‹ Études sur l'Allemagne, ancienne et moderneChapitre 49 sur 55 · ET FRÉDÉRFC DE GENTZ · texte numérisé non relu

ET FRÉDÉRFC DE GENTZ

(sacril^ que je ne conseille à personne) ouvrir tous les portefeuilles,* fouiller tous les secrétaires, arracher à la poste tous ses mystères, et livrer au public, comme M. Varnfaagen Ta fait , les correspondances de la famille.

La révolution de Juillet tonne sur la tête du voluptueux, de Tennuyé, de Toisif Gentz ; il s*évei!le, il regarde ; le sol qu'il croyait avoir affermi tremble, Tavenir qu'il croyait comprendre lui échappe. Rien ne va rester, des créations politiques dont il se faisait gloire. Vous croyez qu'il va se jeter dans la tombe , pour y oublier tant de désappointements et de mécomptes ? Non : il a vu Fanny Elias- 1er,, une danseuse, une beauté, le symbole de la volupté séviw. Avenir, passé, présent, politique, protocoles, le Nord ttienacé, les peuples'cn émoi, tout s'eiïaceen présence de Fanny. Ydci ce<|ue Gentz écrit en septembre 1830 à sa confidente madame Yarnhagen :

« Vous serez étonnée, effrayée peut-être, si je vous dis que j'ai une passion et que l'objet de' cette passion est une jeune fille de dix* neuf ans; et qui plus est, une danseuse. Il faut que je compte beaucoup, non-seulement sur votre bienveillance, mais sur la libéralité de votre esprit (dans le vieux et meilleur sens du mot) , sur cette élévation de pensée qui vous arraN:he à toutes les idées vulgaires, sur votre facilité à tout comprendre et votre tolérance, pour ne pas craindre qu'une telle confession de ma part ne me fasse condamner par vous sans miséricorde et sans pitié.

» Mais si je vous sfflBtane que ma liaison avec cette enfant ^ jeté sur ma^ vie une plénitude de bonheur sacré que je n'avais jamais connue ; que cette félicité nouvelle sert de contrepoids à tous mes ennuis, qu'elle seule me i^end la santé , la gaité , la vie ; non-seulement vous m'excuserez, mais vous conviendrez avec votre bienveillance, avec votre

322 BAGHEL, FANNY BLIâSLER

sagacité naturelles , qu'une personne qui a pu opérer oe prodige , indépendamment du charme infini dont elle m'enivre, doit posséder des qualités spéciales qui expli-* quent une liaison si extraordinaire.

9 Elle est à Berlin maintenant; vous entendres parler d'elle sans aucun doute, pour peu que vous vous occupiei de théâtre. Je désire que vous la puissiez voir une ou deux fois, ne fût-ce qu'au spectacle. Vous attadiez de l'importance, je le sais, à l'extérieur des personnes, et vous avez bien raison. Voyez-la donc, je vous en supplie, etdttes-moi un peu ce que vous! en pensez. »

Rachel répondit avec indulgence à cette c(mfessioa ; et son ami lui écrivit peu de temps après la lettre suivante :

« Le tendre intérêt avec lequd vous avez accueilli mes confidences m'avait déjà vivement toudié. Mais le plaisir que vous cause la connaissance de Fanny , le portrait que vous faites d'elle, la description de votre première entre* vue^ rintérêt que vous prenez à son succès, tout cela agit sur moi d'une manière enivrante. Toutefois je ne puis vous cacher que plusieurs passages de votre lettre m'ont douloureusement affecté. Dans l'un vous exprime^ votre étonnement que j'aie pu consentir au voyage de Berlin ; puis (et c'est là le coup de poignard I) tous me menacez d*eng€memenis brillants oflferts à Fanny.

» J'ai d'excellents motifs pour ne pas croire à une telle résolution de sa part, et je pense qu'elle n'acceptera aucune proposition de nature à l'éloigner pendant longtemps de moi Si vous connaissiez mieui; les raj^ports et les circonstances dans lesquels nous sommes placés vis-à-vis l'un de Tautre , .et mille détails qu'on ne saurait Confier au papier ; vous ne considéreriez pas cette conviodon comme qne iDu-

fiT fRÉDÊRIG DE GENTZ. 323

non vaine. Cependant les- propositions pourraient devenir teRement avantageuses , que je me visse dans la nécessité de lai conseiller moi-même , par délicatesse, de les ac^ cepter; vraiseniblable ou non, la seule possibilité de ce danger m'a tellement ému, tellement éponvanté, qu'elle a cruellement nui ad charme du reste de votr^lettre ; et cela m*a préparé une terriUe nuit!

» j€i vous ai déjà dit dairement, dans ma dernière, la nature de cette liaison ; mais je n'ai pas osé vous laisser pénétrer jusqu'au fond de mon cœiîr, arrêté par je ne sais qudle secrète timidité que vous qualifiez cTenfantine. D'après ce que je viens de vous dire il ne vous sera pas difficile de deviner la vérité. Oui, chère arnie^ toute la passion qui fermente dans mon sein (et depuis vingt ans je m'en croyais entièrement délivré), n'était que Jeu d'enfant, comparée à la flamme dévorante que cette jeune fille a allumée dans mon cœur.,.. Le temps me manque pour vous décrire comme vous le désirez l'origine, les progrès de cette inclination et les circonstances qui l'ont portée à ce degré d'intensité étonnante ? Je ne vous dirai cpie ceci : Vous connaissez maintenant les charmes de Fanny et vous concevez qtr'ette eût pu avoir dix amants pour un, et les l^ommes les plus séduisants et les plus distingués. Bh bien! eUa les a refusés tous et m'a choisi. Je n'avais à lui offrir ni jeunesse, ni beauté, ni richesse , rien qui pût flatter une jeune personne, et par-dessus le marché une femme de théâtre ! Les gens sensés pensent et disent (car cette liaison est id le sujet de toutes les conversations) que mon babil l'a ensorcelée.

» Ce serait déjà assez curieux ; mais ce n'est pas toute la vérité, tant s'en faut! Je l'ai subjuguée par la magie toutepuissante de mon amour. — Avant de me connaître, elle

S24 RACIIEL, FANNY ELLSLER

ne devinait, ne soupçonnait pas seulement rexistence d'un pareil sentiment, et elle m'a avoué cent fois que dès le commencement elle avait été frappée de mes manières avec elle, et que la déclaration d'un amour si rare et ai élevé dont elle n'avait jamais eu l'idée lui avait comme ouvert un nouveau monde. Voilà la clef de cette énigme. On conçoit bien que je n'ai jamais eu la folle prétention de vouldr être payé de retour dans toute l'acception du mot ; que je ne me suis jamais ima^^né (ma raison ne m'abandonne pas dans les phis violentes passions) qu'elle s'amouracherait de oooi. il me sufiisaît de lui inspirer un sentiment tenant le milieu entre l'^uni^é, la reconnaissance et Tamour ; et j'ai réussi, comme tout réussit, quand on veut avec énergie, avec persévérance..». Ou je me trompe fort, ou ce sentiment remplit tellement le cœur de Fanny , qu'aucun autre ne pourra Ten chasser.

» Figurez-vous maintenant mon bonheur , de voir une passion comme la mienne, à mon âge, avec le peu d'agréments que je possède, récompensée par la plus touchante sympathie ; songez combien l'amour-propre doit être satisfait; V amour-propre dont aucun mortel ne sait se défendre, surtout quand on aime la flatterie comme vous et moi; représentez-vous la félicité d'une liaison avec une personne dont tout me ravit, et qui s'élève^ comme Vénus tout enr tière^ du sein des flots (divines expressioni de votre lettre dont je comprends la portée); dont les yetix, les mains (regardez un peu ses mains!), dont chaque attrait me fait rêver des heures entières, dont la voix m'enivre, et avec laquelle je^onverse comme avec un disciple (car je fais son éducation avec une sollicitude paternelle ; elle est à Ja fois ma bien-aimée et mon enfant chéri I) Peignez-vous la plénitude de toutes ces jouissances...... et tant d'autres qu'i

BT FBÊDÊRIC DE GENTZ. 325

ne m'est pas permis d'exprimer...... imaginez tout cela; et

une âme comme la vôtre comprendra facilement ce qui n'est qu'erreur et folie aux yeux du vulgaire. Mais vous avez déjà compris; votre lettre et vos procédés envers Fanny m'en sont garants. »

La même passion éclate avec une égale naïveté, avec une égale énergie, dans toute la correspondance de Gentz :

tf La dernière lettre de Fanny est du 28, dit-il ailleurs; je trouve qu'on la traite d'une manière barbare à Berlin, malgré les louanges et les ovations dont on la comble. On la fatigue outre mesure de représentations et de répétitions. Si vous saviez comme je lui rends la vie douce, quand elle est ici! Vous n'ignorez pas ce que c'est que l'amour ! Cependant vous seriez étonnée, si vous pouviez en causer avec moi. Depuis que j'existe, je n'ai jamais rien ressenti de semblable. Comment cela est-il possible?... Ah! . je crois à tout maintenant, aux mystères les plus extrava«gants du Qiagnétisme!..

» Je l'ai sollicitée de nouveau , et par des raisons que je n'expliquerai nia vous ni à elle, de revenir pour le 15 novembre ; je vous prie en grâce d'appuyer ma.requête.. Je ne puis plus supporter le tourment de son absence... »

On ne blâmait point cette liaison à Vienne : tant l'Allemagne professe de bonne indulgence pour le sentiment et ses plus hasardeuses suites :

« Je rends à votre habileté diplomatique toute la justice qu'elle mérite , dit-il à madame Yamhagen ; mais je dois vous dire c[ue, dans le cas dont il s'agit, elle devient superflue. Les relations qui existent entre Fanny et moi ne sont pas un secret à Vienne; on en parle chaque jour, et ce n'est pas une petite satisfaction pour moi , de voir des personnes à l'estime desquelles j'attache le plus d'importance, entre

326 RACftEL , FANNt ËLLSSLBÉ

autres Mettcrnich, traiter eette aibirea?ec bienTeillance et délicatesse. Ainsi n'y anra-t-ll pas de guerre à, ce sujet? »

« J'espère reroir Fanny le 10 on le 12; Je meure de langueur. Son immense succès à Berlin n'a excité en moi ni crainte, ni jalousie; mais j'enrage de voir exploiter son talent avec tant d'avidité ; on ne lui laisse pas le temps de respirer, de voir ses amis, et on épuise ses forces. Je remercierai Dieu, lorsque cette épreuve sera passée ! •

Sans doute le lecteur est curieut de savoir ce que Rachel pensait de la liaison de son ami, quels conseils elle lui donnait et comment se termina le roman de cette passion étrange.

tl n'y avait pas sit mois que la l'évolution de Juillet avait remué l'Europe , et creusé aut passions et aut intérêts un lit nouveau et inconnu ; lorsque Gentz ne pensant qu'à Fanny, ne vivant que pour elle , sourd au bruit d'un avenir confus, s'endormait dans cette quiétude amoureuse, terme bizarre et définitif d'une vie de diplomate et d'homme d'esprit Madame Yamhagen était à Berlin, et Gentz lui écrivait :

Fanny , qui n^oubliera jamais combien vous vous êtes montrée noble et bienveillante envers elle, se rappelle à vous avec toute l'afTection possible ; elle va jouer la semaine prochaine ce rôle que vous aimez tant, que je ne connais pas, celui de la Laitière suisse ; ce sera pour son bénéfice. Je lui répète tous les jours , comme on redit sa prière, ce magnifique mot que vous avez prononcé sur elle : « c'est Ténus tout entière qui surgit du sein des fiots. « Comme le premier danseur est en congé, on joue peu de ballets ; et je passe lôs soirées avec elle, du moins toutes celles dont^Je

Bt FRÉDÉRIC M GÈim, 32^

peux disposer ; je Itii apprends le français et la littérattire allemande, et elle se conduit comme Tetifaut te plus aimable et le plus aime. G^est là Tunique affaire qui conserve pour moi de Tattrait ^ à côté d'elle seulement j'oublie quelquefois Tennui, la vieillesse etia mort Je la regarde comme un don du ciel, comme une fleur de pHntemps dont l'éclat brille, pour moi seul, au milieu de champs àe glace et de tristes sépultures. Ài-je tort, dites-le-moi î J'ai besoin de votre réponse et de votre réponse sincère ! *

A ces paroles du vieil homme dti monde, tiiisânthrope, si passionnément amoureux d'iiiie jeUile let belle danseuse, voici ce que répondait une feihthé mariée, dont la moralité ne fut jamais l'objet d'un doute, et dont là corréspôMance posthume a été imprimée pat* son mari:

« Bertin, le loiidi floii* 7 février iSSi, à neuf hew^ (K dégèU Bt le tempe e$î humide*)

» J'âî baisé vott'e lettre, quand je l'ai reçiie; j'étais dans mon lit ; je nie suis mise sur mon Séant, j'y suis restée immobile, muette, frappée d'étonnement , d'attendrissement, et du désir de venir à votre secours. Cher, charmaht, étemel enfant que vous êtes, il n'y a qtie le Tasse de Goethe qui puisse s'empàfer, comme vous, du cœiir , de l'esprit et de toutes lés facultés : cela n*fest permis qu'à vous et aux meilleures âmes et à un cœur comme te mien , si toutefois il y a un cœur meilleur que le mien... Toilà un grand mot, n'est-ce pas? et bien difScile à prononcer; je ne l'avais pas osé jusqu'ici... — Vous n'êtes pas malheureux, croyez-moi; lisez du moins ma lettre tout entière, avant de vous dire malheureux. Il faut d'abord que je vous parle de ce qu'il y a de plus inévitable, de plus étonnant, de plus noit au monde^ la mort Est-ce que noiis ne sommes pas

328 RACHEt, FANNY ELLSSLER

déjà morts? Qu*a-t-elle donc de plus étonnant que la vie? la ne avec toutes ses lacunes misérables , avec toutes ses imperfections inévitables! la vie, ce composé de fragments éparpillés, que veut-elle, et où va-t-elle?

9 Quanta vous, cher ami , vous êtes jeune; car vous êtes aimé : et vous êtes heureux. Votre bien-aimée est charmante. Pour ami vous avez moi Tous les sentiments de Fenfance, toutes les faiblesses de Tadolescence, vous les avez ! il vous faut des conseils; on vous en donne; c*est précisément coomie à Tépoque où vous veniez ni*en demander sur mon canapé, il y a treize ans, avant d'annoncer à votre père votre résolution de quitter Berlin.

» Rien n'est perdu ; votre fortune revient ou reviendra ; le monde politique gravite dans un sens contraire ; la révolution qui avait disparu, elle revient; vous voilà de nouveau en face d'elle, ne la repoussez pas , elle et son développement, au point de lui dire : Je ne vous connais pas. Vous souvenez - vous d'Hamlet, qui s'écrie dans le drame de Shakspeare : ceci est paradoxe aujourd'hui et demain ce sera lieu-commun. Vous voyez autour de vous une grande quantité de paradoxes anciens qui sont arrivés à l'état de lieux-communs ; jamais ils ne reviendront à l'état de parado^^es. L'esprit du siècle n'est qu'une série de paradoxes individuels devenus persuasions générales. Prêtez donc l'oreiUe à ce grand bruit; qu'il dirige vos actions et en décide! Réveillez- vous! »

On voit quels dissentiments singuliers séparaient l'ami de l'amie ; l'un avait partagé la politique de M. de Metternich, l'autre était libérale au fond du cœur. Sans condamner l'amour profond qui l'enchaînait à Fanny, madame Yarnhagen essayait de le rejeter dans cette grande carrière

Page 1