L ESPRIT TERRITORIAL
Rien n'est frappant et suggestif comme la carte électorale de l'empire d'Allemagne. Imaginez une large bande qui, partant de la forêt Noire, court tout le long de la frontière si indécise du pays du
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côté de la terre, suit les rives de la Baltique et de la mer du Nord, et re{ja{;ne le Rhin qu'elle remonte jus(|u'à la Suisse. Là sont actumulés tous les éléments centrifu(jes de TKmpire, tous les partis (|iii lui sont ou hostiles ou tiédes : catholiques havarois et polonais, Polonais séparatistes, conservateurs prussiens, Danois, (juelfes du Hanovre, catholifjues rhénans et protestataires de TAIsace- Lorraine, à peine séparés les uns des autres par quelques nationauv-lihéraux hadois, ou quelques conservateurs lihres du Wurtemherg; ou de la Saxe. Au centre de cette couronne, dont les pointes s'enfoncent inégalement vers le cœur de TAllemagne, un confus amalgame de couleurs, où domine cependant une nuance princi})ale : celle des nationaux-libéraux, qui sont les satisfaits du jour, élus pour la plupart dans les petits Etats vaincus et absorbés en 18G6. Disséminées enfin sur tout le territoire, au nord comme au sud, à l'est comme à l'ouest, quelques taches d un éclat plus vif attirent le regard : ce sont les progressistes et les socialistes. Ceux-ci seuls sont, à proprement parler, des partis impériaux, communs à tout l'Empire; les autres, tous les autres, sont des partis territoriaux; chacun a sa terre natale, chacun a ses frontières; ils sont juxtaposés, ils ne sont pas fondus.
Prenons des chiffres, ceux qui sont fournis par la totalité des élections générales auxquelles il a été procédé depuis 1871 jusqu'en 1887 : la Prusse, surtout par ses provinces de TEst, donne aux conservateurs 86 p. 100 de leurs siè(jes ; par ses provinces centrales, 62 p. 100 aux conservateurs libres; par ses annexions de 1866, 44 p. 100 aux nationaux-libéraux; par ses provinces rhénanes, 57.7 p. 100 aux ultramontains; un peu partout enfin 60.5 p. 100 aux séparatistes purs. Elle est, en raccourci, ce qu'est rAllemag;ne en grand : ses morceaux se sont joints, sans s'être pénétrés; trois régions principales, trois partis d'à peu prés égale force', dont chacun complète son effectif dans une contrée déterminée : les conservateurs des deux nuances dans le Wurtemberg et en Saxe, les catholiques en Bavière, les nationaux-libéraux dans les petits Etats sans personnalité, à Bade principalement'. Recrutement régional s'il en fut, et comme n'en connait aucun Etat véritablement un.
' Relativement an nombre total de sièges attribués à la Prusse, les conservateurs, libres ou non, sont 30.2 pour 100, les nationaux-libéraux 19.1 pour 100, les catholiques 21.9 pour 100.
' Le parti du peuple (démocrate) est presque exclusivement wurtembergeois.
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l^st-ce à dire qu'on ait ici alïaire au particularisme? Non pas, si Ton entend le mot dans son sens le plus étroit, qui a fait Faire en ce siècle de si faux et si cruels calculs aux ennemis de l'Allemajjne. Le spectre de Tétran^jer, qui a suscité rAllemajjne, la tient plus que jamais unie. Les séparatistes sont noyés au lleiclistaj; : Allemands sont les catholiques de Bavière, Allemands les conservateurs de Prusse, Allemands les pro(;ressistes, Allemands les socialistes eux-mêmes. Nul d'entre ces derniers n'a seulement osé répondre à M. de Bismarck, lorsqu'en 1887 il arracha au Reichstag une adhésion unanime à la loi militaire. Hier encore', un de leurs chefs, ^L Liebknecht, déclarait que, si l'Allemagne élait attaquée, les démocrates-sociîdistes seraient les premiers à ne pas tolérer le morcellement de la patrie commune. Et comme en semblable matière l'erreur fait compte, quoi ((u'on en ait. les intéressés doivent se garder soigneusement d'y tomber : ce ne sont point les avertissements qui manquent.
Mais, s'il n'existe plus trace en Allemagne de cette sorte de particularisme jadis si favorable aux combinaisons savantes de la diplomatie, il en est
» 28 novembre 1888.
une autre dont les effets se feront longtemps sentir sur la politique intérieure de l'Empire. Les littérateurs ont beaucoup disserté et abondamment écrit sur le caractère du peuple allemand : les uns, — c'était avant 1870, — ont vanté sa sensibilité, son mysticisme, sa poésie ; les autres, parlant après la guerre, n'ont vu de lui que ses instincts pratiques, son indomptable persévérance ; d'autres encore, qui ont voulu concilier, ont dit de lui qu'il était bicépbale, tantôt rêveur et philosopbe, tantôt âpre, tenace, implacable. Au vrai, cbacun a révélé une partie de la vérité; bien peu l'ont entrevue tout entière. Ce ne sont point toujours les mêmes hommes qui, en Allemagne, sont à la fois sentimentaux et soldatesques, penseurs et hommes d'action. Des courants d'origines diverses se sont réunis et coulent aujourd'hui dans un seul et même lit, mais leurs eaux ne sont pas encore mélangées, leurs teintes même ne se confondent pas.
L'Allemagne, on l'a dit dés longtemps, a été faite par sa partie la plus active, mais la moins allemande, la Prusse. Si les descendants des anciens Germains sont restés attachés à leur liberté personnelle, à leurs habitudes locales, à leurs privilèges provinciaux, les Prussiens, eux, qui ont du sang slave dans les veines, respectent Tauto-
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rite t't croient en l'<)iniii|)olence de l'Ktat. Les premiers sont aujoiiid Imi les sujets, les seconds sont les maîtres. Les deux conceptions de la vie politique se heurtent à charjue instant : c'est le sort commun de tous les Etats. Mais la lutte s'est toujours terminée jusqu'ici par la défaite des libéraux ; pourquoi ? Parce que leurs diverses fractions ne sont pas encore accoutumées à vivre côte à cote, à a(jir de concert; parce que, pour s'emparer du pouvoir, il leur fallait, jusqu'à ces derniers jours, livrer bataille à celui-là même qui les a appelées à siéger dans la même Assemblée ; parce que, en entrant dans la communauté impériale, chacune d'elles a subi une deminutio capitis. Amoindris, il est incontestable que les partis l'ont été par la réalisation tant désirée de l'unité allemande : les conservateurs étaient chez eux en Prusse, les cléricaux en Bavière, les démocrates en Wurtemberg^, les guelfes en Hanovre ; précipités péle-méle dans une Assemblée unique, ils ont vu s'élargir le théâtre de leur action, mais le personnage qu'ils jouaient a diminué d'autant. Incohérents, ils le sont également, et par tradition et par situation : comment faire marcherdu même pas et vers un but unique des hommes qui luttaient naguère, qui pour l'Eglise, qui pour le peuple, qui
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pour la liberté parlementaire? Ils peuvent être momentanément unis dans un acte d'opposition négative ; ils ne sont point aptes à imprimer une direction énerg^ique à la politique impériale. Le voudraient-ils, enfin, ils ne l'oseraient point : le prestige n'est point encore évanoui dans le peuple de ceux qui lui ont donné une patrie commune; le temps seul peut rendre aux libéraux de toutes nuances leur liberté d'action ; la partie n'a pas été et ne pouvait être franche contre les Guillaume I'% les Moltke et les Bismarck; elle ne le deviendra que lorsque la génération de 1870 aura disparu.
Le sera-t-elle jamais? M. de Bismarck le craint , et ses appréhensions ont fréquemment percé dans ses discours : en 1886, lorsque fut repoussé son projet de monopole de l'alcool, en 1888, lorsqu'il parla de la politique étrangère '. Il a avoué alors que son rêve avait été de faire du Reichstag le soutien principal de l'Empire. Il s'est plaint de ne trouver en lui que critiques acerbes, inimitiés, chicanes, et point d'avis utiles ni désintéressés. Dans sa détresse, lui, le grand unitaire, il
' Séances du Reichstag du 26 mars 1886 et du 6 février 1888. Le pas>a{;e le plus topique de ce dernier discours est i"ilé dans l'introduction.
sni I. Ai.i.F.MA(;Nr poi.niQiE iss
a par i\vu\ Fois menacé de faire retour au particularisnu' : en IHS,"), quand le Reiclistajj faisait I importun au sujet de certain traité d'extradition des criminels politiques que la Prusse venait de conclure avec la Russie; en 18S7, quand on résistait à ses exi{jences militaires et qu'il parla de s'adresser aux Chambres locales pour obtenir de nouveaux contingents. Parvenu au terme de sa carrière, il sentait va^juement que son œuvre n'était point complète, que son peuple était un, mais non pas unifié. Son omnipotence n'a servi qu'à lui faire croire trop longtemps qu'il pourrait à lui seul accomplir l'impossible; sa clairvoyance est demeurée assez grande, jusqu'à la dernière heure, pour lui faire discerner confusément qu'il n'avait plus le contact des générations nouvelles comme il avait celui des anciennes. La simple éventualité, un instant entrevue sous Frédéric 111, de voir un souverain libéral occuper le trône de Guillaume P% a suffi pour lui faire perdre son sang-froid et le conduire aux plus étranges méprises : il a, par un aveugle acbarnement, ébranlé de ses propres mains l'autorité morale de la dynastie qu'il avait charge de défendre, en faisant attaquer son souverain dans la presse. Puis, brusquement écarté du pouvoir par Guillaume II, c'est à peine s'il a su taire et les
motifs de sa retraite forcée et la séve'rité de ses jugements sur le jeune empereur.
Trop altier pour se reconnaître publiquement coupable, trop habitue' au pouvoir pour s'en être départi au moment opportun, M. de Bismarck regrette peut - être d'avoir gratifié l'Allemagne d'une Chambre démocratique, qui deviendra tôt ou tard l'instrument décisif des revendications populaires. Il ne s'est pas aperçu que sa faute capitale a été d'enserrer cette Chambre dans un cercle de fer, et de lui refuser tout moyen de se grandir, autrement qu'en brisant quelque chose du despotisme déguisé qu'il a créé à son propre profit et que nul ne semble pouvoir exercer après lui avec sa maîtrise vraiment souveraine.
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L'KXLCCTIF IMPKRIAL.