‹ Études sur l'Allemagne, ancienne et moderneChapitre 52 sur 55 · SU · texte numérisé non relu

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Conseils de Gœthe aux écrivains. —Opinions et jugements de Gcethe SUT la Littérature et les Arts.

On a pu se faire une idée des principes et de la tendance de ce graud esprit, de son impartialité lumineuse ; les fragments que Ton va lire, et qui ont été recueillis de sa bouche par son secrétaire Eckermann, compléteront cette étude.

Eckermann, homme aimable et modeste, très-attaché à Gœthe, appartenait à cette race spéciale qui sert de cortège aux esprits d'élite ; les hommes remarquables traînent ordinairement après eux un bataillon de médiocrités qui n'est pas le moindre embarras de leur génie. L'éclat de ces imitateurs est un reflet; leur lumière même, une ombre. L'homme de génie les emporte dans les plis de sa robe; ils viennent s'abriter sous les colonpades de son

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palais. Ils s*y prélassent et prêtent souvent leurs ridicules aux maftres qu'ils parodient

Autour de Goethe nous apercevons les Meyers , les Mercks, les Knebels, les Zelters, les Bettina-Brentano, les Eckermann; autour de Voltaire venaient se grouper les La Harpe, les d'Âlembert, les Morellet, les Damilaville : accessoires qui vivent un peu par eux-mêmes, beaucoup par leurs patrons. Parmi eux Eckermann occupe une place isolée. Ses rapports sont plus naïfs ; il les redit avec moins d'affectation et plus de cœur que ses camarades. Né dans la roture et longtemps confiné dans Tobscurité , il a plus de peine à se porter grand homme et reçoit modestement les conseils de Goethe.

Les enseignements que le vieillard donnait avec liberté à un pauvre littérateur auquel il s'intéressait ont quelque chose de ferme, de naïf, de patriarcal, que Ton cherche en vain dans les relations entreteimes par Goethe avec d'autres écrivains plus célèbres et plus ambitieux. Ces avis s'adressent à la nation entière des auteurs ; et sous ce rapport nous les considérons comme éminemment utiles.

Le père de notre héros, colporteur d'épingles, de bobines de soie et de plumes à écrire, voyageait incessanoment entre Lunébourg et Hambourg. Sa mère faisait des bonnets de dentelle, filait le coton et nourrissait une vache. Le jeune Eckermann , leur rejeton, aidait ses parents en recueillant sur la rive de l'Elbe les joncs et les roseaux qui servaient à la pâture de la vache ; puis il ramassait des branches sèches dans la forêt pour soutenir la pauvre vie de ses parents, glanait des épis après la moisson et ramassait des glands de chêne pour les vendre aux fermiers qui en nourrissaient leurs volailles. Telle a été la vie du correspondant de Goethe, de celui qui a pénétré le plus avant

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dans Fintimité du grand poëte, et qui nous a transmis les paroles deinières, les suprema verba de ce roi intellectuel.

£ckermann avait du goût pour le dessin : ses premiers essais attirèrent Tattention de quelques bourgeois de Hambourg qui le protégèrent. Il fut tour à tour commis, secrétaire, volontaire dans les troupes allemandes, élève en peinture , et enfin écolier de grammaire et de rhétorique, au milieu d*enfants qui riaient de son âge avancé. Ce fut alors qu'il ouvrit pour la première fois les œuvres de Gcethe, et y puisa sa première inspiration littéraire ; le manuscrit d'Eckermann, communiqué à Gœthe, revu et corrigé par ce nouveau patron, imprimé sous ses auspices par Cotta libraire de Weimar, commença sa réputation littéraire. Puis la confiance de Gœthe pour son protégé augmenta : il fit de lui son secrétaire et son commensal , lui livra le soin d*arranger ses papiers ; lui révéla les secrets de sa pensée et de son expérience, et prépara ainsi le travail curieux qui a paru sous le titre de Conversations avec Gœthe pendant les dernières années de sa vie.

Il serait facile d'extraire de ces volumes un code à Tusage des écrivains. Nous nous contenterons de citer plusieurs fragments, opinions, jugements ^t portraits échappés au grand homme , sans chercher à donner à des pensées éparses une forme con^cte el un ensemble logique qui en altéreraient la naïveté.

— « Il y a, disait-il un joui*, chez les hommes qui se livrent à la science et aux belles-lettres, un grand malheur, un vrai fléau. Leur sympathie les attache rarement à ce qui est bien, à ce qui est beau en soi, mais à ce qui les porte eux-mêmes et les exalt^.*Xel dont ils espèrent un appui est l'objet de leurs élèges; tel autre qui les critique leur est odiedx. Ils banniraient volontiers du monde le sénti-

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m^tdu beau et du bon^ conuoe une autoritér gênante, et une doioûnation iosapporuble ;. même dv^ les sciences posiUveSj Us acceptent bien moins ce qui sert Le progrès des oumàissances généra , que ee qui profite à leurs intérêts. Ils diviaiseraieat Terreur si elle pouvait se transformer en pensions, en dignités et en luxe. Estimer et choisir ce qui est réellement excellent, c'est chose rare et qui peut passer pour ^n phénomène. Yoye^ cooiment *** a influé sur notre tittérature : son érudition et son ta* lent ont été inutiles à notre pays, ]^anq^e]: de consistance, de caractère, défaut trop communaux gens de leiti:?s. Malheureusement nous n'ayons pas ai^ourd'hui de Lessing qui par la simplicité et la tenue du caractère isofose le res- 'pect à tout ce qui l'entoure et honpre la carrière ps^rcourue.

» La considération et le respea dont nous parlons ne. les environnent pas toujom^i( s'e^ faut. Voltaire hii-même a-t- 11 fait du bien 7 j'ea doute. Cette chaude et bQuiUante philosophie du XYiU'' ^ècle ressemble à U9 vin spiritueux et fumeux qui enivre les intelligences au lieu de les soutenir et de les diriger. Singulier sp^tacle ! la raison de Tt^^mne aux prises avec ^ raison de Dieu ! L'esprit humain a voulu faire ce qu'il lui pls^sait de IHnteUigençe suprême; l'esprit huougui » pauvre et ^n$4rable jouet, dont l'intelligence suprême fait ce qu'elle veut! Mesurer et supputer les opérations de l'umvars et prêter au monde sou propre esprit, singulière prétention ! Pertir d'un point si borné , pour embpasser et étreiu^e l'epsemble gigantesque des choses!

Je doute que l'homme soit né pour résoudre jamais définitivement ce problème. C'est bien assez pour lui de chercher le point où ce proU^ème commeiiK^et ^ de 1^ c^cpnscrir^ dans des lioûies inteiygibles^ son pouvoir ne va f^

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plus loin. Dès qa*il parle de sa liberté, il détroit par cela romnisciençe de Dieu. Que savons-noi^s donc sur ce qui nous intéresse le plus? Il suffit d'aborder les idées philosophiques pour reconnaître combien il est délicat et imprudent de se plonger dans la profondeur inscrutable des mystères divins.

» Le mot liberté est un de ceux qui ont le plus violemment remué notre temps, et qui ont ébranlé avec 'plus de force certains grands esprits, celui de Schiller, par exemple : j'avoue que ce mot liberté me présente une idée assez peu intelligible. Je serais bien plutôt porté à croire qqe chacun de nous possède ici-bas un degré de liberté supérieur à Tusage qu'il peut en faire. A quoi bon une liberté d'action énorme, quand la faculté de l'action ellemême est fort restreinte I à quoi me sert une vaste maiion, à md qui ai passé tout l'hiver dans les deux chambres que vous voyei ; chambres remplies de livres, de meubles, d'instruments, où je peux à peine me remuer et d'où je n'ai pas même eu le désir de bouger pendant plusieurs mois? ai-je visité les autres chambres situées sur le devant de ma maison? en ai-je eu seulement l'idée? De quelle utilité peuvent être des jouissances prétendues^ dont on ne tire aucun pajrti, et qui souvent ne nous laissent qu'un regret? *

» Je ne connais pas de liberté plus désirable que celle de vivre dans une atmosphère saine, et d'exercer sans entrave sa profession. Nous ne sommes libres que sous les conditions que nous impose la nature : l'agricuheur , sous la condition de cultiver péniblement le sol ; le prince, sous le poids de tous les ennuis dont son autorité est surchargée ; le courtisan, soi^ la loi d'uuç étiquette plus ou moins gênante. Être libre, selon quelquçs-uns, c'est ne pas re-

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connaître de supérieurs:. Suivant les sages, c'est connaître et exercer le privilège de Thomme : et ce privilège consiste à distinguer un être supérieur et à Tadorer. Je regarde le sentiment de Tenvie comme le plus humiliant pour celui qui le possède , et je tiens, au contraire , celui d'une admiration raisonnable et d'une vénération sensée, pour le plus honorable de tous les sentiments. Il nous élève au niveau de l'objet respecté. Notre sympathie prouve qu'il y a communauté entre nous et cet être supérieur; une portion de sa grandeur peut seule nous élever jusqu'à sa contemplation.

» Schiller et Byron n'ont pas assez compris ces vérités. Autour d'eux régnait un génie de négation, d'opposition et de lutte qui les a beaucoup trop envahis , et qui a nui d'une manière irrémédiable à l'effet de leurs travaux les plus sublimes. Toute activité qui émane d'un principe négatif aboutit nécessairement à un résultat négatif; et ce qui est négatif n'est rien. Quand j'aurai prouvé que ce qui est mauvais est mauvais, qu'aurai-je gagné ? Et si la manie de l'opposition me force à soutenir que ce qui est réellement bon est mauvais, ne me trouvé-je pas exposé à faire beaucoup de mal? Pour être utile , il ne faut pas s'amuser à critiquer amèrement les ridicules de ses voisins ; mais les laisser se tirer d'affaire comme il leur plaira , et chercher pour notre usage ce qu'il y a de bon et de meilleur. Notre tâche n'est pas de détruire , mais de fonder (s*il est possible) un édifice sur lequel nos contemporains et l'avenir puissent jeter les yeux avec plaisir et gratitude.

» Schiller et lord Byron ont tous deux poursuivi avec ardeur ce fantôme brillant , ce mot paré de tant d'éclat factice : liberté; — il y a de grandes différences entre eux. Byron, en sa qualité d'Anglais, connaissait beaucoup mieux

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le monde; Schiller, à proprement parler, ne domina que la sphère idéale. Malheureusement Schiller était mort en 1807. J'aurais été curieux d'observer Teffet qu'aurait pu produire sur Tâme ardente de Schiller, la gigantesque apparition de Byron.

» Schiller a toujours adoré la métaphysique, stérile en elle-même; — elle Ta engagé dans une inutile recherche que Ton peut regarder comme un supplice de l'intelligence. Voilà ce qui prête à quelques-unes de ses pages une apparence d'artifice et d'emphase : ce génie extraordinaire se donnait mille peines pour échapper à la naïveté et arriver au sentiment éthéré, à Tidéalisme pur. Tristes efforts ! la réalité est le sol dans lequel la poésie doit prendre racine : une fois isolé dû vrai , qui est sa puissance et sa force , l'idéal du sentiment se trouve tellement suspendu dans le vague, que l'homme ne sait phis qu'en faire. On reconnaît cette fatale perplexité dans les lettres de Schiller à Humboldt : au milieu des créations du poète dramatique, les théories philosophiques le préoccupaient beaucoup plus que la poésie elle-même.

» En cela et beaucoup d'antres choses , son esprit et le mien n'avaient aucun rapport. Il redoutait la spontanéité que j'apprébiai§ beaucoup : il réfléchissait et philosophait sur. tout; il se laissait arracher à la simplicité ingénue de l'impression par le besoin de réfléchir et de se rendre compte de tout Aussi discutait-il volontiers ses ouvrages scène à scène, pied à pied, vers à vers; moi j'aimais à les couver dans un profond silence. Ses dernières pièces de théâtre ne renferment pas une ligne qui n'ait été commentée, retournée, élucidée entre nous. Pour moi au contraire, je me plaisais, si je peux le dire, à cacher ma grossesse. Je ne montrai à Schiller mon Hermann et Doro-

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thé^ qu'au moment où j'eus entre les mains un exemplaire 4e ce poème.

» (^ w\^r^ pl^ysique p*était pas pour lui Tobjet ^'uQ^ étude assez approfondie. Il n'avait ni le temps ni la volonté de s'abaisser jusqu'à ces observations : — r )es. paysages contenus dans sqn Guillaume Tell résument, npn ses impressions personnelles, mais les documents que je lui ai donnés et que cet esprit créateur a empreints d'une puissance de réalité extraordinaire. Schiller avait été élevé dans une école militaire dont la vigoureuse et dure discipline détermina cette révolte contre la force brutale, révolte pour ainsi dire physique, qui caractérise ses premiers ouvrages ; surtout les Voleurs, ^lus tard , il transporta celte lutte dans la sphère idéale : combat auquel succombèrent ses forces corporelles. Il demandait à ses facultés de travail, d'application et d'étude plus qu'elles ne pouvaient produire. Sa santé ét^tit très-dérangée. Plein de foi dans l'indépendance humaine, il voulut non-seulement lutter contre la maladie, mais malgré la maladie produire des chefsd'œuvre. Pour moi , qui estime beaucoup le catégorigue impératif (1) , je suis persuadé que cette violence extrême faite à la liberté humaine détermine s«ii|veot le naufrage des facultés de l'âme et de celles du corps. SdiiUer, trèssobre i^ansson état ordinaire, avait recours m\ stimulants pour maintenir l'élévation factice de ses facultés. Non-seulement sa santé en fyi affectée, mais ses ouvrages s'en res-

(1) Oa voit que Gœthe, tout en blâmant la recherche et L'affectation de la philosophie abstruse se servait familièrement de ces termes, et qu'il parlait de Yimpératif catégorique comme nous parlons du jour et de la nuit, du froid et du chaud, des idées les plus répandues et les plus vulgaires.

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sentirent; tel passage dont les critiques ont blâmé la sentimentalité maladire , me semble rentrer totalement dans le domaine de la pathologie.

» Lord Byron est à ta fois homme de génie», homme de race et Anglais. Ses bonnes qualités lui apparUeni^ent en propre : comme pair d'Angleterre, il a fait et dit des folies; son génie est immense. La méditation philosophique proprement dite n'appartient pas plus à lui qu'à ses compatriotes» toujours distraits par les affaires. Enfant quand il veut jouer le philosophe^ Byron commence à être sublime quand il fait naîrement desveis. Je me suis amusé à noter les passages où il essaie de paraître méditatif et ceux où il est inspiré. Lui-même ne savait pas pourquoi ni comment il créait de si belles ^choses. Gela lui Tenait comme les beaux enfants aux belles femmes; la mère connaît-elle la raison déterminante de la beauté de son fils?

» Nul h*a possédé à un^plus haut degré qiie lui la puissance poétique. Saisir la forme extérieure des t>bjets, les reproduire dans leur vérité, sous les couleurs les plus vives ; concentrer toute la verVe et toute l'énergie d'un volume dans quelques paroles foudroyantes : voilà Byron. C'est une assez grande gloire. Mais il avait le malheur d'être descendant des Byron* Une certaine condition moyenne est la plus favorable de toutes au développement de la pensée et du talent Byron malheureusement était né de ma^ nière à n'avoir ni maître, ni conseiller, ni guide. Qui Itll aurait imposé? qui ailrait élevé une digue devant ses caprices ? personne. Byron ne savait où il allait, vivait au jour le jour, se permettait toutes les folies, allait où il pouvait et comme il pouvait, et provoquait l'hostliité du monde entier.

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» L'intelligence de Shakspeare était complète ; ceUe de Byron , grande et incomplète. Ce dernier eut le bon esprit de s'apercevoir qu'il n'existait que des points de contact fort éloignés entre lui et le dramaturge du xvi' siècle. Il ne se coaftitua pas l'admirateur du grand homme; il l'accepta seulement en partie, et s'il eût pu le renier entièrement, il l'eût osé. Shakspeare apparaît vaste, lumineux et gai; Byron est morose, négatif, souvent furieux. Shakspeare a de l'indulgence pour les fautes et pardonne ou explique toutes les sottises ; Byron s'arme d'une ironie inexorable. La susceptibilité de Byron, développée par les incidents d'une yie douloureuse, suscitait les ennemis : il était on ne peut plus sensible à l'éloge et au blâme. L'indifférence 3e Shakspeare a été poussée jusqu'à l'oubli de son propre génie. Ces deux natures ne pouvaient sympathiser. Shakspeare aurait admiré Byron; Byron ne pouvait admirer Shakspeare ; tant il est vrai que souvent l'admiration, au lieu d'être preuve de faiblesse, est preuve de force. Pope ne gênait point lord Byron et ne pouvait l'offusquer; Byron le comprenait sans le eraindre. Pope était questionneur, mordant, méchant, saiirique, poète de salon ; Byron nonseulement comprenait Pope, mais le dominait

» Les critiques sur Shaki^^^are nous inondent; ce qu'on aurait de mieux à faire serait de jouir de lui sans essayer une appréciation impossible, qui prouvera tonjours les limites de notre pensée, la faiblesse de notre jugement. Il y a dans mon Wilhelm Meister quelques linéaments épars de ce grand travail sur Shakspeare, que personne n'achèvera ; un ou deux traits ne forment pas un tableau. Il faut renoncer au portrait complet, exact de cet homme inmjense : j'ajoute qu'il est dangereux aux esprits d'un certain ordre de s'occuper de lui trop exclusive-

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