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LES INSTITUTIONS PRUSSIENNES

lENA.

L'unité territoriale de la Prusse est re'cente ; elle s'est accomplie avec une rapidité prodigieuse : moins de deux siècles y ont suffi.

Une circonstance exceptionnelle Ta favorisée : nulle part l'absolutisme monarchique n'a été plus fécond, parce que nulle part ne s'est rencontrée une dynastie qui ait fourni une série aussi continue de grands souverains. Depuis le Grand Electeur jusqu'à l'empereur Guillaume P% la Prusse n'a été trahie que par deux de ses princes : Frédéric- Guillaume II, qui l'épuisa par son incohérence, et Frédéric-Guillaume lY, qui l'énerva par son

indécision. Tous les autres Font servie avec zèle, avec passion, avec intellig^ence; tous Tout dotée d'une arme ou d'une force nouvelle ; tous ont accru le patrimoine commun.

« Dieu ne parle plus aux princes par des prophètes et par des songes, disait en 1654 l'ambassadeur suédois Schlippenbach à l'électeur de Brandebourg ^ ; mais il y a vocation divine partout où se présente une occasion favorable d'attaquer un voisin et d'étendre ses propres frontières. » L'application constante de cette maxime a conduit la Prusse , de l'éparpillement territorial où elle était en 1640, à la cohésion qu'elle réalisa en 1866. Cette histoire est trop connue pour qu'il soit nécessaire de la refaire ici ; l'œuvre morale seule doit nous retenir.

Trois instruments ont servi à constituer la Prusse : l'armée, l'administration, l'école; tous trois, sous leur première forme , datent de la seconde moitié du dix-septième siècle et du dixhuitième.

En brisant les privilèges financiers -des provinces, qui gênaient sa marche, Frédéric-Guillaume, le Grand Electeur, donna l'essor à l'Etat; il créa

^ Cité par liimly, Formation territoriale des Etats de l'Europe centrale, II, 43.

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une armée ])erinaiiente, et, pour renhclciiir, une administration linanciere; il fonda véritablement la monarchie, à laquelle son successeur n'eut qu'à ajouter l'auréole du titre royal pour en faire, aux yeux (lu jx'Ujtle, uik; institution d'ordre surnaturel. Avec le roi Frédéric- (iuillaume 1"% Tarhre étend ses rameaux en même temps qu'il ploufje dans le sol des racines plus profondes : en 1717 et 17:22, l'administration centrale se simplifie, tout en s'appropriant, sous prétexte de surveillance, la {jestion des intérêts municipaux; en [1V\, I armée cesse de se recruter par voie de racolage et voit inaugurer le système du service personnel, sinon universel; deux édits de 1717 et de 173G posentle principe de l'enseignement obligatoire. Frédéric II se saisit de toutes les ressources ainsi accumulées pour livrer les batailles où s'éveille la conscience nationale; il consomme ces ressources et fatigue le pays à vouloir en produire de nouvelles, mais il organise la justice, fait les magistrats indépendants, leur interdit d'obéir « même aux rescrits venant de son cabinet », et dirige les travaux préparatoires du grand code qui fut promulgué après sa mort, le Droit général prussien (1794).

Etrange monument juridique que ce code, et qui mérite d'être comparé, comme il l'a été par un

jurisconsulte allemand', à une tête de Janus, dont une face serait tournée vers le moyen âge tandis que l'autre regarderait les temps modernes. Tout y est amalgamé : le droit public avec le droit privé, l'administration générale avec le régime ecclésiastique. Et dans quel esprit contradictoire ! Les principes organiques de la société féodale y sont maintenus, mieux encore : réglés et systématises; les classes, soigneusement séparées, sont empêchées de commercer entre elles. Et, sur cette assise archaïque, se dresse un édifice tel que Napoléon I" n'en eût pu rêver de plus parfait : les communes, les provinces, l'Eglise même, érigées en simples succursales de l'État; les employés de toutes catégories, laïques ou clercs, élevés au rang de fonctionnaires d'Etat; une tutelle bureaucratique absorbante, impérieuse, pesant sur tous les actes de la vie publique ou privée des citoyens, qui se voient assurément protégés et respectés dans leurs crovances, leurs personnes et leurs propriétés, mais qui étouffent dans le cercle de fer où ils sont enfermés. Une seule matière reste hors des atteintes du législateur de 170 i : il ne dit rien du pouvoir suprême et de son organisation. Pour-

1 Schulzc, dans le Handbuch des ôffeiitlichen Redits de Marquardsen, fascicule Prusse, \\. 18.

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(juoi le fi'rait-il, d'ailleurs? Ce pouvoir est extérieur et supérieur à la lé(;islation même, sa formule est conslaute : c'est le despotisme du Grand {•^lecteur, (jue les philosophes, maintenant amis des rois, (|ualifient d' » éclairé » sans en avoir changé ressence.

Un tel système politique contient le germe de sa propre ruine, ou plutôt son apparence de grandeur s'évanouit des que disparait Thomme de génie qui Ta couru et mis en œuvre. L'esprit de caste s'était développé en Prusse sous Frédéric II, et avec lui la désaffection du peuple pour la nohlesse ; le Trésor s'était vidé pour subvenir aux besoins militaires du règne; l'armée en était insensiblement revenue à pratiquer le racolage, voire même à se recruter à l'étranger, pour que, suivant le mot de Frédéric, « le paisible bourgeois ne s'aperçût pas du moment où la nation se battait » . Frédéric II formait façade à lui seul et dissimulait le néant; lui mort, la réalité apparut tout entière : les communes rurales tuées par les seigneurs, les villes par la bureaucratie d'Etat, les citoyens par les corporations. Pour donner à la Prusse une personnalité nationale, Frédéric avait presque complètement tari les sources de la vie publique. On sait l'impuissance de la Prusse sous Frédéric-

Guillaume II, aux premiers jours de la Révolution française; on sait son e'croulement à léna, sous Fre'déric-Guillaume III, et aussi la régéne'ration qui s'ensuivit. La Prusse contemporaine date de 1807 ; elle est née de Texcès de ses propres désastres; 1807 c'est le 1789 prussien, mais un 89 égalitaire et monarchique, un 89 né du malheur de la patrie, un 89 résolument , âprement national, indifférent ou hostile au reste de l'humanité.

Du passé, la Prusse tenait des habitudes invétérées d'obéissance et de discipline, une conception puissante du rôle et de l'omnipotence de l'Etat; habitudes si enracinées, conception si répandue, qu'elles avaient engourdi la nation, et que les gouvernants mêmes, cédant à la torpeur générale, avaient négligé de faire à l'édifice les réparations nécessaires. Les Hohenzollern étaient encore sur le trône ; leur noble conduite pendant l'invasion avait laissé intacte leur popularité. Seraient-ils désormais comme jadis égaux à leur mission? La tâche n'était plus la même : emprunter des hommes ou des idées au dehors pour les utiliser en Prusse, on avait toujours su le faire; mais il s'agissait cette fois de bien autre chose : il fallait infuser un sang nouveau à un corps épuisé; ce sang — un

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sanj; étranjjer — pouvait tuer le malade. « I^tablir It's j)rinci|)('S di'mocratiques dans un Etat inonarclii<|ue, voilà ce que l'esprit du siècle attend de nous " , écrivait alors Hardenherg. Le souverain rt'{;nant s'y prêta de bonne grâce : Frédéric-Guillaume 111 n'était point trempé pour diri{jer l'entreprise, mais il avait ce {jenre de (jrandeur qui consiste pour un roi à laisser faire des hommes plus actifs et plus .«udacieux.

Ces hommes étaient nombreux. 11 importe de déterminer exactement leur pensée directrice. Il n'était point question pour eux de faire une révolution, ni même de limiter la souveraineté royale par la proclamation du dogme de la souveraineté populaire. « La pure démocratie, disait encore Hardenberg, nous pouvons l'ajourner à l'an 2240, si tant est même que la pure démocratie soit faite pour l'homme. ^ Ce qu'il appelait « la pure démocratie » , c'était précisément la souveraineté du peuple. Le mal constaté, qu'était-ce? [>a paralysie des initiatives individuelles, la cessation de toute vie locale, l'absence de contact entre le Roi et les sujets, la pléthore bureaucratique, l'anémie des administrés. Où était le remède? Avec les sujets faire des citoyens; non point des citoyens maîtres de l'Etat, comme on l'entend en France, mais des

citoyens associés de l'Etat, concourant avec lui, des citoyens qui conserveraient les traditions de discipline le'guées par le passe', mais à qui Ton donnerait de'sormais les moyens de ranimer leur volonté atrophiée et leur activité assoupie en les utilisant dans le service public.

Tel était le but. Deux grands ministres, Stein et Hardenberg, s'attachèrent successivement à l'atteindre dans la reconstitution intérieure de la monarchie, tandis qu un troisième, Scharnhorst, v réussissait du premier coup dans l'organisation de l'armée par une application rigoureuse du service militaire personnel, et cette fois universel.

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