‹ Études sur l'aménagement des forêts (volume 5)Chapitre 27 sur 61 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

De l'explollaliillté dans ses rapporU avec l'Intérêt du propriétaire.

Il résulte de la discussion à laquelle je me suis livré dans le chapitre I" de cette étude :

1" Que le produit annuel en argent d'une forêt» considéré en lui-même, et abstraction faite du capital engagé^ s'accrott avec la durée de la révolution ;

2** Que le rapport entre ce produit et la valeur commerciale de Timmeuble, diminue au contraire avec cette durée ;

S"" Que 4e taux des placements pécuniaires est la cause principale de cette contradiction qui disparaîtrait, si l'intérêt de l'argent devenait nul.

Ces lois remarquables expliquent et justifient les différences que nous avons déjà constatées, dans les principes d'après lesquels TÉtat, les communes et les particuliers» expbitent les bois qui leur appartiennent»

i/i/i DE L'EXPIÔITABILITÊ.

Nous allons, du reste, en examiner de plus près rinfluence.

ARTICLE PREMIER

DE l'EXPLOITABILIUÊ DANS SES RAPPORTS ATEC l'INT^RÉT DE L'ÉTAT.

L'État est éternel ; l'intérêt de l'avenir doit donc être mis sur la même ligne que celui du présent, lorsqu'il s'agit de régler l'exploitation des forêts qui lui appartiennent; et, pour satisfaire à ce principe dont la justesse me paraît incontestable, il est nécessaire d'adopter un mode d'exploitation qui ne puisse pas compromettre la conservation du domaine forestier. Ce mode est, sauf de rares exceptions, celui de la futaie ; les forêts de l'État devraient donc être traitées en futaie.

Tous les membres de la société ont un droit égal aux produits des forêts de l'État. Ces produits ne sauraient dès lors être regardés comme un objet de spéculation. Lorsque l'État les vend, il ne poursuit pas le même but que les autres propriétaires de bois. 11 se sert de la vente comme du moyen le plus convenable, pour distribuer aux citoyens qu'il représente, un revenu qui n'appartient pas plus à l'un qu'à l'autre; il ne prétend pas d'ailleurs retirer de cette opération un profit commercial. L'État et la société ne faisant qu'un, l'État propriétaire de hois, qu'il vende ou qu'il

DE l'exploitabilixé. l&S

distribue ces bois directement ou indirectement à chacun des cointéressés, les consacre en réalité dans l'un et l'autre cas à son usage, à sa consommation ; et^ partant, ce qu'il doit chercher à retirer de ses forêts, c'est sur un point donné la plus grande quantité des produits annuels les plus utiles. Les longues révolutions sont donc celles qu'il lui convient d'adopter en général, puisqu'elles tendent à augmenter la quantité et l'utilité de la production (1).

Les profits du sol forestier ne consistent pas seulement dans la valeur de la coupe annuelle ; ils consistent aussi dans les ressources que le bois offre au travail national, dans le courant commercial et industriel auquel il donne lieu ; ils consistent en outre dans rinfluence heureuse que les forêts exercent par leur existence même sur les conditions climatologiques d'un pays.

Aucun de ces profits n'est perdu pour le propriétaire, quand ce propriétaire est l'État ; et comme leur importance est en raison directe de Futilité et de la quantité des produits et de la grosseur des arbres, il y a là encore de nouvelles raisons pour que l'État préfère les longues révolutions aux courtes.

(1) Ce n'est que très-excepUonDellemenl qu'il peut y avoir pour TÉtat, intérêt à en adopter de courtes; cependant, si une industrie indispensable à la société réclamait impérieusement des bois de petites dimensions et qu'où ne pùl se les procurer que dans les forêts domaniales, il faudrait tenir compte de ces besoins dans le choix du traitement des^ dites forêts.

iO

1&6 DK L'BXPLOITABILITÉ.

Leè ayantages d'une prompte jouissance ne sauraient jamais équivaloir pour l'État, à la diminution du revenu qu entraine nécessairement le raccourcissement des révolutions.

Si Ton coupe un massif deux fois à 1 âge de 50 ans^ au lieu de ne le couper qu'une fois à l'âge de 100 ans, on aura un revenu moyen moindre ; mais la première coupe à 50 ans» employée reproductivement» donnera 50 ans plus tard, une richesse dans laquelle la valeur première se retrouvera plus ou moins augmentée. Je prétends que cette augmentation ne saurait compenser la diminution du revenu ; en voici le motif :

Ce revenu aura été produit gratuitement par la nature, qui se sera chargée elle-même de faire (onction^ ner l'instrument de travail; tandis que la richesse qu'on lui compare, résultat des efforts de Thomme, aura exigé, consommé une main-d'œuvre qui aurait pu être employée autrement.

Pour que l'avantage d'une jouissance anticipée fât réel pour TÉtat, il faudrait deux choses : 1^ qu'il y eût dans notre pays surabondance de bois et de terres arables; S"" qu'il ne fût pas possible de se procurer autre part que dans nos forêts des inatruments de travail. Or, il y a au contraire pénurie de bois ; et il n'est pas nécessaire de couper les forêts avant leur maturité, pour se procurer des instruments de production. Une opération qui aurait pour résultat d'amoindrir la puissance productive d'un capital, dont la nature a fait tous les frais, ne saurait donc trouver une juslilicalion

OE l'exploit ABILlTt. 1^7

suffisante dans l'iraportance du capital artificiel qu'on pourrait créer au moyen de cette diminution.

Il n'en est pas moins vrai cependant qu'au delà d'un certain âge, l'accroissement d'un massif boisé ne représente plus, en valeur pécuniaire , l'intérêt delà somme qu'on réaliserait en le coupant ; et on peut se demander si cet intérêt doit être exclu des eonsidérationi, qui doivent présider à la gestion d^ forêts da

11 y a une raison péremptoire pour que cette question soit résolue pior l'affirmative : '^

Cette raison y e'est que Tintérêt de l'argent n'im^ plique pas une augmentation de revenu; c'est qu'en supposant un moment qu'il pût être supprimé, sans que la circulation des capitaux en souffrit, la quantité d'utilités créées, de valeurs produites au boutde Tannée, n'en serait pas altérée. Il résulte de là que l'intérêt constitue un bénéfîee pour les individus, ou pour une fraction de la société considérée par rapport à la niasse des citoyens ; parée qu'il modifie, en faveur de ces individus ou de cette fraction de la société, la répartition du revenu social ; mais qu'il ne saurait, dans aucun cas, constituer un bénéfice pour l'État.

Cette vérité a longtemps «4é méconnue; aussi voyonsnous encore une grande partie des forêts de TÉlat exploitées en taillis ; mais les saines doctrines paraissent «voir enfin définitivement prévalu. L'administralion «st entrée dans la voie des conversions en futaies ; 43fi ne eaurait teep l'en Céliciter.

148 DE L'EXPLOITABILITÉ.

ARTICLE U

DE L'SXPLOITABILITé DANS SES RAPPORTS AYBC L'iNTâlÉT DBS PARTICUUER8.

Les besoins impérieux de la vie, l'imprévoyance, les partages amenés pas nos lois sur les successions, sont autant de motifs qui s'opposent à ce que les bois appartenant aux particuliers soient exploités à un âge reculé.

L'État a toujours les moyens de suppléer, par d'autres ressources, à celles que lui fournirait la coupe de ses bois. Les particuliers les ont rarement ; ils peuvent être et ils sont souvent forcés de sacrifier toutes les espérances de l'avenir aux nécessités du présent.

D'un autre côté, quel que soit l'esprit de prévoyance dont on suppose les hommes doués , il est concevable qu'il s'altère et s'affaiblisse, lorsqu'il embrasse un laps de temps qui dépasse la durée de leur existence.

Enfin, cet esprit, il faut le reconnaître, trouve encore une cause de découragement dans la certitude que la propriété qu'il sera parvenu à constituer, au prix des plus grandes privations, sera tôt ou tard démembrée, par suite des lois qui régissent, en France, l'hérédité.

On s'explique donc que les particuliers ne soient guère tentés de conserver longtemps leurs bois sur pied ; mais la raison qui les en éloigne surtout , est le désir bien naturel d'augmenter, autant que possible, le

DE L'BXPLOITABIUTÊ. i/i9

rapport entre le re^^nu net et la valeur vénale de cette nature de biens-fonds.

Si le taux de placement adopté pour les bois est de 3 pour 100, les particuliers propriétaires de bois, tendront à les exploiter à Tâge au delà duquel, l'augmentation de valeur qui résulterait de l'accroissement annuel cesserait d'être égale à l'intérêt, à 3 pour 100, que fournirait le produit pécuniaire de l'exploitation, joint à la valeur de la première feuille. D'après les prix qu'ont actuellement les bois suivant leur grosseur et leur âge, il ne faut pas laisser longtemps sur pied une forêt, pour qu'elle cesse de rapporter, à 3 pour 100, l'intérêt de sa valeur. Voilà pourquoi nous voyons les particuliers exploiter, en général, celles qu'ils possèdent, en taillis simples, et à l'âge de 20 ans et audessous, toutes les fois que les essences le permettent.

Cette manière d'agir est rationnelle : elle est théoriquement justifiée par les principes que nous avons dé « veloppés dans le premier chapitre de la présente étude. Toutefois elle ne saurait être recommandée sans ré* serve, et elle ne convient même véritablement qu'aux propriétaires, qui ont besoin de vendre leurs bois, pour satisfaire aux exigences de leur consommation. Quant à ceux qui cherchent à spéculer sur le produit de leurs coupes» ils seront amenés, par l'intelligence pratique de leurs intérêts, à maintenir souvent leurs bois sur pied au delà du terme fixé par la théorie.

En effet, ne perdons pas de vue que dans nos calculs sur l'exploitabilité relative au taux de placement,

150 DR L'EXPLOITABIUTÊ.

nous avonâ tenu compte des intérêU des intérêUi et qu'en conséquence, pour qu'un propriétaire trouvât son profit à appliquer rigoureusement les principes que nous avons posés* il faudrait quil eût toujours U possibilité de faire croître, à intérêts composés, le pro^ duit pécuniaire que lui procurerait Texploitation de son bois.

L'accumulation dea capitaux pécuniaires à intérêts composés est-elle facilement réalisable ?-^e ne le crois pas, et il me semble même que les emprunteurs seraient tout à fait impuissants à satisfaire les capitalistea, si ceux-ci prétendaient tous faire leurs placements à intérêts composés* £n supposant que les premiers se résignassent à se priver de tout profit net, et à ne prélever sur le produit des capitaux empruntés, que ce qui serait strictement nécessaire à leur existence, l'excédant ne suffirait certainement pas au service des intérêts composés. Pour s'en convaincre, Ton n'a qu'à consulter ies statistiques les plus estimées sur l'augmentation de la richesse publique» dans les sociétés qui disposent des moyens de production, même les plus puissants. On y verra que la proportion dans laquelle cette augmentation a eu lieu, est fort éloignée de celle que comporterait la puissance de l'accumulation des capitaux à intérêts composés. Je ne sache pasi au reste, qu'il y ait beaucoup de banquiers disposés à servir l'intérêt des intérêts des sommes déposées chez eut» 0t qu^ les établissements qui en avaient pris l'engageaient aient jamais pu le tenir. .

DC L*BXPLOITABIUTt. lit

Doit«on eonolure de là que des placements à intérêts composés ne sont, Dans aucun cas, réalisables? ~- Assurément non ; seulement , on doit les considérer comme tout à fait exceptionnels et sortant des conditions normales de la production ; on doit les considérer comme d'autant plus difficiles que leur durée devra être plus longue.

Un propriétaire qui n'aura pas besoin de couper son bois, pour subvenir à des dépenses urgentes, agira donc sagement en le laissant sur pied, au delà du terme, où l'accroissement ne représentera plus le profit qu*il pourrait exceptionnellement retirer de la coupe, s'il en plaçait le prix. Son bois continuera de s'accroître à in« térêts composés, à un taux moins élevé, sans doute, que celui qu'on recherche et qu'on peut obtenir dans les placements de cette nature ; mais dans des conditions de sécurité que ne présentent pas les placements pécuniaires.

Au surplus, quand on veut retirer des bois une rente plus élevée que celle qu'on retire des terres arables, on a, lelon moi, une prétention qui n'e^t pas raisonnable.

Les bois, il est vrai, ne sont pas susceptibles d'être affermés; ils sont difficiles à estimer: le prit de leurs produits est sujet à de grandes fluctuations; ils ne jouissent pas d'autant de orédit que les autres capitaux ou fonds de ferre, par suite de la facilité avec laquelle on peut enlever, par l'exploitation de la superficiel la garantie que le prêteur est en droit de réclamer. Toutêi CÊà circonstances tendent à les déprécier et à augmenter^

iSS DE L'BXPLOITABIUTÉ.

par conséquent, la rente qu'on cheriche à en retirer ; mais les bois rachètent les inconi^nients que je viens d'énumérer par un précieux privilège; et ce privilège consiste précisément dans la possibilité de retarder leur exploitation, lorsque les circonstances ne sont pas favorables à récoulement de leurs produits.

Si vous avez de l'argent chez un banquier ou chez tout autre, et qu'à Tépoque où vous avez à en toucher l'intérêt, vous ne sachiez que faire de cet intérêt, il faudra le garder improductif dans votre secrétaire. Si vous possédez un champ de blé, et qu'à l'époque de la récolte, l'état du marché ne vous permette pas de vendre cette récolte à un prix rémunérateur, vous essayerez de la conserver dans des greniers, ou dans des silos construits à grands frais.

Pour le bois, c'est la nature elle-même qui se charge de la conservation des produits, et qui, pour cela, ne vous demande qu'une légère diminution sur l'intérêt qu'elle vous avait bonifié jusqu'alors. Les circonstances sont-elles contraires à la vente de la récolte, on laisse cette récolte sur pied. Non-seulement elle s'y conserve, mais elle s'y améliore; et tandis qu'on s'expose pour le blé, par exemple, à en trouver, au bout d'un certain temps, une grande partie avariée, mangée par les c^ts, rongée par Talucite, on est certain, au contraire, de retrouver le bois dont on aura retardé la coupe, amélioré par les années qui se seront accumulées sur lui.

Les bois sont donc de toutes les caisses d'épargne» la

OB L'EXPr^OITABILITÉ. 153

plus commode, la plus sûre, la plus fidèle, et c'est vraiment trop exiger d'eux, que de leur demander une rente plus élevée que celle qu'on retire des autres biens-fonds.

ARTICLE UL

DB VUTLOnàMUri DANS 8B8 RAPPORTS AYBC L'INTISrAt DBS COPIMUlfBS.

L'existence des communes ne peut pas plus être limitée que celle de l'État. Dans la gestion de leurs biens patrimoniaux, les communes doivent donc, avant toute chose, se préoccuper des moyens d'assurer la conservation du fonds , et dans ce but, c'est le mode d'exploitation en futaie qu'il leur convient en général d'adopter pour les forêts qu'elles possèdent.

Mais les communes diffèrent de l'État et se rapprochent des particuliers, par Texiguïté de leurs ressources d'abord, et ensuite par la distinction qui existe entre les intérêts de chacune d'elles et les intérêts généraux du pays. Lorsque, par le placement de leurs capitaux, elles peuvent faire modifier en leur faveur la répartition du revenu social, n'ont-elles pas raison de recourir à ce moyen pour améliorer leur sort ?

Je répondrais négativement à cette question, si toutes les communes étaient dans l'aisance, si leur revenu était suffisant pour couvrir leurs dépenses ; parce que, comme je Tai fait observer, dans une étude sur les

15& M L'fiXPLOlTABIUTÉ.

quarts en réserve des bois conimunaux (1), la conser^vation d'un capital sous la forme d'une forât,. présente à cdté de l'incorivénient de faire produire à ce capital, une rente inférieure à celle qu'on en retirerait, en lui donnant une autre destination, en le transformant par exemple en argent, l'avantage d'une sécurité beaucoup plus grande. Cet avantage est inappréciable pour les propriétaires qui ne meurent pas. Cependant, de même que le particulier qui, n'ayant pas de quoi suffire aux strictes nécessités de la vie avec le revenu d'une terre, fait bien de la vendre pour augmenter tes ressources, en en plaçant la valeur chez un banquier ; et ce, malgré les ehances de ruine qu'il risque; de même une commune qui a des besoins impérieux et des recettes trop restreintes, est excusable de chercher à remédier à cette situation, en renonçant à conserver des propriétés productives d'uY) trop faible revenu rela^ tivement à leur valeur commerciale.

Toutefois, il ne faut jamais qu'elles oublient que ee genre de spéculation, qui a pour résultat de raccourcir la durée de la révolution de leurs bois, est contraire à l'intérêt de leurs descendants, dont il ébranle le patrimoine, et à l'intérêt de la société, dont il amoindrit le revenu. Si les particuliers eux-mêmeâ ne doivent jamais faire complètement abstraôtion de ces intérêts, leurs obligations à elles sont, sous ce rapport, beaucoup plus étendues.

(i) Ànnaleè forestièfeSf 1S&6.

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L'importance de ces obligations est suffisamment indiquée par la non-limitation de l'existence des communes, par rétroite solidarité qui existe entre elles et la société dont elles font partie, par la protection spéciale dont rÉtat les couvre , par Tappui qu'il leur prête.

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