ET FRÉDÉRIC DE GENTZ
De sept heures du matin à huit heures du soir, mon temps est consacré aux intérêts, aux conversations d'affaires , à la correspondance, etc.; de huit heures à onze heures, je ne pense qu'à aimer Fanny. Tout ce qui éparpille la vie, je m'en suis débarrassé exprès ; je vois le moins de personnes que je puis et seulement celles qui me sont nécessaires. €e que je souffre dans la première période de la journée, et spécialement de dix heures à trois, je ne puis en vérité vous le dire id : pensez seulement, et sans doute vouiS l'avez déjà deviné, que je ne puis aujourd'hui écrire ou lire une seule dépêche qui ne m'apporte des douleurs infinies.
»Tont me rend présente la catastrophe universelle, tout me la fait toucher d'un côté ou de l'autre : pensez que moi qui. autrefois me rangeais parmi les optimistes les plus bienveillants, je suis devenu le plus sombre de ceux qui voient en noir. Songez que chacune des matinées qui se renouvellent m'apporte la certitude affreuse que toutes nos actions et nos démarches sont stériles ; que le monde est perdu sans retour et que rien ne peut que nous approcher de la mort La lecture obligée de dix ou onze journaux maudits remplit le vide de ces heures laborieuses et achève de m'excéder.
»: Fanny seule me réconcilie avec la vie. Je
l'aime plus que jamais. Non-seulement ma passion pour elle n'a rien perdu de sa force primitive; mais elle s'est augmentée d'un sentiment de paix, de sécurité, de cordialité délicate et intime, qui se rencontre rarement , même dans l'amour. Ce bonheur inexprimable , le seul qui me reste du grand naufrage, je le dois à elle on plutôt au ciel qui l'a faite ce qu'elle est et qui m'a permis de la posséder. Elle doit retourner à Berlin vers le milieu de septembre, et quoique la pensée de cette séparation me fasse saigner le
334 BAGHBL, FAWY EI^SS^W «T P^ PB GEEtn.
cœur, et que Je ne sache ea Térité p^s comiOieiil je ferai pour la supporter, je ne veux et je ne peux jf^ m*opposer i son voyage. Pendant les dernières années ?^ny a fait dans son art des progrès dignei^ de tout étonneipent et de toute sympathie. Elle est aujourd'hui, i^Qn-s^Hlement selop nu>i, ma|^ selon tous, ceux qui Tout vue, la première dançeusç de l'Europe. Devant elle s'ouvre une briUapte carrière. liOngtemps, bic^ longtemps elle, doit me survivre; et je regarderais comme chosjç crimi^eUe d'eptraver on avenir si éclatant Je pensierais ainsi et pas autreop^ent, si je possédais un demi-miUioa pour le lui donner ce matin, l'épouser ce soir et la retirer (lu théâtre* P^ Dieu, le qu^en dira-t-on ne m'arrêterait guère ; n[iais il y a des principes de morale, devant lesquels les sentiments, même les plus puissants, doivent plier. »
A peine deux mois s'écoulèrent , après que Qent^ eut écrit cette lettre, lorsqu'il s'éteignit paisihlemeut le 9 jui^ 18â2 , 50115 ^5 yeux et entre les bras de tout ce qu'id aimaity dit madame de Yarnhagen, qui lui a survécu. Nous n'ajouterons aucune espèce de commentaire à ces sioguliers détails. C'est un double phénomène assez curieux, que cette vieille et sérieuse jeunesse livrée d'abord à l'ambition, soulevant de grands intérêts, armai^t de grands empires, et dédaigneuse des amours et des affections coppmw^s; puis cet âge mûr qui s'attendrit et se passionne, à mesure que les années blanchissent la tête de l'houune d'État; enfui cet enivrement d'une seconde jeunesse, au sein duquel il oublie tout le reste, et s'endort bercé dan$ les bras d'une jeune et belle enfant.
GOETHE
NCDURT8 BlBLlOftBiPHlWIS ET BIOGEiPHIûUIS.
Diehtwig und WahrkeiU Conversations avec Eckermann.
Lettres à la comtesse de Stolberg.
GOETHE
Quelle fut l'œuvre de Gœthe. — Ses Pensées. — Autopsie de son esprit. —.Ses Conseils à Phumanitë , au siècle et aux îndiTidus.
Poésie, rêverie, lyrisme, passion, originalité, érudition, invention, grâce, élégance même; tous les germes pressés, tous les éléments accumulés surabondaient à la fin du XYiir siècle dans Tintelligence allemande. Rien d'arrêté, rien de précis. Un organisateur puissant était nécessaire; ce ne pouvait être qu'un suprême régulateur^ doué lui-même de fécondité et de verve , poëte et philosophe, un esprit complet, capable de tout embrasser, réalisant, autant que la faiblesse humaine le permet, le prodige d'une universalité harmonieuse, offrant l'accomplissement définitif de cette sphère idéde dans laquelle toutes les facultés se balancent Goethe se présenta.
Les contemporains le nommèrent Musagète, le guide des muses et le directeur des esprits. Ils avaient raison. Tout excès lui était inconnu, même celui de l'enthousiasme trop vif ou de la sensibilité trop active. Pereonne ne l'a mieux analysé que Heine : « Goethe dont l'œil grec a tout vu , » ombre et lumière , bien et mal ; qui jamais ne prêta aux » choses la nuance actuelle de son humeur ; fidèle miroir » qui reproduit les contrées et les hommes avec les con-
338 GCETHE.
» tours qae Dieu lear a donnés; — voilà ce qae les
* siècles à venir ne reverront pa^» Goethe était Fintelli- » gence saine par exceUence; ce fu'il y a de santé, d'u-
* nité et de vie plastique dans les œuvres de Goethe, nous 9 avons peine à le comprendre, nous, malades, que circon- » Viennent de toutes parts les influences incohérentes de » mille contrées et de mille époques. Lui-même s*étonnait » qu'on lai attribuât uoe pensée objective^ et vîv^ tr^t quUlememt dan« la naïve ignorance de 9f^ forces et 4ft sa » grandeur. »
Le fonds de ce génie éminemment sain et complet, se trouve déposé dans ses Pensées, résumé d'une vie intellectuelle qui ^i dévoue l'objet de discussions graves, même en Aliemagae, et qui représente avec uB.e merveilleiise puissance le mouvement de la civilisation germanique a« com- (nçncemeot du ^i$* siède.
La forme n'eii est pas to^iours claire. Avant de pénétrer jusqu'il sens de Foracle, vous avez à lutter contre Jle vague de l'expression, contre l'invention de nouveaux teropies philosophiques, si familière aux Germains, et contre l'extrême généralisation de l'idée. Une fois ces voiles déchirés et ces nuages dissipés, vous touchez des résultats (écoimds et frappants ; les pâles vapeurs s'entr'ouvrent et vou^ voyez le sanctuaire d'or. En ramenant votre regard sur la France el; $]|F le monde vivant, vous découvrez des rapports facilement appUcables entre les axiomes sybiUins du poète et les détails actuels de la poUii({ue ou de l'art; vous apprenez à ne pas rejeter comme inutile cette recherche de la vérité absolue, qui est à l'action pratique ce que l'algèbre est aux mathématiques applicables. Vous adoûrez les esprits vastes qui descendent sans peine et sans erreur d^ la généralité abstraite et du soi0i»»t de ses^n¥m!iS gl^s aux déductions
GfETHÇ. ?39
pratiques de h vie active et de la lutte entre les honimes; — esprits rares en ^lleniagne con^me e^ Frapçe.
La sagesse de Gœtbe ir^^ut^niA^ W B^qiàç<s(taidQ W^ter Scott. Gœtbe plus estbétiqii?^ plus ÀUewaodi T^ulvfi plus fin, plus réservé, plus reieuu, plus JÊcosnaift.
Ib ne disaient pas tout. Quelque chose du mépris de FbnteneUe pour rbumanité lew faisait croire que c'est sottise de répandre la vérité au hasard. Ils estimaient peu et baissaient peu. Schiller l'enthousiaste était à Goethe ce que Byron était à Walter Scott (1) : natures antithétiques, dont ^opposition £âs»t le lien. Pour G^the et Wahttr Soett, il s'agissait de voir ; pour Byron et SchiHer , de sratir^ L'în^iration des deux premiers venait du d^tovs, edle des deux autres du foyer de l'âine ; à Goethe et à Walter Scott la reproduction du monde et des caractères; à Byron et à Schiller, la passion. Aux deux premiers, 1» lumière qui éclaire; aux deux autres, la flamme quibrCde. Walter Scott et Goethe sont nés vieux; Byron et Schiller sont morts jeunes; ceux-ci conservateurs, ceuxlà rév(dHtionnwe& On trouve chez le poète de Lara et diffî celui de Don Carlos mille préceptes périMeux qui, s'ils étaient suivis, nous jelteraient dans l'abîme. La morale de Walter Scott et cellerde Goedie, un peu égoïste, est assez facMe à mettre en œuvre; elle penche vers Montaigne et Gassendi; mdns élevée que naïve, plus poétique par la forme que par l'inspiration , eHe conseille la modération dans le devoir; Byron et Schiller changent en fanatisme la passion et la volonté.
Gœtbe et Walter Scott ne s'enthousiasment jamais; leur génie ne les enivre pas; ils examinent leur pensée avec
340 GCETHE.
calme : « Toute bonne idée , dit Gœthe, a déjà été expri- » mée au moins une fois. On n'a qu'à la repenser sous la » forme propre à sa nature personneUe. »
Ainsi chacun de nous a droit au; trésor sacré du sens commun. « Gomment s'y faut-il prendre , dit-il encore, » pour se connaître soi-même? Jamais à force de réfléchir, » mais bien à force d'agir. Tâche de faire ton devoir, et tu » sauras ce que tu renfermes !» — Le sens commun d'abord, Faction ensuite; il n'est pas de morale plus populaire et plus juste. Goethe continne : — t Le devoir, quel est-il? » en quoi consiste-t-il ? En ceci : satisfaire les exigences » de chaque jour. — Plus j'avance en âge, dit ensuite » Gœthe, plus j'ai de chagrin de voir l'homme, un être qui » par sa position supérieure devait commander à la nature, » se traîner misérablement d'un point à l'autre, sans rien » accomplir, sans s'affranchir de la nécessité, sans toucher » aucun but » — On voit que Gœthe ne tient pas compte de la passion; il efface erreurs, fautes, caprices, immense portion de l'humanité. Il nous deiuande le bon sen^ d'abord, l'action d'après le bon sens, un buta toucher et la direction de toutes nos forces vers ce but. C'est le résumé de sa propre vie. Hélas! cette grande harmonie calme et solennelle d'unie existence toujours bien réglée n'appartient qu'à peu de mortels ; demandez à Dante, à Jean-Jacques, à Byron, à Camoëns, s'ils Tont possédée. Elle a été le partage d'une bien petite armée d'héroïques et calmes esprits , de Shakspeare pauvre , de Cervantes , de Gœthe au milieu des tracasseries d'une petite cour, de>\'alter Scott qui travaillait douze heures par jour à quarante ans pour payer les dettes des autres. Le monde ne sait pas coipbien ces quatre hommes sont grands.
Gœthe, ainsi que Walter Scott aimait à rendre la mo-
GOSTHE. 3/|l
raie palpable et qnotidienDe. Il a , comme Cervantes, Shakspeare et Scott, de Fhorreur pour ce qui dépasse les limites du bon sens ; tout excès lui apparaît comme une ruine anticipée. « Gardez-vous, dit-il, d'exagérer votre » activité ; l'activité sans relâche se dénoue par la banque- » route. » La même pensée, développée dans un autre paragraphe , mérite d'être méditée aujourd'hui. « Les » hommes se trompent souvent eux-mêmes en prenant le » moyen pour le but; il s'ensuit alors qu'à force d'activité, » rien ne se fait ou se fait du moins d'une manière qui pro- » duit l'effet contraire à ce qu'on s*est proposé. » Notre moderne industrie , si active à encombrer les marchés de ses produits sans débouchés et si ardente à consommer son suicide par la foule de ses créations mal calculées , a prouvé récemment la justesse de cette observation (1).
Les fautes de la révolution sont signalées dans les mots suivants : « Des théories générales et de la présomption » sont toujours cause de terribles malheurs. » — « Tout ce qui affranchit l'esprit, sans nous rendre maîtres de nous- 9 mêmes, est pernicieux. »
Rien de plus vrai en politique et en littérature. On a cru qu'il suffisait de dire à l'intelligence : sois libre, suis ton caprice. Elle s'est perdue. Il fallait lui dire encore : sois forte, sois modérée. L'indépendance a des exigences redoutables, et l'émancipation de l'âme nous rend responsables. Votre cheval vous traînera dans leshalliers, le pied accroché à Tétrier, la tête ensanglantée et pendante, si vous ne le domptez. Voilà ce que ne cessaient de crier aux jeunes partisans de l'affranchissement intellectuel les forts esprits , les bons conseillers que l'on n'écoute jamais. Brisez vos liens, répétaient-ils, renversez le coursier mort sur lequel on vous
(i) Y. nos ET DBS SUR LES Hommes bt les Mcbubs.
3ft2 GCKITQE.
enchaîne; mais apprenez le calcul de Vaudace et la prudence de Tardeur. « Il faut, dit Goethe, que l'art soit la » règle de Timagination et qu'elle se transforme en poésie. » Sans cela, rien de plus terrible que Timaginatiou privée » de goût. »
Récemment la France, dans un accès de spirituelle humeur, a donné le trône à l'imagination ; cette faculté que Mallebranche appelait folle est devenue reine; et parce qu'une raison trop mesquine et un goût trop dédaigneux avaient longtemps usurpé l'empire de nos intelligences, la réaction la plus furieuse s'est déclarée contre le goût et la raison. De grâce écoutez, novateurs, ce que vous disent Goethe, Schiller, Byron, TVordsworth et Goleridge. Ils ne reconnaissent l'art que dans l'harmonie établie entre l'imagination, la pensée et la forme.
L'imagination est la plus commune des facultés. Elle sème de perles et de rubis les sentiers de la jeunesse; elle se démène au fond des passions et des âmes vulgaires. £lle hurle dans les masses populaiires, elle triomphe aous la couronne de paille des fous, elle s'agite sous le crâne des sots, die rayonne dans le broc des ivrognes et jonche de couleurs violentes toutes les littératures mortes. Il y a cent fois plus d'imagination dans le Polyphème de Gongora l'Espagnol, dans V Adonis de Marini, dans le Saint Louù du père iemoine, dans les odes de Gav^ley, que chez Dante, Byron, Shakspeare, chez les plus hardis et les plus grands génies. Mais l'imagination de ces derniers a un sens et une valeur. La couleur, pour eux, n'est pas seulen^ent la couleur; c'est nu symbole et un langage; elle ne consiste pas dans la niaise reproduction de l'aspect matériel ou dans le choc puéril des effets. Gette imagination des grands écrivains ne joue pas avec les mots comme un enfant avec
GCETHE. ^lii
son prisme, ne se contente pas du matérialisme sensuel, ne fait pas écumer çt frémir le vin rouge dans les coqpes d'opale; le broc immonde, étalé sur la table d*un cabaret, sera plus puissant sur le buveur que toutes les descriptions possibles; — elle ne roule et n'en|ace pas dans de lubriques anneaux de longues torsades de femmes nues ; une blanche épaule sous une dentelle noire a plus de puissance que tous ces discours. Mais elle contracte amour et alliance avec la sensibilité, la raison et la pensée, sans lesquelles Timaginatîon ne serait que la machiniste et la costumière du génie. Lisez Dante. Les plus simples expressions lui suffisent pour reproduire le bruit mélancolique de la cloche du soir et les émotions du crépuscule. Il lui faut trois vers ingénus pour exprimer les sentiments profonds du voyageur qui se souvient, de Texilé qui pleure son foyer, de la piété dont les ailes d*ange se replient à mesure que le monde se couvre d'ombre. Quelle clarté vive ! quelle profondeur I Les couleurs se jouent sur des formes; les formes disent des pensées. Voulez-vous supprimer la pensée et la forme; et ce qui voi|s restera, ce rien chatoyant, Tappellerez-yous génie?
Goethe, poète allemand et philosophe panthéiste exprime nettement son antipathie pour les théories vagues, les systèmes généraux et les orgiesde l'imagination. Il se rapproche beaucoup plus qu'on ne le croit de notre bon sens français ; il ne reconnaît pas de poésie s^ns goût et méprise souverainement les esquisses et les ébaqches jetées au hasard. « Craignons, dit-il, tout ce qui affranchit Tes- 9 prit sans nous rendre maîtres de nous-mêmes. Souve- » nons-uous que l'instinct seul ne fait pas l'homme. » — « (ie noDSf fig^A? PfV» trop.àli littérature et aux oeuvres écri-
3&& GGBTHE.
» tes ; la littérature n*est qu*Qn mince et misérable débris » de ce qui a été fait et pensé. C'est le fragment des frag- » ments. » — Mot d'une profondeur admirable. N'a-t-on pas cru, vers la fin du xviir siècle et le commencement du xix"", que pour régenter Tunivers, il suffit d'une plume? N'a-t-on pas transformé Tart d'écrire sur toutes choses en une espèce de pouvoir supérieur à l'action, supérieur à la pensée? Les maximes suivantes ne sont pas moins dignes d'être méditées :
a II y a des hommes incomplets ; ce sont ceux dont la » volonté est hors de toute proportion avec leurs actes. » — « Tout homme peut être complet, pourvu qu'il ne s'agite », que dans les limites de sa capacité ; de belles dispositions » sont obscurcies, effacées et rendues inutiles dès que cette » symétrie vient à manquer. Ce malheur arrive souvent de A nos jours, où les exigences quotidiennes dépassent toute » mesure, au point que l'homme le plus éminent ne saurait i y suffire. » — « Ce ne sont au surplus, que des hommes » bien prudents qui connaissent exactement leurs forces et » qui en profitent avec modération ; ceux-là seuls vont loin » en politique. » — « Double et grand défaut de se croire » plus ou moins que Ton n'est. » — e Je rencontre sou- » vent un jeune homme qui possède toutes les qualités dé- » sirables. Il se laisse aller aux flots des idées étrangères et » je ne peux m'empêcher de lui dire que le fragile esquif » de notre vie a besoin de rames pour vaincre les caprices » 'des flots et gouverner la vague; — force de volonté; — » prudence. »
Les réflexions de Goethe sur les arts sont curieuses : — « La peinture, dit-il, est de tous les arts le plus » accommodant Alors même qu'elle mérite peu le nom » d'art, elle a pour elle le sujet et la matièYe. Le métier,
GCETHE. ^S
» rhabileté de la main peuvent toujours éveSler l'admira- » tion;etsi vous les portez à un certain degré de per- » fection , l'homme de goût vous place assez haut dans son » estin^e. On se plaît à la vérité des surfaces et à la va- » riété des couleurs. L'œil s'en réjouit, et comme il est ha- » bitué à tout voir, il ne s'effarouche point d'une image » difforme, tandis que l'oreille s'effaroucherait d'un ton dis- » cordant. On pardonne au plus mauvais portrait ; n'a-t-on » pas vu souvent déplus méchantes figures? Ainsi le pein- » tre, pour peu qu'il soit artiste, est sûr d'un public plus » nombreux que le musicien. J'ajoute que le peintre n*a t pas besoin, comme le musicien, du concours d'autres 9 ar^stes, et qu'il peut travailler seul, pour son propre » compte. » — Goethe indique ainsi avec une grande justesse les limites respectives des arts. Il y a danger à confondre l'art des formes et des couleurs, la peinture, avec l'art du stylé, cjui ne s'occupe que de la pensée; le plus extérieur avec le plus mtime des talents; une reproduction des apparences lumineuses avec une révélation des opérations secrètes de l'homme intérieur. C'est ce qui arrive chaque jour en France ; et le résultat est désastreux. Tel roman n'offre qu'une suite de mauvais tableaux, et tel tableau n'est qu'un couplet de vaudeville ou un chapitre de nouvelle. Les deux arts s'énervent mutuellement; la peinture littéraire qui plaît à une certaine classe d'amateurs donne la main à la littérature pittoresque, et le public ne distinguant plus les pochades rédigées en volumes, des pointes et des lazzis exécutés sur la toile, ensevelit sous un mépris universel écrivains et artistes. La musique, et c'est ce que Goethe n'a pas exprimé (mais c'est le corollaire de sa déduction), se place entre l'art du peintre et celui de l'écrivain; elle agit sur lei» fibres et pénètre dans
3/i6 GCBTHE.
rame; son public à elle, plus choisi que celui du peintre, est moins borné que celui du penseur. — « Elle n*a pas » de substance, dit Goethe; elle ne repose sur aucun corps » solide ; elle anoblit tout, elle se su£St, et c*est là sa din gnité. » Sans doute elle n'a pas de corps, mais le corps de rhomme est son esclave! elle occupe le point intermédiaire de la sensibilité et de la sensilalité. Elle est volupté de Tâme et volupté des sens ; — sublime niélàng<e ! De la peinture à la musique et dé la musique à la pensée abstraite, s'opère comme une marche ascendante vers la région supérieure et infinie ; ce sont leà degrés dé délicatesse exquise qiié l'organisation huûiàine parcourt. Une tollé de Paul Véronèsé plaira davantage aux masses ; une messe de Pergolèse éera sentie d^un nombre d'hommes déjà restreint; le sens et la portée dés Pensées de Pascal échappera au plus grand nombre. Même observation quant à la rapidité de ^impression produite par les arts. Il ne faut qu'un coup d'œil au peuple pour reconnaître que la inadone est belle ; il faut au moins trois auditions d'un chef-d'œuvre musical pour le comprendre ; et tout livre qui n'a pas vécu cinquante ans n'est pas certain d'exister. Réclamons et assurons la noblesse et la supériorité de la pensée : elle renferme tous les arts ; elle est l'art suprême.
L'esprit de Goethe, éminemment plasli(jue, imposant à tout des formes arrêtées et des couleurs décisives, a com- |iris l'art pittoresque infiniment mieux que Tart musical. Les axiomes suivants, consacrés à fixer Ce que les Allemands nomment les « bases esthétiques » de la musique, nous semblent très-contestables :
— <' La musique est, dit-il, ou sacrée, ou profane. Un sujet sacré sied bien à sa dignité; et c'est ainsi qu'elle fiiit la plus grande impression et qu'elle exerce la plus vive
GCKTHE. 3ft7
inflnence. ta Innsîque profane devrait toujottrs être gaie.
— » La musique qui mêlé les caractères sacré et profane est impie. La musique maladive qui se platt à exprimer des émotions faibles, sentimentales et mélancoliques est absurde,^ car elle n*est pas assez sérieuse pour être sacrée, et pas assez gaie pour être profane. C*ést une musique bâtarde.
— » La sainteté de là musique religieuse; — la galté et la verve des mélodies populaires, Voilà ted deux axes autour desquels gravite la véritable musique. Qu^elle émane de ces deux ^ints, elle produira toujours beaticonp d^effet Du recueillement ou des danses! Mais le mélange des modes étotirdit; le moû devient fade; et si la musique veut se faire didactique ou descriptive, elle finit par devenir insupportable. »
Qooil la musique ne peut être que joyeuse ou sacrée ! L^etpression de Tamottr passionné et de la tendresse mélancolique ne convient pas à la musique! Les plaintes d*une âme blessée ne lui appartiennent plus !
Toute émotion est musicale. Le rhytbme exprime le choc de rémotion et son évolution condensée. Le rhythme marche, court, se précipite, se brise ; quiconque invente un nouveau rhythme fait circuler le sang dans noà veines selon un^mode nouveau; il est maître de nos pulsations; il en apaise ou en active le cours C'est donc là une science infinie, dont Gœthe aurait ton de restreindre le domaine. n ne faut défendre à la musique que deux usurpations : — la prétention de peindre aux yeux, excursion ridicule dans le domaine de la peinture, -- et celle de raisonner, envahissement niais de la sphère intellectuelle.
La musique est toute émotion. Sensuelle et Sensible,
S&8 GCBTHC.
voluptaetue et goerrière, pastorale et riante» mélancolique et divine; elle atteint son degré le plus haut lorsque, par un immense travail dlnstina et de création, elle fait converger dans un centre lucide les rhythmes, les bruits, les accents, les silences, les murmures et les tonnerres ; conciliation de toutes les dissonances, dernière volupté de Tart. Chaque instrument a sa voix terrible ou suave ; non-seulement la qualité des sons est variée, mais la marche et le dessin des mélodies courent dans des sens divers ou contraires, se résolvant en alliances inattendues et délicieuses, ou brisant leur mariage par des luttes éperdues et violentes. L*unité dans la diversité, la passion coordonnée par le génie planant sur l'art musical. — Demandez à Beethoven. Tout maître inspiré qui ajoute un contraste à cette harmonie de contrastes, qui détermine un mouvement inattendu, une pulsation nouvelle de nos artères, résout un nouveau problème de cet art presque divin et sans bornes. Par la musique « mixte » q|ie Gœthe condamne, entend-il la musique sans caractère ? La romance fade, la caballette fleurie et diffuse, la sonate qui babille ses inutiles accords, ou la symphonie devenue lieu-commun ? Cette rhétorique vaine de la musique mérite tout son dédain ; mais il n*en est pas moins vrai que Tan des Rossini et des Mozart comprend la gamme entière des émotions humaines : amour, désir ,^ mélancolie, tendresse, colère, rêverie, ardeur de guerre, même la gaité de Timagination, Tinnocente et folle gatté qui inspire à Cimarosa et à Rossini de si ravissants caprices !
Il arrive souvent à Goethe de blâmer la précipitation de notre époque, notre aveugle besoin de jouir, notre désir d'obtenir des produits avant de les avoir mûris, la rage de rimprovisation. Southey , Byron , Chateaubriand ont
GCETHE. 3&0
plus d'une fois proféré les mêmes plaintes. Goethe dit encore, et il a raison, qu'en face d'un public si violent et si emporté, « la position des hommes sérieux et profonds est » tout-à-fait mauvaise. » Que dirait-il aujourd'hui que pour être estimé sérieux on doit rédiger des inventaires de notaire ; aujourd'hui que pour être estimé homme d'imagination il faut imiter des voyages de Cyrano ou des vers de Dubartas?
Citons encore quelques-uns des apophthegmes de Goethe.
— « Si j'écoute l'opinion d'autrui, il faut qu'elle soit exprimée d'une manière positive. J'ai assez d'opinions problématiques en nioi. »
— « La superstition est inhérente à l'homme. Si vous voulez la chasser entièrement, elle se cache dans tous les coins pour en sortir au premier moment »
— « Bien des choses seraient mieux connues, si nous ne voulions pas les connaître trop analytiquement. »
Ces trois dernières phrases signalent un mouvement de Gœthe contre l'incrédulité. Goethe, et c'est là son grand mérite, ami de l'expérience, observateur analytique, avait cependant senti le besoin de grouper les idées, de les réunir, de les animer, de les concentrer. La vaste lucidité de son Intelligence mérite une étemelle admiration. Voir juste, voir loin et de haut, ce ne sont pas des dons vulgaires. Enthousiaste de Napoléon, Gœthe avait néanmoins compris que l'exemple et l'immense séduction du génie napoléonien, ce prodige d'une activité que rien ne lassait et d'une improvisation perpétuelle jetaient dans le monde des semences dangereuses. Les arts, l'industrie et la poésie ont imité le conquérant; un char de feu les a emportés sur des roues enflammées; on a négligé la féconde influence du re-
350 GCETHË.
pos. Toujours produire et ne riea préparer ; toujours agir et ne rien attendre ; toujours écrire et ne rien penser ; toujours changer et ne rien asseoir; toujours improviser et ne rien perfectionner, ainsi a vécu l'Europe depuis
V Dans tous les genres, dit Gœthe, l'activité sans repos » finit par la banqueroute. » tl dit quelques lignes plus bas : « Pour jouer de la flûte, il ne su£St pas de souffler » dans rinsthiment II faut de la méthode et des doigts. » Ne sonfi3e-t-on pas de tous côtés, à perdre haleine, dans la fiûte littéraire qui rend des bruits de toute sorte, dont les échos tressaillent et dont les nymphes frémissent, — mais point de mélodies? Ne s*est-on pas avisé de penser que le génie naît tout seul , et que Tinstrument docile obéit à la première inspiration de son haleine? N'a-t-on pas imaginé que la palette est le peintre et que la lyre est Mozart ? N'a-t-on pas avili Fart et la poésie par cette rapidité, cette facilité d'ébauche, ce mépris de l'étude, cet au jour le jour du talent et cette confiance de chacun en ses propres forces (1) î
Laissons encore parier Goethe, que l'on n'accusera ni de misanthropie , ni d'une critique arriérée : « Notre temps, dit-il, ne permet à rien de mûrir, et c'est un de ses » grands malheurs. Chacun mange son blé en herbe, dis- » sipe sa journée et vit pour le moment. Il n'y a que le » journal qui nous satisfasse ; bientôt on ne pourra plus » mettre le nez hors de chez soi sans que les journaux en » parlent La publicité s'empare de tout : elle trotte et » galope ; les nouvelles courent le monde à franc étrier. » Le monde moral marche à la vapeur. Le jeune homme
(i) Ëtrit et pubtié en 18d5.
Q€|;the. 351
» (ipprend, pour premjefs principes, sociaux, que l'activité )i des échanges est tout, que le paipier peut remplacer le^ » écus, et que la grande base du système financier, c'est de » créer des dettes pour payer des dettes. Éléments mous- » très ! »
Mais que faire, ô Gœtl^e ! si ce n*est du jourual en ce temps journalier ? A quel organe les pensées salubres et les ayertissements courageux deyroqt-ils leur transmission rapide et leur facile écho?
^'est-ce pas fiu journal?
Le journal c'est la tribiJine aux harangues de i^otre Fomm.