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Au début des sociétés , obéissant à Tinstinct plutôt qu*à la raison, Thomnae attaque la nature étourdiment, sans se soucier d'en respecter Tharmonie générale ; seulement, comme il ne peut guère se servir que de ses mains, la nature çst plus^forte que lui et les blessures qu'elle en reçoit sont promptement guéries. Les conditions de la lutte sont tout autres dès que Thomme se civilise : il acquiert alors, par la science, des instruments très-énergiques pour changer Tordre naturel des choses, et il court le risque de le bouleverser lorsqu'il néglige de demander au développement intellectuel et moral, qui est luimême la cause de ce danger, le moyen d'y échapper. Or l'histoire prouve, hélas 1 qu'il g' est plus inquiété jusqu'à présent de faire acte de son pouvoir que d'en prévenir les abus, et qu'il n'a pas compris la nécessité de modérer et de régler ses entreprises sur la nature, s'il ne voulait les voir se retourner contre lui; aveuglement fatal, déplorable, dont l'origine est dans ce défaut que j'ai eu l'occasion de signaler si souvent, l'oubli de la solidarité.
Quelles sont les facultés qui grandissent chez l'homme avec la civilisation? C'est d'abord l'observation; par elle, il se rend compte de l'effet immédiat de ses actes. C'est ensuite la mémoire; par elle, il forme ce capital précieux, l'expérience, sans lequel tous ses efforts ne donneraient que des résultats éphémères. C'est enfin la prévoyance ; par elle, il juge de ce qu'il doit faire ou ne pas faire dans l'intérêt de l'avenir, et c'est cette der-
nière faculté qui lui permet d'user des autres avec la circonspection désirable. Malheureusement la prévoyance est précisément la faculté qui a toujours le plus manqué aux hommes. Et pourquoi leur a-t-elle manqué? — Parce qu'ils ne l'ont appliquée qu'à leurs intérêts individuels, au lieu de l'appliquer à leurs intérêts collectifs ; parce qu'ils ne l'ont pas étendue, complétée par le sentiment de la solidarité. Il est incontestable cependant que ce sentiment est nécessaire pour que la prévoyance ait toute son efficacité, surtout quand il s'agit des forêts; car les suites fâcheuses d'un déboisement, qui seraient peu sensibles si on ne les appréciait que par rapport à soi et pour un temps limité, pourraient l'être beaucoup si on les appréciait par rapport à la généralité des hommes et pour un temps plus long. Les éléments n'ont pas été créés pour l'homme isolé, et il est rare qu'on en jouisse sans excès, quand on les attaque dans un but égoïste. Aussi, peut-on assurer qu'il n'y aura de garanties pour la conservation de notre globe dans un état normal, que le jour où la paix universelle y régnera, le jour où les mille sociétés qui l'habitent ne formeront plus qu'une seule famille; attendu que ce jour-là seulement, il sera possible d'en régler l'exploitation d'une manière adéquate aux intérêts, aux besoins réels de l'humanité envisagée dans ses générations successives. Aujourd'hui, cette exploitation rationnelle est impraticable. En supposant en effet que l'on parvînt à remplacer la prévoyance individuelle qui préside trop souvent aux.actes des hommes
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dans une nation , par la prévoyance collective dans cette nation même, on n'aurait qu'une prévoyance insuffisante, à cause du manque d'entente que la rivalité des peuples a amené entre eux. S'il plaisait demain aux Suisses de déboiser les montagnes où le Rhône prend sa source, ce qui pourrait ne pas leur nuire à eux, toute notre prévoyance ne saurait abouti i" qu'à régulariser le régime des affluents que ce fleuve reçoit de notre pays; elle serait donc insuffisante. Si, pendant que nous prohibons la destruction des oiseaux, parce que ces oiseaux sont utiles à l'agriculture, on continue de s'acharner à les tuer quand ils passent sur un territoire voisin, notre prévoyance non plus ne sert pas à grand' chose. Ainsi, je le. répète: tant que les hommes se feront la guerre, ils seront exposés -k abuser des biens que la Providence a mis à leur portée , puisqu'ils s'interdiront de prévoir les effets de leur jouissance pour l'humanité tout entière.
Cette vérité-là n'est pas une vérité de sentiment, c'est une vérité de raisonnement. Les temps sont encore loin, malheureusement, où les hommes auront la sagesse de la pratiquer, et ce serait beaucoup déjà que dans un seul et même pays les habitants fussent amenés à comprendre qu'il y a des objets , comme les forêts par exemple, dont l'exploitation iie saurait être l'affaire de quelques individus seulement, mais celle de tous.
Où en sommes-nous, en France, à l'égard des forêts? Quelles sont les atteintes évidentes que leur
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état normal y a souffertes, et comment pourrait-on les réparer ?
11 y a en France plusieurs millions d'hectares de landes et de friches dont l'agriculture proprement dite ne saurait [tirer aucun parti, et qui, autrefois boisés, ne produisent aujourd'hui que des fièvres.
Il y a sur les bords de l'Océan d'énormes quantités de sables que les courants marins y accumulent sans cesse et qui , . n'y rencontrant plus la barrière que les massifs boisés leur opposaient jadis, s'avancent peu à peu dans l'intérieur des terres, laissant le désert derrière eux.
Il y a de vastes plaines où le cultivateur vit dans la crainte perpétuelle d'être privé d'un moment à l'autre des fruits de son travail, par les intempéries climatériques dont l'abri des forêts ne modère plus la rigueur.
Il y a des montagnes* qui, ravagées par les torrents depuis qu'elles ont été déboisées, s'en vont par lambeaux dans les vallées qu'elles obstruent de leurs débris.
II. y a des fleuves dont les inondations, de bienfaisantes qu'elles étaient, lorsqu'il y avait encore des arbres pour diminuer la vitesse d'écoulement des eaux, sont devenues dévastatrices à cause de leur violence et des déjections qu'elles vomissent sur les propriétés.
Notre pays est tributaire de l'étranger pour des produits ligneux dont la privation compromettrait sa sécurité, son influence ^u moins. Notre marine ne
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trouve, pi US dans les forêts de la France la quantité de bois dont elle a besoin. On ne voit que des rapailles là oii il y avait anciennement les plus belles forêts de chêne du monde, que la Providence semblait avoir tout exprès plantées auprès de nos grands ports maiitimes, pour Tapprovisionnement de leurs chantiers.
Enfin, sur les huit à neuf millions d'hectares de bois qui nous restent, il y en a trois qui,, bien que soumis au régime forestier, sont loin de donner les produits que Ton devrait, que Ton pourrait en retirer.
Tous ces faits constituent certainement des atteintes à l'état normal de notre pays, puisque nous en souffrons et que nos descendants en souffriront encore plus que nous-mêmes, si nous n'y remédions.
Dans mon livre, je ne me suis occupe^ que àe l'amélioration des forêts existantes, et encore l'ai-je fait d'une façon étroite, en ne considérant les forêts que dans leurs rapports avec les* circonstances en
quelque sorte environnantes, et quand j'ai parlé de leur état normal, j'ai voulu parler de leur état relativement à ces circonstances.
On voit donc que l'aménagement ainsi compris est un petit détail à côté des travaux qui consisteraient à restaurer le domaine forestier de la France entière; mais, par ce petit détail, hn peut se rendre compte de la marche à suivre pour arrêter les bases desdits travaux.
La première chose à faire serait la statistique.
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Elle comprendrait non-seulement les forêts et les pâturages existants, mais encore tous les' espaces dénudés dont l'intérêt général réclamerait le boisement ou le gazonnement.
Elle pourrait être établie par bassins géographiques et autant que possible par catégories de propriétaires.
Les renseignements y seraient classés dans Tordre que j'ai indiqué page 22. Je n'en referai pas la nomenclature et je me bornerai à signaler ceux qu'il conviendrait de mettre en relief ou d'ajouter.
Ce seraient :
L'état des forêts situées en montagne, et celui des forêt situées en plaine ;
La distribution des essences forestières suivant les formations géologiques, suivant la latitude et suivant l'altitude ;
La situation, l'étendue et l'état de conservation des terrains affectés au pâturage ;
Les mêmes renseignements pour les terrains improductifs, avec l'indication de l'origine et des causes de leur stérilité ;
Les influences météorologiques dominantes dans chaque bassîn ; leurs effets sur la santé des hommes et sur la production agricole ;
Les principales voies : routes de terre, chemins de fer, canaux et rivières servant au transport du bois et le coût de ce transport par mètre cube et par kilomètre, pour chaque nature de voie ;
Les circonstances naturelles ou économiques fa-
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vorables ou contraires à la conservation des forêts ;
Les produits généraux en bois de marine, de service, d'industrie, en bois de feu, et les prix maxima et minima de ces produits sur place ;
Le nombre, l'espèce et le rendement des animaux entretenus dans les pâturages. On distinguerait, dans cet article, les animaux appartenant aux populations locales, de ceux qui viennent du dehors. Dans le rendement, on indiquerait la part afférente à la laine, au lait, à la viande, le bénéfice du propriétaire du pâturage , celui du propriétaire des animaux ;
• Les principaux lieux de consommation des produits ligneux, et les prix de revient de ces "produits ;
La consommation des services publics, de la marine militaire. et delà marchande, celle des usines et des principales industries ;
La nature et la valeur des produits ligneux importés et des mêmes produits exportés; l'origine des premiers, la destination des seconds ;
La nature et la valeur des produits forestiers délivrés aux populations rurales ;
Le nombre et le salaire moyen des ouvriers employés à l'exploitation et au débit des bois dans l'intérieur des forêts ; ceux des ouvriers dans les industries en dehors des forêts, employant le bois comme matière première. ^ ^
Après la statistique, on procéderait au parcellaire.
Mais le parcellaire ne s'arrêterait pas aux petites
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différences de sol, de climat ou de végétation, qui ont une grande importance pour une forêt prise en particulier, mais qui n'en ont aucune pour toutes les forêts embrassées dans leur ensemble. Les parcelles comprendraient souvent des forêts entières. Elles seraient limitées et déterminées par les lignes de partage des eaux et des climats, par les formations géologiques, par les caractères de la végétation spontanée, par les conditions climatologiques qui caractériseraient de grands espaces. La description , de ces parcelles aurait pour but^, non pas de les classer dans une affectation, mais seulement de déterminer le genre de culture à leur appliquer, la nature des travaux à faire pour leur mise en valeur.
Après le parcellaire, on dresserait le plan d'exploitation. Il ne s'agirait point, on le devine, de régler la. quotité de la coupe annuelle; il s'agirait d'un objet bien plus considérable: on aurait d'abord à déterminer le périmètre des terrains dont le boisement ou le gazonnement serait nécessaire pour la conservation des sources ou comme barrière à opposer aux torrents, aux avalanches, à, la divagation des cours d'eau, aux ouragans, à l'envahissement dessables, à l'invasion du territoire par des armées ennemies, et on en formerait l'état par catégorie de propriétaires.
On ferait ensuite connaître à grands traits celles des forêts comprises dans ce périmètre, qui pourraient sans de trop grands inconvénients être traitées en taillis, celles auxquelles on devrait appliquer la