‹ Études sur l'Allemagne, ancienne et moderneChapitre 54 sur 55 · SIX · texte numérisé non relu

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Quatrième époque, -^ Goethe guéri* — Indifférence suprême et apothéose.

La puissance gigantesque de cette intelligence nous est cmmue. A mesure que Gœthe avançait en âge, une ^différence plus mystique et plus dympienne le pénétrait

Une nouvelle période commence ici. Les couleurs da poète deviennent plus graves, plus douces et moins passionnées; tout souvenir des charités terrestres semble s'éloigner de lai. H compose les Mémoires de l$a vie, sous le titre de

GiSTHE. 423

VMéal dam le Vrai oh la PûMe de la Vérùé (Diditung imd Wahrheit); mémoires dont la fimûliarité a subi tant de critiques; des poésies gracieuses et tendres, des essais d*esthétîque remarquables par la pnrfbndeur et le calme de la pensée ; et la suite de Meuter^ le Wanier^ jahre (1)^ singulier fragment» plus énigmatique pour le commua des lecteurs que le Lehrjahre ou V Apprentissage de Wilhetm. De ce pays réel et bourgecns où Wilhelm s'^t instruit de ce que la vie humaine a d'utile, il passe dans une r^on nouvelle, la région des symboles et de V allégorie. Le premier de ces ouvrages re(H^uit les accidents vulgaires de TeiListence; le secondions ouvre la perspective des idées rell^euses et morales. Utopie aérienne, mais d'un grand sens, elle est pour le xw siècle à peu près ce que la Reine des Fées (2) fut pour le xvi*. Il y a de la légèreté et de la transparence dans le plan de l'ouvrage; la philosophie en fait le fond. Tout ce que les hommes discutent et essaient d'approfondir est indiqué dans cette allégorie^ restée comme le second Faust à l'état de fragment.

Ici Gœthè s'est définitivement transformé. Il est panthéiste. Doctrine difficile à concyier avec la passion, l'individualité, la précision de l'artiste. Nous avons suivi Goethe dans les trois domaines de sa pensée ; — dans cette sphère d'orage pasnonné (pii lui inspira Werther ; — dans cette seconde sfdière de poésie, te domaine sublime de Faust \ — enfin dans ce dernier monde allégorique auquel tout alliage . humain fait défaut Entrons dans le monde nouveau de son Panthéisme.

(1) Wanderjahre, années de voyage; Lehrjahre, années à'w^ prentissage.) T^aïuiér/aAre répond à la tournée du tour de France de nos ouvriers.

(fi) Fctery Queetu Poème de gpenoer.

kih GCETHE.

Aux yeox du jéuue Werther la vie n'avait été qu'on triste rêve : « c'est ce que plusieurs ont pensé; et ce sentiê ment cruel agite mon cœur. Voyez dans quelles étroiles limites la puissance de l'homme est emprisonnée ; où s'ar- » rétent ses recherches; où finit son action. Que d'efforts • uniquement destinés à satisiaire à nos besoins ; que de » peines pour continuer cette pauvre vie ; que de doutes 1^ mortels sur notre destinée ! Nous nous croyons bien as- » sures de certains points , et notre certitude n'est que la » certitude d'un rêve. Un riant paysage est là devant » nous ; c'est une chimère ; nous peignons de nuances va- » nées les murs de notre prison et nous nous croyons li- » bres.

» Les enfants ne savent point ce qu'il leur faut ; tous les » philosophes en conviennent. Mais les hommes faits le sa- » vent-ils? Savent-ils où ils vont et d'où ils viennent? Ont- > ils une plus juste idée des choses? Dites-moi ce qui les » gouverne ; le fouet, un morceau de biscuit et un habit » neuf. Pauvres enfants I De ces deux classes d'enfants, les » plus heureux, je dois le dire, sont les enfants véritables, » ceux qui, satisfaits de leur sort, vivent au jour le jour 9 sans nul souci du lendemain. Beureux parmi les k^m- » mes ceux qui leur ressembieiit ! Leur poupée leur suffit » Ils font la révérence au tiroir sacré où leur mère enferme » le pain d'épice, dévorant le morceau de pain qu'on leur » donne, et les joues toutes gonflées, s'écrient :« Encore! » » Fortunés mortels ! Ils ont des titres pompeux pour toutes » leurs occupations, de sonores périphrases pour chacune » de leurs passions : écoutez-les ; c'est pour le genre hu- » main et l'avenir qu'ils travaillent! Et l'homme qui voit » cela» celui qui dans sa profonde humilité reconnaît le peu » que l'homme vaut, son ardeur à vivre, son impuissance

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» à être heareut; celui-là se recueille au fonddehii-niêine, » et nourrissanl au fond* de son âme le doux sentiment de » liberté» il se console de sa servitude en songeant que ce » cachot du monde, il peut le quitter quand il Rendra. »

Celte apologie du suicide, apologie fondée sur la mauvaise destinée de Thomme, son esclavage en ce monde» Tincertitude de ses actions et la vanité de ses projets^ compose tonte la philosophie de Werther. Laissons le m^e écrivain se réfuter lui-même, dans un brillant passage que nous extrayons de r Apprentissage de Wilhelm Me&ler :

« Pourquoi Fhomme est-îi si malheureux en cette viet » C'est que la réalité ne le satisfait pas. Il aspire à de meil- » leurs destins; ce qu'il conçoit et ce qu'il désire n'est pas » en harmonie avec ce qui l'environne. Il souffre ; il agite » sa chaîne. Sa vie est la perpétuelle poursuite d'une féli- » cité que ses ^rts, son temps, ses trésors ne peuvent » acheter.

» Un seul homme y parvient; c'est celui dont la sympa- » thie universelle s'étend k tous les objets, celui qui eât » touché de l'harmonie sublime de l'univers; c'^st \e poète. » Sensible à toutes les douleurs, accessible à toutes les joies » de l'humanité, il console les unes, il augmente et épqre » les autres^ Prophète, sage, homme divin, il est l'instruc- » teur et le consolateur du monde. Il a les ailes de l'oiseau ; » il repose sur les sommités sublimes, plane stir les mers » immenses, fait son nid dans les bocages odorants, et » passe surjes villes tumultueuses, qu'il enivre de ses chan- » sons. Les autres rêvent; lui seul veille. Il conçoit le passé » dans ses rapports avec l'avenir. Cêtie' raç^ sublime des » vrais poètes s'éteint, mais il fut un teiops où elle com- » mandait la vénération du monde. Alors leur voix jaiilisj» sait du sem de leur retipite comme la voix du rossignol

ftS6 eOETHI.

dn fldii éfà ixtugeft; et Ghaean «^arrêtait pour le» étttendie Ib t'asBefàiént ft toi» les feyens; «t tx>ute8 les tAbles tenr éUwDt hospitalières. Ridiesde pensée et de tnélodie* ib n'afiient pas besoin d'autre opulence; Le héros les écoutait; le tonquérant tes admirait; assis sur son char de triompiie, ii devinait que Touragan de sa puissance et de sa gk)4re passerait en peu d'instants, mais que les tèvit^ inspirées du poSte pouvaient seules les consacrer dans la mémoire de l'avenir. Freffîicrs pontifes, tes poètes ont fait les dieux ; ik nous ont élevés jusqu'au trône céleste ; ils ont abaissé Jusqu'à nous la c^este puissance. Le seul moyen d'échafi^r aux douleurs de la vie, c'i^ de leur ressembler dans cette vocation sublime, et dé s'élever au-dessus des peines de l'humanité, non en s'isolant d'elle, mais en sympathisant avec elle, par uiie profonde et univenelle foienveilianoe. >

Telle est la solution donnée par Gœthe. La poéste console de tout et rempkoe tout. Eh quoi, demanderons-nous à Ciethe, suffit-il de chanter et d'étré universellement bienveidani? A quel pacifique égoftae, à quelle divine consdettoe de votre supériorité allez- vous aboutir? Il vous nMttquera l'épreuve^ le oombat, tes souffrances, l'expiation, qui sont tes éléments et les matériaux dû génie, et votre géfite lùi-méme s^atUdhlira.

Considéré comme po9i» et comme moraliste, €œthe vieiffissant offre l'exempte tstle modMe éclatants dn poète égalste tel qu'il vient de te décrire. Les peuples l'honorât, tes rois lui rendent visite. Il vit dans l'intimité des princes tst la jeune fiite du' pe\i)de chante ses odes. 8a sohtnde est le sanctuaire d'ism die«i. Dans un âge de troubles et dlncobérence, sa vte M une anomalie. Artiste doué de h facnlté de tout comprendre et de tout reprodoit^e, l'étude, la mé-

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dltaljûii ne suffirent phiB à peipfectibnner et à mûrir son gé*^ nie; hi sonffrance lui manque. Il fait encore de beaux vers, mais; pleins dé froideur Sa personalité tue sa force sympathique. Son intelligence a beau s*emparer de tout ce que l'antiquité possède de traditions, de tout ce que la civilisaliott prodigue de lumières et d'instruments; à sa flexibilité naturelle, ^le a beau joindre une variété dé ressources et d'acquisitions presque infinie ; — la flamme sympatliique lui fait défaut la sympathie humaine se retire.

Tel est en général le caractère de sa quatrième époque et des œuvres de ses vingt dernières années ; écrits étonnants et taries, clairs dans la diction, naîii» dans la richesse de leur grandeur, profonds de sens, mais glac^ Le calme et le «repos de ses peintures deviennent alors l'immobilité imposante d^un dieu qui ne veut plus seeommuaiqiier aux mortel».

« Gœthe ressemble à Dieu (écrit Jean-Panl à l'un de ses 9 amis)^ lequel, selon Pope, voit du même œil choir un » monde et un passereau. Or comme notre Oœthe n'a crée » ni l'un ni l'autre , cette belle indifférence ne lui coûte » pas grand'chose. Il se complaît d'ailleurs dans son apan thîe pour les chagrins d'aiptrui; c'est comme s'il se déta- » chait de ses propres peines, tant les autres lui sont » chers. »

« Lui , toujours lui !

» Il n'admire rien de plus au monde. Sa parole est de * glace, même pour les étrangers, qui ne l'abordent que » très-diffidlement II a quelque chose d'impasnble H de » superbement cérémonieux. L'amour de» œuvres d'art ert }} désortuais le seul qui remue les ressorts de son cœur ;

ft2S GCBTHE.

» j'anrab, ma foi, bien fait de prier la personne qui me » conduisait de me plonger an préalable dans quelque » source minérale; j'aurais paru aux yeux de Gœthe sous » un aspect qui lui aurait fort convenu , d'une statue. »

« D'après ce qu'on m'avait dit j'allai chez lui sans grand » empressement et par pure curiosité. Sa maison me » frappa ; elle est la seule à Weymar construite dans le » goût italien. Figurez-vous dès le vestibule un panthéon » de dieux en pierre, de tableaux et de statues; le frisson » de l'angoisse vous y suffoque. Le dieu lui-même parut, — • froid, monosyllabique, sans accent — Sa physionomie a » de la puissance et de l'animation, son œil est un éclair. » Après quelques moments d'entretien , il consentit à nous » lire un fragment magnifique d'un poème inédit. Quand » je dis qu'il le lut, je me trompe , il le déclama , te joua. » Je n'ai jamais rien entendu de pareil. La fqudre grondait » dans ses vers, mêlés d'un babil curieux, comme la pluie » dans les feui^ages; pendant ce temps la flamme jaillis- » sait et se faisait jour sous la couche de glace dont son , » cœur s'enveloppe. »

SX.

Madame de Staël et Bettlna Brentano. — Lettres et anecdotes.

Cette divinité suprême de Gœthe était d'ailleurs sanctionnée et encouragée par l'Europe entière.

Il y a quelque vingt-cinq ans, le poëte atteignait sa soixantième année et le point suprême de sa gloire européenne, lorsqu'une jeune fille, âgée à peine de quatorze ans, s'avisa de s'éprendre en faveur du vieillard d'une de

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ces passons platoniques que les pçaples ingénus admirent, dont les peuples très-corrompus se servent ou s*amusent comme d'un jouet ironique ou d'un prétexte de vohipté ; penchants qui trouvent des incrédules et des railleurs, mais qui se présentent plus souvent qu'on ne le croit parmi les combinaisons innombrables de la passion et de la pensée humaines (1).

Le héros de ce roman , Titan intellectuel devenu un vieux courtisan ; spirituel et calme vieillard doué de la faculté poétique, vivait en paix, du haut de son trône littéraire, avec le moide diplomatique comme avec le monde intellectuel dont on l'avait fait roi. L'héroïne, Bettina Brentano, petite-fiHe de Sophie de La Roche (2) qu'avait aimée le poëte Wieland; — ûUe de Afaximilien Brentano, Italien établi à Francfoit ; sœur du poète Clémens Brentano , qui ne manquait ni de talent ni de réputation, et qui publia , de concert avec Von Arnim, le Wunderhom^ recueil de vieilles ballades allemandes ; et belte-sœur du célèbre professeur de droit romain Savigny, mari de Loulou Brentano, — brillait moins par l'éclat d'une beauté régulière que par l'originalité, le caprice, la piquante ferveur et l'extrême mobilité. Je ne sais quelle femme d'esprit du xviii* sièctedisait d'elle-même : < Ja suis indomptable comme une mouche. » C'est le mot qui peint le mieux le caractère de Bettina. De petite taille, le front couronné d'une forêt de cheveux noirs tombant en boucles irrégulières, ses yeux bruns, d'une vivacité merveilleuse , semblaient ou plutôt semblent (madame d' Arnim est très-vivante) percerl es objets plutôt que s'y reposer ou s'y appuyer. 11 fallait la voir échapper aux

(i) V. plus haut, FBiDiEic de Cents, etc.

(3) V. plus haut, WiUAND it ses gonibiiporàus.

iéfAilés et aux feçoM do ieg anitt, oeinmeMer et acbe- ?er flOQ édacatioa toute ienle* ae moquer de Savigay, do srtve Vqr BiwteU ami de h maisea et conseiller rigide; de 8on mattre d'histoire, le bonbooimie Areoswald, et de tout ce qui était axiome couTeou, formule et lieul3ommun«

« Vous connaissez , écrit<-ene à une amie, ce boa Savigny, mon honorable heau- frère? H fient avec bous dana h forêt, et là il nous fait la lecture. C'est une Traie misère que cette lecture* J'aime le plancher de gasEon , sur lequel nous nous étendons. 4ous , mille fois plus que Je n'aime les magnifiques discours de Sayigny. Tout distrait mon attention, un petit insecte, une larve, un papillon , une pointe d'herbe portant son peu de rosée. Je prends une biiinche d'arbre , et je me mets k creuser le terrain pour y voir une multitude de choses. Savigny s'écrie alors que je ne sais pas écouter, que j'ai tropd'amoor-propre, et que je ne ferai , que je ne serai jamais rien. Il prend un air d'humeur, et je finis par aller me planter derrière lui pour qu'il ne me voie pas. Dans eette position, je joun de mes vacances, et il lit tout ce qu'il vent pendant que j'examine tout ce qui meiriaît » ^ *

La petite GUe de douze ans qui écrivait ces choses, et de ce style; Uvait droit au titrO) de mouche indomptable. Quand je la iegarde , disait la bonne vieille madame de Gœthé, et que je vois trembloter et seintUier la prunelle de séb yeux bruns, il me semUe que j'mtends les vibrations péhétrantes du Violoncelle de Romberg. » On s'épuisait en efforts pour dompter l'indomptable ; on s'y prenait de toutes les façons ; on raisonnait , on se fâchait, on riait, le tout en vain* Le bon Vx» fiostel, l'ami de la mai-

GŒTBM, bSl

9on, se distingaait spécialement dans cette croisade de la famille contre la fantaisie, la rêverie et la singularité de la jeune fille. ((Bettina! (c'est elle-même qui raAnte ces conversation}^, vous n*êles point gentille ! — lEt comment faut-il faire pour devenir gentille t — Tâcher de ressembler à votre sœur Loulou , parier sérieusement de temps à autre et faire semblant d^écouter. Vous n*êtes pas plus tranquille qu'un jeune chat jouant avec une souriiï. Quand on vous parle , vous n'écoutez pas. ¥ous santeï sur un pied, vous bondissez sur les tables et vous allez causer toute seule avec les vieux portraits de fimille, qui ont Pair de vous plaire infiniment plni que nous autres, qui sommes vivants. — Mattre Von Bostel , ces pauvres vieux portraits n'ont pas d'amis; personne ne leur parie. Je ressens pour eux précisément ce que vous ressenteat pour moi; une vraie {Htié. Je leur donne mes inutQeS conseils, comme vous me donnez les vôtres; je leur fais dé la morale , comme voiïs m^en faites) ; ces vieilles perruques sont si intéressantes f — Bettina , jer vous prie de m'écouter, Ge que vous dites n'a pas le sens commun. Gomment ces toiles peuvent-elles votks intéresser? — Comme je vous intéresse. — Maïs cette sym- » pathie, elles ne peuvent pas vous la rendre I ^ Pas pltis » que moi la vôtre, mon pauvre cher ami. » — Le solennel Von Bostel était fort épris dès lors des défauts même de Betliàa, toute jeune qu'elle fdt.

Ce caractère volatile, qui taquinait Von Bostel, lie laissait pas que d'effrayer les frères de Bettina , et surtout le poëte Clémens, romanesque dans ses ouvrages, positif dans sa conduite. II ne cessait, par la flatterie et les grondes, par les reproches el'les caresses, de rappeler sa sœur ï cette gravité méthodique et à cette sagesse bien or-

AS3 GCETHB.

donnée dont elle s'éloignait sans c^sc. On administrait à Bettina, en guise de narcotiques, des leçons d'histoire, des livres de mathématique, des romans théol(^qnes; rien n*y faisait; l'invincible élasticité de son esprit résistait anx plus fortes doses d'érudition et aux plus soporifiques tentatives.

Un savant, sorte de précepteur de village, nommé Arenswald, vint briser d'une manière comique les ressources de sa gravité contre la vivacité de la jenne fille. La description de sa dernière entrevue avec Bettina est trop {riaisante pour que nous la passions sons silence : Ce charmant maiire d'histoire , dit-eUe , vient trois fois par semaine, le mardi, le mercredi et le jeudi, me laissant, pour voler les abricots verts de ma grand'mère, tonte cette grande période du dimanche et du lundi. Pour moi, les abricots sont nn gain aussi palpable que le plaisir de savoir ce qui s'est passé en Egypte depuis l'époque la {dus reculée. Les ténèWes les plus obscures couvrent le berceau de V Egypte. S'il en est ainsi , cher maître, pourquoi nous en embarrasser 1 On ne sait presque rien sur les rois pasteurs. L'acquisition n'est pas considérable. Le roi Sésostris xermina sa vi^ de sa pro* pre matn.. Pourquoi, mon maître? Était-il jeune, étaitil amoureux, était-il ambitieux ? A tout cela point de réponse. Pour donner un peu de mouvement à ces vieilles roues de l'antiquité profondément enfoncées dans un limon très-fangeux, je me mets à soutenir que Sésostris devait être jeune ; le maître me prouve en une heure de temps qne Sésostris était vieux. Au moment où je m'endors d'un profond sommeil arrivent , l'un sur l'autre et pêle-mêle, Busiris et Psammeticus, et Gambyse, et une foule d'autres personnages auxquels succède Alexandre

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» qui lès enterre tous, ce qui me fait grand plaisir ; car il » termine cette interminable leçon. A quoi bon, je vous le » demande, remuer ces vieilles cendres froides d*oû tout le » soleil a disparu? Quant à de la chaleur, il n'en reste pas » Tombre. Pauvres vieux monarques ! Pourquoi ne pas les » laisser dormir tranquillement sous leurs pyramides! » Qu'ils reposent ces bons personnages pendant qu'avril s'é- » veille, que la terre fait éclore de toutes parts ses germes » de vie , et que les feuilles qui s'ouvrent couvrent les fo- » rets de verdure.....

» Là-dessus je me suis mis à regarder par la fenêtre un » magnifique amandier couvert de fleurs charmantes, et » plus de vingt minutes s'écoulèrent après lesquelles je » saisis seulement ces paroles : « Il fonda le grand empire » médo'perse, «Je traçai en bâillant, sur la marge de m<m » livre, une effrayante tête de Méduse qui ressemblait, à » s'y méprendre, à la tête d'Arenswald. Ensuite vinrent 9 les vacances de Pâques qui m*encouragèrent dans la » douce habitude dé ne plus le voir. Quand recommença » la boucherie historique sous le litre d'Histoire de Perse, » quelle douleur ! quelle histoire! A peine eut-il recom- » mencé son œuvre terrible que me voilà bâillant, et si » haut et » fort, que le professeur farieux se leva , ouvrit » la porte et prit brusquement congé de son élève. Dieu » sait comment cela se fit : la porte prit un morceau de la 9 culotte , le lambeau resta suspendu, et je vis bien que » je serai obligée de donner au bonhomme, pour prit de » son catalogue d'horreurs, non-seulement le prix de ses » cachets, mais une belle culotte par dessus le marché. »

Certes, les gros bonnets et les fortes têtes de la famille devaient s'attrister et s'effrayer! Quelques mois après la grande aventure du vêtement déchiré , elle rencontra dans

l^ik GCBTHE.

la rue d^Ôffetibach le même infortuné professeur. « il m'ôta fk)liment son chapeau, dit-elle, et je ne le priai pas de le remettre. Je m^étaîs aperçue d^un certain irou dans ce chapeau, et ma délicatesse ne me permettait pas de lui laisser comprendre Tétendue de mon observation. II me racôiita comme quoi il venait de Suisse où il avait été contem[)ler la nature à ses frais ; il ne lui restait pas un liard. Cette communication confidentielle ne laissait pas que Ae m*affligei* un peu; détournant mes regards de sa triste physionomie , je les laissai tomber sur ses l)ottes. Hélas! j*aperçus aussitôt le gros orteil du pauvre homme se montrant sans être invité. Le bon Arens^Vaid le châtia de son impolitesse, en le cachant sôussa boUe droite; cette demiëre, triste ruine, se prit à battre comme un volet mal fermé. De quel côté diriger îhés regards? Vers Thahitt tous les i)outons avaient disparii. Vers le gilet ? d'innocentes épingles le rattachaient Le pauvre Ai-enswald portait une chevelure à ta Caliguta qui eût aisément servi de nid à plusieurs espècesd'oiseaux, tant la paille, la plume , les briils d'herbe et tous les débris imaginables en tapissaient agréablement les i)oucles irrégulières. Après hn quart d'heure d'entretien comique et triste, pendant lequel notre homme cachait son gilet pour dévoiler soil habit et faisait l^exhi- » bition de son malheureux chapeau en essayant de dissi- » inuier l'état mélancolique de son pantalon ; il me quitta, à marbhant à reculons, comme font ceux qui s^éloignent » des rois. Ililarque de respect assez problématique ! Il esta » croire que l'autre face valait encore moins que celle dont » notre pauvre ami faisait parade. »

Nous ne citons ces plaisanteries d'une jeune enfant que pour éclaiier une singularité assez bizarre. Bettina était

GI£tâE. hii

l*ol)jet des prophéties les plus lugubres. Comment se fieh à rétonrderie de ce caractère? Comment ne pas cl-aihdfe cette imagination mobile, cette peur de l^étuSe, cette horreur de toute contrainte, cette faciUtê k suivre 14fnptîlslon, cette ?éhémehce d'entraînement, cette domination àe la sensibilité sur la raison, de la rêverie sur la discit)line et du caprice sur là méthode ? Il n*y avait qu*uhe opinioti ou plutôt il n'y avait qu*un cri sur le compte de Bettina; on ne doutait pas que quelque jour la petite lille si pimpante et si peu révérencieuse envers tous les professeurs du mondé, y compris Àrenswald et Savigny, ne tùi enlevée par quelque bel officier et victime de quelque imprudedt caprice. On avait presque pris soh parti là-dessus, et cette gobe-moùche gigantesque qu'on appelle Topinioil, qui gagne les batailles, fonde tes empires, abat les trônes et lait les renommées, était parfaitement fixée sur le compte cle Bettiha, lorsqu'elle avait à peine dépassé la quinzième année de ëa vie. Les années suivantes donnèrent un démenti cruel à l'impudence crédule de cette cbvinité adorée des sots et exploitée par les fripons. Bettina n'eut que trois penchants : l'un, très-légitime, pour son mari , Yon Amim, officier prussien distingué; l'autre, qu'elle avoua hautement, pour un poète de soixante ans, Gœthe; et le dernier, c'est-à-dire le premier en date, pour une jeune compagne dé son âge, sa compagne unique et chérie, Caroline de Gûnderode.

Celle-ci était parfaitement calme , douce , résignée, ordonnée« instruite^ aimant la littérature et l'étude^ d^un caractère qui commandait l'estime, la confiance et le crédit publics. Ëh bien ! ce fut la plus calme des deux amies, qui étonna sa famille et ceux qui la connaissaient par la catastrophe la plus inattendue et la plus violente. Caroline de Guuderode, plos âgée de quelques années que Settina

636 (ÏCETHE.

Brentano qui avait alors quinze ans, de famille noble, chanoinesse du Damensdft à Francfort, trompée dans une affection vive et unique, termina elle-même sa vie. Elle cacha son dessein à Bettina, dont elle avait essayé plus d'une fois de régler Timagination et de modérer les transports étourdis. Elle affecta même une froideur étrangère à ses sentiments, et elle eut le courage de soutenir ce tragique et pénible rôle jusqu'au moment de sa mort, afin de laisser des regrets moins amers à celle qui lui survivrait. En effet Caroline de Giinderode se suicida; c'est sa correspondance avec Bettina que cette dernière, devenue madame d'Amim, a publiée en 1838, Rien d'exalté, de véhément, de passionné dans les lettres de la jeune chanoinesse. On n'y voit apparaître qu'une sensibilité extrême, toujours revêtue de l'expression la plus simple, un dénûment total d'exagération, un penchant extrême à h méditation. Elle semble protéger Bettina, comme une sœur aînée protège une sœur cadette. Pas un mot enthousiaste qui trahisse une âme passionnée. Ce sont les lettres de Bettina qui annoncent l'exaltation; celles de son amie sont infiniment plus froides :

« Je n'ai rien vu de comparable à votre chambre, écrit » la chanoinesse. C'est un désordre merveilleux ; on dirait » une plage déserte sur laquelle trente vaisseaux ont fait » naufrage. J'y ai vu Homère tout ouvert sur le parquet; » votre serin ne l'a pas épargné ; la boîte de couleurs sur les » touches du piano, la sépia répandue sur le tapis de jonc, » m flageolet planté pour reverdir dans la caisse de l'oran- » ger et arrosé par votre femme de chambre Lisbeth, tant et » bien, que le pauvre instrument est hydropique. Je me » suis donné un mal incroyable pour tout remettre en ordre, D mais ce n*est guère possible. Comme la musique se trou- » vait sous l'oranger, l'arrosoir de Lisbeth l'a humectée sans

gœthe; ^37

» pidé, et je ne sais si le soleil consentira jamais à lui ren- » dre sa primitive blancheur. Je me suis bien doutée qu'an » milieu de cette confusion superbe, le dessons du lit de-^ » vait être un répertoire assez curieux. Aussi Lisbeth, que » j'ai priée de visiter ces profondeurs ignorées , en a-t-elle » tiré la Bible, Charles XII, un gant parfumé et une feuille » manuscrite contenant des vers français. Je saurai bienrë- » trouver le frère de ce gant-là , dont la saveur réveille » dans ma mémoire des souvenirs plus lucides et plus nets » à chaque instant. N'ayez pas peur au surplus, ma pau- » vre petite : j'ai mis ce terrible gant dans un lieu de su- » reté, derrière la gravure représentant la Mort de Lun crèce, par notre artiste Kranach ; vous le trouverez ainsi » abrité par un grand modèle de vertu, qui tient le poi- 9 gnard, et peut vous apprendre à en faire autant, si jamais » la chose était indispensable. i> La jeune personne qui riait de Lucrèce et de son poignard devait elle-même, un an plus tard, périr de sa main, à la grande mode romaine ^ comme dit Shakspeare.

La mort si imprévue de cette douce et pure créature, qui recommandait sans cesse à Bettina la discipline, l'ordre, le cafane, la sagacité, porta, on le pense bien, la désolation dans ce jeune cœur, qui n'avait qu'un attachement et une félicité. Ce fut alors que Bettina, cherchant quelque adoucissement à son chagrin, se lia très-intimement avec la vieille mère de Goethe, femme de grand sens , puis avec Gœthe lui-même. De là cette étrange et sympathique liaison, que l'on appellera du nom que l'on voudra trouver, et que l'Allemagne entière a saluée avec étonnement, satns l'ombre d'une maligne interprétation ; intimité étrange entre une enfant de quatorze ans et un grand écrivain de plus de soixante ans.

G0fat msidam^ 4'ArQm elle-même gui s'^vi^a ^e mx\s faire pette révéiatiao extr«|or4mairQ; ce fut elle qui, vingtciqqaps jipr^ Texplopioa de ce se^timeat s;ennaaique, en pilMa les iémpignages et les preuyes, saos youloir en effacer ui|0 ligne; eliç se fit ufi^ sorte de gloire, nou de cette ac)mirjition, m^i^ 4fi pette pj^ssion; c*e§t le titre qu'elle reyendique pt dont aie ne yept pa^ i^ départiTi fi'QllYrage fit giwd bruit, les Apglai» eux^jnêmies en pjirlèrentj — lorsqu'il fut que&tipp de fairp passer Topre 4^ I'l4i0me (jerp^ain dans Tidiôme britanpiqi^, tontes les pudeurs anglaises sfi SQulevàront» et personne n'eut le conrage 4fi tmnslç^t^ dans lalangye des convenance^ puritaines, de Vinçxpremble et (in ditto^ les naïves effusions de la fille libre et rieuse, née à Francfprt-sur-Mein. Mais madame cl*4rnin) voulait être entendue des Anglais ; et quand elle sut qu'on refusait de la traduiret elle prit le parti de se traduire elle-même. La Toilà donc apprenant Tanglais, consultant le dictionnaire, et commençant bravement sa rude tâcbe. Après une année de labeur, cette singulière et spirituelle personne a fini par publier, h Berlin, sa propre traduction de son propre ouvrage i traduction que personne n'a lue, que b^ucpup de gens ont achetée, dont le produit (ioit ^rvir }^ éleyer un monument en l'bonn^ur de Gœthe, i|ieu 4e Bettina} tra4np^ tion curieuse par le mélange d'allemand et 4'apglai^ qui la distingue; r^ vraie tour de Sabel 4an9 laquelle aupun Anglais ne peut mettre te nez sans horreur, et qni e^t aussi amusante pour le philologue qu'intéressante pour le phildsf^ihe, surpri» de cette invincible énergie de 3ettina«

Tels sont les trois ouvrages de madame d'Arnin), qui se réduisent à deux Feenejls de lettres. C'est une esp^ de forêt trèfrrconfuse, qui laisse apercevoir, k Cravevs 8es om-? bres et ses taillis, la petite fi^^rn aux yeux noirs, <B«pn-

ci^oS^i boii4euse et passipqnéeVjae nous Tenons 4'esqqisser, Après tput, elle es| en vérité c|iarmante. Il est imppssil)}e îe jeter p|as (ie lueurs cp'elle le fgit sqr je lyrisme gerr manique, suf la société d(s {'Allemagne en 1838, sur leç Pfiilistinç, les savants, (es écoliers des université^ allemand^, i|nr le ton général de la littérature et de Tart, Avep beaucoup de goût et de jugement, on pourrait extraire de ces quatre volumes un petit volume délicieux, qui servirait de sqpplément naturel et d*explicat|oi| à rAllen^agne de madame de Staël. Ce Mercure çn jupof^s, plus vif qu'Arlequin, plus çhs^ngeant que le pna^e , rêveur, trjste, gai, jovial, esthétique, politique, piusical, pittoresqqe et sentifi^ental, touche en passant à toutes 1^ choses graves oi^ frivoles de son pays.

Elle aime tes Français, et je soupçoi^][ie fort le gaut laissé sous le lit, avec une pièce d^ ve^s frai^çais (gai^t^ parfumé d'^illieurs), d'être ui^ peu français. Qq^Qt aux Anglais, e\ surtout ^m Anglais diplomates, il faut voir de quelle f^çQf^ elle les traite; ou plutôt comme elle le tf^ite sana fçfÇQPi Il y a un certain ^. Hfii^ie, avec sofi télescopa toujours br^(}u^ sur l'épai^e ^u yojsjn , pomo^e s'i} voijlait e^campter Lq nature entière et la cqnfisquer ap profit 4p luim^pi^, qui \^\\ une figure délectable. Uf} âut:re diplo« n^a^e allei^an^, doqt iQ^d^mp d'Àrniip p livre que les initiales, joue aussi dans ces volumes up rj^le aipu^n^ Ay^Dt décroché 4dns sqp pfibinet de ^ilette upe ves)e ronde de jockey au lieii 4'un h^bit carré è |a frj^uçaise, il se présente 49D$ pe^ aUipil au miliieu d'up b^l fosbionabl^, distribue ^x fppoiines des bquqnets et de^ douceurs, et reste igf^prant de cette absence redoutable, qip livrait aqx regard^ émervpil{é9 yije pprtipn jjrave 4? s^ pprsoi^np. Les jepnes filles du bal, toujours pitoyables poqr 1^ 4ipl9ii^^^ip <}pi § 4^ l)^ai|X

A(iO GCETHE.

yeux et de belles dents, prennent en commisération lepau^ Tre homme, l'entourent, forment un bataillon sacré autour de sa Teste ronde, trouvent moyen de le faire marcher ainsi, avec elles et au milieu d'elles, le constituent centre de cette armée protectrice et ne Tabandonnent qu*à la porte du bal, où la plus hardie, Bettina sans aucun doute, le prie de retourner chez lui et d'aller échanger sa veste sans queue contre un vêtement tout entier.

Les pages de Bettina sont remplies d'enfantillages germaniques de la même espèce , quelques-uns trop puérils pour nous Français. Rien de plus intéressant, par exemple, que de voir madame Gœthe la mère, allant avec Bettina au théâtre de Francfort, pour assister à la représentation du Frère et de La Sceur^ petit drame de Gœthe.

Madame de Goethe arrive.

Personne dans les loges ; deux ou trois spectateurs au parterre, la bonne vieille ne s'en embarrasse pas. A peine le rideau est-il levé, elle s'adresse tout haut à l'acteur Verdy qui jouait le premier rôle :

— « Ah ça ! père Verdy, jouez de votre mieux ! » Yerdy lui obéit et joua parfaitement bien ; les applaudissements de madame de Gœthe retentissaient dans la salle vide. Il faisait chaud, une fenêtre extérieure, que Ton avait laissée ouverte, laissait passer le vent qui faisait voltiger les vieilles décorations.

— « Voilà un air qui me fait grand plaisir, Verdy, » — s'écria de nouveau la conseillère , parlant de sa loge à l'acteur sur le théâtre. Enfin, le drame terminé, elle lui fit signe de sa main ridée qu'il eût à s'approcher ; il accourut sur la scène du côté de la loge qu'elle occupait.

— « Je suis très-contente, lui dit-elle, mon cher Verdy, et j'en informerai mon fils. »

GIETHE. kki

Puis elle se leva majestueusement et quitta sa loge et la saUe vide.

Les lettres de Bettioa Yon Arnim à la vénérable et solenneUe madame de Gœthe (la conseillère, comme dit Bettina), réyèlent toute la jalousie enfantine et font bien connaître la singulière physionomie de ceit^ Mignon nouvelle :

« Yous n'avez guère été bonne, cette fois, madame la » conseillère ; pourquoi ne pas m'envoyer la lettre de Gœ- 9 tbe? Depuis le 13 août je n'ai pas un mot de lui, et » nous voici à la fin de septembre. Madame de Staël lui aura » su£B, et il ne se sera pas souvenu que j'existe. Une femme » célèbre ! Cest quelque chose d'étrange ; nulle autre ne peut » se mesurer avec elle; nous sommes le grain, elle est » l'eau-de-vie ; — je ne sais quoi de stimulant, d'exci- » tant, qui porte au cerveau. Quant à moi, j'aime mieux » le grain pur et primitif : le laboureur le sème dans la » terre attendrie, d'où le bon soleil et la nourrissante » pluie.d'orage le font bientôt sortir ; alors il verdoyé sur » les prairies , se développe en épis dorés et produit la » moisson joyeuse. Oh ! j'aime bien mieux le simple grain » et la petite Bettina que l'eau-de-vie et la femme célè- • bre. J'aime mieux être son pain quotidien que de lui 9 aiguillonner le cerveau et de lui porter à la tête.

1» Maintenant dois-je vous dire que j'ai soupe hier à » Mayence avec cette madame de Staël? Pas une femme ne » voulait s'asseoir à côté d'elle à table. Je m'y suis mise ; » c'était fort incommode; les hommes s'étaient tous plantés » derrière nous et faisaient foule pour pouvoir lui parler et » la regarder. Les voilà donc courbés sur mon dos; et je » dis à madame de Staël : « Vos adorateurs m' étouffent. » » Elle se mit à rire et me dit : « Gœthe m'a parlé de vous, » » Alors je restai assise près d'elle, désirant savoir ce que

» Qœthe pouvait loi avcnr dit PoarUnt je n'étais pag tQOt- » à-fait contente ; je n*aime pas qu'il parle de moi à qni que 08 acat* et je ne gtxhs pas que cela fût vrai; c'est une invention. A la fin il arriva tant d'hommes, et tous se penchaient si cruellement si^r moi pour lui parler, que je ne pus y tenir t « Vos lauriers me pèsent trop sur les épaules, « lui dis-je alors, et je me levai; puis je me (glissai à travers ses adorateur^ fismondi, qui Tac» compagne , s'approchfi de n|oi et me baisa la main, en me disant que f avais beaucoup d'esprit. Et les antres de le répéter vingt fois, comme si j'étais une de ces prin^cesses dont tout parait spirituel, même les paroles et les choses les plqs ordinaires. Ensuite je prêtai l'oralle pour écouter madame de Staël parlant de Gœthe :

a -^ Je croyais, dit-elle, trouver im Werther; c'était une erreur. Rien en lui ne ra[^le ce héfos. • «Madame la conseillère, cette phrase me mit en colère (colère inutile , allez-vous dire). Je me tournai vers Schlegel, et lui dis en allemand :

« — r Madame de Staël s'est deuf fois trompée ; une première fois dans son attente, la seconde dans son jugement. Kous autres Allemands , nous savons Goethe capable de faire sortir de sa manche vingt héros comme Werther, •^ des héros pour les Français. Pers^dnellement, il est à lui tout seul un bien plus grand héros. »

« Schlegel a tort de ne pas désabuser madame de Staël. £lle venait de jeter par terre une feuille de laurier avec laquelle elle avait joué; je marchai dessus, la poussai dans un coin et sortis. Voilà l'histoire de mes rapports avec la femose célèbre. Ne craignez pas de vous compromettie en lui pariant en mauvais français ; parlez-lui par signes Qt par gestes. Que vos grands yeux soieut le commentaire;

GqSTHE. Aif?

f ^)g If^i iiQpo«eri|. D'^mem^, covfpni^nt c^mî ^^P^ ^^^^ m {Ofgpoii^? gU§ a uQe fourmilière de peDS^esfflgnstotête. ]) Jb e^F^ jpef^ôf ^ f*r;pc&»t, et qpns en recaus^n§. » y ........ f ..••• f • •

^ visite de madapie d^ Staël ^ w^daip^ d^ fiflefh^ a'^ P#s déprile ^gc ipoiqj^ dp m^lic^ ef 4e tdguine pér tiriaûpe MF b petiîo fteftiçii fl^ ?>4resj8p aip» ^ Çfj^rtp :

tt § apût i808.

« Tii m^iBçt toujours fort gai/e et fort gracieuse; quan4 ^ JS/j^fi^ 4^ o^s cpurses» elle é(CQllt^ ^yec bouté le récit « de ftH^tjes uaef pietitps <^¥pptures. Il n'esl; f^s rare que j'exa- » gière beaufX)^) cie9 éyénements; et cette fois-ci j*étais 9 riçjieiui^t ppVTQjB de ri^ssouro^ d'afppli^catipf^ ^ homr ^ fues, b(£|if$, âues et chevaux jouaiep); u^ rOle ^ès-distii^- I) ff^^ 4^1^ mes pontes. Tu t^e saurais proire que} plaiisir 9 plie fflp f^ jipand elle rit 4e toi}^ son (sqel^*. Le malheur jft Toubit q^ j'arriTa^ ^ ffàj^fprf. juf^ep^ei^t (corpme ma« 9 d^e de St|iël y pfi^it^ j'avais d^à goâ);é le ph^r^i^e 4e > ^^ sppiét|§ ppnd^t unp spirjêe entiprp j^ jllayei^.

I» Ta mère, prévenue que m^m^ de Staël 1^ jippprter 9 r^^f pi|e lettre de l^i, fpt enchantée que je i^iosse |ui prê- » t^r aj^ist^çe; elle désirait que dans cefi^e repriésentation ïf solei^pplle, je me chargp^se des iQtermè4^^> hV^f^ ^û » elle aurait besoin de se reposer. C'est d'après ses ordres » mêpiies que je ^ r^f^jte t^ut cela en d^^il. ^'e^trevue p ept lieu chez Qeibmann, daos les appartements 4e Mau- V rjlce. Ta mère, orgueil ou ironie, ^'était parép 4e ses 9 pluj$ n^agnifiq|i^.es atoui^, et non fiAus le go^t franjpais... » Je t'^Yi^uprai qu'au nioment op jp m se balancer gji^ sa tête

» ^ t^vam, <^9^y99t dfi M^m^ ^h rougp, Umi

llkh GCETHE.

» che et bleue (couleurs françaises), et s*élevant du sein » d'une forêt de tournesols, mon cœur battit de plaisir et » d'impatience. Elle avait mis beaucoup de rouge et très-ark tistement; ses grands yeux noirs faisaient jouer leurs » batteries; elle portait la parure d*or bien connue que » lui donna la reine de Prusse; des dentelles, vénérables » d'aspect et d'une extrême magniGcence, véritable trésor » de famille, tombaient sur sa poitrine. Une de ses mains, • couverte d'un gant blanc glacé, agitait l'air de son éven- » tail ; l'autre, qui était nue et surchargée de bagues étince* » lantes, prenait de temps en temps une prise dans une ta- » batière d'or, sur laquelle tu es représenté en^miniaUire, » la tête frisée et poudrée, et mélancoliquement appuyée » sur ta main. Un vaste cercle des vieilles dames les plus » distinguées de la ville formait le fer-à-cheval dans la » diambre à coucher de Maurice Bethmann, et tout cela » sur un beau tapis rouge, avec un centre blanc, portant » un léopard brodé. C'était imposant. De sveltes plantes in- » diennes tapissaient la muraille, et l'appartement était » éclairé par des globes de verre mat Vis-à-vis le demi- » cercle formé par les dames s'élevait le lit de parade avec » son estrade de deux marches; un couvre-pied rouge » l'ornait, et des deux côtés se trouvaient des candélabres.

— « Madame de Staël, dis-je à ta mère, va se croire ci- » tée devant la cour d'amour; ce beau lit là-bas, c'est le trône » voilé devenus.»

« L'opinion générale fut que , le cas échéant , elle n'au- » rait pas mal à répondre devant ce tribunal. Enfm, celle » que nous attendions depuis longtemps avec impatience » traversa , accompagnée de Benjamin-Constant, une file » d'appartements resplendissants. Elle portait le costume de » Corinne ; turban de soie aurore et orange, robe de même

GCETUE. ft^5

» étoffe et tunique orange; la taille très-courte; le cœur

• doit s'y trouver à l'étroit Elle a les sourcils et les dis » noirs et brillants conune l'ébène, les lèvres pourpres;

• ses gants longs laissaient ses bras à découvert, et ne ca* » cbaient que la main qui tenait la fameuse branche de » laurier. Conmie la chambre où on l'attendait était moins » élevée que le niveau des autres appartements, il lui fallut » descendre quatre marches pour y arriver. Pour les des- » cendre elle releva sa robe par devant au lieu de la rele- » ver par derrière, ce qui porta un coup terrible à la ma- » jesté de h réception.

» Cette 5ttltane orientale s'avançant avec grâce vers les » vieilles dames guindées de la société de Francfort... c'était » merveille ! Ta mère me lança quelques vaillants regards » lorsqu'on les présenta l'une à l'autre ; je m'étais un peu 1» éloignée d'elles pour bien jouir de la scène. Je remarquai A Tétonnement de madame de Staël à l'aspect de ta mère et » de sa toilette. Quant à ta mère, tout en elle respirait un » magnifique orgueil Elle écarta sa robe de la main gau- » che, salua de la droite en jouant de l'éventail, et incli- » nant la tête plusieurs fois d'un air protecteur, elle dit » d'une voix assez forte pour être entendue d'un bout de » l'appartement à l'autre :

— « Je suis la mère de Gœthe. »

— « Ah! j'en suis charmée, » répondit la femme poète. « Lin silence solennel fut suivi de la présentation des

» hommes distingués qui composent la suite de madame » de Slaêl , et qui tous étaient très-curieux de connaître » la mère de Gœthe. Ta mère répondit à tous ces homma- » ges par un compliment français, qu'elle marmotta entre » ses dents, avec force profondes révérences. Bref, je crois » que la réception fut magistrale, royale, féodale, parfaite

A46 6CBTHE.

0t e&pMe de doQBer à pette QiHme im^ ^iHie \Aée Hb la wbiimit^ a|U6iP9A4e, Sur ui| «goe de ta m^e je ta'approcbaj pour lui servir d'ipterprèle #iiprà| 4« n)§d99ne de Staël, On oe parla qife de toi et de ta jeaoesise. On examina ton portFait prât à Leip^g, ayant ta grande maladie; ta étais déjà très-maigres t^i ]ijiti»?elle noblesse et surtout Tauteur de Werthep respifH^ot daw ces traits jur véniles. Madame de Staël parla de tes lettres et dit qu'elle voudrait bien lire fie que tu ém^ ) ta mère, GeUerfsi lui promit de lui faire voir de te§ lettres à eUe, Quaat à moi, je me dis : jamais madame de Staël m {ira les lettres que Gcetbe m-^crit. Je ne Taime go^, et ebaque fm que ton nom sortait de ses fortes lèvres, uoe rage ifitér rieure s'emparait de moi. £lle pr^itendit 91e daps tes let^ très tu rappelles ton amig,- et bien sArefneot #e^ura remarqué que cela me eonsternait. {)l|e B|e dit e^Msore d'autres choses;. ma patient était k bout* Gomment

peux-tu être aimable en face d'une ù d^agnésMe figure? Voilà bien ta coquetterie ordinaire I 4 Aurait-elle menti ? ob t si j'étaisavec toi, je nesouftirais pas ces sortes de choses. Je défendrais mpn trésor de mes regards, comme les fées défendent le leur avec des dragons qui lancent des flammes; mais je suis loin d^ Ipi, je ne sais ce que tu fais. Chassons les vihioes pensées qui me tortureraient.

9 Je pourrais t'écrire un livre sur tout ce que j'ai fait et dit avec ta mère depuis huit jouns; à peine pouvait-elle attendre que je revinsse la voir pour tout récapituler ensemble. Nous eûmes une vraie scène. Qu'elle attachât tant de prix à sa connaissance avec madame de Staël , cela me blessait; elle me traita d'enfant, de sotte, d'orgneilleuse. Il fajai, me ditrelie » donner k phaque duose

jPI prif, Qo m p^nt sauter par dessus e^tte femme-li comme on saute par dessus un raisses^n e| ^ny^uer wu chemin; enfin, dit-elle raçore, c'est un « grand honneur gu6 ^o^^ aieisoide le iport* da n^m permenr^ 4'jipprocber m personoagiB cé}àbre e$ distiagqé. »

« ^e sus si bien faire que t9 jnère um tomVtdi h lottreoù pj I4 (Complimente^ du bonheur que lui piomet la con* 9i9issance d^ 09 niétéor^. Toute la jsag^sse qu'elle venait 4^ ute prêcber se trouvait cpntençe dam c^M susdite lettre. J*eus pitié d(e {m ^| j£ m'éçf'm ; « — Il a de la vanité, le jeune Dieu, et c'est ce qui prouve biei^ sa jeunesse étemelle. »

f Ta jffièf^ n'étendit pas raillerie; el)e prétendit que j'allai^ trop loin dans (op/sf me^ ^ntiments; que tu ne pfeiHlûi P98 i'à\it:fe intérêt ^n^iqpj^ çplui qu'oii prepd à uufs enfant qui joi}^ à la pptfpée; que tu peux rjûsour p^r pbilosopbje ^vec madame fii^ Staël ; qp^vep moi tu ne peux que badiner.

» Si ta mère avait raison? -r- Si moB peiué^ » Omquement miennes, n'étaient rien pour toi 7 Et pourtant je n'ai pensé qu'à toi durant ces deax mois que j'ai passés sur les bords du Rhin! J'ai demandé fioaseîi à chaque ppage fugitif, j'ai prié chaque arbre, chaque pianie de m'enseigner la sagesse ; j'ai écarté toute distraction pour penser à toi seul Homme dur et méehant !

9 Combien de fois ne Hie suis-je pas adressée h mon ange gardien pour qu'il te parlât de moi I Cela me tranquillisait; je laissais courir ma pluma, et toute la nature muette m'indiquait dans son miroir ce que je devais te dire. J'ai cru que c'était la volonté de Dieu que ops âmes s'entendissent par f'amour. Mais tu te fies à ta femme célèbre, qui a fait ce grand ouvragp sur les Passions que je ne connais pas; tu as plus de confiance en

lik^ 6CBTHE.

» eHe qu'en moi. Ah ! croîs-le bien , tu t*es trompé : aime, ê cela seul rend sage.

» — Quittons ce sujet; je veux te parler encore on

• peu de la vie bohème que nous menons sur les bords » du Rhin. Nous allons bientôt partir, et qui sait si je re- » verrai les belles régions où je suis? Ici le printemps nous » berce et nous caresse de ses vapeurs embaumées; ébat" » tons-nous soUtairei s ^^ ^^^ ^>^ ne me sépare de toi I » — Non, rien, pas même madame de Staël I

» P<ix tecum. Pardon mutuel ! Moi, je te pardonne d'à-

» voir contracté avec madame de Staël une alliance d'es-

» prit et de cœur qui va faire ouvrir de grands yeux à toute

» l'Allemagne et à toute la France, et qui sera éternellement

» stérile. Et toi, si je prétends que tu m'aimes plus que tu

» n'aimes les autres. .. tu me le pardonneras ; car tu veux

» être aimé, et je sais que cela te plaît »

Gœthe répondit à Settina :

« Garisbad, 21 août.

V C'est une question de savoir , chère Bettina , s'il faut » t'appeler singulière ou miracnleuse ; il n'y a même pas

• moyen d'y réfléchir : on ne peut que songer aux moyens » de se défendre contre le flot de tes pensées. TranquiUise- » toi donc si je ne réponds pas en détail à tes plaintes, à

• tes exigences, à tes demandes et à tes accusations, si je » ne les calme, si je ne les satisfais pas et si je ne les re-

• pousse pas ; en somme , je te remercie de m'avoir de « nouveau envoyé par la poste tous les trésors de ton esprit «

Ainsi jouait avec l'enfant qu'il consolait de son mieux le vieux poëte-diplomate.

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