de perdre le sens du réel, soit pour le transformer en raisonnements ingénieux comme les Français, soit pour l'égarep dans les raves, comme les Aile-
L'habitude d'orner le discours a envahi les écrivains français, et nons avons des physiciens, des minéralogistes des botaniates rhéteuçst écrivant sur leur science comme Scudéryou Tabbé de Pure sur les femmes. Celle de rêver, de rapporter toutes les connaissances à un idéal supérieur a pénétré et comme saturé le style allemand d'un mysticisme lyrique dont les géomètres et les naturalistes ne sont pas exempts. Un Français, la plume à la main, se fait avocat ou homme de salon; up Allemand devient pythonisse; il a sa baguette divinatoire, ses trépieds et ses vapeura magiques, l^ous donnons trop au monde, et les Allemands trop peu. « La plupart des savants germaniques (et c'est Ton 9 d'eux qui parJeK viyent encore comme des Troglodytes, » dans leur$ cabinets. La vie est pour eux un songe. Dates, » faits, réalités disparaissent Qu'un couvreur tombe da » haut du clocher ou Napoléon de son trdfM, ils ne s'en 9 étonnent pas davantage et retournent à leijfi^ |iîf^ ^
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Une seaie tendance domine donc les écrivains allemands: la prépondérance de la vie ooi^lempiatiye et le peu de cas qu'ils font de la vie pratique. Une tendance contraire, partant du pôle opposé, agit sur nos écrivains et atteint le même résultat ; — Tamour ou la fureur de Tapplication. Nous voudrions réduire à la réalité nos systèmes les plus vagues comme les Allemands se plaisent à réduire les plus âpres réaMiés en nuages subtils. Nous avons des tragédies pleines d'hexamètres destinés à faire triompher un parti ou une id^ politique ; les Allemands composent des drames d*un lyrisme excessif qui ne sont que des hypothèses révolutionnaires avortées.
Aussi la deraière révohitien ébauchée en Allonagne s^est-elle évanouie dans les vapeurs et les songes de TesthétiqiMi tandis que h révolution française, issue du Contrat soeM de Jean- Jacques et du Pkodon de MaMy , a manqué le but idial qu'elle voulait atteindre. Trop de métaphysique et d'imper^pnnalité s'est mêlé à la civilisation allemande ; trop de rhétorique et d^ngénieuses classifications à 6^e de la France. Mais que ces deux races sortent du monde factices que Tune, comme au commencement du siède pendant les guerres d'Italie, relève, au nom d'une idée fraofaise, le drapeau gaulois et l'honneur guerrier du pays; -^ que Tautre, comme en 1815, se redresse en face des bataHions ennemis et saisisse le glaive pour sauver le germanisme et reconquérir la nationalité allemande ; alors jaillissent les prodiges. Ce qui les enfante ce n'est plus la chimère, c'est la vérité.