‹ Études sur l'aménagement des forêts (volume 2)Chapitre 53 sur 121 · DES PARTICULIERS · texte numérisé non relu

DES PARTICULIERS

Les besoins impérieux de la vie, l’imprévoyance. les partages amenés par nos lois sur les successions, sont autant de motifs qui s'opposent à ce que les bois appartenantaux particuliers soient exploités à un âge reculé.

L'État a toujours les moyens de suppléer, par d’autres ressources, à celles que lui fournirait la coupe de ses bois. Les particuliers lesontrarement, ilspeuvent être et ils sont souvent forcés de sacrifier toutes les espérances de l’avenir aux nécessités du présent.

D'un autre côté, quel que soit l'esprit de prévoyance dont on suppose les hommes doués, il est concevable qu'il s’altère et s’aflaiblisse, lorsqu'il embrasse un laps de temps qui dépasse la durée de leur existence.

Enfin, cet esprit, il faut le reconnaître, trouve encore une cause de découragement dans la certitude que la propriété qu’il sera parvenu à constituer, au prix des plus grandes privations, sera tôt ou tard démembrée, par suite des lois qui régissent, en France, l’hérédité. |

On s’explique donc que les particuliers ne soient ‘guère tentés de conserver longtemps leurs bois sur pied; maisla raison qui les en éloigne surtout, est le

désir bien naturel d'augmenter, autant que possible, le rapport entre le revenu net et la valeur vénale de cette nature de biens-fonds. |

Si le taux de placement adopté pour les bois est de 3 pour 100, les particuliers propriétaires de bois tendront à les exploiter à l’âge au delà duquel l'augmentation de valeur qui résulterait de l’accroissement annuel cesserait d’être égale à l'intérêt, à à pour 100, que fournirait le produit pécuniaire de l'exploitation joint à la valeur de la première feuille. D’après les prix qu'ont actuellement les bois suivant leur grosseur et leur âge, 1l ne faut pas laisser longtemps sur pied une forêt pour qu'elle cesse de rapporter, à à pour 100, l'intérêt de sa valeur. Voilà pourquoi nous voyons les particuliers exploiter en général celles qu'ils possèdent, en taillis simples et à l’âge de 20 ans au plus, toutes les fois que les essences le permettent.

Cette manière d’agir est rationnelle : elle est théoriquement justifiée par les principes que nous avons développés dans le premier chapitre de la présente étude. Toutefois elle ne saurait être recommandée sans réserve, et elle ne convient même véritablement qu'aux propriétaires qui ont besoin de vendre leurs bois pour satisfaire aux exigences de leur consommation. Quant à ceux qui cherchent à spéculer sur le produit de leurs coupes, ils seront amenés par l'intelligence pratique de leurs intérêts, à maintenir souvent leurs bois sur pied au delà du terme fixé par la théorie.

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En effet, ne perdons pas de vue que dans nos calculs sur l’exploitabilité relative au taux de placement, nous avons tenu compte des intérêts des intérêts, et qu'en conséquence, pour qu'un propriétaire

trouvât son profit à appliquer rigoureusement fes principes que nous avong posés, il faudrait qu'il eût toujours la possibilité de faire croître, à intérêts com- posés, le produit pécuniaire que lui procurerait l’exploitation de son bois.

L’accumulation des capitaux pécuniaires à inté-: rêts composés est-elle facilement réalisable? — Je ne le crois pas, et il me semble même que les emprunteurs seraient tout à fait impuissants à satisfaire les capitalistes, si ceux-ci prétendaient tous faire leurs placements à intérêts composés. En supposant que les premiers se résignassent à se priver de tout profit net, et à ne prélever sur le produit des capitaux empruntés que ce qui serait strictement nécessaire à leur existence, l’excédant ne suffirait certainement pas au service des intérêts composés. Pour s’en convaincre, l’on n'a qu'à consulter les statistiques les plus estimées sur l’augmentation de la richesse publique, dans les sociétés qui disposent des moyens de production, même les plus puissants. On y verra que la proportion dans laquelle cette augmentation a eu lieu, est fort éloignée de celle que comporterait la puissance de l'accumulation des capitaux à intérêts : composés. Je ne sache pas, au reste, qu'il y ait beaucoup de banquiers disposés à servir l'intérêt des intérêts des sommes déposées chez eux, et que les

établissements qui en avaient pris l'engagement aient jamais pu le tenir.

| Doit-on conclure de là que des placements à intérêts composés ne sont, dans aucun cas, réalisables? — Assurément non; seulement, on doit les considérer comme tout à fad, exceptionnels et sortant des conditions normales de la production; on doit les considérer comme d’autant plus difficiles que leur durée devra être plus longue.

Un propriétaire qui n'aura pas besoin de couper son bois, pour subvenir à des dépenses urgentes, agira donc sagement en le laissant sur pied au delà du terme où l'accroissement ne représentera plus le profit qu'il pourrait exceptionnellement retirer de la coupe, s’il en plaçait le prix. Son bois continuera de s’accroître à intérêts composés, à un taux moins élevé, sans doute, que celui qu’on recherche et qu’on peut obtenir dans les placements de cette nature; mais dans des conditions de sécurité que ne présentent pas les placements pécuniaires. |

Au surplus, quand on veut retirer des bois une rente plus élevée que celle qu’on retire des terres arables, on a, selon moi, une prétention qui n’est pas raisonnable.

Les bois, il est vrai, ne sont pas susceptibles d’être affermés; ils sont difficiles à estimer ; le prix de leurs produits est sujet à de grandes fluctuations ; ils ne jouissent pas d'autant de crédit que les autres capitaux ou fonds de terre, par suite de la facilité avec laquelle on peut enlever, par l'exploitation de

DE L'EXPLOITABILITÉ. 161 la superficie, la garantie que le prêteur est en droit de réclamer. Toutes ces circonstances tendent à les déprécier et à augmenter, par conséquent, la rente qu’on cherche à en retirer; mais les bois rachètent les inconvénients que je viens d’énumérer par un précieux privilége ; et ce privilége consiste précisément en ce que leur exploitation peut être retardée, lorsque les circonstances ne sont pas favorables à l’écoulement de leurs produits.

Si vous avez de l'argent chez un banquier ou chez tout autre, et qu'à l’époque où vous avez à en toucher l'intérêt, vous ne sachiez que faire de cet intérêt, il faudra le garder improductif dans votre secrétaire. Si vous possédez un champ de blé, et qu’à l’époque de la récolte, l’état du marché ne vous permette pas de vendre cette récolte à un prix rémunérateur, vous essayerez de la conserver dans des greniers, ou dans des silos construits à grands

frais.

Pour le bois, c'est la nature elle-même qui se charge de la conservation des produits, et qui, pour cela, ne vous demande qu'une légère diminution sur l'intérêt qu’elle vous avait bonifié jusqu'alors. Les circonstances sont-elles contraires à la vente de la récolte, on laisse cette récolte sur pied. Non-seulement elle s’y conserve, mais elle s’y améliore; et tandis qu’on s'expose pour le blé, par exemple, à en trouver, au bout d’un certain temps, une grande partie avariée, mangée par les rats, rongée par l’alucite, on est certain, au contraire, de retrouver le

bois dont on aura retardé la coupe, amélioré par les années qui se seront accumulées sur Jui.

Les bois sont donc de toutes les caisses d'épargne, la plus commode, la plus sûre, la plus fidèle, et c'est vraiment trop exiger d'eux, que de leur demander une rente plus élevée que celle qu’on retire des autres biens-fonds.

ARTICLE III

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