‹ Études sur l'Allemagne, ancienne et moderneChapitre 53 sur 55 · GŒTHE · texte numérisé non relu

GŒTHE

ment. Qae de mauvais poètes la Germanie ne doit-elle pas à Shakspeare et à Calderon! Combien d'intelligences éo'asées par la omtemplation du géant anglais !

» J'ai eu le bon sens ^e secouer son joug de bonne heure et de marcher^ dans ma voie, sans m'enchaîner à la servitude d'une perpétuelle et gauche .copie. Après avoir déposé sur ses autels £^ont et Gœtz de Berlichingen, je Tai quitté. Byron a fait de même. On a tort de croire que Shakspeare soit, à strictement parler, un poète théâtral II ne pense ni au parterre, ni à la rampe, ni aux coulisses, ni aux entrées et aux sorties, ni aux mille exigences de la représentation. Intelligence pour laquelle le théâtre était une ^hère trop étroite : le monde Tétait aussi Une faculté qu'il possédait (non peut-être au suprême degré comme Calderon, mais d'ane manière éminente), c'éuit la faculté sympathique; la faculté (/'âtmer. On n'est jamais complet sans elle. £Ue manquait essentiellement à k>rd Byron, rhomme le plus négatif du monde. Il s'enveloppait dans son dédain orgueilleux. Shakspeare se plaisait au contraire à dévébpper au profit de l'humanité sa science d'observation et son instinct de pénétration. La poésie de Byron a été une opposition perpétuelle : faute de tonner à la Chambre des Communes, il a foudroyé dans ses poèmes le genre humain son ennemi C'est nu homme mécontent de lui-même, mécontent de ses confrères, mécontent du public : il rappelle les paroles de l'apôtre : cymbale brillante^ mais vide de charité. Un jeune poète allemand, dont plusieurs poèmes que je viens de lire semblent attester le mérite supérieur (1), manque également de cette faculté d'à-

(1) S'U fauten croire les commentateurs de Goethe, il s'agirait ici du brillant et satirique Heine.

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mour. Il ne peut pas aimer : il sera le dieu de ceax q«i, sans avoir son talent, prétendront marcher dans la même direction négative. Qnant à Byron, ceU ne m'étonne pas; H s'étdtmlsen gnerre avec tous ses contemporains; sa position était fansse depuis le commencement II avait attaqué de front, non-seulement tous les gens de lettres, tous les hommes célèbres, mais l'Église et l'État; et cela, dans le pays où l'Église et l'État forment le faisceau le plus compacte et le plus serré. H se fit bannir d'Angleterre et se serait fait bannir de l'Europe. En quelque Ueu qu'il fût, la place et l'air lui manquaient; la liberté la plus ilUmitée ne le contentait pas; il se sentait partout gêné; le monde était sa prison. En allant combattre en Grèce, il n'a fait que céder à ce sentiment de torture aflfreuse qui le poursuivait et nft lui laissait aucun répit. Dire étourdiment ce qui lui venait à l'esprit; ne reculer devant aucune imprudence; ne se refuser aucune hostiUté, ce n'était pas le moyen d'obtenir la paix : il ne la connut pas.

» Cette misanthropie stérile est un écueil fatal. Il faut aussi ne pas laisser détruire ses facultés les plus faaulis par l'ambition de produire un grand ouvrage; de s'flever audessus de son niveau naturel, et enfin de devenir populaire. Je ne serai jamais populaire, moi. Tous mes ouvrages sont faits pour les hommes d'élite, non pour le peuple. Malheur à qui écrit pour la masse, au lieu d'écrire pour certaines personnes qui ont les mêmes sympathies et les mêmes tendances que nous.

» Populaire ! Que l'on ne s'effraie pas de ne point Fêtre : Mozart et Raphaël ne l'ont jamais et*. Je ne me compare pas à ces noms sublimes ; mais tout ce qui est très-grand et très-sage appartient exclusivement \ la nihiorité. La ndnorité représente la raison pure ; la majorité est le symbole du

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tourbillon, <le la pasinon, de la déraison. L'histoire parie de certains ministres qui aTaient à la fois contre eux le roi et le peuple; et qui seuls, mus par une sagesse supérieure, sont Tenus à bout de leurs grands desseins. Le peuple, la masse ne comprendront jamais que les passions et les sentiments I la §fig£^ ^ le pri?îl^ ^tpfnel du petit nombre.

» Garantisaez-yQifsi 4*1ipe ^c^oi\ politiqiie, ^i feus, ypulez rester pogte. Tout ç^ cpii fi^ (prce ))nitde, action des partis, ^ctat^r^ politf^ee^); diamétralppaepf contraire à la liberté de l*i9te)}igence, à )a fr^incliii^, ^ Télan 4^ lf( pensée, lu l'essor poétique. Çet^ actjfm prjesqne matérielle à exercer, sur lesf hoaunesif )e macbiaTé)|sme in^p9ri|)))e d'un tel métier; ce pié(ang(B 4^ force ^ 4^ n?se; cei| Iqîs sans cesse interprétées ou yiolées; cette préyoyapee vigilante des événements ; cette lutte contre les obstaciei^, parquent le poète dans up domaine orageux, danç une atmosphère d'intérêts ignobles. Thompson qui a écrit un charmant poëme sur le plaisir de ne rien faire ^ en a écrit un détestable sur la liberté.

» Poète, laisse donc ton génie se déployer sans entraves! Que la barrière des préjugés et des factions ne borne pas ta \ue ! Tu seras assez patriote, quand tu auras répandu dans ton pays le goût du beau et du bon. Ta vie, à toi, c'est de planer comme l'aigle, de tout voir et de lever les yeux vers le soleil. Un chef de parti n'est après tout qu'un bon caporal, ou si l'on veut un capitaine qui conmiande à des intérêts organisés en bataillon. Passer sa vie à détruire des préjugés^ à renverser les barrières inteUectuelles; élever les esprits et purifier les âmes ; n'est-ce pas quelque chose de mieux? n'est-ce pas une impertinente ingratitude que de deynandftr fu poicé «ne «ntve espèce de patriiftisme ?

36/i gcbtue.

Quelle reconnai^nce pins haute son pays peut-il lui devoii*? Certes c'est bien s'acquitter envers sa patrie que de conserver le feu sacré de la moralité publique; d'augmenter la somme des jouissances nobles et élevées ; d'améliorer les hommes au lieu d'enflammer leurs passions.

» Je m'embarrasse assez peu, vous le savez, de ce que l'on dit ou de ce que l'on écrit sur mon compte ; mais je sais que, aux yeui de certaines personnes, moi qui toute ma vie ai travaillé comme un galérien^ je passe pour n'avoir rien fait qui vaille, parce que j'ai toujours refusé de me jeter dans la politique active. Je déteste cordialement ces gens qui se mêlent de ce qui ne les regarde pas, de ce qu'ils comprennent le moins. Pour plaire à ces messieurs, il aurait apparemment fallu que je devinsse président d'un club de jacobins, et que je renonçasse à écrire des livres et et à faire des chansons.

» Je voudrais que les jeunes gens fussent aussi en garde contre le prestige de ce qu'on appelle invention originale. Croyez-moi, le monde tel qu'il est, la réalité, la vie, sont assez féconds et assez ridies pour que Ton s'en tienne à ce qu'ils nous offrent. Toute poésie idéale a son origine dans la réalité. C'est dans le vrai que tout ce qui est beau prend sa source ; c'est lui qui fournit tous les matériaux de la création poétique. Quant aux œuvres bâties de nuages et suspendues en l'air, je li'en tiens aucun compte. Les faits et les caractères appartiennent au monde réel ou à la tradition.

» Un auteur trouve toute espèce d'avantage à traiter des sujets familiers à lui et au peuple. H en est roaftre; il les pétrit à son gré ; il peut diriger et modifier les développements qu'il leur donne. Regrettonfhnous que cent pein-

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Ires difiérents aimt coQvert l'Italie de Madones et d'enfants Jésas?

» Presque toujours ce qu'on appelle création est désordonné, trouble et confus. Les annales littéraires ne présentent pas un seul exemple d'une formation spontanée qui ait atteint sa perfection sans se charger de vapeurs, de fumées et de scories. Une fermentation et un bouillonnement inévitables signalent la première apparition des produits de Fintelligence, leur état vierge; celui, par exemple, des ballades et des chansons primitives. Le curieux et le savant aiment à observer ces créations sauvages; mais combien elles sont loin de la perfection ; quelle distance entre la statue égyptienne et celle de Michel- Ange ! L'artiste qui travaille sur des données populaires a Tavantage d*être sûr de ses bases; de ne pas fatiguer et torturer son esprit pour en découvrir de nouvelles, et de se consacrer tout entier au soin de l'exécution. Si vous prétendez éternellement créer du nouveau, vous pourrez bien passer votre vie à le chercher sans le trouver, et lancer au hasard des esquisses innombrables, sans parvenir à une œuvre complète.

» Je ne veux pas être votre maître d'école ; mais si je puis vous épargner quelques erreurs, je serai content. Avec ces fausses idées sur l'invention et la création, l'expérience ne sert à rien; les antécédents sont méprisés; chaque novice retombe dans les fautes commises par ses prédécesseurs. Tous parcourent, l'un après l'autre, le même chemin d'erreurs. Les phares qui brillent de distance en distance sur la route intellectuelle ne jettent plus de clartés utiles. Je connais une foule de jeunes auteurs qui, après des efforts infinis, n'ont produit que des œuvres mort-nées, véritables ébauches semées de passages brillants. Presque

tons ont espéré produire ua pfm magnum, aa moBumeat < plus durable que Tairain. » Avec une ambition oK)iDS vaste, plus d*études, de recherches et de soin; en écoutant Pittstmct poétique lorsqu'il se faisait entendre , ils eussent assurément mieux réussi. L'inspiration soutenue qui contient ft un grand ouvrage, non -seulement n'appartient pas à M foule, mais exige le concoui^ dé certaines circonstances extérieures qui ise trouvent rarement dans la vie humaine ; tin dont repos, le calme de l'esprit, le silence des passions, de longues heures consacréies au niéme ouvrage. Combien cela est rare! îl ne suffit pas d'être un Homère; ilfant encore pouvoir l'être. Bnfin de trop hautes ambitions qui n'ont de rapport ni avec les forces , ni avec les événements d'une existence dont on ne dispose pas toujours, ont anéanti un grand nombre de talents plus ou moins distingués.

» Nous autres gens de lettres nous devons aussi nous défier des hostilités semées entre nous par les critiques de différents partis. Les Schle^el n'ont rien oublié pour faire de Tieck mon antagoniste et mon ennemi personnel. Notre affection est mutuelle ; mais on nous a placés, thalgré nous, dans une position fausse. Il s'agissait pour les Schlegel de fonder une nouvelle école littéraire et par conséquent de me supplanter. Ils cherchèrent un homme qui pesât assez dans la balance pour attirer l'attention publique : ce fut Tieck, qui possède sans aucun doute , et je l'avoue, hautement, un talent très-significatif, mais qu'ils ont exhaussé et grandi dans des vues de parti. En suscitant cette rivalité, les Schlegel avaient tort, je le dis avec modestie, mais sans phrase. Je suis ce que Dieu m'a fait. Il est aussi absurde de placer de niveau Tieck et moi, que de me compara* à Shakspeare. Ce dernier pariait de lui-œêffie fort bum-

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Mement; «c c*étnt ^e nature mpétitan que mon devoir est de respecter et d'^mirer.

» La mode est trompeuse. A ceiiame époque oa ne voyait sur toutes les tables ^ on ne déclamait , on ne lisait dans les boudoirs, dans les salons, qu'un seul poëme, YUrameiid Tiedge; aujourd'hui on n'en parle plus. Il aiTive souvent qu'une idole élevée par la mode est flétrie et soeillée par ses propres admirateurs. Voyez Kotzebue , dont on dit tant de mal aujourd'hui : il a été à la mode , comme Iffland ; et la mode l'a tné. L'ua et l'autre cependant ont un mérite réel. Dans leur voyage à travers la vie, ils ouvrent leurs yeux, ils observent, ils voient, sont atlentife; ils comprennent nos butes et nos folies. Le souffle de la réalité anime leurs ouvrages. Il y a chez eux de la vérité, de la vigueur et de l'intérêt.

» Souvent la mode et la popularité sont conquises bien moins par lies mérites véritables que par les défauts. Mon Faust a plu spécialement par le vague et l'obscurité ; il a offert le charme d'un probISkie insoluUe. L'atmosphère sombre de la première partie a surtout séduit les lecteurs. Ne cherchez pas trop à vous rendre compte de la pensée qui m'a dicté un tel ouvrage. C'est, après tout, une drôle d'affaire que ce Faust; diacune des scènes qui composent la première partie forment un ensemble complet, un ta- Ueau isolé, un petit monde à part. GilMas^ Don Juan , et même Y Odyssée^ sont conçus d'après le même principe. La première partie dont on s'est engoué repose sur une situation passionnée et douloureuse, par* consé(p;Lent intéressante; la seconde révèle un monde plus vaste, plus élevé , plus épuré, moins pas^onné. On ne saura ce que signifie le second Faust , que si l'on a véùu et beaucoup observé» »

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Nous avons rapporté arec exactitude quelques-uns des oracles familiers rendus par cette intelligence mûre et solide, créatrice sans effort, majestueuse sans violence, grande i émisse.

Ce n'est pas le coup de fouet de Lessing , la plaisanterie de Wieland, Téclat idéal de Schiller, le dogme de Schlegei, le culte de Novalis, le météore flamboyant de Richter; mais on ne s'étonne pas d'entendre le spirituel et ardent Henri Heine convenir qu'il fut frappé de respect la première fois qu'il vit ce Jupiter de V intelligence,

Tho monumental pomp of âge Was with this goodly personnage, A stature undepressed in size, (Jnbent, Mrhîch rather seem*d to rise.

In open victory o*er the weight Of seventy years, to higher height ; Magnifie limbs of wither'd state, A face to fear anOenerate*

a Gheï ce noble personnage, la vieillesse se parait d'une » pompe monumentale. Sa taille , que le temps n'avait ni » diminuée ni courbée, paraissait surgir victorieuse du » poids de soixante-dix années; c'étaient des membres ma- » gnifiques, bien que flétris, un aspect qu'il fallait vénérer » avec crainte (!)• »

(1) Wordsworth.

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Sni-

Caractère particulier de Tœuyre de Gœthe. — Il a été l'ordouimteur plastique de la poésie et le rénovateur de la proae. — Idées générales.

Un homme qui» à peine âgé de vil^t-^eux ans, se plaça d'un seul élan à la tête de la littérature européenne , et qui, plus qu'octogénaire , palriarcbe de la philosophie et de la poésie allemandes , a su affermir entre ses mains le sceptre intellectuel; un homme que tous les partis littéraires ont entouré de la même admiration , auquel toutes les nations , Schl^l en Allemagne, Goleridge en Angleterre , madame de Staël et M. de Chateaubriand parmi nous ont voué le même culte ; — tête puissante , qui sut tout embrasser, — Mysticisme et Philosophie, — drame et critique, inspiration lyrique et impartialité de Thistoire; -> ce représentant définitif ou plutôt ce grand législateur de la Germanie mérite un examen approfondi. Il occupe longtemps en Allemagne une place analogue à celle que Vdtaire occupait en France vers la fin du xvjir siècle; — moins militante, moins violente, moins vouée à l'éclat de la lutte, — plus organisatrice et plus féconde.

Comme le philosophe de Ferney, Goethe sert d'expression à une immense population d'esprits, à une ère toute entière, de moteur à une foule d'intelligences empressées de strivre l'impulsion qu'il veut leur donner. Daus le pays natal de la métaphysique et de l'abstraction, chez ce peuple accessible aux émotions populairement poétiques, et moins sensible aux raffinements d'une sociabilité mobile qu'aux prestiges de rimagination et aux découvertes de

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rérudition ; le dictateur de la littératare et de la poésie ne dut réunir ni les mêmes qualités, ni les défauts dont Voltaire offrait Fensemble éclatant Cette dissemblance même constitue leur analogie; leur poatidli difl^^/etleur génie doit différer; ils sont assis sur le mênie trône, reyêtus du même pouvoir, environnés d'attributs différents et rois de domaines opposés.

Voltaire étut chef de secte. Gœtbe, voué au panthéisme intellectuel, ne relève d'aucune secte , ne souiètè aucune bannière. Le patriarche militant de la philosophie au xviir siècle, — vrai chef départi, — souvent généreux, humain, doué d'une rare sympathie, ne dédaignait pas de caresser les préjugés les moins funestes^ pour ruiner les préjugés les plus dangereux. Gœthe ( comme l'a très-bien observé madame de Staél) s'est plu à combattre tour à tour les exagérations contraires. On ne peut l'accuser d'une seule adulation envers les individus , les corporations ou les sectes. Voltaire appartenait à une ère de combats et de destruclion. Goethe est né immédiatement après lui, sur k limite d'un âge {Aus raisonnable, moilas passionné , plus avide de ntodération et de paix , plus amoureux d'impartialité que susceptible de fanatisme. Le philosophe français a toute l'ardeur de l'iconoclaste ; son ironie frappe de mort, son épigramme est un poison qui i\ïe. Il y à plus de dignité chez Gœthe , qui n'aspire ni à fonder ni à détruire , mais seulement à prononcer comme juge, ou à émouvoir comme poète. L'un par son influence violente annonçait l'orage prêt à renverser les monarchies ; dans lés oeuvres de l'aiïtre Se manifestent la puissance d'organisation universelle, le besoin de classer et d'apaiser, de former un vaste cercle de doctrines, Fimpàrlialité clairvoyante d'une époque nouvelle.

dœlfae , <i^ «es dAtstoyens-ont aonnné VApiMsn Mu- Magète^ et qjsA es eiet a donné le meii?emeut à tons ieg esprilB'i tet fsTonil touB les développements de Tèilemagne défiais cinquante ans ; 'Oeedie n-est point fadle à comprendre dans Tensemble de ses oeuvres : taaties modifications de cette pemiée sont souples et variables, tant les voiles dont* elle se oorovre sont nondireux. Pour beaucoiq) de leoteun son prestige cemÎBte dans la mélodie d'an «tyle à in fois élégant, pur, flexiMe, coloré, nombreux. Le paysan répète les (^aasons de Gœthe; Thomme du mondi parcourt ses pages pittoresques ; le philosi^he cherdie la dé des énigmes que la {rfnpart de ses ouvrages renferment Parmi les admirateurs de cet homme étonaant vous comptez les ei^ts les pJus (Mrofonds et les intelligeoees les (dus frivoles. Le secret de sa supériorité estnii dans cette variété seule, dans cet art de préseuter un appât et une séduction à ions les goûts? Nous ne le eroyons pas. Gœthe n*a jamaB songé à devenir te courtisan de ses lecteurs ; il las harcèle au Heu de chercher à leur plaire. Le premier* il a poursuivi de ses satires «ristophanesqueslasentimenta-* lité puérile des imitateurs de Weriher. L« premier il a livré au ridicule les barbares imitateurs de Gœtz de Berlvchm" gen. Dos que l'exaltation germanique a penché vers un 6X« ces, on a vu Gœthe arriver, jeter dans la balance le poids de son nom et Fautorité de son génie , rétablir Téqmiibre et ramener Tempire de la raison. A quoi attribuer cette mobilité qui n'émane point du désir de plaire et de capter la faveur? c'est ce que nous examinerons avec soin.

Il est artiste; là se trouvent le mot de l'énigme et l'explication réelle du génie de Gœthe ; — artiste universel, créatemr plastique» c'est-à-dire metteur en œuvre des âé-

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ments que lui offrent la vie et le monde, ^artiste (poïêtês) dans le sens 1^ plus noble de ce mot. Toutes les voix de la nature trouvent un édio dans son âme. Il n'est insensible à aucune des émotions que rhoouue, la société, le monde physique ou moral peuvent lui communiquer. Son souffle inspirateur émane de la création tout entière, et les métamorphoses de son intelligence n'ont été que la manifestation successive de ses inspirations diverses ; poète - philosophe, observateur-artiste, analyste-synthétique; c'est le prenËer, en date comme en génie , des poètes panthéistes de l'Europe moderne.

Pureté grandiose de l'hellénisme ; énergique confusion du moyen-âge ; civilisation des temps modernes ; il a tout compris. Lisez l'élégant portrait de Voltaire par Gœthe; vous verrez avec quelle pénétration , avec quelle facilité l'écrivain allemand s'est associé aut pensées de Cam/tV^e et dn Mondain ; parcourez son drame chevaleresque (1), vous croirez entendre le frémissement des lances sur les cuirasses, et le bruit rauquc des ponts-levis que soulèvent de lourdes chaînes. Dans l'Intermède de Faust , il s'est plu à réunir dans un cadre fantastique les souvenirs de la chevalerie et les traditions lointaines des Pélasges et des Hellènes, comme s'il eût voulu prouver la souplesse infinie et l'étendue de com{H'ébension qui le distinguent : rien de plus curieux que cette peinture contrastée ; d'une parties choeurs solennels des jeunes filles et des prêtres de Mycènes et d'Argos; d'une autre tout le.mouvement guerrier de la hiérarchie féodale : ici le paganisme et sa fatalité dominatrice i là le christianisme encore sauvage, avec ses mystères d'amour et ses moeurs barbares ; ici une poésie plastique^ nue, gran-

(i) Gœtz de Berlichingeû.

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dîose» sculpturale; là une poésie chrétienne, pittoresque, demi-Toilée, gradeuse, infernale. Le second Faust n'est pas ]a meilleure œuvre de Gœtfae; c'est son œuvre la plus caractéristique.

Dans ce vaste cerveau, comme dans un sanctuaire im-, mense, tout se donne rendez-vous et prend sa place. Son Divan respire le génie asiatique , la puissance du monothéisme mahométau y est empreinte ; le chantre qui emprunte la lyra d'Hafiz pour dire les douleur» voluptueuses etles passions mystiques de l'Orient, c'est Werther. .

À cette mervdUeuse flexibilité de l'artiste joignez la perfection qui caractérise ses œuvres. Jamais il ne dédaigne la forme et ne la sacrifie à la pensée ; cette dernière, il la présente toujours accomplie, vivante, lumineuse. Il cultive son art avec une persévérance sans égale. Il en fait jaillir toutes les ressources ; il en met à profit tous les secrets. Les détails les plus minutieux du langage sont traités par Gœthe avec sdn, avec amour, comme ces métopes grecques dont ks moindres parties attestent la précision et la finesse du ciseau qui les sculpta.

Cette souplesse d'esprit unie à cette perfection de trarvail étaient des qualités indispensables pour dominer le siècle et le pays auxquels Gœthe a imposé la loi de son génie. L'Allemagne n'avait encore pu atteindre avec Wieland qu'une sorte de perfection froide et pondérée , sans accord avec les besoins lyriques de la nation même. L'Europe attendait la définitive éclosion du génie germanique. Fils d'une civilisation très-avancée, nos goûts sont délicats jusqu'<iu dédain, et la beauté de la main-d'œuvre est le premier mérite qui frappe notre attention. Nés dans une époque de troubles, nous avons vu l'Europe changer dix fois de face, tous les principes confondus , toutes les doc-

trilles boailloDnant fi k fois. La vie des nattons depuis 1780 a été une tie d'efforts , de lotte , de déidbppeiiieBt pénible, d'essais dans tontes les directions, de combats entre toutes les influences ou de soumission à leur puissanoe omtradlctoire. De ce cbaos et de cette foamaise earopéenne il fallait tirer la vie et Tordre , et régler cette littérature, la plus coirfbse de tontes, parce qu'elle en était la plus riche.

Yoilà ce que Gcftthe a su accomplir. Il a calmé la tempête, réglé les éléments, séparé l'ombre de la lumière. Son organisation merveilleuse se prétait à tous 1» efforts, entreprenait tous les combats, admettait toutes^ les idées, acceptait le perfectionnement et évitait les etcès.

Et lui aussi, comme te siècle, il avait eu sa jeunesse ardente, ses eqK)irs véhéments, ses combats douloureux, ses doutes intimes» ses années d'incrédulité ^ ses élans lEarouches. La trace de ces luttes intérieures était restée gravée sur son noble et mate visage. « C'est (disait on Français, dont le notn est célèbre dans les ^mnales diplomatiques) la figure <Vun homme qui a beaucoup souffert.- • — « Il se » trompe (ajoute Goethe en citant ce mot) : c*^st la fvptre » d'un hmnme qui a beaucoup lutté (1). » Par ce constant effort moral, son talent a grancU jusqu'à la maturité. Avec sa vieilleisse seule a commencé la somnolence de ce panthéisme égoïste qu'on lui a tant reproché.

Le progrès de cette vigoureuse intelligence a suivi une route parallèle au progrès de son temps. Elle a cmnmenoé avec les derniers mouvements du xyin^ siècle par l'effervescence et le trouble, par l'expression du désespoir passif-et de h révolte extrême. Puis, s'élevant par degrés» eUe a tou-

(i) S$ êiek reckt MWfr werdm lânetu

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ché les répons suprêmes et ne s'est pétrifiée qtUm piAai culminant de son élérââOn.

S IV

Point de départ de Gœthe. — Fin du xvui* siècle. — Inquiétude» agitation, passions factices. — Comment est né le roman de Werther, — Gœthe amoureux. — Kestner, Charlotte Von Buff et Jérusalem.

Plaçons-nous au point de départ de Gœthe.

L'aspect du monde civilisé était alors triste et menaçant. La décrépitude des monarchies, les excès du fanatisme, les vains efforts des gouvernements, les violences de la nouvelle Église militante dont Voltaire et Diderot conduisaient les cohortes remplissaient les esprits méditatifs de terreur et de mélancolie. « Je vois , dit VHamlet de » Shakspeare,

« Au sein des yieux rameaux de Tarbre de TÉtat » Une sève de mort qui sourdement circule ; » L'arbre ya donc mourir I le poison qui le brûle , » Â tous les yeux cachés se révèle à moi seul ; » Oui, vous verrez bientôt (i) U.*

Fatiguée d'abstractions, la spéculation philosophique s'était réduite sous l'empire de Locke à une morale pratique, pleine de charité, de bienveillance, de simplicité , mais humble, terrestre, mondaine. Le catholicisme avait trouvé diez les nations romanes des interprètes insuffisants ,

(I) flIMbt/acte 8.

376 GCBTBE.

quelquefois corrompus; le protestàutîsoie calviniste avait fioi, dans son opiniâtre lutte, par atteindie les limites d'un déisme stérile, dépouillé de solennité, d'énergie et d'idéal; les puritains calvinistes exagéraient le dogme du péché originel et de la fatalité coupable pesant sur Thomme, tandis que les rationalistes réduisaient la foi à une argumentation sans valeur. La poésie languissait, privée du soufiQe religieux qui est son âme; satirique et didactique tour à tour, elle avait cessé d'être un oracle; elle n'était plus qu'un amusement, un jeu, même un métier. En France la froideur de Saint-Lambert, la spiritueUe et vive élégance de Voltaire se substituaient à la verve inspirée des véritables fils de la Muse. L'Italie n'avait plus que de vains rimeurs et dès savants secs ou frivoles. En Angleterre, Jobnson, pesant dictateur d'une littérature assoupie, faisait admirer la redondance de ses éternelles périodes; quelques versificateurs élégants jouissaient de la faveur populaire ; Gray , sensible et pur, talent laborieux, passait pour le roi du Parnasse. Le naïf Goldsmith était dédaigné ou méconnu ; il a fallu qu'un demi-siècle s'écoulât pour que sa supériorité réelle, sa caustique ingénuité , sa grâce champêtre obtinssent leur place et leur récompense. En Allemagne l'esprit philosophique s'éveillait ; mais les Ramier^ les Rabener et les Gellert usurpaient toute la renommée.

Le seul point de l'Europe où se manifestât une vive effervescence de pensée, c'était la France. De là émanaient toutes les idées qui ébranlaient l'Europe ; de là jaillissaient cet enthousiasme d'indignation contre l'intolérance, ce cri de fureur contre la superstition, cet élan contre la tyrannie, dont nous avons vu les extrêmes résultats. Oui certes, les destructeurs delà société ont eu raison de voir avec horreur une masse incohérente de préjugés absurdes et d'iniquités

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meurtrières, souvent xur extrême. eorruption de mœurs; la société européenne était en péril. Leur éloquence a porté la flamme dans cette forêt d*abus; conflagration immense; les reflets de Tincendle nous éclairent et nous effraient encore. Mais à cette époque, quelle mélancolie profonde devait saisir l'homme méditatif! La tempête s'amoncelait, des ruines se préparaient

« Nous ne sommes pas seulement (dit quelque part » Schiller) les citoyens de notre pays; nous sommes les » citoyens de notre temps, '> Gomment échapper h Tinfluence douloureuse que je viens de décrire? Le jeune Gœthe Texprima dans toute son énergie, et cet écho de. la douleur commune pénétra toutes les âmes.

Werther parut. Expression de l'inquiétude générale, telle que l'avait ressentie dans ses dernières profondeurs un cœur de jeune amant et de poète;— c'était le désespoir d'une génération placée sur le bord d'un abime. Écoutons Gœthe lui-même (1) rendre compte de sa situation morjde quand il écrivit les Souffrances du jeune Werther (2).

« Au mihen d'études stériles, privé de mobile et d'exci- » tation, je traînais, dit-il , une vie languissante. Il me » semblait que le but de ma vie n'était pas atteint ; et mon » oi^eilse révoltait contre une destinée sans rapport avec » mes désirs, contre une existence sans but et sans bon- » neur. La connaissance intime et le goût de la littérature » anglaise que je a'avais point cessé d'approfondir aug- » mentaient encore l'intensité de mes tristes méditations. 9 Nul peuple n'a mieux connu que les Anglais cette dou- » leur morale; jamais elle n'a été mieux analysée que par

(i) Ditchtung und Wahrheit.

(2) Leidm, mot intraduisible. Le& mystiques seule pourraient en exprimer le seBS par le mot insolite et expressif : p(Uimemt9^ ■

37S GCRHE.

à IM écriTAiiiB de cette natioa ; ee sentiment a laissé sou » empreinte sur b poésie, sur la littérature aoglaiaes, dont è le mérite spécial est cette métailcolie sérieuse et mâle, » cette inspiration qui a tant de grandeur et de profondeur » à la Ms.

» Dans la pins heureuse situation imaginable, il arrive » que le défaut d'activité, joint à un vif désir d'action, » nous [»^pite vers le besoin de la OMurt, nous donne » soif du néant Nous demandons akirs à Texistence beau- » coup plus qu'elle ne peut nous donner; et ces impôts » exorlHtants que nous prélevons sur eUe ne pouvant être » ni durables, ni suflfoants à l'immense avkltté de nos sen- » sations, nous cherchons à aoifê débarrasser^ insensés que » nous sommes, d'une vie qui ne corres[XHMl {dus avec la » hauteur et l'exigence capricieuse de nos pensées. Je sais » ce que m'ont coûté de souffrances toules ces spéada- » tiond, je sais aussi quels efforts j'ai dû fake pour me dé- «r Ëvrer de leur obsession constante ; la vogue qu'a €ri>teniie » Werther m'a prouvé que ces mêmes idées ^ toutes » maladives qu'elles fussient, ne m'étaient pomt particuliè- » res ; je ne cacberai donc ni les douleurs que je |»arta- D geais avec les hommes de mon siècle, tii ces méditations » surlesmdde, méditations qui ont absorbé une grande » partie dé ma jeunesse.

» Tout, je l'avoue, me semMait m^Mitone dans la vie. » Enprme au dégoût, insensible à l'amour, je n'entendais o plus cette voix douce de la nattfre qin, à des intervaMes » réglés, nous appelle à jouir de ses métamorphoses mer- » veifieuscs. Je ne pois mieux compaorer çetle sitnalioa » qu'à la surdité du malheureux dont Toule blessée ne jper- » çoit ^us aucun ^seo. Lessing, un de nos grands eci- » tiques^ se courrouçait contre l'étemeUe verdure dn pàBr

6(ftTH8« 379

tetiipi»; il eût voolii qne les feiliUagte, aa lieu de tette tenture toujours la même, se fassent pour changer teints de pourpre ou d*azur. J'ai connu un Anglais t|ui se pendit pour échapper à TenBui de s'habiHer tous les jours, et un h<ninête janHnier, qui, appuyé sur sa bêche, s'écriait du ton de la désolation la plus sincère : « Yerraije toujours ces ûta%es maudits aller d'un bout du ciel à l'autre? »

« Souvent la puissance de cette mabdie mcmilè se iMt>r portîonne aux qualités et aux vertus du malheureux qui en edtTictime. La faveur des grands, le caprice des amitiés et des amours, tous les accidents de la destinée humaine, blessent une âme irritable et fébrile : faibles dans nos combats contre nos vices, nous sommes harassés de cette lutte interminable. Nous retombons sans cesse dans les mêmes erreurs; souvent elles tiennent à nos vertiB mêmes, et dans rimpuissanoe où nous sommes de séparer les unes des autres, désespérés de notre débilité incurable, nous nous déterminoiis à triompher d'elle par un coup dé poignard.

» Telles étaient les pensées dont Tinfluence dangereuse » dominait mon imagmation assombrie. J'avais longtemps » médité sur les moyens divers cbnt l'homme peut se servir » pour se délivrer de l'existence. La mort d'Odion isnrtout » excitait mon admiration; vainou, mais ^core makre » d'une partie du mcmde, il pense avec doiriêur aux vioti- » mes dont son ambition jonchera bietitOt les diamps de » bataille ; il se résout à ne pas commettre ce crime, à sor* » tir de la vie 9 à renoncer à l'empire et à la lumière du » jour. Ses amis, convoqués à un grand festin, sont loin de » pénétrer ce dessdn de leur empereur et de leur héros. » Le lendemain matm, on le trouve dans son lit, eahne.

380 GCBTBE*

» un poignard dans le sein. De tous les suicides, c'est peut- » être celui qui prouve chez son auteur le plus de force » d*âme et de liberté d'esprit.

n Je possédais une assez belle collection d'armes anti- « ques, entt« autres un poignard de forme élégante, ri- 9 chement monté, et dont la pointe aiguë eût accompli» » en peu d'instants, sous une main assurée , ce que Shak- » speare nomme la grande action romaine (1). Plus d'une fois, je l'appuyai sur mon sein : la force me man- A qua ; je ne tardai pas à reconnaître que cette soif de la y> mort n'était chez moi que la fantaisie d'un désœnvre- » ment lugubre. Je me pris à rire de moi-même et je fus » guéri. Cependant les mêmes sentiments d'ennui qui m'avaient obsédé me tourmentaient encore. Il me faUait » une œuvre poétique, dans laquelle je pusse consigner » pour mon repos ces tristes pensées ; c'était le seul moyen » de leur donner l'essor et de m'en délivrer en les expri- » mant Dans ce moment le bruit de la mort du jeune » Jérusalem se répandit ; le plan de Werther fut aussitôt » tracé ; l'ouvrage, conçu d'un seul jet, fut écrit de même; » et les fantômes qui venaient d'obséder ma jeunesse pri- » rent une réalité qui acheva ma guérison (2). »

Ici Gœthe n'a pas tout dit ; selon sa coutume , il n'a ouvert qu'un seul point de vue dans les profondeurs où le roman de Werther a été conçu. L'absence du but produisant la torpeur et le néant, l'oisiveté enfantant le profond ennui, l'âme dégoûtée d'eUe-méme, se flétrissant et se consumant

(1) Let us do whaVs great, what*s noble

In the high Roman fashion,

. (Àntony and CUopatreu) , (2) T. Iï,p. 10.

«CETHr, 384

dans le vide, voUà bien on des .côtés de Wertlier^ celui que l'artiste a daigné découvrir. L'amour , associant ses langueurs et ses tortures à celles de Finactivité ; — la passion oisive, plus factice que naturelle; à demi-métaphysique, à demi-sentimentale; cette double misère engendrant une maladie spéciale, le mal de la vie, qui ne se guérit que par l'activité régulière ou par le suicide , voilà le double enseignement de ce livre extraordinaire !

Gœtbe avait traversé les deux situations, ou plutôt il éuit l^erther lui-même. L'homme sans but c'était lui; et l'amoureux idéal lui^encore. Sortant de l'adolescence, en 1772, à l'époque où fermentait sourdement la lutte des éléments terribles et cachés qui produisirent la révolution française, — phase d'attente silencieuse pour l'Europe et d'inquiétude oisive pour Gœthe , — il connut à l^etzlar, près de Brème , la fille d'un bailli , Charlotte Von Buff, fiancée alors à un jeune attaché de légation. Gœthe, qui n'avait rien à faire et dont l'avenir n'était pas fixé, se lia d'une amitié vive avec ces deux amants. Des promenades fréquentes, que l'absence de Kestner (c'était le nom du fiancé) rendait plus dangereuses, le conduisaient souvent avec Charlotte dans ces solitudes enchantées et ces doux replis du paysage voisin , que peu de voyageurs connaissent et qui sont di^es du pinceau de Berghem. II sentit le dïinger, brisa violemment une chaîne qui l'épouvantait, s'arracha de Wetziar et écrivit à Charlotte et à son mari , pour leur expliquer ses motifs, deux lettres d'adieu, qui bientôt furent suivies d'une correspondance active et sérieuse. Les relations du loyal Gœthe avec Kestner et sa femme continuèrent pendant toute la vie du msfri, 'qui mourut le 2k mai 1800. Peu de temps après Gœthe rencontra la veuve Kestner à Weymar; elle [mou-

689 OfBTiie*

rut lé 16 JanTier ISSS , quatre vàBée» avant Oœth<V Goethe a traiscrit textuellement et placé dans spn fPer^ tker plusieurs des lettres manuscrites qu'il ayait adressées à Charlotte et qui se trouvent aujourd'hui entre (es mains des descendants de la fiaimille Kestner.

Le dénoûment terrible et sanglant de Werther ii|i avait été fourni par une lettre de Kestner luirpiême, contenant les détails du récent suicide de Jérusalem. S'emparer de ces détails , les reproduire avec fidélité , termiper ainsi le roman, c'était efifocer la trace qui aurait uns le lecteur sur la piste , mystère que tothe voulait cacher, Il CQiQpléta ainsi son œuvre et lui donna l'unité, définitive de l'artiste (1).

Werther, auquel tant de oritiquefi ont reproché la fausseté sentimentale de la prisée et du style , ^tait donc une œuvre doublement vraie, quant à l'auteur et quant à Tépoque. La (Plainte passionnée dont Goethe se faisait l'écho jaillissait de l'Europe malade. Lui-même était Werther amoureux et Werther désespéré. Mille voix imitatrices répondirent à cet appel; tous les peupl^a e^r^nt leur WfTther. Une race lamentable et funèbre s'éleva tout-àcoup, et r Allemagne retmtit encore des cris Iqgubres de ces Kraftnumner, « hoipmes puissants », l^pmipes forts, comme ils se nommaient eux-mômes. Leiir puissance n'ét^jt qu'impuissance ; leur farne n'était que faibie^e. Gœthe, qui le premier avait jeté ce cri de dopleur, s'ap^çqt du ridicule qui s'attachait aux efforts de ses di^qples et essaya de réparer le mal qu'il avait fait. ^

(1) V. Gazet|;e de Cologne, 1847, n« 8i7. — Gazette d'Aogsbourg. 1847, n« 190. — Jahrbuch dèp Berliniscfaen ge^oHçclM^ 1S&8, it. 83t.

L'^ergie manquait aux âmes, qn'noe vie passive avait détrempées et amollies. Gœthe leur conseilla l'énergie et l'action, et leur proposa pour modèles les vieux temps féodaux, temps de force et d'énergie, âge de fer et de bronze. Déjà il avait créé Gœtz de BerUchingen^ drame shakspea^ rien , développement nouveau de la même idée , ou plutôt du même sentiment de malaise qui agitait l'Europe. Si Werther avait donné le signal d'une sentimentalité sceptique, d'une affectation pittoresque et d'une mélancolie universelle, Gœtz de Berlichingen fit naître i|ne multitude de drames chevaleresques.

L'influence de ces deux ouvrages s'étendit fort loin; Byron s'iospira des lamentations de Werther ; Waller Scott débula dans la carrière littéraire par une traduction du drame allemand dont Gœtz est le héros. Ce travail de la jeunesse de Scott détermina la pente suivie par l'auteur écossais ; les ouvrages sur lesquels se fonde la gloire dq romancier moderne sont consacrés à la mise en scène de ces vieilles coutumes que le génie poétique du poète allemand avait ei^humées.

Sous l'influence de ces deux essais du jeune Goethe , deux routes nouvelles s'ouvrirent : l'une , offerte aux analystes du cœur humain, appelés à reproduire dans leur diversité complexe les ipisères intérieures de la civilisation ; l'autre , aux hommes doués d'assez de sensibilité et d'imagination pour faire revivre le passé dans ses détails et son ensemble.

Ici se termine la première époque de cet )iomme extraordinaire. Les fièvres de la société contemporaine , enijiopiiiasjae e^ satiçe, ewui du prési^iH, vague regre^ du passé , désespoir et aspirations vers un avenir ipeiUeor s'y confondent. La force qui anime ces œuvres est encore irré-

38/i GCETHE.

gidière et indomptée. Nous allons voir ces éléments s'apaiser.

Wilhdlm Meister.

Pendant six années entières, Gœthe travailla sans relâche à Tœuvre singulière qui devait servir d'expression à ce second développement de sa pensée; œuvre diversement jugée, souvent mal interprétée , objet de critiques véhémentes. Les Années d'épreuve (1) de Wiîhelm Meister offrent une énigme esthétique, un symbole familier sous formes bourgeoises, un traité de philosophie revêtu d'une enveloppe triviale. En Angleterre comme en Allemagne, l'apparition de ce livre a été suivie d'un long murmure de désappointement. Quoi! l'auteur de Werther se complaît à retracer les scènes les moins intéressantes de la vie journalière ! chute bizarre ! sujet de surprise ! Aux uns l'ouvrage semblait immoral ; aux autres il paraissait entaché de pédantisme et surtout frappé d'ennuL Les critiques anglais trouvaient que rien dans ce roman ne rappelait l'usage de la bonne compagnie et l'élégance des mœurs. Novalis, poète et philosophe spiritualiste, découvrait dans Meister une tendance au matérialisme le plus grossier, une répudiation impardonnable des droits de la pensée et de l'âme. Gœthe avait trouvé le secret de ne plaire à personne. On l'accusait ici de mys-

(i) Lehrjahre ne signifie pas « apprentissage, mais années d^eDseignement, de leçon, d*épreuye, »

GCBTHE. 385

ticisroe , là de déisme, plos loin d*athféisme. Enfin Frédéric Scfalegel s'avisa de consigner dans un essai critique (1) son opinion snr Meister et Je sens qu'il attachait à cet ouvrage. La voix publique , changeant de ton par degrés , proclama Wilhelm Meister un chef-d'œuvre.

ÏVenher est devenu Meister, Gœthe , amoureux de Charlotte et prêt, au suicide, a étouffé la passion qui voulait anéantir sa puissance active. L'amant passionné est devenu artiste.

Si le désespoir règne dans Werther, c'est l'espoir qui r^e dans la nouvelle œuvre de Gœthe. Le jeune homme qui ne voyait dans le monde qu'une énigme indéchiffrable en a trouvé la solution. Tout s'est éclaîrci , tout s*est classé , tout s'est calmé II se plaignait que la vie n'offre riend'assez pur, d'assez grand, d'assez noble; il apprend que l'idéal ne manque pas aux objets et aux occupations vulgaire. Cette flamme vagabonde et véhémente d'une exaltation sans but ne s'épuise phis en vai^s élans. Elle s'est apaisée sans perdre de sa force ; se calmant, elle s'emploie. Du sein d'éléments bouleversés par une anarchie menaçante la paix et l'harmonie ont suip. Voilà le mot de Wilhelm Meister.

Tout l'univers, chacun de ses détails, la fleur la plus humble, le grain de sable , la goutte de pluie sur l'aile de l'oiseau, possèdent leur intérêt. La vie étroite des cités allemandes de troisième ordre a son idéal.

Entrez dans ce petit bourg d'Allemagne. Rien de plus trivial que ses mœurs ; rien de moins relevé que ses habitu-

(1) « Caractère de Wilhelm Meister » inséré dans les œuvres de Schlegel, revu et corrigé par lui. V. la dernière édition de ses œuvres.

386 GCBTHE.

des. Là cependant les principaux types de rintelligence I^umaine se retrouvent comme partout; un sceptique, Serlo; un commerçant à Tesprit boivé ; des gens du m<mde, cultivés et blasés, lathario et nm oncle; une fille coquette et pétulante, PhiUna; nu artiste enthousiaste, Taveugle musicien ; enfin, un être exc^tionnel et tout-à-£ût d'accord avec so^ temps, une epfemt passionnée et précoce, être suspendiil nur les limites du domaine idéal et de la réalité, la jeune Mignon. Au milieu de ces personuages qui re- [M'ésentisnt les d^és de l'échelle humaine, depuis le prosaïsme le 'plus complet jusqu'au mysticteme lepluséthér^, se place Wilhelm; c'est l'artiste, c'est Goethe. Il apprend la vie, il se prépare, il en médite les leçons, il en subit les épreuves ou si l'pn veut l'apprentissage; il s'instruit dans la connaissapce des hommes, il étudie comment dansi'immense concert toutes les nuances et tous les tons s'associent; quelles gradations harmoniques les concilient sans les confondre ; comment des teintes imperceptibles rapprochent Tune de l'autre les couleurs les plus opposées et séparent les couleurs voisines; il en observe leurs reflets mutuels et le$ influences comfdexes. Il finit par reconnaître que sous les plus humbles apparences. Dieu a caché des trésors de bonheur et d'espérance. Tout acquiert à ses yeux une import«u:e et un sens profonds. Dans les jeux mimiques des enfants il entrevoit la naissance et le développement du théâtre ; dans les marionnettes une leçon d'art dramatique; dans les querelles vulgaires et les amitiés bourgeoises , ipille évolutions dû caractère humain. Il croit, il médite, il espère, il prend confiance en Dieu, il connaît cette vie et devine l'autre.

Le livre esf: junie meryeillQ de dpmj-teiptçs et 4^ clairobscur. Tout est contraste et rien ne se heurte; une dé-

«dSTHE. 387

gradation insensible réconcilie les dissonances. Affaires, méditation, passion, rêverie, chimères, illusions, enfantillages, dévouements, héroïsme, erreurs, repentirs, remords même ; la vie humaine y apparaît symbolisée. Ce n'est pas un roman , c'est un commentaire mystique sur le monde réel et la poésie, sur les points de contact de la sphère idéale et de la vie positive.

On y parle d'objets vulgaires ; ses héros s'asseyent souvent à la table du festin ; les dragées que l'on donne aux enfants et Parmoire qui renferme ces provisions précieuses, y occupent autant de place que les dissertations esthétiques et lés descriptions passionnées. Schlegel faisait ses délices de ce livre qui semble puéril ; la reine de Prusse ne cessait point de le relire; elle avait choisi pour devise ces vers qui en sont extraits :

« Toi qui jamais ne baignas de tes pleurs

» Le mets de tes festins ou ton lit de douleurs ,

» Qui ne vailas jamais dans l'ombre et la soaffirànce,

» Attendant le retour du Jour lent à venir ;

» Va ! tu ne connais pas la céleste espér&nce 1

» Va! tu ne connais pas le profond avenir !»

Diverses pièces de théâtre, Clavijo et Stella par exjemple, se rapportent à la première époque de Goethe, au premier développement de son génie; d'autre^, comme Iphi^ génie y le Tasse, Egmonty se rattachent à cette seconde phase apaisée.

Faust, création bien plus puissante, le sommet pour ainsi dire et le point culminant de cette vaste intelligence, marque l'accomplissement de sa guérison définitive et la magnifique éclosion de sa troisième époque.

388 GCETHE.

S VI

FausU — Les Fausts du xvi* siècle. — Le Moyen-Age. .— Faust devenu Voltairien.

Toas les philosophes da xviu* siècle, et particalièrement d*Alembert , ont recoonu comme initiatrice de leurs propres doctrines l'époque de Luther et de Bacon , cette époque qui a ouvert la carrière du doute et clos définitivement le grand cycle du Moyen-Age. La révolution du xvi' siècle, Télan général vers les voluptés et la jouissance de la vie, que nous avons signalés plus haut ( 1 ) et qui enfantèrent de si curieuses légendes, créèrent en Allemagne un dernier symbole, une légende représentant Fépicuréisme effréné, la jouissance illimitée, Finfini des voluptés; l'homme qui donne au démon son âme en échange des plaisirs terrestres.

C'est là Faust. On doit reconnaître en lui le roi de ces espiègles allemands, dont- l'histoire est ébauchée dans ce livre même (2). Le Faust primitif, non pas celui q<|&<vœthe a popularisé, le vieux Faust veut boire , manger, danser, rire, faire l'orgie et la débauche, être riche, et par un trait extraordinaire et frappant de vérité germanique, donner à sa curiosité érudite un aliment particulier , avoir la belle Hélène pour maîtresse. Ce pédant libertin, ce buveur homérique , ce rêveur sensuel, ce paresseux métaphysique tient au solide, et là vanité l'inquiète peu.

Quel que soit le nom du premier rédacteur de la légende, Widmann ou tout autre, il a eu le mérite de résumer les aspirations germaniques de son temps, et de leur donner

(1) V. plus haut, p. 130, les Espiègles Allemahdiî.

(2) 14. ibid.

GtKTBE. 38^

une forme si concr^, nue couleur si traiicliée, une expression si giossièrement vive » si ingénqment populaire, que l'écho s*en etA fait entendre à travehs r£iii^ie-du midi et du nord. Gbacuacomiatoait, au xvi' siècle, 4e sorcier sensuel; — Faustus jVhommR du bonheur, te joyeux compagnon, le riche, le To(uptueux, f amant de toutes les belles, le triomphateur de la vie. Faustm^ quêtait tout le monde.

La première é<&tion, à peu près introuvable , de ce livre caractéristique et brutal avait pour titre : Histoire prodi'- ^ieuse^ du docteur Faustus, le Magicien^ « où Ton voit » comment il se donna au diable, comment il entreprit un 9 grand nombre de choses prodigieuses, jusqu'à ce qa*il » reçût sa récompense; extraite en grande partie de ses » propres manuscrits, et puMiée povr Feffroi des impies et » l'avertissement des fidèles. » Soyez soumis à Dieu^ résistez au diable^ et il s'éloignera de vous. Gum gratiâ et pi-: vilegio. Imprimé chez Jean Spiess. Sans nom d'auteiar. — La seconde édition, un peu moins rare, porte le nom de Georges-Rodolphe Widmann (Hambourg 1599). — La troisième, publiée en 161 k, à Nuremberg,, édition revue et augmentée par J. -Nicolas Pfitzer, porte ce titre : La Vie criminelle et la Fin effroyable du célèbre archi-magicien D. Jean Faust.

 peine ce résumé épique des désirs bourgeois du temps eut-il par^ en Allemagne, les HoUandais^ le traduisirent dans leur idiome (Oeift, 1592). Un peu plus tard, les Ânglaisie reproduisirent à leur lour; et le plus puissant des dramaturges anglais après Shakspeare , Vénergique Marlowe , transforma la légende >en drame (1). G*est ce que fit avec

(i) Y, nos Études sua Shak&peabe, Ma&ib Stoart et l*ârétin^

S90 G««THB«

d^atttres deMlas et soas des ooirieQrs nouvelles, l'Espagnol UddmM ati XVU* siècle (1). En France, ÏBÂ$toire procUgieiM éi imnentahle de Jean Faust ^ grand et horrible enchanteur, asœc sa mort éponvoMable {in-12, Rouen, ÎMU) n'ent qu'une vogue inédiocre et ne fit pas beaucoup de bruit; les nations civilisées par Fesprit romain prenaient peu d'intértl à cette Histoire gotbiqne et baibare.

En Angleterre et en Hollande, comme dans le reste du N0rd tentooiqtte, Faust Tespiègle damné capUva tous les iMenrs, s'enipara dn romvi et de la scène. Voici sa véritable histoire, analysée par un élégant et savant esprit de notre temps avec une remarquable exactitude : "^

« Faust est né de parents pauvres dans le comté d' Anhalt. » Un de ses cousins, qui habite Wittenberg, le prend au- » près de lui, et le fait entrer à l'Université : là il étudie à » 4a fois la théologie et la médecine, et reçoit plus tard à » Ingolstadt le titre de docteur. Tout en se livrant à » ses devoirs dasdques, le goût lui vient aus» de con- » naître le» sciences secrètes dont il a ou! raconter tant de » merveiUes. Il se procure des livres d'astrologie et de né- * cromancie, et consacre à cette lecture maudite tout le » tenips qu'il peut dérober à ^a théologie. En peu de temps » il a fait de rapides pn^rèà, il peut prophétiser l'avenir » d'après les lignes de la main, il peut tracer des cercles » magiiO[Uês et conjurer les démons à l'aide du miroir. » Quelquefois le remords s'empare encore de lui; mais il il l'étouffé bien vite au milieu d'une société de jeunes » gens qui m pensent qu'à mener joyeuse vie, et n'ont » plus aucune cramte de Dieu, aucun respect pour les » choses saintes.

(â) V. nos âroDBS sur l^Espàgnb. (SI màgieo prodigioso,)

6CBTRE. 891

» Son cousin menn, et Faust, courant uans cesS« de fête » en fête, a bientôt dissipé le mince patrimoine qu'il en a • hérité, n a bescfin d'argent, et n*a plus rien à vendre ; » c'est alors qn-ii se résout à invoquer le diaUe. Il se rend » un soir dans une forêt voisine de Wittenberg, puis, quand » la nuit est venue, il trace ses cercles de conjuration et » appelle à haute voix le démon. L'èràge gronde, h forêt » mngit, la terre tremble, Faust effrayé veut Itiir, mais B une apparition gigantesque le retient ; c'est Satan lui- » même!

» Quelques mots s'échangent entre lui et Faust Satan 9 ne peut deVenir son serviteur, mais il promet de liiî en » envoyer un.

» Le lendemain, à son réveil, Faust voit entrer dans sa » chamhre un petit homme revêtu d'un capuchon de » moine ; t*est l'esprit infernal dont Satan a parlé, c'est » MéphôStophoîis qui s'offre à servir pendant vingt-quatre » ans le docteur, et à satisfaire tous ses désirs, pourvu 1» qu'il signe pr^labiement une obligation envers le j» diable.

» Cette obligation se compose de cinq articles :

» l"" Faust renbnce à Dieu et à ses saints;

» 2"* Il doit devenir l'ennemi des hommels, et surtout » de ceux qtn hlf reprocheraient son nouveau genre de »vie;

» â^ n n'obéira plus ni aux prêtres, ni aux religieux, ni » aux clercs ;

» i*» Il n'entrera dans aucune église, n'entendra point » de prédication, et ne fera usage d'aucun sacrement;

» 5® Il jurera de haïr le mariage et de ne jamais se » marier.

» Faust trouve tes conditions un peu dures, surtout la

392 GCETHE.

première, qui Toblige de reaoncer à Diea^ et la cinquième, qui le force de ne pas se marier. Cependant, comme, d'une part, il a grand besoin d'ai^ent, et que, de Tautre, le diable le presse intérieurement par la cupidité, et extérieurement par Méphostopholis, il se fait ouvrir une artère et signe. L'auteur dit que Ton a retrouvé après la mort de Faust cette obligation à Wittenberg, mais que Ton a eu des raisons pour ne pas en dooner le

fiu simile!

» À peine Faust a-t-il ainsi, le mécréant, gagné la faveur

du démon au prix de son âme ses appétits brutaux

sont les premiers qui se réveillent II veut avoir du vin de France, mais non pas du vin falsifié comme on le vend dans les mauvaises auberges de Witlenbei^; ensuite quelques bonnes tranches de rdti de veau, 4n jambon et des petits pains blancs. Tout cela est servi aussi promptement que proprement, et Faust se met à table avec la joie d'un homme qui a bien gagné son dîner, et dont Tappétit s'aiguillonne encore par les difficultés qu'il a rencontrées pour le satisfaire. Ensuite il fait meubler sa maison par Méphostopholis, qui est à la fois son sommelier, son rôtisseur, son tapissier et son valet de chambre. 11 veut avoir de beaux rideaux en soie, des peintures, de riches

tapis Faust, en se promenant dans'^^on joli salon, en

contemplant ses meubles nouveaux, ses riches vêtements, sa table si bien fournie, se frotte les mains et se moque de la canaille dégaeniliéc qui passe en grelottant sous ses fenêtres, et qui n'a pas l'esprit de se donner au » diable.

» Quand tout a été disposé avec soin, quand il y a assez » de place pour donner un banquet, assez de chaises pour » les CQUvives, assez de rôti de veau au buffet, et de \iu de

GCETU£. 393

France à h cave, Faast, qui n'est pas égcribte, et ae veut pas jouir de sa bonne fortune tout «eul, appelle ses bons amis les étudiants de Wittenberg, et alors Tive la joie I Ce sont des festins où il se casse pkis de bouteilles que dans les cuisines d'un roi, ce sont des soupers où Ton ne compte plus les heures, et des verres qui s'entrechoquent à grand bruit, et des chansons impies qui font pleurer les saints; et le jeu, et le tumulte, et le scandale dont les vagues retentissements effraient toutes les bonnes âmes de Wittenberg.

» Bientôt Targent que Faust reçoit de Méphostopholis ne suflBt plus, et pour s*en procurer, il a recours à des ruses infernales. Par exemple, il fait venir chez lui un juif, et lui emprunte quatre-vingts écus, en lui promettant de les rendre dans un mois, ou de se laisser couper le pied ; le jour du paiement arrive, le juif accourt, et, comme Faust n'a point d'argent à lui donner, il veut, nouveau Shylock, mutiler son débiteur. Faust se met au lit; le juif tire son couteau, et coup^ en effet une jambe d'homme; le sang coule ; il a peur qa'on ne le dénonce à la justice, et pour apaiser Faust , qui pousse de grands cris de douleur , il lui rend son obIigati(m, de plus il lui donne tout l'argent qu'il porte sur luiy et Faust , ayant si bien joué son rôle, saute gahnebt à bas du lit , et bmt aux dépens du juif avec un nouveau plaisir.

» Une autre fois, il vend à un très-haut prix un beau cheval, jeune, vif, fringant, et^ à la première rivière que le cheval traverse, son cavalier le sent fondre, comme un morceau de glace, entre ses jambes, ce qui doit être pour le cavalier une sensation assez désagréable.

» Puis de temps à autre il quitte sa jolie maison de Wit-

Stf& 6CETHE.

» teûberg, et s'^va toir c^ qui se t)a89é dans les antres » villes d'AUeiteagne. Son tova^ ne hii coûte pas cher, et » ses moye&ft de transport sont eAbore ptns rapidcis qne ne » petit Tétre nne bonne voitore an^alse dur on cftemm de - » fer. Il n'a qu'il étendre son mantean, pnis s'asse<Mr là- » d^M avec ses compagnons , et les voilà qni partit

• éomme Téclair. Un matin il arrive à Leipzig avec nne » troupe d'étodiatits; à Feutrée du caveau d'Auerbacfa il » aperçoit des domestiques qui roulent avec peine un » énorme tonneau, h Allons, fainéants que .iraos êtes ! s'é- » crie-t-il, comment l'un de vous ne se charge-t-il pas lui » seul de cette besogne? » Les valets le regardent d'un air » surpris ; mais l'hôte, moins patient, se fâche et lui dit : « Mauvais plaisant que vous êtes, essayez donc de remuer w ce tonneau, et si vous parvenez à le faire sortir de cette » chambre, je vous le donne. » Faust accepte la propo- » sition, appelle ses compagnons pour en être témoins, puis » s'asseoit sur le tonneau, et le tonneau s'avance légère- », ment comme eût pu le faire un bon coursier de Fran- » coni^ Alors ce fut un triomphe sans pareil, et une vie de » bombance comme la cave d'Auerbach n'en avait point » enix>re.;rne. Faust rassemble tous ses aqais , puis toutes les connaissances de ses amis, et Ton se met à table, et

• l'on passe la nuit et le jour à boire, jusqu'il ce que le » tonneau soit vide et bien vide, car Faust tenait à ne pas » laisser le moindre scrupule au brave aubergiste.

» Dans ce càVeau historique d'Auerbach, nous avonà vu » (continue le voyageur) deux peintures sur bois destinées » à retracer cette circonstance mémorableilapremière nous » montre Faust avec son bonnet d'étadiant , sa longue » barbe et sa barrette , arrivant à califourchon sur le tonê neau; l'Uke le regarde avec stupéfection ; les étudiants

GCBTH£. 395

* iont des gestes de surprise ; son petit chien marche de- » yant lui. au bas sont écrits ces six vers :

« Doctor FauBt sa diesen frîst

» Aas Auerbachs keller geritten ist

» Auf eineirf ft«t mit wein geschwind,

» Welches gesehen viel mutterkind.

» Solches darch seine subtile krîâft hst gethan

» Th»t des teOfels lofaû empfangendâToiu » tSSS,

« — Çn çe temps-Bj, le docteur Faust sortit rapidement » de 1^ cave d'4'ï^ï*i>3ch sur up tonneau plein de vini. Plu- » sieprs enfants de femme furent témoins de ce fait qu'il V acçomplifpar la force de son art subtil, dont le diable lui » donna plus tard la récompense. »>

« [.'autre représente le joyeux docteur assis au bout de » la table; autour de lui ses compagnons, les uns qui boi- » vent, les autres qui jouent de divers instruments, et près » de lu| le bienheureux tonneau, où le domestique vient » encore de puiser pour remplir une grande cruche. Au bas » de ce tableaîj, on lit cette inscriptipn, qui a déjà donné » lieu à beauco^ d'interprétations et de commentaires difn férents :

« Vive, bibe, tobgregare, memor

» Fausti bujus ! et bnjus » Pœnse. Aderat claudo hœc

w Ast erat amplo gradu (i). » 1825.

c Là couleur de ces tableaux curieux a noirci ; celui qui

(1) , Le sens de ces njiéchants vers qui semble obscur à notre spirituel voyageur et à ses devanciers est évidemment celui-ci :« Vis, » bois, réunis- toi à tes amis; et souviens-toi de ce Faust et de son » ch&timent. II est venu potur lui, le châtiment, boiteux sans doate, » œab à grands pas I »

396 GCETHE.

» se trouve au fond de la cave a sortout beaucoup souf« » fert de rhumidité, et Ton n'en distingue plus qu'avec » peine Tinscription ; mais Ton peut cependant reconnaître » les [Aysionomies, qui ne sont pas sans expression, et ia » naïveté du dessin et les costumes qui peuvent offrir un » sujet intéressant d*étude. Leur forme en demi-cercle , 9 mesurée eiactement aux compartiments de la muraille , « pourrait indiquer qu'ils avaient été peints exprès pour 9 la salle voûtée où \\a se trouvent.

)) L'aventai^ du caveau d'Auerbeach a ranimé l'es-

9 prit entreprenant de Faust, et comme II n'espère pas 9 toujours trouver des hôtes qui le paient si largement pour r promener leur tonneau d'une salle à l'autre, il se résout 9 à aller chercher fortune ailleurs. Justement pendant qu'il » est à débattre avec lui-même de quel côté il fera voile sur » son manteau, il entend dire que l'évêquede Saltzbourg a ^ une cave pleine de vin, et le voilà qui, avec sa troupe * joyeuse, se met en route pour Saltzbourg. On arrive le soir auprès de l'évêché; on se &pit contre la muraille, et » quand la nuit vient protéger ces nouveaux larrons, ils 9 gravissent le mur du jardin, entrent dans la cour,descen- » dent l'un après l'autre par le soupirail, ouvrent tous les « tonneaux, et sont assez francs pour rendre hommage à » la galanterie et au bon goût de Tévéque. La fête duçait 9 déjà depuis plusieurs heures, et les buveurs allaient se » retirer par le chemin qu'ils avaient pris, sauf à revenir ».iuie autre fois, lorsque^ le sommelier de l'évêque, qui » savait aussi apprécier les trésors de son maître, réfléchit 9 que ce serait pourtant bi^n à lui de boire un coup avant » de se coucher, Il s'en va donc à la cave, et n'est pas peu » surpris d'y trouver une si nombreuse société. Il y a de 9 part et d'autre éionnement et frayeur : lui veut crier;

6CBTHE. 397

» les antres veulent fuir; mais Faust ne se déconcerte pas. « Que chacun remplisse sa bouleine! s*écrie-t-il en vrai » héros de cave, et partons I • Puis il prend par les che- » veux le brave sommelier , Tentralne rapidement dans la » forêt et l'attache à un arbre.

» De Saltzboui^ le ma^cien s*en va à Francfort. A moi- » tié chemin il entre dans un château, et devant toute laso- 9 ciété prend Tarc^en-ciel avec sa main : c'est un des plus « beaux traits de sa vie; puis il est reçu auprès de Tempereur Maximilien, fait apparaître sous ses yeux le grand » Alexandre, et lui bâtit une salle où sans cesse on entend » le chant des oiseaux, où Ton respire le parfum des fleurs, » où tout est splendide et magique.

» Ensuite il retourne à Wittenberg et reprend sa vie j» bruyante comme par le passé. De temps à autre pourtant, n il lui vient des remords^ il voit ses vingt-quatre années » s'enfuir, il songe à ses pédiés et à ce qui l'attend dans » l'autre monde ; alors il se frappe la poitrine ei songe à » faire pénitence; mais le diable arrive aussitôt pour l'en « empêcher. Une fois il lui prend envie de lire la Bi- » ble ; Méphostçpholis le lui défend, à part pourtant les- » cinq premiers livres de Moïse; mais il ne doit lire ni le • Livre de Job ni les Psaumes de David ; et, dans le Nou- » veau-Testament, on lui permet la lecture des trois évan- » gélistes Mathieu, Marc et Luc, pourvu qu'il évite ce que » saint Jean et saint Paul ont écrit

» Une autre fois, il se lasse des femmes de mauvaise vie » qu'il a toujours courues. Il suit une jolie fille qui est » servante chez un de ses voisins : il tente de la séduire ; » la jeune fille est sage et résiste à tous les moyens de » séduction. Alors, comme il a conçu pour elle une violente » passion, il se propose sérieusement de l'épouser; mais le

898 Gornrt.

» diable arriYe,ian contrat à la main : « Tu ne te marieras » pas, lui dit-il, w le mariage a été inatilué par Dieu, et » nous ne wulou» pas dea institutiona de Dieu. » Fauat ré- » 8iate; le diaUe menace; et comme aes menace» aemident « être encore inutiles, tout-à-coup la maison s'ébranle, les » murailles et les parquets s'enflamment, et, à traYers le » feu et ia fumée, SaUm, Tceil «i courroux, apparaît lui- * même devant Faust, qui tombe tout effirayé et demande » pardon, en promettant de se soumettre. Sur quoi, Satan, » en monarque généreux, lui offre pour compensation à la » servante de son voisin, aavea-vous qui! rien moins que » la belle Héltoe, l'épouse de Ménélas, cette Hélène devant n laquelle, dit Homère, les vieillards eux-mêmes se levaient » avec reqiect,

1 Donc Hélène, la fille poétique de \^ Grèce, arrive en n àttemape, dans la petite vîHe de WUtenberg, dans la » chambre du docteur Faust,, avec un riche vêtemmt oou- » leur de pourpre, avec de longes boucles de cheveux » dorés pendant sur les épaules, et probablement aussi avec » ce regard qui mit T?we en cendres. Ai-je besoin de dire » que Faust, en la voyant, oublie à toutjamabsa petite » servante, ses projets de mariage et se sent possédé du » môme amour que Ménélas et Paris? Hélène est aussi » d'une grande complaisance. U changement de lieu ne » l'étonné pas) la demeure tout allemande du philoeqrfie » ne lui fait point regretter le palais ^lendide de Priam. » Hélène estune bonne fille, qui tombe sans difficulté de » l'épopée d'Homère à la condition tfsseï bourgeoise de » maîtresse de maison l Wittcnberg.

» Je ne dois pas oublier de dire que pendant ses voyi^ » Faust s'était choisi un compagnon , un famulus , le bon » Christophe Wagna*, qui lui servait éa quelque sorte de

domestique , et qui » èa échange de «es loyaux services, recevait des leçons de magie, » Ainsi placé entre une belle femme à laquelle i) prodi* gue tout son amour , et un fidèle serviteur auquel il pe craint pas de faire part de sa science , il faut avouer que la vie de Fausit commence à prendre une consistance assez bonnêta, Pour comble de bonheur , Hélène devient mère} un joli gargot^t qni porte sur son visage le fep du Midi et la rêverie du Nord, est le fruit de cet amour enchanté. Après la Qiort de Faust, Qéléne et son fils disparaissent

9 Mais Faust ne pouvait plus jouir qu*à demi de sa félicité d'amour, l» diable Im avait accordé vingtrqoatre ans de vie , et il sentait fuir cea^ vingtrquatre ans , et le diable tel que nous le montrent les ehroniquesdu moyeaâge, était homme de paiyle.

• Uoe fois arrivé au déclin de sa magique existence , le malheureux Faust n*osait en regarder le but Le sable coulait dans son horloge avec une épouvantable rapidité. Autrefois il pouvait s'endormir au léger murmure de cette chute des heures ; maintenant il comptait chaque grain, et chacun d'eux , en tombant, réveillait dans son ccBur autant de remords que de douloureuses appréhensions.

» Alors il lui arriva de nouveau d'exceUentes pensées de rdigion et de très^bonnes résolutions de fiiire pénitene^ s mais il était trop tard. Dès qu'il s'ayise de tourner ses regards vers le ciel, le diable est là pour les ramener sur la terre ; dès qu'il songe à prendre uU livra de piété, Hélène s'en vient avec son doux sourire lui passer ses beaux bras autour du cou, répandre ses longs cheveux d'or sur sa tôte, Faust ne songe plus qu'à lire dans les yeux de

&00 GCETftE.

cette sirène , et au Heu de réfléchir aui saintes maximes de la Bible , il ne rêve qu'à ce mélodieux chuchotement de paroles d'amour, que son amante lui appwte avec ses baisers.

» Bientôt sa vie ne se compte plus par années, par mois, mais par jours : il est temps qu'il règle ses affidres dans ce monde. Il appelle son famuluset lui confie ses dernières instructions et les manuscrits où il a raconté plusieurs traits de sa vie, et ses livres d'astrologie, qu'il lègue à la postérité ; ensuite il appelle encore une fois sa science à son secours, et prophétise l'avenir ; il prophétise la chute de la papauté, le renversement de celte ville infâme qu'on appelle Rome , de grands fléaux et de grandes guerres sur les bords du Rhin. Puis, après s'être ainsi occupé du monde à venir , après avoir fait en règle son testament, comme tout honnête homme pourrait le faire, après avoir aussi donné à son famulus un démon qui doit le servir sous la forme d'un singe, il se réveille encore un matin, et c'est, hélas ! le dernier. Alors il veut au moins mourir comme il a vécu ; il convoqcie ses compagn<ms de débauche et commande à Méphostopholis une grande fête. Les bons vins circulent de nouveau sur la table; les chansons folies et étourdies se succèdent sans interruption. Jamais les braves étudiants de "Wittenberg n'avaient pris tant de plaisir à s'enivrer chez Faust. Pour, lui, il ne peut s'empêcher d'être triste ; car il songe au voyage qu'il va bientôt entreprendre, et ce voyage n'est pas récréatif. » Il faut aussi qu'en homme bien élevé, il prenne congé )» de ses amis, et il essaie en vain de parler. Le mot est dur » à prononcer; plus dure encore est la pensée qu'il ren- » ferme. Enfin il vide d'un seul trait sa grande coupe et » commence sa harangue : < Hes amis, je dois bientôt

GCBTHfi. &0i

» VOUS quitter; je ne sais quand nous nous reverrons ; » j'espère pourtant que nous nous reverrons; car vous pre- » nez un bon chemin, pour me rejoindre. Je ne vais ni à

• Leipzig, ni à Ërfurt, nia Francfort, mes trans amis ; au- » tremcnt je vous prierais de venir avec moi. Hélas!* je vais » beaucoup plus loin, et je vous assure .que s*il avait dé- » pendu de moi de rester plus longtemps dans votre aima- » ble société, j'y aurais consenti de grand cœur; mais j*ai » affaire à quelqu'un dont il n'y a guère d'actes de pa-

• tience, pas plus que d'autres actes de vertu. Je vais enfin » rejoindre mon maître le diable. Je vous prie de continuer » à boire et à chanter, et de me faire seulement la grâce de » m'enterrer quand vous me trouverez mort »

« Cela dit, Faust se retire dans sa chambre; les étudiants <» restent ensemble. A minuit, on entend un orage effroya- » Me; le maison tremble ccHnme si elle devait tomber; » puis à ce bruit, qui glace tout le monde de terreur, suc-

• cède un silence non moins effrayant. Quand les étudiaots » entrèrent dans la chambre de Faust, ils trouvèrent ses » membres déchirés comme par la foudre et dispersés sur » le parquet; ils les recueillirent pour les enterrer, comme » il les en avait priés (1). •

Renouveler ce Faust du moyen-âge et l'approprier aux nouvelles doctrines, aux nouveaux doutes, aux destinées nouvelles de l'humanité : voilà l'œuvre de Gœthe. Le vieux peuple allemand du xv* siècle n'avait conçu Faust que sensuel et curieux, avec les penchants et les entraînements grossiers qui rabaissent et qui dépriment Gœthe prête à son savant les aspirations élevées qui le rachètent

(1) X. Marinier. Études sub Gobtbe.

Il y a chez Gœthé tin sentimeàt profond de h graûdear à laquelle notre époque aspire. Son Paust est réellement mystique, épris d'un amour trai, enflammé d'un véritable enthoui^me. Ses fautes tae sont pas d'une, âme lâche. Il peut dire comme le personnage de Shakspeare : « J'ai péché , mais non ignoblement » Que rêvait le XYili* siècle , ou plutôt que voulait Hà doctrine? Elle niait la définitive impuissance dé l'homme, et nous appelait à butes les jouissances comme à un pouvoir sans bornes. Le Mondain de Voltaire ; tous les livres de d'Holbach , de Diderot, de Lamethrie n'avaient pas d'autre bat.

Faust est donc à la fois un adepte de taracetse et de Diderot. Il abuse de la science, cherche le seciNât éternel et se fle à l'amitié; ce sont les plus nobles erreûk^. Dès la première scène, il veut connaître le mot de cette grande et mystérieuse activité de la vie; il évoque l'esprit des mondes ; il méprise profondément la science creuse qui se paie de simulacres; — science représentée par Térudit Wagner, érudit d'écorce et de mots. Celui-ci représente l'inanité de la rhétorique et de la formule ; — laquais de l'érudition, caricature lexceÛente, dont la présence déplaisante et factice ne sert qu'à dégoûter Faust d'une vie qui donne à de pareils néants l'occasion d'être quelque chose.

Wagner c'est l'artificiel , le simulacre et l'apparence. C'est la formule. Il désire le succès et les jouissances; il veut la science pour briller et être heureux* De cette ambition subalterne aux essors puissants , aux élan9 redouta- Mes de Faust, ardent à tout comprendre et à tout voulob*^ quelle distance I

C'e^t alors qu'il se damne volontairement Le démon ne le séduit pas; c'est le vide, le désespoir de son œcur, le dégoût de la science vaine qui le perdent Werther se re-

MBTfiE. &03

trouve ici. Après quelques scènes de tavernes, quelques visités aux sorcières, quelques essais de jouissances grossières qui fatiguent Faust, une jeune fille de Francfort passe dans la rue; elle est l'iUnocéttce même et n'a pas quatorze ans. Dès que cette adorable créature apparaît, elle a{>peli6 let concentre tous les regards; entraînée dans le cerde d'activité infernale de Faust» tous les cœurs sont à elle; F&nst et le diaUe int^rewent à pàoBi On ne voit plus que cette suUiœe innocence ^ grande en faœ de l'incertitude de la science. Là tradition du ûioyen-âge est anéantie ; ie mythe^ la légende et leur brutale sino^M^ité font place à des aentîments et à des idées {^m modernes, (dus attendriB et plus profondément chrétien^ La faute de Marguerite a donné la mort à son frère et à sa mère; mais elle a aimé, sa douleur expie aoa crime ; ^^^ l'atuour kt sauve.

Tel est œ grand poème» ou plutôt; ce mystère dramatique, le précurseur de Manfred^ de ChiUie Harold, de Don Juat^ «t que l'on peut regarder comme un dévdoppement ot un acoomiriissement distinct du roman de Werther; le sentiment chrétien le plus profond s'y épanouit en une adorable poé»e associée à des aspirations secrètes vers un panthéisme qui ne parvient pas à l'absorber.

L'âme de Goethe s'était apaisée. L'expérience, l'étude des hommes et des dioses l'avaient cahnée et raffermie. Un ioog séjour en Italie dvût changé tonte wa atmosphère

&0& GCETHS.

S va

GiBthe et la famille de Gag^ostro.

En 1787, Gcetbe, jeune encore, et dans la première £ra!dieur de cette imagination puissante, de cette c^>senration sagace qni se développèrent ensuite pour sa gloire, se trouvait à Palerme. L'Europe retentissait alors du nom de Cagliostro. Par une révulsion qui n'étonnera pas ceux qui connaissent rhumanité, ce siècle qui foulait aux pieds toutes les croyances croyait au comte Saint-Germain l'immortel, à Mesmer le magnétiseur, et à Cagliostro le sorcier.

Qui était Cagliostro? Cet homme sans famille, sans parents, sorti de terre, étonnant l'Europe de son luxe; éloquent, adroit, prodigue, charlatan sans pudeur, d'où venait-il ? Fallait-il l'identifier avec un certain Joseph Balsamo , banni de Palerme pour ses nombreuses peccadilles, ou le croire prince oriental, comme il l'assurait gravement? La curiosité de Gœthe fut vivement excitée, et son séjour à Palerme lui (^rit les moyens de satisfaire cette curiosité. Le poète lui-même raconte avec quelle attention il prenait part aux conversations relatives à Cagliostro ou à Joseph Balsamo; avec quel soin il recueillait les documents relatifs à ce personnage, les portraits de CagUostro que l'on colportait à Palerme. C'était pour lui un problème à résoudre, une espèce de monomanie de curiosité.

Jugez de sa joie lorsqu'on lui indiqua le nom et la demeure d'un vieil avocat chargé par la cour de France de remonter aux sources, de rechercher les antécédents, les ancêtres, les parents et les collatéraux du magicien pré-

G€ETB£. 405

tendu, et de composer avec . toas ces documents un mémoire explicatif. Gagliostro s'était mêlé d'une manière éclatante au procès du collier ; sa fantasmagorie amusait et terrifiait la cour de France, qui, sur le bord du précipice, aimait à se distraire dans le baquet magique de Mesmer et au milieu des fantômes de Gagiiostro. C'est au mémoire de l'avocat sicilien que sont dus tous les documents véritables sur lesquels repose la biographie de Gagiiostro. Goethe s'empressa de lui rendre visite, et obtint de lui la communication de son travail II apprit donc que les Balsamo étaient d'origine juive, qu'un grand-oncle de Joseph Balsamo qui se nommait Gagiiostro, avait donné son nom à Ten • faut né en 17&3, à Palerme. Frère de la charité dans sa première jeunesse, plein d'intelligence, d'habileté et de ruse; médecin très-expérimenté, Balsamo s'ennuya de bonne heure de l'obscurité de son sort, et s'avisa de con* trefaire un titre qui devait lui assurer la propriété d'un do^ maine considérable. On reconnut la, fraude ; il trompa la justice en s'embarquant pour la Gatalogne, où il épousa une fort jolie personne, dona Lorenza, fille d'un fabricant de ceintures; puis il se rendit à Rome avec sa femme, et se fit appeler le prince Pell^prini; et avec cette audace qui ne l'a jamais quitté, revint à Palerme, où il se fit recevoir sous ce nom d'emprunt Une jolie femme était , pour Gagiiostro ou Balsamo, un instrument de succès admirable; il se trouva sur la route du couple aventurier un prince palermitain, sensuel, ignorant, arrogant, brutal et riche, qut«'éprit de dona Lorenza, et dont la protection s'étendit sur le faux prince Pellegrini et sur sa femme. Cependant jon reconnut Joseph Balsamo , le fugitif et le faussaire , qui fut incarcéré malgré les réclamations du prince. Le procès allait s'instruire ; avant le commencement des débats, on

&06 GCBTHB.

vit le prince palermitain forcer la porte du tribunal, sairir l'avocat de la partie adverse, le renverser, le terrasser elv l'accabler de coups. Le président qui essayait de rétablir Tordre fut accablé d'injures, et l6 tribunal, tehîflé, ordonna la mise en liberté de Balsamo. Toute cette procédure honteuse , qui ne pouvait appartenir qu'à un paya de despotisme et de barbarie, fut imprimée à Rome ; c'est nït dt^s documents les plus curieux de l'état de TEurope et de sa législation avant la Révolution française.

Balsamo, laissant sa femme entre les mains du prince palermitain qui l'avait vaillamment ootaqmse, partit ensuite pour la France : oh sait quelle y fut sa fortune.

€es détails eussent satisfait une curiosité vulgaire. L'imagination active et l'âme poétique de Gœthe ne se contentaient pais de si peu. Quelques membres de la famille Balsamo vivaient encore; où étaient-ils? Qu'étaient devenues la vieille mère et la sœur du sorcier ? É6iient-elles complices ou innocentes des fraudes et des jongleries qui séduisaient tant de courtisans et de grandes damés? Le vieil avocat, pour se procurer les renseignements nécessaires, et dresser l'arbre généalogique de Cagliostro, avait employé un commis qu'une ruse assez bien tissue avait introduit dans la famille Balsamo. Ce dénier avait prétendu disposer d'une petite pension appartenant^ disait-il, au jeune Capitummiào, petit-fiis de la mère de Gagliostro. Au moy^ de cet artifice il s'était procuré tons les papiers, contrats de mariage et âictes de naissance^ constataient l'état et l'origine de Joseph Balsamo.

— £h bien ! lui demanda Gœliie, puisque vots connais* sez cette famille, ne pouvez-vous m'Intreduire auprès d'elle? Je suis curieux de voir ces pauvres , gens $ ils me

GQKTHB. &07

donMPmt, «iir te caractère étrange de lear fito, plus de renseignements qae votre arbre généaiegique a'en peut

oQBtcnm

-^Mi»jeêraiB9 leur présence; ils m'interrogeront lior la pension qae je leur ai promise, et je ne saurai qoe leur répondre*

— Je rmB olire uà moye» fadie ; je passerai pour Anglais» CagKostro est nmintenant à Londres, où tous savez qu'il s*est retiré en sortant de la Bastille. Je médirai chargé d*^[yporter à la vieille mère des nouvelles de son fils.

-^ Â la bolÉne beure I A deiâain.

Gœtke aimait les déguisements^ N'y a-t-il pas dans ces âmes un instinct qui les porte vers les scènes et les spectacles qui doivent nourrir la pensée , émouvoir te coeur et grossir le trésor de sentiments et d*idées qui s'a{^e génie î

A irois heores« le commis et te poëte se mirent en roule ; ils tratersÈtent les rues bizarres, gothiques, sarrazines, espagnoles et italtennes de Paterme; et non loin de la grande rue d'EI Cassèrô, ils pénétttrcnl dans une rue tortueuse et side dont la vieilte maison des Balsamo occupait le fond. La petite porte éuit ouvert». Un escalier branlant et misérable conduisit tes visiteurs à h cuisine : ià se tnHivait une femme de taiUe moyenne, aux épaules larges, osseuses ^ carrées, mars sans embonpoint Elle lavait la vaissette. Son vêtement était pauvre et propt«. En apercevant l'étranger et le commis, elte se bâta de cacher avec un pan de son taUier mi autre pan que le travail dont elle s'oecvpait avait sali. Nous laisserons parler Goethe, qui a pris 8oin àe conserver dams tous teurs détaib la scène et te dialogue suivants :

« &k bien ! seigneur Giovannit dit la femme au commis.

&08 GCETHE.

nous apportez- VOUS de boùnes nonveUes? Notre affaire estelle terminéeT

— Non» pas encore; mais voici un étranger que votre frère a diargé de vous apporter ses compliments, et qui vous dira comment il se porte.

Les compliments du frère 1 Gela n'était pas dans nos conventions ; mais je m'étais trop avancé pour reculer.

— Vous connaissez mon frère? me dit-elle en se retournant f«rs moi.

— Toute l'Europe le connaît, et vous ne serez pas f âdiée sans doute d'apprendre que sa santé et ses ^affaires sont bonnes, et que sa fortune prend un excellent cours.

— Entrez, entrez, je suis à vous à l'instant. » Suivi du commis, j'entrai dans la chambre voisine. C'était une vaste salie, si haute, si grimde, si nue, qu'elle

aurait pu passer pour une salle de bal, si elle eût été plus richement ornée. Une seule fenêtre répandait le jour sur les hautes murailles, privées de tentures. On voyait. tout autour des portraits de saints noircis par le temps et entourés de vieux cadres d'or. Les vieilles briques du parquet étaient fendues et soulevées de toutes parts; d'un côté, une petite armoire antique et noire qui servait de secrétaire, et d'un autre, deux vastes lits sans draperie. Quelques fauteuils, dont le dos bruni laissait apercevoir un reste de dorure, et dont le siège était de paille, se irouvaient jetés çà et là.

C'était le seul asile de la famille. Il y a quelque chose de touchant dans l'indigence cultivant l'ordre et la propreté. Déjà ému, je m'approchai d'un groupe réuni au-dessous de l'unique fenêtre. Il se composait d'une très-vieiUc femme, la grand'mèrc ; d'une jeune fille d'environ seize ans, à la taille bien prise, aux traits parfaitement réguliers, jnais çiTacés et détruits par la petite vérole ; d'un jeune homme

GCETHE. 409

défiguré comme la jeune fille; et d'une personne malade, aux formes frêles, à Tair languissant, assise ou plutôt couchée sur une chaise longue.

Mon guide, pendant que j'observais cette scène simple et intéressante, expliquait en dialecte sicilien (que je ne comprenais pas) le motif de ma visite ; la vieille, qui était sourde et qui relevait souvent la tête, se faisait répéter le récit de mon conducteur. C'était une belle vieille, à l'air calme, comme la plupart des personnes afiligées de surdité ; de taille moyenne, mais bien faite encore; une de ces vieilles que les peintres sont heureux de rencontrer. La beauté de leurs ti*aits n'a pas disparu sous les rides, et leur physionomie grave et pensive sollicite le pinceau. Comme chacune de mes réponses à son interrogatoire avait besoin d'être tra^duite, la conversation fut lente , j'eus le temps de mesurer mes paroles et de jouer avec assez d'aisance le rôle que je m'étais imposé.

« Votre fils, lui dis-je, a été absous en France, et se trouve ipaintenant fort bien reçu en Angleterre. »

En entendant cela, elle poussa une grande exclamation, prononça une prière latine à haute voix, et son ton devint si animé, si joyeux, sa prononciation si nette et si claire, que je pus la comprendre, malgré le patois dont elle se servait.

Alors la fille entra, ses longs cheveux noirs rattachés et retenus dans une grande résille rouge et portant un tablier blanc. Pendant que Giovanni lui répétait ma conversation avec sa mère, je contemplais et je comparais ces deux personnes : ici, la décrépitude et l'affaissement ne tenant plus à la vie que par deux points uniques et sublimes, l'aniour maternel et la religion ; là, une plénitude de vie, de force, de santé qui brillait dans- les regards de la fille, et

MO eCBTHB.

semblait émaner de ioùb ses pores. €ette dernière pouvait vfdk quarante ana Rien de délicat, de maniéré^ de mo^ derne, chez cette femme dont l'e^ bleu était sagàcë, mais non rosé, dont les traifs prononcés rappelaient eeux de son ttërt, dont la bouche était HMe et les lètreb tin peu fortes; te teint était animé, Fattitude déeldëe; tbttt "soû «ttMéUr, empremtde simpllicîté et d'énergie, resdembMt nmins à une femme des temps modernes qu*à une statue des vieux temps. Elle écoutait, ou plutôt buvait avidement les paroles de Giovanni, le corps penché, la tête en avant, les mains sur les genoux. EUe se retourna ensuite vers moi, me questionna sur mon voyage, sur ee que j'avais vu en Sicile^ et finit par s'écrier, avec cette espèce d'enthousiasme que les cérémonies religieuses inspirent à tous les Italiens :

« Surtout ne manques pas la fêté de sainte Rosa^, et venei la télébrer avec nous. »

Je vis que la grand'mère et la fille se parlaient lôut bas et d'un air assez gêné pour exdter mon attention : Je questionnai mon conducteur, qui m'apprit que la pauvre famille était désolée de ne pouvoir m'offrir une hospitalité plus complète ; qu'elle avait grand'peine à vivre ; qu'avant le départ de Càgliostro, la mère avait payé quatonee onces pour dégager des «fiets qu'il avait engagés; que estte somme ne leur était jamais revenue, et que, puisqu'il était devenu riche, influent, brillant, sans doute à ma prière il se souviendrait de sa pauvre famille. On mo demanda si je voudrais me charger d'une lettre pour lui ; je promis de Tenir la chercher le lendemain soir.

« Voyez, me dit la femme, je suis veuve, j'ai trofa enfants, etje n'ai rien. L'une de mes Slles est élevée au cou* vent; voici l'autre, mon fils est à l'école; j'ai en outre li mt charge ma vieille mère, et cette personne malade, que j'ai

prise cbez moi par eiiarité dirétieimek J'ai confiance ea Dieu qui ne laisse {M» led bonnes osnvrei sans lécompense ; niais, héias! avec tont mon travail «t toute mon industrie, je pouvais à peine suffire à nos besoins, et c'est un faideaa bien lourd que celui que je porte depuis si longtemps 1 <»

Les jeunes gens se môlèreot à la conversation qui devint générale et qui m'intéressa de plus en plus. Je vis qu'ils comprenaient ma pensée et me payaient de reconnaissance. Alors la vidlle femme, se retournant vers sa ûlie, lui demanda en sicilien :

« Cet étranger est-il catholique? af^partient-il à notice ssdate religion? »

La fille éluda cette question, et parla des fêtes brillantes de la Sicile, surtout de la belle fête de sainte Rosalie que les jeunes gens se plurent à dépeindre avec toutes les couleurs briUaates de l'imagination italienne, et qui, disaient-iis, n'a d'égale dans aucune partie du monde. Mon guide me fit signe qu'il était I^e^m de partir : je quittai la lamille en lai promettant de revenir chercha sa lettre le lendemain soir.

J'avais passé là trois heures, et l'impression que m'avait laissée cette soirée était vive et profonde. Une famille m pauvre, si candide, si pieuse, m malheureuse ! Ce n'était plus Ift curiosité qui m'animait : elle était satisfaite. Plus je songeais à ces mœurs simples et honnêtes , plus je comparaÎB ce malheur rés^^aé avec Tescroquerie brillante du fils, pins je me sentais touché.

La ruse dont je m'étais servi m'inspirait cenains scrupules ; je les avais trompées ces honnêtes gens I Sn avais-je le droit? Le lendem»n, lorsque la première surprise causée par ma visite sek'ait cahnée , n'allaient-ils pas y penser pliBHiâremeat, consulter d'autres parents, et peut-être se

k\2 GCETHE.

douter de moa artifice? J'étais vraiment inquiet ; le l^demain, au lieu de me présenter seulement à l'heure du rendez-vous que j'avais fixée, j'entrai diez les Balsamo sur les deux heures; la lettre n'était pas encore prête; l'écrivain public ne l'avait pas terminée. »

Tel -est le simple récit du poëte. C'est à mes yeux , je l'avoue, quelque chose de touchant que cette scène ; nonseulement la famille »dlienne , dans la vaste salle noire, pauvre, délabrée et si propre, mais ce jeune Allemand, homme de génie , qui sympathise de toute son âme avec ces misères et cette probité. Gomme il se pose simplement dans le petit drame qu'il déveteppe ! (jomme on voit bien la vieille aïeule et la femme sicilienne de quarante ans! leur piété qui seule les soutient, et leur amour pour les belles fêtes, leur seule poésie , la poésie de leur pauvreté 1 Ils se croient riches de ces fêtes, et ces cérémonies opulentes les arrachent au sentiment de l'indigence. Le récit de GoQthe n'exprime pas tout cda, mais le laisse apercevoir et sentir. Il y a si peu de charlatanisme , de caprice, de personalité dans cette narration I II songe si peu à se mettre en avant, à concentrer sur lui seul les rayons lumineux, à monopoliser l'attention du lecteur ! Il s'oublie si bien !

La seconde visite ne fut pas moins intéressante. Gœlhe y fit connaissance avec un autre membre de la famille , le neveu de Cagliostro , jeune homme d'une figure douce et mélancôliqucr

fc Poni'quoi notre oncle , diemanda ce dernier à Gœthe , a-t-il si complètement oublié sa famille? on dit qu'il est ridie, très-riche, qu'il se d<»me pour le fils d'un prince, et

GCËXHE. 413

qu'il nous renie. Je in*étonne qu'il lui soit venu à la pensée qu'il a encore des parents à Palerme.

— Eh bien ! dit la sœur en s'approchant, il nous reviendra sans doute : monsieur ne numquera pas de nous rappeler à son souvenir. N'est-ce pas, naonsieur? Et vous reviendrez quand vous aurez visité le royaume , et vous assisterez avec nous à la fête de sainte Rosalie ? »

La vieille mère se leva, et, s'appuyant sur la fenêtre :

— Mon jeune seigneur, dit-elle , quoique nous ayons ici une jeune fille , et que la décence ne me permette pas d'admettre des étrangers dans la maison , vous serez toujours ]e bien venu, vous, si vous repassez par icL

— Ohl oui, oui, s'écrièrent les enfants en chœur, nous voulons faire admirer toutes nos fêtes à ce bon monsieur, lui montrer toutes nos cérémonies. Nous aurons soin de choisir pour lui les meilleurs endroits. Gomme il sera surpris du grand char de triomphe, et surtout de la magnifique illumination !

Cependant la vieille mère avait lu et relu la lettre que l'écrivain public avait tracée pour eux. Quand elle vit que j'allais prendre congé d'elle, elle me la remit, et se levant :

« Vous direz à mon fils qu'il m'a rendue heureuse une fols, que je le presse ainsi sur mon cœur. »

Elle étendit les bras, les croisa et les serra fortement sur sa poitrine.

— Vous lui direz que, tous les jours, je prie Dieu et la sainte Vierge pour lui, que je bénis lui et les siens, et que mon seul désir est de le revoir encore une fois avec ces pauvres yeux qui ont tant pleuré pour lui.

« Et qui pourrait rendre, dit Gœthe en répétant ces paroles éloquentes, la douceur et l'énergie que la langue italienne prêtait à ces mots? la pantomime expressive des

gestes de là vteilte nière et le pmtotA âriiour, l*ardetit désir qu'elle exprimait ? Je ne pus les quitter sans €tre atten^ dru Leurs mains pressèrent les miennes; je fus reconduit par les enfants , et quand je me trouvai dans la Hie, je les \îs tous grbupéssur lé balcon qui me faisaient des signes fet qui criaient i

— Vous reviendrez, tt*est-ce pas? vous reviendrez!

Quand je tonhiai le txAn de là me, ils étaient éhi&Ore là. •»

L'impression produite sui* Gkfithe par cette iwène doknestique ftit profonde et durable. Cependant, au moment même où la pauvre famille, déçue par la visite de Tëtranger, espérait une ainélioration de sa destinée , lé fis continuait son rôle dans les capitales du Nord , et chaque nouveau succès obtenu par ses àudacietices iniposttik^ contribuait à effiiceï* de son esprit le souvenir dé sa fàtnOle indigente,

Goetbé n*était pas riche, n avoue dans ses Mémoires qu'il lui aurait été impossible alors de faire parvenir à la vieille Balsamo .les quatorze onces (près de quatre cents francs) que lui devait son fib. Il partit donc de Palerme, rapportant avec lui la lettre Suivante, dictée par la vieille mère et destinée à CâgUostro :

« Mon cher fils,

• J'ai reçu de tes nouvelles le 16 avrU 1787 par l'entremise de M. YiUon, et je ne puis t'exprimer combien j'en ai été consolée; car depub ton départ de Franoe je n'ai ^ns entendu {Mirier de toL Mon cher fib, je f«xhorte à ne pas m'onûier ; je suis très-pauvre et abandemée de tons mes parents » excepté de ma fille Maria^Anna ta MMr^ qai

in*a prise chez eOe. EDe ne peat pas loe maintenir toute senle; mais elle fait ce qu'elle peut Elle est veuve, elle a tnns enfants. Une de ses filles est au couvent de Sainte- Cathmine, les deux autres sont à la maison.

» Je répète ma prière, mon cher fils ; envoie-moi seulement assez ponr snbvenir à mes besoins les plus pressants, car je n'ai pas seulement l'argent nécessaire pour remplir les devoirs d'une bonne catholique ; mon manteau et ma robe sont tout déchirés. Si tu m'envoies quelque chose, ou ri tn m'écris seulement, fais-le par voie particulière et non par la poste , car don Matteo Bracc6n est preiâier secré-* taire des postes.

9 Mon cher fib, je voudrais que tu pusses me fixer quelque chose par jour , afin que ta sœur fût un peu soulagée et que je ne périsse point de besoin. Rappelle-toi le commandement de Dieu et viens au secours d'une mère réduite à l'extrémité. Je te donne ma bénédiction et t'embrasse de cœur ainsi que ta femme doua Lorenta. Ta sœur t'embrasse de cœur, et ses enfants te baisetat les mains. Ta mère , qui t'iime tendrem«at et qui te presse contre soki cceiur,

Té FËLiGE Balsamo.

» Païenne» 18 avril ft7S?. »

A 0cm retour en àilemagnei l'auteur de Wimker mota*tra cette lettre à plusieurs amis qui se cotisèrent pour envoyer, sous le nom de Gagliostro, une somme d'argent à la famille de CagUostro. Un négociant anglais nommé Joff fiit c^iargé de la lui rem^tre» Gœthe re(ut delà famille la tet^tre «pMiiûiis tFaasGrivoBi :

416 GCBTHE.

« Mon biea-aimé fils, mon cher et fidèle frère,

» La plume ne peut décrire la jde que nous avons éprouvée d^apprendre que vous vivez encore et que vous jouissez d'une bonne santé. Vous avez rempli 4e joie et de plaisir une mère et une sœur ^abandonnées de tout le monde, et qui ont deux fiUes et un fils à leur chaire , en leur envoyant quelque secours. Le sieur Jacob Joff , négociant anglais, après bien des peines , est parvenu à nous découvrir; car madame Joseph-Maria Gapitummino n'est pas connue, et on m'a[^lle communément Marana Gapitummino. Il nous trouva enfin dans une petite maison , où nous vivons aussi bien que nous pouvons. U nous annonça qu'il était chargé de nous transmettre une somme avec une quittance que je devais signer , ce que j'ai fait II nous a déjà remis l'argent, et nous avons même gagné sur le change.

» Maintenant figurez->vous avez quelle joie nous reçûmes une pareille somme, au moment de la fête de Noël, n'attendant de secours de personne. Jésus, qui s'est incamé pour nous, a sans doute touché votre cœur et vous a porté à nous envoyer cette somme, qui non-seulement a servi à apaiser notre faim, mais à no«s vêtir, car nous manquions de tout

» Notre plus grande joie serait de vous revoir encore une fois ; surtout moi, qui déplore chaque jour la fatalité de me voir éloignée d'un fils que je voudrais tant voir avant ma mort!

» Mais si des circonstances s'opposent à cette réunion, ne négligez pas de venir à mon secours, surtout à présent, que vous avez trouvé un si bon moyen, par le canal de l'exact et honnête négociant qui avait tout en sa possession

6QETBB. 417

sans qne nous nous en doutassions et qui nons a cherchés et remis fidèlement la somme en question.

> Celte somme est de peu d'importance pour vous ; pour nous le moindre secours est un tréson Votre sceur a deux grandes filles, et un garçon qui demande paiement à être soutenu. Yous savez ^qu'ils ne possèdent rien ; et quelle bonne oeuvre ce serait si vous envoyiez assez -pour les établir convenaUement !

» Dieu vous conserve une bonne santé ! Moas Fimplorons avec gratitude, et nous faisons des vœux pour qu'il vous maintienne le bonbeur dont vous jouissez, et qu'il touche votre cœur en notre faveur. C'est en son nom que je vous bénis, vous et votre femme, comme tendre mère; et moi votre sœur, je vous embrasse. Le cousin Joseph (Bracconeri),^ qui écrit cette lettre, fait la même chose. Nous demandons votre bénédiction, ainsi que les deux.sœurs Antoine et Thérèse. Nous vous embrassons et $ofames,

» Votre tendre mère,

» Felige Balsamo.

9 Votre tendre sœur,

» JoSEPIl-MARf A CAPITUMMCNO. »

An moment où Gœthe écrivait cette épttre destinée à Cagliostro, la pauvre famille apprenait la condamnation et l'emprisonnement de cet homme étrange. Alors Gœthe publia, sous le titre de Gagïiostro*s Stammhaum (Généalogie de Cagliostro), un récit de son voyage, et finit par s'adresser aux bonnes âmes « qui voudraient, disait-il^ 2 prendre leur part de la reconnaisâmce et du bonheur de » cette pauvre et honnête famille qui a produit l'un des

A18 GCETin.

» phénomènes de Tépoqae, un des plus étraùges monstres • que notre siècle ait vu& » Son appel ne-futpas inutile, et la souscription Teraée chez Gœdie fut réalisée et convertie en une pension dont la vieille mère et les enfimts jouirent jusqu'à leur mort.

C*est un axiome asseï vulgaire et très-aimé des sots, que la noirceur de Fâme s*asBOcie presque toujours à h beauté du talent. Que d'anecdotes recueillies pour prouver h bassesse de ce grand homme, Tavarice de cet autre, la folie d'un troisième I La malice, Fenvie et la petitesse de vues se sont chargées d'écrire la biographie des talents s elles ont rabaissé les supériorités à leur niveau et se scmt félicttées de cette œuvre. Regardez-y de près, vous trouverez àam rhistoire secrète de Fattiste et du poète de quoi défrayer de belles aotims et de nobles mouvements mille existences vu^aires. Qn a Boslet vices do génie en relief, on a porté la lumière sur ses bitftrreiles, on n^a oublié que ses vertus^

Dans la jeunesse de Gœtbe plus d'un trait semblable attestent la générosité dé Tâme. L*époque de sa maturité et c«lle de sa vieillesse^ progressivement envahies par la religion de soi-même et la doctrine plus que payenne de Tindifférence panthéiste et du calme impassible virent décheoir ou du moins s'affaibHr son génie que la puissance d'aimer abandonnait.

S VIII

Études de Oœthe. — Sea jugôiDent9< -^ Optinion A<! Qœthe sur l^acine, Corneille, Alfîeri, Stiakspearet; Çalderoo.

A dater de son voyage en Italie^ la vie de Gflslbe n^ fut

GCBTBB. {^19

qiiSme kmgae expériaientation» une étude infifiie sur le monde, rbumanité et kiî-*-]nÔnie. Alors commença cette série d'observations qui le révèlent tout entier et dont nous avons cité plus haut qudqnes fragments. A ces réflexions sur la vie se joignit une analyse approfondie de toutes les littératures, de tQus les génies, de toutes les époques. Rien ne serait plus fiicfle et plus intéressant que d'extraire des eeu* vres de Gœthe une galerie admirable de jugements critiques. Citons seulement les suivants :

« A nout aussi il est permis de parier d'Alfieri. Tandis )» que Dot amis le traduisaient, nous tentbns de le faire » monter sur notre théâtre ; une certaine sécheresse d*i- » magination, unie à une âme passionnée, le laconisme « dans la coneeption iinssi bien que dans Pexécntion , » refroidissent le spectateur. Ldn de nous la pensée de * nous ériger en détracteur de ce grand poète; mais ne » fint-il pas avouer que plusieurs de ses pièces deriennent » arides par le petit nombre de personnages autqueb il les » a réduites? Les aneiens faisaient usage des choeurs, r parce que diez eux la vie était publique; les modernes » ont eu recours aux confidents ; pourquoi cet isolement » des personnages dans les pièces d'Alfîeri ; pourquoi s'éi» tait-il reftisé à admettre quelques interlocuteurs de phis, » qui auraient délivré les héros et les spectateurs de ces » monologties si fat^antsT »

« Pour une eritique supérieure Galderon et Shakspeare » sont sans reproche; ai néanmmns quelque eenseur bien » raisonnable s*obstinait à incrîminer certains endroits de 9 leurs ouvrages, il faudrait lui montrer en souriant un » portrait de la nation peur laquelle ils ont travaillé» Non- 9 seulement ib ont ainsi droit à notre indulgence, mais ils

A20 GOETHE

méritent de noaveanx lauriers, pour avoir si heureuse* ment comfNris le génie de leur siècle. »

« Je ne me souviens pas qu*un Jivre, qu'un homme, on quelque circonstance de ma vie aient produit sur moi un aussi grand effet que les drames de Shakspeare. Os semblent l'ouvrage d'un génie divin, qui se serait ra[^roché des hommes, pour leur apprendre de la manière la plus douce à se connaître eux-mêmes. Ce ne sont pas des poèmes. £n les Hsant on se croit placé devant les volumes ouverts du destin, jouets d'un souffle orageux, agités par les terribles tempêtes de la vie qui en bouleverse sans cesse les feuillets.

» Tous les pressentiments que j'ai jamais eus sur le genre humain et ses destinées et qui, dès ma jeunesse, m'accompagnaient inaperçus, je les trouve exprimés et développés dans Shakspeare. Il semble nous dévoiler toutes les énigmes, sans qu'on puisse dire néanmoins : voici la solution. Les créatures les plus mystérieuses et les plus compliquées de la nature agissent devant ik)us dans ses œuvres comme des horlc^es dont le cadran et la boîte seraient de cristal; elles indiquent le cours des heures et l'on peut voir en même temps le rouage et 1» ressort qui les font mouvoir. Les regards que je jetai à la dérobée dans le monde de Shakspeare, m'excitèrent plus que toute autre chose à m'avancer dans le monde réel, à me mêler aux flots des destinées suspendus aurdessus des réalités; afin de puiser un jour, s'il était possible dans la mer de la véritable nature quelques coupes pleines, et de les distribuer, du haut de la scène, au public de ma patrie. ^

« Je conçois combien les personnes cultivées, raffinées,

GCBTHE. &2i

» élégantes et d'an rang élevé doivent estimer des poètes » tels que Racine bu Corneille, qui peignent, avec des cou- » leurs si vives et justes, la nature de leurs propres rela- » tîons et leur position sociale. Corneille avait représenté les » grands hommes, Racine représenta des personnages de » haute condition. En lisant ses pièces je me figure le » poète > vivant dans une cour brillante, sous les yeux » d'un grand monarque, lié avec ce qu'il y avait de plus » considérable ; enfin initié dans les mystères du cœur hu- » main, tel que le font le monde élégant et les lambris do- » rés. Quiconque étudie son Btitannicus et sa Bérénice^

• croit être à la cour, se iàmiUariser avec les grandeurs et » les petitesses de ces demeures des dieux terrestres, et » voir par les yeux d'un Français fin et délicat des rois » qu'adore une nation entière, et des courtisans, objets de » l'envie de la multitude, se montrer tels qu'ils sont avec » leprs défauts e^ leurs douleurs. L'anecdote d'après la-: » quelle Racine aurait conçu un chagrin mortel de ce que >» Louis XIY ne le regardait plus et lui aurait fait sentir son » mécontentement, serait volontiers pour moi la clé de ses » œuvres ; le poète doué de si grands talents et dont la vie » et la mort dépendaient des regards d'un roi, devait écrire » des pièces dignes des, applaudissements du monarque, de » la cour et du monde civSisé. »

« Lorsqu'une famille a subsisté longtemps, il arrive que » la nature finit par y produire un individu qui réunit en » lui-même toutes les qualités remarquables des aïeux. Il » en est de même des nations, dont tous les mérites peuvent » se concentrer dans un seul homme.

» C'est ainsi que Louis XIV fut un roi français dans l'ac-

• ception la plus comidète de ce mot, et que Yoltaire fut

422 GOSTHE.

n réerivain le ptas éminemment français, le plus national » Vdici les qualités que les Français ex^nt dans nn grand » écrivain ; nous les enregislPons id sans trq[> nous arrêter » à les classer méthodiquement :profondeur« génie, imagi-

• nation, élévation, naturel, talent, mérite, noblesse, e^»it,

• bel esprit, boA esprit, sensibilité, bon godt, 8aw>if*fiûre, » justesse, convenance, bon ton, ton de cour, lariété, abon- » dance, ricbesse, fécondité, chaleur, magie, pice, agré- » ment, facilité, vivacité, finesse, édat, du brillant, du » saillant, du pétiUant, du piquant, délicatesse, poésie du » style, bonne venàfication, harmonie, pumté, correction > élégante, perfection. De toutes ces qualités et de toutes » ces modifications de Tespril, on ne pent diqioter peut-

• être à Voltaire que la première et la dernière, hi profon-- » deur dans la conception et le fini dans Fexécutîon : tout » le reste, il Ta possédé, et c^est sa ^ire. *

Jamais Voltaire, au point de vue dé Part, ne fut mieux

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