FRÉDÉRIC DE GENTZ
M. Viurnhagen von Ense et Bachel Levîn. — Frédéric de Gentz.— La femme-homme et Thomme-femme.
Si cette continueUe et naïve enfance de Fesprit, Touée ao lyrisme le plu& exalté,, cette primitive ignorance des intérêts matériel de la vie, alliée aux pins rares facultés, ont produit dans lasiphère littéraire et spécialement chez Jean- Paul (1) les résultats étranges que nous avons étudiés toutà4'bettre, les relatiojos sociales des classes les plus élevées en AQemagae p'ont pas pu se soustraire à la même inflaence, L'Allemagne rend un culte à la mémoire d'une femme qui n'a jamais eu de titre, qui n'a point brillé par SQD talent, et qui, de l'aveu de son mari, n'avait reçu en partage ni le rang ni la beauté,, ce sceptre des femmes ; (nickt durch stand uudnamen, dit-il, dans l'élogç funèbre qa'il lui a consacré, noch durch schanheit). Elle se nommait Rachel Levin et appartenait à une famille Israélite.
Née à Berlin en 1771, elle épousa M. Yarnhagen d'Ense, et mourut entre ses bras en mars 1833. Sa vie fut d'une gr^e simjiicité.; on ne la voit mêlée ^ aucun des événe-
(I) T. le obapitre précédent» &« Ltiusiu dam» lb KoitAii.
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ments qui troublent ou rcnoui^ellent le monde ; elle ne publia aucun ouvrage et ne fit aucun bruit; maison l'aimait C'était uu des Ctres que Dieu a choisis pour servir de centre et de point de ralliement à la société fatiguée de ses luttes. Ils sont doués de cette puissance de sympathie qui groupe et qui réunit, qui attire et fixe , qui apaise et adoucit les rivalités , les passions , les talents ; magnétisme souvent refusé au génie, presque toujours à la gloire. Je ne sais si |)our être beaucoup aimé, il ne faut pas se résigner à demeurer un peu dans Tombre.
Tous les hommes dont TAllemagne honore la supériorité depuis cinquante années ont reconnu Rachel pour confidente ou pour amie; et lorsque son mari, après l'avoir perdue, publia en 1833 les lettres reçues ou écrites par elle, on comprit merveilleusement l'attrait de cette bienveillance sans faiblesse, de cette sagesse sans austérité, de cet enthousiasme dans la raison, de cette constance du bon sens et de cette puissance d'affection à laquelle la force de l'intelligence et l'éclat de la renommée avaient rendu hommage de toutes parts. L'enthousiasme des Allemands a couronné de fleurs le souvenir de Rachel; son mari a tressé la première couronne ; il n'a pas craint de narrer assez longuement l'origine et les progrès de la passion qu'elle lui avait inspirée. Il a oublié ou omis fort peu de détails de cette passion. L'intimité de son heureux ménage se |évèle dans ces pages avec une naïveté qui nous étonne, nous Français ; mais on se laisse entraîner et séduire, tant on trouve là d'amour, de sincérité et de candeur.
« On me l'avait annoncée, dit-il, comme la personne du » monde la plus distinguée : on m'avait promis un carac- » tère primitif dans toute sa pureté, sa force et sa divine
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grandeur. J'attendis donc son entrée avec la plns^vife anxiété. £Ue parut Je vis une personne svelte, pleine de grâce, d'une petite taille, mais énergiquement constituée, de formes délicates et arrondies, le pied et la main singulièrement petits, le front couronné d'une chevelure noire dont la provision annonçait une fécondé supériorité d'intelligence. Les regards rapides mais perçants de ses yeux voilés laissaient douter s'ils donnaient plus qu^ils ne recevaient. Sa robe était noire et elle semblait glisser comme une ombre ; mais que d'aisance, que de grâce! Quelle manière de saluer avec convenance et douceur ! Ce qui me parut le plus enivrant, ce fut la vibration angélique d'une voix qui jaillissait des profondeurs de l'âme et prêtait son <:harme à une conversation merveilleuse. Je n'avais jamais entendu rien de tel. Naïveté et esprit, finesse et amabilité, originalité dans les vues, saillies brillantes, tout était là. On le sentait bien, il y avait du bronze dans cette volonté jde femme ; mais aussi quelle douce chaleur de bienfaisance fX de bienveillance ! Comme tout le monde se trouvait heureux près d'elle! La médiocrité et le génie se réjouissaient également de sa présence.... Bien des événements ont marqué ma carrière aucun, depuis vingt-quatre ans,
époque de notre première entrevue, aucune découverte, seit dans la vie de Tâme, soit dans le monde extérieur, ne peut être comparée à celle que je viens de décrire. Rachel est encore pour moi l'objet unique...... »
Je sais que le public de France, malgré son indulgence et son sommeil, trouverait encore à redire si un époux venait lui faire ainsi les honneurs de sa femme, et dérouler, l'un après l'autre, tous les voiles et toutes les enveloppes
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dont Tamonr dans le mariage semble deyoir se couTrir. Nos voisins pensent différemment; et si Ton Tent étudier à fimd r Allemagne, il faut lire les lettres de Rachel et de ses «mis. Les Voyages de quelques Anglais ne vous la feront pas ooonattre ; ces gentilshommes roulent commodément en cMse de poste, avec une femme de chambre, trois en- 6nts, une nourrice, un téhsoope, quarante €tuides du Voyageur, un trictrac et un jeu d'échecs. Est-ce bien le moyen de dévider rédievesu de métaphysique, de sensibilité, de poKtiqne et de poésie qui chaque jour s'emmêle et s'embrouille davantage de l'autre calé du Rhhi? Les lettres de Rachel et celles de ses amis sont marquées de tous ces caractères ; elles les résument et les commentent ; c'est l'écho de b société d'Allemagne depuis IHOO jusqu'en i836, et Ton ne peut qu'en recommander l'étude ^-tous ceux qui veulent pénétrer le sens moral, compr^dre Fintimité, expliquer les bizarreries, s'associer aux ^passions de cette contrée-mère qui domine le Nord intellectue!, et qui projette aujourd'hui son influence même sur l'Angleterre. En lisant Tes lettres adressées h Rachel par les Humboldt, les de Wuller et les Gentï, on assiste à la formation de ces idées et de ces sentiments qui nous surprennent, on compte les lobes de ce grand cerveau métaphysique, on sent palpiter fe cœur de l'Allemagne, on en compte les vibrations et Ton peut en deviner les maladies.
Rien ne ressemble moins à ce qui nous entoure. Vous retrouvez Werther dans un diplomate, un théologien caché sous un général, et un poète sous un algébriste. Telle femme qui n'a lu que SchilTer a des pensées dignes de Burke. Et cet homme d'État qui sîége au Congrès de Henné et de Garlsbad admire la Révolution française, Camille DesmottUns et surtout Bonaparte; — est-ce un étudiant