LA REACTION. LE ZOLLVEREIN
L'Allemagne, sous le régime de 1815, n'était guère plus avancée qu'avant 1789. Elle avait perdu la majesté séculaire du Saint-Empire; on la dotait d'un nouvel organisme, mais la diète fédérale était condamnée à l'impuissance, toutcomme ladiète impériale; on courait même le risque, jadis inconnu, de la voir, société en nom collectif pour l'exploitation du droit divin, entrer en conflit avec les assemblées populaires introduites dans quelquesuns des Etats confédérés. L'Autriche, après avoir fait mine de se désintéresser de l'Allemagne, y rentrait en chef perpétuel et ne pouvait plus être arrêtée ou contenue par l'appréhension, autrefois constante, d'être dépouillée de la primauté. La nation, qui, pour la première fois, s'était manifestée et avait prouvé sa vie par ses actes, était rendue à son éparpillement, trahie dans ses espérances, brutalement rappelée au respect aveugle des multiples souverains qu'elle venait de sauver.
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En compensation de lous ces tléhoircs, quel profit? OLieI(|ue simplification, plus spécieuse que rrelle, des rouages tVdcraux; la consécration des révolutions territoriales de ISOli et la rc'diiction du nombre des princes allemands; la suppression définitive de tous les {jouvernements théocrati(|ues; Tespoir, mais rien qu'un espoir, que l'on pourrait un jour étaMir (juehjue entente commerciale entre plusieurs États de la Confédération; en attendant, rimmixtion de la dicte dans les affaires locales, sous prétexte de veiller à la sécurité intérieure de rAllemajjne, et toujours au détriment des idées libérales'. Mince bénéfice, après le généreux entbousiasme de 1813.
L'Allemajjne resta déconcertée et découragée du dénouement de cette grande crise où elle avait pensé trouver son salut. Elle demanda à la science, vers laquelle elle se précipita avec une sorte de fureur, Foubli de ses souffrances. Le romantisme littéraire fleurit soudain, produit bâtard d'esprits désabusés et désorientés qui cherchent dans l'évocation du passé et des civilisations étrangères les satisfactions que leur refusent le présent et le spectacle de leur entourage. En philosophie, après
' Voir à ce sujet Sybel, Begriindinuj des deutscheii Beiches durch Wilhclm I, I, 57, 11,98 etpassiiii.
les préceptes affirmatifs et étroitement personnels deFichte, on eut Hegel, qui, voulanttout expliquer, excusa tout, enseigna « l'indifférence suprême, suite de la suprême curiosité » , et qui, en attendant que ses disciples fissent sortir Tidée révolutionnaire de son perpétuel devenir, fut Tapôtre résolu de Tautocratie et de la résistance à l'expansion des idées libérales'. Dans les universités végétaient encore quelques patriotes, mais ils rencontraient peu d'écho au dehors : par un phénomène nouveau, un particularisme libéral et constitutionnel étayait dorénavant le particularisme des princes.
L'idée de liberté, que Stein avait conçue étroitement liée à l'idée d'unité, lui faisait maintenant obstacle. En 1813, on avait souhaité des franchises locales et des franchises nationales; en 1815, les souverains avaient refusé les secondes, mais s'étaient obligés à concéder les premières. Les Etats movens ou petits s'empressèrent de promulguer des chartes, voyant là un énergique dérivatif aux aspirations unitaires qui menaçaient de les abîmer
1 Voir Klaczko, L'agitation allemande et la Prusse, dans la Revue des Deux Mondes du 1" décembre 1862 et du 15 janvier 1863, et l'étude sur Hegel dans les Mélanges d'histoire religieuse, de Schérer.
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aux pieds dt's plus puissants : de J8I(> à ISIÎ), la Bavière, le Wurteuiheq;, lîade, Saxe-Weimar, etc., eurent leurs constitutions. L'Autriche et la l'russe, au eontiiiire, li\ rt-es à la rt-aelion, ne s'exécutèrent pas; elles s'employaient même, au sein de la diète, à menacer sans cesse les libertés locales au nom des principes monarchirjues et de la tranquillité de la Confédération'. De TAutriche, la nation n'attendait rien; mais de la Prusse, vers qui s'étaient portés tous les cœurs après 1807! Ce fut une déception ajoutée à tant d'autres. La Prusse perdit, durant de lonjjues années, l'appui des libéraux, pour ne le reconquérir qu'en 1847, lorsqu'elle entra elle-même ou parut entrer dans les voies de la liberté, puis pour Je reperdre encore en 1851 et en 18f)l , quand les conservateurs y reprirent le pouvoir. Les libéraux, attirés par l'appeau que leur avaient ménagé les petits États, s'éloig^nèrent des grands; lorsque, par la suite, en 1832, en 1834, le pouvoir fédéral tenta d'accroître ses forces, ils s'y opposèrent pour ne point favoriser les progrès du despotisme.
La Prusse cependant ne demeurait point indifférente à l'Allemagne; si elle était passive sur le
• Cf. Sybel, ibid., I, 96.
terrain politique, où elle avait été vaincue en 1815, elle montrait, en matière économique, une initiative et une application qui devaient lui procurer sous peu crimmenses avantages. L'Acte fédéral, en interdisant aux confédérés de traiter isolément avec les puissances étrangères, leur avait permis de se lier entre eux par des conventions particulières; il avait prévu également que FAUemagne ne pourrait longtemps vivre avec les soixante lignes de douanes qui v subsistaient encore; la diète avait été chargée d'examiner la question.
La diète délibéra, mais, comme toujours, sans résultat. La Prusse aussitôt saisit loccasion qui lui était offerte : en 1818, elle abolit ses douanes intérieures, puis, de 1810 à 18:28, négocia et conclut avec ses voisins des traités d'union douanière. L'Autriche, menacée d'exclusion, prit peur : au Zollverein prussien, qui comptait vingt-cinq millions d'habitants, elle voulut opposer le ZoUbund, composé des Etats du Sud; mais le Zollbund était trop petit pour vivre à côté du Zollverein : après cinq ans d'existence misérable, en 1833, il se fondit avec lui, comme plus tard l'Allemagne du Sud avec la Confédération du }sord.
Union politique inefficace avec TAutriclie, union douanière puissante sans l'Autriche, union où la
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Prusse est pn'ixnult'iaiite, (|iioi(iir{'llc ne chcrclie pas à radininislrcr à son profit exclusif ni à la détourner de son l)ut commercial : voilà où «mi est rAlleina;;n<' aux approches de iSiO. Klle se contente de ces avaula^jes matériels, sans désirer mieux. Mais un (jiand ensei^j^nement lui a été donné : le seul bienfait acquis depuis 1815 Ta été sans TAutriche, contre TAutriche. De là à conclure que rAutiiche n'est pas indispensable à FAIlemaj^ne, (|u'elle est incapable de lui donner Tunité, voire qu'elle lui est hostile et nuisilde, il n'y a qu'un pas.
En I8i0, la situation change et se dessine plus nettement en faveur de la Prusse. L'école hég^élienne est en dissolution, l'école historique commence à produire : Gervinus, dans son Histoire de la littéiature allemande^ reproche aux exagérations du mouvement scientifique d'avoir tari les sources de la vie; il invite ses compatriotes à laisser là l'idéal pour songer au réel, à la patrie. A ce moment, deux secousses se font sentir en Allemagne. La France, par ses ardeurs belliqueuses de 1840 à propos de Méhemet-Ali, ranime chez ses voisins du Rhin le souvenir de ses anciennes conquêtes et réveille leur patriotisme endormi. A Berlin, un nouveau prince, Frédéric-Guillaume IV, vient de
monter sur le trône; on le sait pre'occupé de la question allemande, on le croit plus ou moins disposé à donner quelques libertés à la Prusse; c'en est assez pour lui attirer les sympathies germaniques, à une heure surtout où Tindépendance paraît encore une fois menacée par Tennemi héréditaire.
Le parti national se reconstitue. A Heidelberg, en octobre 1847, il formule son programme : pousser la Prusse dans la voie libérale où Frédéric- Guillaume IV vient d'entrer en convoquant une sorte de Parlement local, et l'inviter à prendre la direction du mouvement fédératif de manière à contenir, puis à étouffer peu à peu, les prétentions des souverains de second ordre; écarter momentanément FAutriche, où la politique étroite de Metternich fait obstacle aux idées modernes ; développer le Zollverein en lui donnant un Parlement populaire qui, d'accord avec le conseil des princes entrés dans l'union douanière, pourra légiférer sur les matières commerciales ; créer, en un mot, l'unité par la liberté et les intérêts économiques, fonder une union restreinte, ayant pour cadre le Zollverein, et compatible avec le maintien de la Confédération de 1815. Telles sont les revendications nationales; elles sont modérées et pacifiques.
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Fredcric-Ouilliiume IV avait, lui aussi, son pro- {jramme. Mais, mystique et hésitant, crai^jnaiit de polluer la eouroiine de ses pères au contact de la Révolution, ce j)rince ne savait imprimer à ses projets ni la précision ni Taudace nécessaires au succès, u Quand il s'était une fois formé une conviction, elle demeurait inébranlable dans son for intérieur; lorsqu'il avait à la mettre en pratique, il s'épouvantait aisément des obstacles à vaincre, paraissait renoncer sur le moment, conservait cependant son opinion, et saisissait la première occasion venue pour reprendre l'entreprise avortée. Sa volonté était plus passive qu'active, plus opiniâtre qu'éner^àque ; ses actes étaient commandés par une certaine chaleur de cœur et par des principes généraux, plutôt que par Tintelligence pratique'. »
Après plusieurs années de méditation, Frédéric- Guillaume en était arrivé à proposer à TAutriclie, le 20 novembre 1847, d'étendre le Zollverein à toute la Confédération, c'est-à-dire d'y faire entrer sa rivale et d'établir ensuite l'unité de législation commerciale et militaire. L'intention était bonne, mais les moyens d'exécution piteux. Sur ces
> S y bel, loc. cit., 1,98.
moyens, à dire vrai, le roi de Prusse ne s'expliquait qu'en termes vagues. A travers les me'andres de sa pensée, on discernait avec peine que la diète, soigneusement conserve'e, appellerait auprès d'elle des « hommes compétents » pour s'éclairer de leurs lumières, lorsqu'elle aurait à légiférer sur des sujets spéciaux; puis, comme pour se donner du cœur, Frédéric-Guillaume menaçait discrètement la cour de Vienne, au cas où elle n'entrerait pas dans ses vues, de saisir directement la diète de ce projet.
Etait-ce bien là ce que souhaitait l'Allemagne? Elle-même n'eut pas le temps de le savoir: tandis que l'Autriche, inquiète de voir toucher à son œuvre de 1815, affectait de vouloir réunir les princes confédérés pour délibérer de concert sur les propositions de la Prusse, la tourmente révolutionnaire, qui souffla de nouveau de Paris, emporta et le programme d'Heidelberg et celui de Berlin, et inspira à la nation allemande la fantaisie de dicter pour une fois ses volontés à ses princes.
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