LA THEORIE DE L ETAT
Ce système politique ou administratif a eu ses théoriciens ; il les a même eus avant que d'avoir vu le jour. On a dès lon^jtemps fait remarquer qu'en Allemap,ne une doctrine philosophique a la même action morale, entraine les mêmes révolutions scientifiques ou sociales qu'ailleurs, à d'autres époques, une réfoime religieuse. L'Etat prussien, tel qu'il s'est constitué récemment, avait été près de trente ans auparavant formulé par Hegel '.
Pour lui, point de contrat social, point de droit individuel à l'encontre du droit suprême de l'Etat. L'État est une des formes supérieures de l'Idée; il est une fin en soi, il est la réalité absolue, et
' Voir Lévy-nruII), La théorie de FÉtat dans Hegel, Picard, 1889, et l'étude d('jà citée de Schérer, dans ses Mélanc/es d'histoire reliyieuse.
« l'individu n'a lui-même doljjectivité, de vérité et de moralité qu'en tant qu'il est un membre de l'Etat » . L'Etat a eu trois phases, monarchique, aristocratique et démocratique ; de chacune de ces phases, il a conservé un de ses éléments constitutifs actuels, dont la combinaison donne la monarchie constitutionnelle, — Hegel ne dit point, et pour cause, la monarchie parlementaire.
Au sommet, le monarque, lequel n'est pas de droit divin, au sens commun du mot, mais qui a un caractère divin, parce que sa présence «résulte nécessairement du développement de l'Idée, qui est Dieu » . Il incarne l'Etat, et l'Etat étant immanent, le monarque doit être héréditaire. A.u bas de l'échelle, non pas des citovens, mais des êtres collectifs, des Etats en miniature, avant « des intérêts légitimes » qu'il convient de respecter, les communes. Le monarque seul connaît bien les intérêts généraux; les membres de la commune sont mieux à même d'apprécier les intérêts locaux. Point d'oppression oiseuse du premier sur les seconds : elle étoufferait leur action, qui est indispensable à la vie de l'Etat. Mais à l'inverse, pas d'immixtion intempestive des seconds dans les attrijjutions du premier : elle n'amènerait que confusion et désordre, « le peuple désignant préci-
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scnu'ul la j>;ir(i(î de l'I'.lut (jui ne siiit pas ce fprelle veut » .
Un puileinent est utile cependant pour ainoi tilles heuils. et donner aux atomes qui composent la nation une existence orjjanique. Ces atomes ne sont pas des individus, masse informe, mais des êtres collectifs, des (groupes d'intérêts coordonnes. Point de droit de suffrag^e individuel par conséquent, mais un droit de représentation accordé à ces collectivités, communes, provinces ou corporations diverses ; et comme il y a deux grandes catégories d'intérêts , il y aura deux Chambres, Tune représentant la propriété foncière, l'autre la propriété mobilière. Que feront-elles? Peu de chose : « elles donneront des avis ; elles seront l'occasion d une publicité et par suite d'un contrôle qui agiront efficacement sur les détenteurs du pouvoir 5), les empêchant sans doute, soit de s'endormir, soit au contraire d'agir avec précipitation ; elles seront, par la publicité de leurs débats, un précieux instrument d'éducation pour la nation, qui s'initiera ainsi aux intérêts généraux. Décider quoi que ce soit, elles en seraient bien incapables, et le gouvernement tomberait trop vite aux mains d'un parti, ce qui tuerait l'État, l'iles émettront seulement des vœux dont le
monarque, juge impartial et suprême, tiendra le compte que bon lui semblera.
N'est-ce pas là, à quelques détails prés, — ceux qui concernent l'organisation de la Cbambre basse, — la constitution de 1850? ]S'est-ce pas la formule prophétique des idées appliquées en ces derniers temps à ladministration locale? L'influence de Hegel s'est exercée durant plus d'un demi-siècle sur la Prusse. Aujourd'hui comme il y a soixante ans, règne à Berlin la même affectation à vouloir tenir le gouvernement en dehors et au-dessus des partis , comme si l'histoire des régimes absolus ou soi-disant constitutionnels ne trahissait pas à chaque page la tyrannie des partis, mais de partis honteux, sans responsabilité et sans moralité, de coteries d'alcôve et de syndicats de coulisse '. Aujourd'hui comme il y a soixante ans, tout pouvoir de décision est refusé au peuple; on lui a donné des Chambres, il est vrai, mais ces Gham-
^ « Le gouvernemenc personnel des souverains est une pure chimère, écrivait, le 18 décembre 1860, le prirfce Albert de Saxe-Cobourfj, époux de la reine d'Angleterre, à sa fille, la princesse royale de Prusse ; nulle part l'histoire ne nous montre le gouvernement plus réellement exercé par des ministres et des favoris que dans les monarchies les plus absolues, parce que nulle part le jeu des ministres n'est aussi exempt de périls ; ils n'ont à craindre que les cabales de cour, et ils savent bien le moven de s'en défendre. «
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I»res .^^oiit précisément celles que rêvait Hcjjel : des académies où Ton vote des vœux sans sanctioii, on 1 on discute sans ajpr, qui ont tous les vices inliérents au parlementarisme, sans rien posséder de ce qui le (|randil, lorsqu il s'y trouve (le-, lioinnies dij;nes de ce nom. h^tablissement d'ensei(;nement et d'éducation pour le peuple, dit-on? A quoi bon éduquer le peuple, à quoi bon lui enseigner comment se traitent les intérêts généraux, si, comme le veut Hegel, il doit à tout jamais rester limité à la gestion désintérêts locaux? Mais la ruine de la politique de Hegel sortira tôt ou tard de Tliégélianisme même, comme en est sortie celle de sa pliiloso|)hie. Rien n'est et tout devient, a-t-il dit; Têtre, c'est le devenir. 11 n'y a donc ni vérité, ni erreur, mais des degrés et des nuances; il n'v a ni un fait permanent , ni un principe immuable. S'il en est ainsi en philosopbie, il en est de même en politique. La révolution sociale est là pour donner à l'Etat une forme nouvelle qui a échappé aux raisonnements comme aux prévisions de Hegel; ses adeptes, fort savamment dirigés, s'entendent merveilleusement à pratiquer les mouvements tournants si cbers à la stratégie allemande, et qui tut ou tard les feront maîtres de la ])lace.
La Prusse n'a pas inventé un svstème politique, elle s'est contentée d'expédients et de demimesures. Après comme avant ses essais constittfants, les deux pôles du mouvement constitutionnel du monde civilisé sont placés, Tun en Angleterre, 1 autre aux Etats-Unis : d un côté, la démocratie s insinuant dans les formes extérieures d'une monarchie unitaire; de Fautre, la démocratie régnant dans un cadre îédératif ; de part et d autre, cependant, la démocratie : là plus mélangée en apparence, mais plus puissante parla force des instruments que lui livre l'unité nationale ; ici sans alliage , mais morcelée en une multitude d'Etats dont les tempéraments et les intérêts se contrarient. La Prusse, avec son empire, s'est provisoirement arrêtée à un degré intermédiaire : elle a emprunté sans bonne foi les formes représentatives pour faire front chez elle-même au courant révolutionnaire ; elle a par contre déchaîné ce courant pour satisfaire ses ambitions impériales; elle s évertue depuis tantut vingt ans à concilier Tinconciliable : la bureaucratie prussienne avec la démocratie allemande. Elle y a réussi dans quelque mesure, mnis cela pour deux motifs purement accidentels : l'intensité du sentiment national est encore plus grande en Aile-
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m;i{;n(' (jiie le ln'soin df lil)crté |)(jlili(jii(' tt de (lomiiiation |»o|>ulairc'; les hommes, ou certains hommes sont encore là (jui sont le symhole de runité de la patrie. Le prohleme n'en suhsiste pas moins dans toute son acuité. M. de Bismarck a dit un jour : « Nous suivons de vin(j^tans la I lance. » L'intervalle est un peu court peut-être, mais la j)ensée est juste. Le conflit e'clatera quelque jour.
Et plus Tautocratie demeure, plus la ruj)ture sera violente, plus aussi l'assaut sera impétueux. Les démociates allemands, ils le montrent déjà, ne conduiront pas l'attaque par les sentiers délaissés du système des trois classes ; ils ne chercheront pas à s'emparer d'un parlement local démantelé par l'institution d'une assemhlée centrale, et diminué dans son autorité de toutes les attributions qui sont accrues au Reichstag ; ils ne réclameront pas, bien qu'ils en aient le droit', la revision de la constitution prussienne, qui ne vaut plus un tel effort. C'est par le Reichsta^ qu'ils attaqueront le Landtag, par le suffrage universel les classes, par l'Allemagne la Prusse.
Que pourra-t-on alors leur opposer? Rien de
' « La constitution, dit l'art. 107, peut être modifiée par la voie léj^islative ordinaire. A cet égard, il suffit dans chaque Gliainbre de la majorité absolue, obtenue dans deux scrutins
solide, ni même de populaire. Un empereur-roi qui sera encore un Hohenzollern, — la succession au trône est abondamment assure'e, — mais dont les ancêtres, toujours égaux ou supérieurs à leur tache quand il s'agissait de guerroyer, se seront peut-être montrés radicalement insuffisants dans la constitution intérieure de la patrie allemande, parce que, plus Prussiens qu'Allemands, ils n'auront aimé de l'Allemagne que le corps et non l'ame ; le nom de Hohenzollern n'aura sans doute plus alors son antique vertu et n'éveillera plus dans les cœurs que le souvenir de charges militaires excessives. Au-dessous du souverain, des fonctionnaires, toujours des fonctionnaires, la même caste bureaucratique qui mérite aujourd'hui tous les éloges, parce qu'elle est bien et rudement commandée, mais qui demain peut-être retombera dans « ces défauts inhérents à toute bureaucratie : l'obstination à rester dans l'ornière que l'on a une fois creusée, l'oubli des exigences de la vie pratique par l'excès du formalisme juridique, le relâchement dans le commerce nitellectuel entre gouvernants et gouvernés ' » , en un mot l'apathie.
successifs, à vingt et un jours d'intervalle. » Il va sans dire
que la sanction royale est nécessaire, comme pour toutes les lois.
^ Ainsi parle Svbel du rôle de la jjureaucralie prussienne
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Derrièic eii\, enfin, une n()l)k'.sse mil if ti risée coninic 11' lloi, comme les foiutioiuKiirerj, aujour- (iluii dépouillée de son ancienne domination dans les affaires locales, et qui n'aura bientôt d'autre crédit que celui du souverain dont elle est le rellet.
il n'est pas même besoin que les démocrates s'en fient au jeu normal du suffrage universel pour amener à composition le pouvoir absolu : ils possèdent à cet effet des armes plus rapides et plus efficaces, que leur fournit, indépendamment de toute réforme politique, la transformation radicale des conditions économiques de la vie des nations. Le bruit n'a-t-il pas couru, il y a quelques mois, que le grand état-major allemand s'inquiétait, au point de vue de la mobilisation, de la grève des mineurs de Westpbalie, et qu'il avait donné des ordres pour compléter les approvisionnements avec des charbons belges? Vrai ou non, l'incident est singulièrement suggestif, et les craintes dont le public a été entretenu apprennent aux ouvriers de quel redoutable pouvoir ils disposent. Les économistes classiques ou les conservateurs-bornes peuvent sourire dédaigneusement à la menace
durant les longues années de paix qui suivirent les traités de Vienne. Degrûiidung des deut'clien Reichea^ I, 89.
maintes fois proférée d'une grève générale. L'Angleterre se charge d'enseigner au monde entier à quelles conditions très élémentaires un tel événement peut se produire et quelles conséquences il peut entraîner : que des ouvriers gaziers se mettent seuls en grève, le mal est médiocre et le remède prompt ; aials s ils sont suivis et appuvés par les manoeuvres qui débarquent la matière première, ceux-ci par les matelots des navires charbonniers, ceux-ci encore par les mineurs, où est alors le moven de résister au mouvement? La vie entière du pays, la vie industrielle comme la vie sociale, s'arrête aussitôt, et la capitulation est immanquable de la part des patrons. Or l'Etat prussien est patron : il Test dans certaines mines du bassin de la Sarre, il Test pour une grande partie des voies ferrées.
Un tel concert dans les efforts de la population ouvrière pour subordonner à ses exigences la puissance publique, facilité en toutes contrées par la rapidité des communications, n est ni probable ni dangereux dans un pays comme la France : l'excès de Findividualisme, qui est dans les mœurs plus encore que dans les lois de ce côté des Vosges, a presque complètement étouffé l'esprit d'association ; si un svndicat parvient à se fonder, il a
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toulos les répugnances, il reiiconlrt; toutes les clifHeultés à combiner son action avec celle du syndicat voisin ; de plus, la {jrande masse des petits propriétaires ruraux forme contre renvahissement du socialisme une muraille protonde où la ])reclie est malaisée à pratiquer. Rien de tel en Prusse : en ce pavs, l'association est une tradition nationale, la petite propriété est rare. Il v a plus : Tabus du militarisme y a façonné les caractères à une discipline aveu^jle, et c'est avec une discipline toute militaire que s'est constituée l'armée socialiste, quelle étend sans cesse ses cadres et qu'elle opère sous nos yeux; elle compte un million et demi d'hommes obéissant ad niitiun à un comité de cinq ou si.\ personnes ; elle est nombreuse au centre même de la vie impériale et royale, à Berlin, on elle a réuni aux élections générales de 1887 pour le Reichstag quatre-vingt-treize mille voix, soit 40 pour 100 des suffrages exprimés, puis en 1800 cent vingt-sept mille voix, soit près de 51 pour 100 des suffrages exprimés.
Or Berlin, le Berlin populeux \ et surtout
' Berlin avait 20,000 habitants sous le Grand Électeur, 120,000 sous Frédéric II, 40J,000 il v a trente ou quarante ans; il en a plus de 1,400,01)0 aujourd'hui; il n'a droit cependant qu'à six députés, comme en 18(37.
ouvrier^, est un phénomène re'cent dans Texistence de la Prusse ; le Berlin capitale, capitale politique et industrielle à la fois, est une anomalie dans un pays dès longtemps accoutumé à une extrême décentralisation provinciale; le Berlin, siège de tous les pouvoirs publics et de toutes les administrations de rAUemagne et de la Prusse, est une création soudaine que nul n'avait prévue à l'époque où Ton rédigeait les grandes lois municipales et que nul ne pensait par conséquent à placer sous un régime spécial. Si bien que dans ce royaume où le législateur s'est si constamment et si intelligemment appliqué à faire des lois appropriées aux traditions et aux ressources de chaque province, où il a discerné avec soin, pour leur appliquer une réglementation distincte, les villes et les communes rurales, Berlin est organisé d'après le même modèle que la plus petite ville du royaume. Comme celle-ci, Berlin possède une assemblée municipale élective, un M agis t?Yit élu par la première', une autonomie considérable; comme celle-ci, la ville de Berlin est une^ et pour l'Allemagne comme pour la France, comme pour l'Angleterre bientôt, après la récente création des conseils de comté, se
' L'assemblée a cent vingt-six membres, le Magistrat quarante-quatre, dont vingt-six sont appointés.
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pose le (jravf prohièine de laire vivre les organes essentiels de TKtat dans une capitale admiiiistrativeinent unifiée, où le sentiment municipal est ombrageux et ardent.
Sans doute, au premier regard, le péril apparaît moins immédiat à licrlin qu'à Paris ' : la police tout entière y est d'institution et de direction royale; l'exercice du droit de suffrage, qui est censitaire à la base*, est soumis au système des trois classes ; l'assemblée municipale, renouvelée par moitié tous les deux ans, est modérée par le Magistrat^ dont un quart seulement se renouvelle tous les trois ans". Mais que valent ces entraves et ces restrictions en regard des avantages certains, immédiats, que peut assurer à un parti la direction des affaires de la ville? Berlin, outre les services municipaux ordinaires, est industriel et commerçant à l'exemple de l'État prussien : l'eau et le gaz sont exploités directement par la ville. Aussi
' Les villes ont cependant toute liberté pour voter des centimes additionnels; elles ne peuvent, il est vrai, créer des impôts nouveaux, ni modifier les bases de; perception de ceux qui sont autorisés par la loi.
- Le cens est de 2 thalers, soil de 7 fr. 50 cent., comme dans les autres villes.
* Pour être abscjlument exact, il faut dire que la moitié des membres non payés du Magistrat cesse ses fonctions tous les trois ans; les membres payés «ont nommés pour douze ans.
les socialistes ne s'y sont pas trompe's : s'ils s'écartent dédaigneusement des élections au Landtag, ils travaillent avec ardeur les élections locales ; au renouvellement partiel de 1889, ils ont triplé le nombre de leurs représentants dans l'assemblée municipale, et conquis un sixième ^ des sièges à pourvoir ^
Dans cette armée socialiste qui avance pas à pas, mais dont il est encore impossible d'apprécier exactement la force, réside le secret de l'avenir politique de l'Allemagne. Nulle part la « démocratie sociale » ne s'est aussi puissamment organisée, aussi rapidement développée ; nulle part elle ne se heurte à moins d'obstacles sérieux. Tout lui profite : et les doctrines prussiennes sur l'Etat, et l'unité allemande, et l'autonomie municipale, et la caserne. Lassalle, il ne faut pas l'oublier, a été l'un des premiers inspirateurs de M. de Bismarck ; les héritiers du socialiste commanderont quelque jour peut-être aux successeurs du chancelier.
L'unité germanique ne se soutient aujourd'hui
' Onze sur soixante-trois.
- La majorité de l'assemblée et du Magistrat appartient
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(|ue |)ar la crainte de rétranjjcr; mais cette crainte même s'use avec le temps, par les appels trop répètes qu'y t'ont les (;ouvernants. N'est-il pas vraisemblable que Tunité ne sera vraiment fondée (|ue si le courant des revendications sociales, passant sur rAllemagne entière, rompt les frêles (li{;ues derrière lesquelles s'abritent encore le particularisme et Tabsolutisnie des princes, et 0})ere la fusion des éléments si disparates de l'Empire? Si la politique se brasse avec des intérêts privés ou collectifs, l'histoire ne se détermine que par des idées. L'idée religieuse ne suffit plus, d(q)uis des siècles, à fonder des communautés cohérentes : Fliumanité trouve désormais plus près d'elle le mobile de ses actes et cherche moins loin ses satisfactions. L'idée nationale est bien près de perdre sa puissance constitutive : elle a régi le cours de ce siècle, mais est déjà contestée chez les peuples même auxquels elle a inspiré les plus beaux sacrifices. Dans un temps où dominent les préoccupations économiques, les tard venus dans l'unité politique n'ont guère d'autre ressource que ridée socialiste. Et c'est précisément dans les
depuis de longues années au parti le j)lus désagréable à M. de Bismarck, le parti progressiste.
pavs dont les formes organiques sont le plus archaïques, et partant le plus contraires aux goûts comme aux besoins du jour, que cette idée est destinée à prendre le plus d'intensité ; c'est dans ceux où les caractères sont le mieux trempés, l'esprit de méthode et de persévérance le plus répandu, le génie de Tassociation leplus commun, qu'elle est appelée à produire les plus redoutables et les plus prochains bouleversements.
L'empereur Guillaume II a conscience de l'état moral de ses sujets : avec une initiative et une hardiesse qui lui font honneur, il a cherché à prendre la tête du mouvement ; du premier coup, par ses rescrits du 4 février J890, il a paru aller jusqu'au terme extrême des revendications socialistes actuelles, en provoquant l'élaboration d'une législation internationale du travail ; et s'il échoue à entraîner à sa suite l'Europe industrielle, il accomplira sans doute, pour son propre compte, par voie de législation intérieure, les réformes qu'il rêve. Sacré par la voix des masses « empereur des ouvriers » dés le début de cette nouvelle carrière, il s'est pour quelque temps assuré une popularité nouvelle : elle durerajusqu'au moment inéluctable où éclatera à tous les yeux l'antinomie radicale qui est au fond du système impérial, soit que le
siK !.• ai.i.i;ma(;m; i'oi.itk^le. h^
souverain se laisse entièrement envelopper pai la marée montante, soit qu'il se fasse emporter par le Ilot, si, cédani au\ appels désespérés des hobereaux et des l)Our(;eois, il veut plus tard lui résister et s'il ne fait pas assez de concessions à ce vœu si l('(jitime des peuples de se ré(}ir eux-mêmes pour se soustraire aux caprices de leurs princes et aux hasards de Taveu^^le liérédité.
L'ALSACE-LORRÂINE