ÉTAT NORMAL DES FORÊTS. TRAVAUX A FAIRE POUR LE RÉTABLIR
Il a été souvent question dans ce livre de l’état normal des forêts. Qu'est-ce que l’état normal des forêts ? — C'est l’état de ces forêts quand elles sont, avec les autres éléments qui constituent notre planète, dans les conditions de dépendance réciproque, dans les conditions d'équilibre sur lesquelles repose l'harmonie générale de l'univers. Mais le définir ainsi, c'est dire combien nous sommes impuissants à nous en faire une notion précise : nous comprenons que de certains rapports doivent exister entre les prin-
cipaux règnes de la nature et les composants de ces règnes; nous avons le pressentiment que rien de ce qui a été créé ne peut être impunément détruit, que chaque objet a sa raison d’être, et que les forêts ne sont pas moins indispensables à la durée et à l’amélioration de notre globe que l’air, l’eau, le feu, etc.; nous ne saurions d’ailleurs circonscrire exactement leur mission; notre intelligence ne va pas jusque-là. Ces forêts, ces fleuves, ces mers, ces lacs, ces innombrables quantités d'animaux, de plantes et de minéraux, qui ont été mis à notre disposition, remplissent dans la vie universelle des fonctions providentielles ; nous n’en doutons pas; nous le sentons fermement, et pourtant nous sommes incapables d'expliquer les lois qui régissent ces fonctions.
Mais si nous ne pouvons remonter aux causes premières et pénétrer les desseins de la création, nous pouvons apprécier les diverses influences du milieu qui nous entoure, sur notre bien-être, et cela suffit pour que nous évitions de troubler une organisation dont Dieu seul a le secret.
L'état normal, tel qu'il nous est permis de le concevoir, est donc un état secondaire et relatif : c’est l’état qui se concilie le mieux avec les besoins de notre vie. Toutefois, pour que cet état secondaire et relatif ne soit pas lui-même au-dessus de notre intelligence ; pour que nous soyons à même de juger sainement des altérations qu'il aurait éprouvées, il faut que nos facultés soient parvenues à un certain degré de culture.
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Au début des sociétés, obéissant à l'instinct plutôt qu'à la raison, l'homme attaque la nature étourdiment, sans se soucier d'en respecter l’harmonie générale; seulement, comme il ne peut guère se servir que de ses mains, la nature est plus forte que lui et les blessures qu’elle en reçoit sont promptement guéries. Les conditions de la lutte sont tout autres dès que l’homme se civilise : il acquiert alors, par la science, des instruments très-énergiques pour changer l’ordre naturel des choses, et il court le risque de le bouleverser lorsqu'il néglige de demander au développement intellectuel et moral, qui est luimême la cause de ce danger, le moyen d'y échapper. Or l’histoire prouve, hélas! qu’il s’est plus inquiété jusqu’à présent de faire acte de son pouvoir que d’en prévenir les abus, et qu'il n’a pas compris la nécessité de modérer et de régler ses entreprises sur la nature, s’il ne voulait les voir se retourner contre lui; aveuglement fatal, déplorable, dont l’origine est dans ce défaut que j'ai eu l’occasion de signaler si souvent, l’oubli de la solidarité.
Quelles sont les facultés qui grandissent chez l'homme avec la civilisation? C’est d’abord l’observation ; par elle, il se rend compte de l'effet immédiat de ses actes. C’est ensuite la mémoire ; par elle, il forme ce capital précieux, l’expérience, sans lequel tous ses efforts ne donneraient que des résultats éphémères. C'est enfin la prévoyance ; par elle, il juge de ce qu’il doit faire ou ne pas faire dans l'intérêt de l'avenir, et c’est cette der-
nière faculté qui lui permet d’user des autres avec la circonspection désirable. Malheureusement la prévoyance est précisément la faculté qui a toujours le plus manqué aux hommes. Et pourquoi leur a-t-elle manqué? — Parce qu'ils ne l’ont appliquée qu’à leurs intérêts individuels, au lieu de l’appliquer à leurs intérêts collectifs ; parce qu'ils ne l’ont pas étendue, complétée par le sentiment de la solidarité. Il est incontestable cependant que ce sentiment est nécessaire pour que la prévoyance ait toute son efficacité, surtout quand :l s’agit des forêts; car les suites fàächeuses d’un déboisement, qui seraient peu sensibles si on ne les appréciaitque par rapport à soi et pour un tempslimité, pourraient l’être beaucoup si on les appréciait par rapport à la généralité des hommes et pour un temps plus long. Les éléments n'ont pas été créés pour l’homme isolé, etil est rare qu’on en jouisse sans excès, quand on les attaque dans un but égoïste. Aussi, peut-on assurer qu'il n’y aura de garanties pour la conservation de notre globe dans un état normal, que le jour où la paix universelle y régnera, le jour où les mille sociétés qui l’hahitent ne formeront plus qu'une seule famille; attendu que ce jour-là seulement, il sera possible d'en régler l’exploitation d’une manière adéquate aux intérêts, aux besoins réels de l'humanité envisagée dans ses générations successives. Aujourd'hui, cette exploitation rationnelle est impraticable. En supposant en effet que l’on parvint à remplacer la prévoyance individuelle qui préside trop souvent aux actes des hommes
dans une nation, par la prévoyance collective dans cette nation même, on n'aurait qu'une prévoyance insuffisante, à cause du manque d'entente que la rivalité des peuples à amené entre eux. S'il plaisait demain aux Suisses de déboiser les montagnes où le Rhône prend sa source, ce qui pourrait ne pas leur nuire à eux, toute notre prévoyance ne saurait aboutir qu'à régulariser le régime des affluents que ce fleuve recoit de notre pays; elle serait donc insuffisante. Si, pendant que nous prohibons la destruction des oiseaux, parce que ces oiseaux sont utiles à l’agriculture, on continue de s’acharner à les tuer quand ils passent sur un territoire voisin, notre prévoyance non plus ne sert pas à grand’chose. Ainsi, je le répète: tant que les hommes se feront la guerre, ils seront exposés à abuser des biens que la Providence à mis à leur portée, puisqu'ils s’interdiront de prévoir les effets de leur jouissance pour l'humanité tout en- L'ère:
Cette vérité-là n’est pas une vérité de sentiment, c'est une vérité de raisonnement. Les temps sont encore loin, malheureusement, où les hommes auront la sagesse de la pratiquer, et ce serait beaucoup déjà que dans un seul et même pays les habitants fussent amenés à comprendre qu'il y a des objets, comme les forêts par exemple, dont l'exploitation ne saurait être l'affaire de quelques individus seulement, mais celle de tous. |
Où en sommes-nous, en France, à l'égard des
forêts? Quelles sont les atteintes évidentes que leur
état normal y a souffertes, et comment pourrait-on les réparer ? 0 |
Il y a en France plusieurs millions d'hectares de landes et de friches dont l’agriculture proprement dite ne saurait tirer aucun parti, et qui, autrefois boisés, ne produisent aujourd’hui que des fièvres.
Il y a sur les bords de l'Océan d'énormes quantités de sables que les courants marins y accumulent sans cesse et qui, n'y rencontrant plus la barrière que les massifs boisés leur opposaient jadis, s’avancent peu à peu dans l’intérieur des terres, laissant le désert derrière eux.
Il y a de vastes plaines où le cultivateur vit dans la crainte perpétuelle d'être privé d’un moment à l’autre des fruits de son travail, par les intempéries chmatériques dont l'abri des forêts ne modère plus la rigueur.
Il y a des montagnes qui, ravagées par les torrents depuis qu'elles ont été déboisées, s’en vont par lambeaux dans les vallées qu'elles obstruent de leurs débris,
Il y a des fleuves dont les inondations, de bienfaisantes qu’elles étaient, lorsqu'il y avait encore des arbres pour diminuer la vitesse d'écoulement des eaux, sont devenues dévastatrices à cause de leur violence et des déjections qu’elles vomissent sur les propriétés.
Notre pays est tributaire de l'étranger pour des produits ligneux dont la privation compromettrait sa sécurité, son influence au moins. Notre marine ne
trouve plus dans les forêts de la France la quantité de bois dont elle àa besoin. On ne voit que des. rapailles là où il y avait anciennement les plus belles forêts de chêne du monde, que la Providence semblait avoir tout exprès plantées auprès de nos grands ports maritimes, pour l’approvisionnement de leurs chantiers.
Enfin, sur les huit à neuf millions d'hectares de bois qui nous restent, il y en a trois qui, bien que soumis au régime forestier, sont loin de donner les produits que l’on devrait, que l’on pourrait en retirer.
Tous ces faits constituent certainement des atteintes à l’état normal de notre pays, puisque nous en souffrons et que nos descendants en souffriront encore plus que nous-mêmes, si nous n y remédions.
Dans mon livre, je ne me suis occupé que de l'amélioration des forêts existantes, et encore l’ai-je fait d’une facon étroite, en ne considérant les forêts que dans leurs rapports avec les circonstances en quelque sorte environnantes, et quand j'ai parlé de leur état normal, j'ai voulu parler de leur état relativement à ces circonstances.
On voit donc que l'aménagement ainsi com-
ni A
pris est un petit détail à côté des travaux qui consisteraient à restaurer le domaine forestier de la: France entière; mais, par ce petit détail, on peut se rendre compte de la marche à suivre pour arrêter les bases desdits travaux. | La première chose à faire serait la statistique.
Elle comprendrait non-seulement les forêls et les päturages existants, mais encore tous les espaces dénudés dont l'intérêt général réclamerait le boisement ou le gazonnement.
Elle pourrait être établie par bassins géographiques et autant que possible par catégories de propriétaires.
Les renseignements y seraient classés dans l’ordre que j'ai indiqué page 22. Je n'en referai pas la nomenclature et je me bornerai à signaler ceux qu’il conviendrait de mettre en relief ou d’ajouter.
Ce seraient : ;
L'état des forêts situées en montagne, et celui des forêt siluées en plaine;
La distribution des essences forestières suivant les formations géologiques, suivant la latitude et suivant l'altitude ;
La situation, l'étendue et l’état de conservation des terrains affectés au pâturage ;
Les mêmes renseignements pour les terrains improductifs, avec l'indication de l’origine et des causes de leur stérilité ;
Les influences météorologiques dominantes dans chaque bassin ; leurs effets sur la santé des hommes et sur la production agricole ;
Les.principales voies : routes de terre, chemins de fer, canaux et rivières servant au transport du bois et le coùt de ce transport par mètre cube et par kilomètre, pour chaque nature de voie ;
Les circonstances naturelles ou économiques fa-
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vorables ou contraires à la conservation des forêts ;
Les produits généraux en bois de marine, de service, d'industrie, en bois de feu, et les prix maxima et minima de ces produits sur place ;
Le nombre, l'espèce et le rendement des animaux entretenus dans les pâturages. On distinguerait, dans cet article, les animaux appartenant aux populations locales, de ceux qui viennent du dehors, Dans le rendement, on indiquerait la part afférente à la laine, au lait, à la viande, le bénéfice du propriétaire du pâturage, celui du propriétaire des ani- Maux ; -
Les principaux lieux de consommation des produits ligneux, et les prix de revient de ces produits;
La consommation des services publics, de la marine militaire et de la marchande, celle des usines et des principales industries ;
La nature et la valeur des produits ligneux importés et des mêmes produits exportés; l'origine des premiers, la destination des seconds ;
La nature et la valeur des produits forestiers délivrés aux populations rurales ;
Le nombre et le salaire moyen des ouvriers employés à l'exploitation et au débit des bois dans l’intérieur des forêls ; ceux des ouvriers dans les industries en dehors des forêts, employant le bois comme matière première.
Après la statistique, on procéderait au parcellaire.
Mais le parcellaire ne s’arrêterait pas aux petites
différences de sol, de climat ou de végétation, qui ont une grande importance pour une forêt prise en particulier, mais qui n’en ont aucune pour toutes les forêts embrassées dans leur ensemble. Les parcelles comprendraient souvent des forêts entières. Elles seraient limitées et déterminées par les lignes de partage des eaux et des climats, par les formations géologiques, par les caractères de la végétation spontanée, par les conditions climatologiques qui caractériseralent de grands espaces. La description de ces parcelles aurait pour but, non pas de les classer dans une affectation, mais seulement de déterminer le genre de culture à leur appliquer, la nature des travaux à faire pour leur mise en valeur.
Après le parcellaire, on dresserait le plan d’exploitation. Il ne-s’agirait point, on le devine, de régler la quotité de la coupe annuelle; il s'agirait d’un objet bien plus considérable : on aurait d’abord à détermimer le périmètre des terrains dont le boisement ou le gazonnement serait nécessaire pour la conservation des sources ou comme barrière à opposer aux torrents, aux avalanches, à la divagation des cours d'eau, aux ouragans, à l’envahissement des sables, à l'invasion du territoire par des armées ennemies, et on en formerait l’état par catégorie de propriétaires.
On ferait ensuite connaître à grands traits celles des forêts comprises dans ce périmètre, qui pourraient sans de trop grands inconvénients être traitées en taillis, celles auxquelles on devrait appliquer la
méthode du réensemencement naturel et des éclaircies, et celles qui seraient jardinées.
On distinguerait, parmi les terrains dénudés, ceux qui devraient être boisés, de ceux qui devraient être simplement gazonnés. Sans entrer dans les détails de la culture, on indiquerait les essences à propager, soit par le semis, soit par la plantation.
Lorsque ce périmètre, dans lequel la conservation des forêts et des pâturages serait regardée comme étant de rigoureuse nécessité, aurait été tracé, on rechercherait, en dehors, les forêts qui, quoique ne présentant pas d'utilité manifeste comme sauvegarde du territoire et des intérêts généraux du pays, en présenteraient assez cependant pour qu'il fût utile d'en prévenir la destruction. Ce seraient en premier lieu toutes les forêts domaniales; car il n’en reste certainement plus une seule dont l’aliénation ne füt pas déplorable. Ce seraient aussi, sauf un petit nombre d’exceptions, les forêts communales ; car toutes celles dont la transformation en terres agricoles était avantageuse ont été aliénées depuis longtemps. Ce seraient, ensuite parmi les bois des particuliers, ceux dont le défrichement aurait pour conséquence de rendre le sol tout à fait infertile ou de compromettre l'existence de sources qui, quoique n'étendant pas au loin leur action, sont cependant précieuses pour les populations locales.
À ces diverses forêts on ajouterait, pour compléter le second périmètre, les terrains vides, les pâturages, les paquis appartenant à l'État ou aux communes,
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dont on ne pourrait tirer parti que par le boisement ou le gazonnement, et que l'initiative individuelle serait inhabile à mettre en valeur.
Puis viendrait l’état des travaux à faire :
1° Dans le périmètre dont le boisement ou le gazonnement serait de première nécessité ;
2° Dans celui où ces travaux n'auraient qu’une utilité secondaire.
On indiquerait pour le premier périmètre, et toujours par catégorie de propriétaires, l'étendue des terrains à reboiser, celle des terrains à gazonner, le prix approximatif des terrains. et le coût des travaux, en séparant les travaux d'art, tels que les barrages, des travaux de gazonnement ou de reboisement.
On donnerait les mêmes renseignements pour le second périmètre, mais en ce qui concernerait seulement les propriétés domaniales et communales.
On ferait connaître pour ces dernières forêts les dépenses approximatives qu'entraîneraient leur délimitation, leur aménagement et leur vidange.
On exposerait d’une manière générale les réformes qu’il serait convenable d'apporter au régime économique et légal des routes nationales, départementales. vicinales, des canaux, des rivières navigables et flottables, pour faciliter le transport des produits forestiers.
On examinerait les entraves mises au commerce des bois par les droits de navigation, de douane et d'octroi, ainsi que les conditions faites à la propriété forestière par l'impôt foncier, et on signalerait les
mesures à prendre pour supprimer les unes et améhorer les autres.
Voilà un aperçu des travaux qu'il y aurait à exécuter, afin de remettre le territoire de la France, au point de vue des forêts et des pâturages, dans un état normal. On ne saurait en concevoir qui pussent contribuer plus que ceux-là au bien et à la prospérité de notre pays. On les a, du reste, déjà commencés, et sur un point ils sont même très-avancés : dans quelques années, les dunes seront reboisées, mais. après cette opération, que d’autres resteront encore à faire! L'administration des forêts, qui est la mieux outillée pour mener à bonne fin cette grande entreprise, l’est-elle suffisamment? Je ne le crois pas. Je veux dire par là qu'elle ne trouverait ni dans les lois, ni dans le personnel dont elle dispose, ni dans les fonds qu'on lui alloue, toutes les ressources dont elle aurait besoin. Je ne saurais, sans sortir tout à fait du cadre de ces études. examiner les réformes dont l'organisation de l'administration forestière serait susceptible. Je ne dirai rien non plus du budget, chose variable qui n’a rien à faire avec la science; mais je jetterai un coup d’œil sur les lois, afin de montrer leur insuffisance et les points principaux sur lesquels il conviendrait de les modifier.