ET FRÉDÉRIC DE GENTZ
brillante et orageuse, qu*il abandonnait avec d'autant plus de douleur qu'il se croyait vaincu. Là lettre suivante, écrite à quelques jours de distance de la première , nous semble remarquable :
« Mardi matin,
» A vous de la politique ! Moi ! vous en parler ! La pensée publique doit vous servir de levier : faites-en votre instrument ; triomphez de votre dégoût; marchez en avant de Topinion ; à toute opinion il faut un meneur. Faites face aux événements ; que la poignée du glaive ne tombé pas de vos mains ! Allez, tête baissée , la plume en main, vous jeter dans la mêlée ; ne vous regardez pas comme vaincu ; vous êtes le guerrier qui doit vaincre. Surtout ne parlez pas de vous-même avec découragement! Veuillez ne pas voir seulement du désordre dans le monde actuel; mais montrez aux hommes la route qu'ils doivent suivre, après ce que vous appelez si bien le grand labeur de quarante ans. Qu'importe ce que les hommes devraient vouloir? Observez ce que le tourbillon actuel du monde, de vieilles maladies, des péchés héréditaires nous permettent encore d'accomplir, et voyez où tout cela nous mène. Les devoirs de la société future nous apparaissent bien, mais sous le masque. Ayez honte de ce masque que les autres portent; rejetez-le; prenez hardiment le glaive ; soye? grand et sage.
9 Mais j'en parle bien à mon aise, direz-vous! — Fanny n'est pas morte; parlez-lui de cela. Elle était avec nous, lorsque la nouvelle de la révolution de Varsovie tomba sur moi comme la foudre tombe d'un ciel bleu. Le comte Mocenigo vint nous trouver et passa une dèmî-heure à nous faire ce récit : je crus mourir, je m'élançai, ma poitrine se
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sorra ; cette sei^sation m'est restée ^ et tqptes les puits j*eq souffre encore. Vous \pyez qpç je n'en parle pas à mon aise et que les révoliitioiis pe m'amusent pas. S'il y a quelque chose que je crains au inonde, c'est le peuple^ up troupeau de bêtes à cornes et la folie; ces trois choses me font me trouver mal, et mon estomac se serre ; je ne demande absolument que le repos, Yoilà longtemps que j'ai renonce ^ tout autre bonheur, et que la vie m'a fait banqueroute, n est b^en possible que je devienne quelque jour Oïartyre de ces révolutions et qu'elles m'enlèvept tout ce que je possède. J'espère pourtant daps l'avenir du monde!
» Et moi, je reviens à tous , et je vous dis : Vous serez guide quand vous le voudrez. Ob! si je pouvais vous voir et vous parler IJe ne suis qu'une femme« je ne suis ni une Maintenon, ni une des Ursins, et cependant je prévois; l'avenir s'ouvre" à mes yeux, vous le savez. Combien de fois m'est-il arrivé de vous dire cequi devait avoir Uep plus tard ? Combien de fois vous ^-je instruit, de la façon la plus précise, sur le résultat des projets qui vous occupaient? Vous souvepe^-vous que vous me disiez à Prague que vous aviez conçu un plan sublime, quelque chose de merveilleux? Vous le couununiquâtes au prince de Mettemicb» qui se dirigea vçrs son bureau et en tira le même pl^u, depuis longtemps rédigé ; ce n'était rien autre chose que la ligue germanique. Inventez, vous réussirez, j'en suis sûre; mais ipyentez, ne vous défiez pas de yous-même et ne dites pas votre défiance!
9 AHarcbez^ tout ir^ bien. Quoi ! du dés^poir ! Est-ce que vou^ p'aimez plus les fleurs, la brise qui souffle, le beau temps, le fier sentiment de vous-même? Voyez-moi ! que de maladies, que de chagrins depuis ^ ans ! Que 4^
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déboire il m'a Mii avaler ! Mçn courage n'a pas cessé de renaître, Phénix après Phénix, et je ne me laisse pas abattre; je lutte toujours. Yoid vingt ans que je n'ai pas eu ime seule satisfaction personnelle. Non, non, npu, je nf me laisserai pas vaincre. Je me sers de la méditation, de la philosophie , de la gaité, de la pénétration pour me débattre au milieu de tout cela. J^ xCen parle pas à mon aise. Voua dites que vous avez travaillé quarante aps; c'est beaucoup sans doute ; mais voyez un peu ce que cela vous a rapporté. Tout ce que la vie peut donner de bien-être, toute la considération personnelle que l'on peut espérer; chevaux, parcs, luxe, curiosités, tableaux , iaut-il que je vous rappelle tout cela ? Shakspeare a dit admirablemeot bien : « Souvent une chute n'est qu'un moyen de se relever plus fier et plus grandi » Je l'ai vu, moi; je le sais^, j'en suis sûre. Courage donc, et bientôt cette belle expérience va se renouveler à mes yeux. Courage, Tesprit libre! Vous pouvez tout ramener à vous; vous avez le don de convaincre. Allez» ne craignez rien ; lancez le monde dans une direction nouvelle , et vous verrez ce qui adviendra, méchant vieil enfant! {B(»ses id^tes kind.) »
Voilà certes une belle éloquence, jaillissant de l'âme d'une femme, de l'amitié d'une femme. C'était quelque chose d'admirablement féminin, que cette manière de consoler et d'exciter Gentz. Elle craignait sans doute les résultats de cette liaison si charmante et si dangereuse pour lui ; elle réveillait son amUtion, elle armait son courage, elle voulait l'associer aux destinées nouvelles ; mais lui ne Técoutait pas. U dormait, bercé par sa misanthropie et son amour.
C'était son monde. U s*y renfermait : et toutes les révo- *
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hitions de l'Europe ne rfntéressaient pas autant que deux mots de Fanny. Son avant-dernière lettre à madame Varnhagen exprime ce profond dégoût pour tout ce qui n'est pas Fanny Ellssler :
« Une demi-année entière s'est écoulée, mon amie , depuis que nous ne nous sommes écrit; la faute en est à moi très- assurément, et c'est moi qui en souffre; mais plutôt, attribuez mon malheur à ce terrible siècle où nous vivons, siècle qui ne laisse aux communications telles que les nôtres ni paix, ni repos, encore moins la réflexion et l'essor. Chaque jour qui s'écoulera doit rendre la terre où nous sommes plus sombre et plus désolée ; nul ne peut connaître aujourd'hui ni la destinée de sa patrie, ni celle de ses relations les plus proches, ni de la sienne propre au-delà de quatre semaines : nul ne sait davantage à quel parti on doit s'affilier. Opinions, désirs, besoins, se croisent si étrangement, se rencontrent et se confondent si bizarrement dans le tumulte universel, qu'à peine distingue-t-on maintenant amis et ennemis. C'est une guerre de tous contre tous : et le tonnerre sur nos têtes et la terre se fracassant sous nos pas peuvent seuls donner fin à tout cela. Aux plaies morales se joignent les fléaux matériels, et ce que les révolutions et la guerre n'ont pas écrasé , le choléra l'emporte.
» En de telles conjonctures il me semble utile que les âmes qui s'entendent se donnent quelquefois un signe de vie et se crient de loin : Que fais-tu , toi? Que ressenstu, toi? Qu'y a-t-il en toi-même? Qu'y a-t-il autour de toi?
» Je me porte bien, et c'est beaucoup ; ma vie uniforme se divise en deux parties qui ne se ressemblent nullement