‹ Études sur l'Allemagne politiqueChapitre 14 sur 33 · LES PARTIS · texte numérisé non relu

LES PARTIS

Paralvsé parla conscience de sa faiblesse constitutionnelle, le Reichstag trouverait peut-être dans

SI II r, .\i.i,i:ma<;m: I'oi.i ik^ik. m-

sa coinposiliuii politique les éléments (ruin* autorité morale solidement assise, si la {;ran(le majorité de ses membre."^, à défaut de l'unanimité, élait mue par un é^al et commun désir d'aHirmer les droits du peuple à la face des (jouvernants et de réclamer la place que les lois lui refusent. La ténacité et la vigueur des revendications ont souvent permis aux assemblées de faire dévier à leur profit les constitutions qui les ré(jissent, d'établir des coutumes qui transforment le droit écrit, de se tranti/jurer par l'usage, de s'imposer par la pratique.

Gela même a été jusqu'ici refusé au Reichstag : amalgame étrange de nationalités hostiles et d'intérêts opposés, il n'a pas encore vu s'opérer leur fusion ; il reHete trop fidèlement les divisions subsistant en Allemagne pour être redoutable soit dans la résistance, soit surtout dans l'attaque. Un journal assez indépendant, V Allgemeine Zeitung, e'crivait ces lignes mélancoliques à la veille des élections générales d'octobre 1881 : « L'homme d'Etat dirigeant attendra toujours inutilement un appui effectif et efficace comme une opposition effective et efficace... Un Parlement né de l'esprit du temps, consacrant de jeunes forces à l'accomplissement des plus grands devoirs, le peuple allemand ne l'aura pas. « Quels sont donc les partis

qui méritent un jugement si sévère? quelles sont les causes de leur impuissance? n'est-ce point en eux que réside le vice le plus sensible et peut-être le moins aisément remédiable du Reicbstag?

Ecartons tout d'abord un doute que Ton pourrait naturellement concevoir : si le Reicbstag se maintient à un rang inférieur, ce n'est pas qu'il ne soit librement élu par les populations. Certes, on a tenté de faire du mandat législatif le monopole de la fortune ou du fonctionnarisme ; mais les électeurs ont su, lorsqu'ils l'ont voulu, déjouer les intentions du constituant, et des bommes de toutes classes et de toutes opinions ont pénétré dans l'enceinte parlementaire. Certes, aussi, la législation impériale est sobre, sinon complètement muette, sur les droits des citovens ; mais elle est suppléée pour tout l'indispensable. Un seul de ces droits est garanti par la constitution même, l'indigénat commun ; les libertés proprement dites, liberté de la personne, du domicile et de conscience', sont consacrées par les lois ordinaires. La liberté de réu-

^ Voir pour les premières le Code pénal et le Code d'instruction criminelle de lEmpire : pour la dernière, les lois fédérales du 1" novembre 18o7 el du 3 juillet 1869, qui décident que la confession religieuse d'un individu ne saurait constituer un obstacle ni à sa liberté d'établissement, ni à son accession aux emplois publics.

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iiioii et d'iissot iation, que ri-.tnjiirc ;iiii;i le droit de rt'jjIemcMiter quand il lui conviendra, demeure encore rejjie par la lé{pslation locale ; elle existe néanmoins pour toute rAllema(jne, moyennant certaines conditions de puMicité, et peu de pays se rencontrent où l'usage en soit aussi généralement répandu. La liherté de la presse, au contraire, a fait Tohjet d'une loi impériale du 7 mai 1874 : Lien qu'il n'v soit en rien obligé par la constitution, l'Empire s'est montré généreux : point d'obstacles préventifs, pas même sous forme de cautionnement ; rien que des pouvoirs de répression, judiciaires pour la plupart; si la presse allemande n'est pas plus libre dans son ensemble, c'est qu'elle s'encbaîne volontairement en acceptant des subventions secrètes. Certes, enfin, une brècbe a été ouverte à l'arbitraire: la loi «temporaire» de 1878 contre les socialistes, sans cesse renouvelée depuis lors à son écbéance, livre à la discrétion de l'administration les publications, réunions ou associations « où se manifestent des aspirations socialistes, démocratiques ou communistes » , mais, jusqu'à la récente saisie de la Vo/fiszeitung, les socialistes seuls ont été frappés à l'aide de cette loi, et la masse des citoyens n'en a pas été troublée. Ce n'est donc ni dans les lois, ni dans les excès de la pression

officielle qu'il faut chercher les motifs de la de'solante insuffisance des partis, c'est dans l'Allemagne elle-même, dans son caractère, dans son passé, dans ses tendances.

Si l'on remonte à l'époque où les partis sont, pour la première fois, montés sur la scène politique de TAllemagne, au Parlement de Francfort en 1848, on voit qu'alors une seule question se posait, primant toutes les autres, et deux groupes principaux s'étaient formés pour la résoudre, absorbant toutes les nuances : la question était de savoir si l'Autriche resterait ou non dans la Confédération ; les deux groupes, Gi^oss-Deutsch et Klein- Deutsch, grand et petit allemand, se prononçaient pour ou contre son incorporation.

L'unité réalisée sans l'Autriche en 18(i7, les problèmes de politique intérieure prirent le dessus, ils donnèrent naissance à trois grands partis : les progressistes, plus libéraux qu'Allemands, encore meurtris de leurs longs et épiques combats contre M. de Bismarck dans la Chambre des députés prussienne, d'autant plus irrités que l'événement leur avait donné tort, d'autant plus défiants que leur récente expérience les éclairait sur la valeur des rares et maigres concessions faites par la constitution à Tapinion libérale; les conservateurs, plus

si;i» i/AiJ.i;MAr.Ni: l'oi.n iole. 121

Prussiens fjuWlIemaiuls, oht'issant par profession à Tinipiilsion du souverain, mais obéissant en maugréant, estimant Texclusion de l'Autriche trop révolutionnaire, le suffrajje universel trop démocratique, et redoutant, avec le prince lui-même', que la Prusse iTaltéràt rinté(;rité de ses traditions au contact des autres populations germaniques ; les nationaux-libéraux, enfin, plus nationaux que libéraux, se consolant comme nationaux des affronts qu'ils subissaient comme libéraux, gouvernementaux par excellence, connus dans tous les pays du monde et à toutes les é{)oques, sous les noms variés de marais, ventre ou parti de « la mort dans Tàme » .

Depuis lors, ces trois groupes fondamentaux se sont subdivisés, morcelés, émiettés, sur des questions de personnes ou pour des nuances imperceptibles d'opinion. H y a eu des vieux conservateurs ou parti de la Croix, farouches dans leurs regrets, et des jeunes conservateurs ou parti de l'Empire, plus accommodants pour les faits accomplis. Les nationaux-libéraux ont eu une aile droite et une aile gauche pour s'adapter aux tempéra-

• Voir à ce sujet les curieuses révélations contenues clans le passai^e du Journal de l'empereur Frédéric III, publié en octobre 1888 par la Deutsche Rundschau.

ments variés de leurs adliéienls, suivant le dosage des ide'es de liberté' ou de celles d'unité. A côté des progressistes, que l'on accusait d'être juifs parce que libre-échangistes, ennemis de l'Empire parce que adversaires de M. de Bismarck, ennemis de l'Empereur parce que partisans de la responsabilité ministérielle, à coté se plaçait un petit groupe plus démocrate, le parti du peuple, qui n'a eu d'ailleurs qu'une existence miséraljle.

Ce n'est pas tout : la création de l'Empire a dégagé, renforcé ou suscité trois autres partis, dont l'existence était à peine perceptible dans le Reicbstag de la Confédération du }sord. II y avait en 1867 quelques députés de nationalités opprimées par la Prusse, des Polonais, des Danois ; il y eut, de plus, après 18*71, quinze Alsaciens-Lorrains. 11 v avait en 1867 des catholiques, élus pour la plupart dans les provinces occidentales de la Prusse ; il y eut encore, en 1871, ceux qu'envoya siéger l'Allemagne du Sud. 11 n'y avait que peu ou point de socialistes en 1867; il y en eut, et beaucoup, après que la grande industrie se fut développée en Allemagne, lorsque les grands centres manufacturiers de la Saxe furent représentés dans la même Assemblée que ceux de la Prusse. Des nationalistes, un centre ultramontain, des socia-

SI i; I. vi.iJ.MACNE l'Dij rigri:. i>3

lisU's : ce lut I un <li'S bénéfices les ])lus nets de la Fon(lali(Ui di' I l'inpiie.

Au\ clet'lioiis (jénérales de février 18S7, les suffra(;es et les siejjes se sont ainsi répartis entre les diverses Fractions représentées au Reiclistaj; ' :

Partis.

Sicces.

Suffrages obienus.

Proportion sur 100

Conservateurs nll'Mii.inds (parti de la Croix). . .

.suffrages exjjriiné

Conservateurs libres

(|);uti de rKinjiire). . .

Nationaux-libéraux .

Centre eall»oli<|ue et

IjnelFes lianovriens. . .

Polonais

Pro{;res.>isles

Socialistes-démocrates. .

Parti du peuple (démo-

crates). . . .

Danois

Alsaciens-Lorrains

Voix perdues et députés

qui ne sont inscrits à

aucun proupe

C'est dire que l'ensemble des partis (gouvernementaux, conservateurs, conservateurs libres et

' Les chiffres qui suivent sont tirés de la stati.stique ofHcielle déposée au Reicbstap le 28 avril 1887; ce sont, quant au nombre de suffra{;es obtenus par chaque parti, ceux du premier tour de scrutin, cpii permet seul à toutes les opinions de se manifester librement. II v avait, sur 46,855,000 habitants, 9,770,000 électeurs inscrits, dont 7,5V1,000 |irirent part au vote.

nationaux-libéraux, quoique avant obtenu 220 élections, n'avait réuni que 3,561,000 suffrages (47.2 p. 100 des votants), au lieu que les divers groupes hostiles, réduits à 177 sièges, avaient eu 3,978,000 voix (52.8 p. 100 des votants), ^oit en faveur de ces derniers une majorité électorale de 4:17,000 votes '. Et cependant, lors de ce scrutin mémorable, le septennat militaire, le péril extérieur, la question nationale en un mot, avait fait tous les frais du débat.

En 189i), ce puissant levier n'a pas été mis en action, la politique intérieure seule a été enjeu; aussi les résultats sont-ils sensiblement différents ; le « cartel » gouvernemental n'a obtenu que 2,547,000 voix, ou 36.2 p. 100 des votants, contre 4,485,000, ou 63.8 p. 100 données aux diverses oppositions. Voici le détail des chiffres du scrutin du 20 février :

Conservateurs

Conservateurs libres . .

^Xationaux-Iibéraux. ..

Centre et guelfes 116

' Quelques députés du centre s'étant prononcés, sur l'invitation du Pape, en faveur du septennat, la différence sur ce point spécial se réduisait à une majorité de 292,000 suffrages hostiles.

ièges.

Suffrages

Proportion

obtenus.

sur 100 suffrages exprimés.

s un I, \r.[.EMAGNE l'OMTIQIi:. 125

l'.irtiv SiAn" î . "ur 100

" ohlrruis

iffraycs rxpriiiK 1.

Polonais . I(i 2'««;,(MM) 3 5

Piogressl^les (il) l,r»S,(l()l) \(j '.]

Socialistes-démocintes . . 30 1 ,342,000 I \) 0

Parti <lii pifiiple <) 131,000 1 8

Alsacicns-Loiia;n^ I 13 100,000 IV

Divers 8 97,000 1 3

Une Assemblée dont les couleurs sont aussi bariolées ne saurait fournir ni les éléments d'une majorité unie et résolue, ni ceux d'une opposition compacte et attentive. Les amis du pouvoir y vivent dans la continuelle appréhension que des faveurs excessives ne soient accordées à leurs alliés du Jour; ses adversaires, se sachant hétérogènes, ne croient pas qu'il leur soit jamais possible de prendre en main la direction des affaires. Pour le gouvernement, la politique se réduit à un problème d'acrobatie : il penche à droite ou à gauche, suivant les exigences d'un érjuilibre toujours momentané ; il est versatile dans ses alliances, cynique dans ses procédés. Pour la Chambre, les discussions, réduites à des questions d'influence, dégénèrent en querelles de personnes : c'est d'un côté une course au plus offrant, de l'autre un

' Le nombre des abstentionnistes a été considérable en Alsace-Lorraine en 1899; il a dépassé les deux tiers des électeurs inscrits.

tournoi entre les plus mordants; c'est aussi, c'est surtout la courtisanerie érigée en principe, le crédit auprès du prince préféré à Faction sur l'opinion publique.

Tout cela s'est vu ou se voit encore en Allemagne. M. de Bismarck a gouverné tour à tour avec ou contre les principaux partis. Chacun de ceux-ci a cherché avant tout à être bien en cour : les progressistes auprès de Frédéric III, les ultras auprès de Guillaume H, les nationaux-libéraux auprès du souverain régnant, quels que fussent son nom et ses tendances. On s'est disputé aigrement, violemment, au sein de l'Assemblée populaire, et lorsqu'un jour, le 13 avril 1877, M. de Bismarck a fait mine de s'en aller, le monde a assisté à un stupéfiant spectacle : tous les chefs de tous les groupes l'ont publiquement supplié de rester, justifiant cette parole sarcastique de l'un des plus brillants des publicistes français, M. John Lemoinne : « Le Reichstag allemand est comme certain jouet que l'on donne aux enfants : il grogne, mais il tourne. »

Voilà certes plus qu'il n'en faut pour expliquer le mépris que professait M. de Bismarck à Tégard du Reichstag; on concevra même que ce mépris soit devenu parfois du dépit chez l'architecte de

s m I. A r. M. mac; m: poi.niQur.. 121

I AIIema(;iie acliu'llt', si Ion considère que lorsqu'il re[;ar(lait, au crépuscule de sa vie, cette image trop exacte de sou d'uvre, il v rencontrait, quoi? L'ennemi même contre lequel il avait le plus ardemment combattu : l'esprit particulariste, ou, ])our mieux dire, l'esprit territorial.

M. de Hismarcka créé l'Allemagne par la guerre extérieure. L'Allema^jne debout, qu'a-t-il ciiercbé? Un parti national, un parti unitaire, qui mit l'unité allemande au-dessus de tout, au-dessus des anciennes frontières intérieures, au-dessus de la religion, audessus des intérêts de classes. Ce parti, il en a poursuivi la constitution avec une ténacité inébranlable, avec une sourde rage, prêt à l'acbeter à n'importe quel prix, à le former sur n'importe quel terrain. Il Ta demandé, lui conservateur, au suffrage universel ; lui Prussien, accoutumé, suivant le mot de Frédéric II, à ce que cbacun ici-bas fasse son salut à sa façon, au Kulturkampf ; il Ta demandé au protectionnisme, puis au socialisme d'Etat. Il a, dans ces vingt dernières années, joué avec les factions politiques comme il convient de jouer avec les alliances étrangères, courant de Tune à l'autre suivant les besoins du moment, les évoquant à ses côtés ou les repoussant tour à tour. Tout cela pourquoi ? Pour arrivera constater qu'il n'était

maitre de rAllemagne qu'en faisant miroiter devant ses veux l'épe'e de la France ou en la menaçant des ravages des cosaques. Ce diplomate révolutionnaire, qui a su discerner et proclamer la puissance irre'sistible des « impondérables ^ en matière de politique étranjjère, n'a pas, — il ledit lui-même, — trouvé l'assiette morale de son peuple. Les murs extérieurs de Tédifice se dressent solides, rébarbatifs comme ceux d'une forteresse ; il manque Taménagement interne et les murs de soutènement ; quelques crevasses se laissent voir du dehors. « Notre tendance naturelle est de nous disjoindre » , disait le chancelier le 6 février 1888 au Reichstag, avec l'autorité d'une longue expérience demeurée perspicace dans la gloire.

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