‹ Études sur l'antiquité grecqueChapitre 116 sur 121 · LOI. — DEPOSITIONS. DECRET · texte numérisé non relu

LOI. — DEPOSITIONS. DECRET

« Prends maintenant la déposition de son beau-père. 34

« [Vous avez entenduj les faits, comment Athéno- 35 gène me tendit un piège, et de quelles trahisons il se rendit coupable envers vous. Eh bien, cet homme qui s'est conduit en fourbe dans sa vie privée et qui désespéra du salut de la ville, qui déserta le pays et chassa de leurs foyers ceux chez lesquels il avait émigré, vous le tenez devant votre tribunal et vous ne le châtierez pas ? »

(Voici quel semble avoir été le sens général des lignes suivantes. Le plaideur conjurait les juges de rendre une sentence équitable et leur montrait les

1. On peut inférer de ce passage qu'Athénogène était métèque Plus haut, col. II, 1. 2, il est traité d'Ég-yptien.

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conséquences de leur verdict. Si vous condamnez Athénogène, il ne lui arrivera pas d'autre mal, disaitil, que de ne pas recueillir les fruits de sa fourberie; si vous l'acquittez, vous me condamnez, moi, à une ruine complète.)

Voilà ce qui nous i^este d'un plaidoyer très admiré par les anciens. liypéride avait à y exposer, ou plutôt à faire exposer par son client, une de ces petites causes qui convenaient particulièrement à son talent, qui étaient à sa taille, comme ditQuintilien. L'auteur du Ilspt u^l^ouç n'hésite pas à déclarer que Démosthène, avec tout son génie, toute l'incomparable puissance de sa parole, n'eût été capable de rien faire de pareil. Cet éloge ne peut guère s'appliquer qu'à la narration, le morceau le plus joli du discours, le plus hypéridien, car il permettait à l'écrivain de déployer les qualités pour lesquelles aucun autre logographe ne l'égalait. On y admire cet inimitable naturel qui est la suprême habileté : comment se défier, en effet, de la véracité d'un homme qui raconte les faits avec tant de bonhomie, en avouant sa crédulité et ses faiblesses. Ce n'est pas l'avocat roué, c'est le simple et candide plaideur qui parle. Il va jusqu'à reprocher à Athénogène d'être logographe. Pour se dissimuler, Hypéride fait comme Démosthène, quand il écrit pour un plaideur : il exploite le préjugé populaire contre les avocats et jette de l'odieux sur la profession qu'il exerce lui-même.

En abordant la discussion juridique', Hypéride

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rencontra une double difficulté. L'une tenait à la nature du procès. En effet, la position du défendeur était très forte au point de vue strictement légal. L'Athénien qui avait signé un contrat devait en subir toutes les conséquences, quelles qu'elles fussent : la loi était formelle, absolue, sans restriction aucune. Une autre difficulté tenait à la condition du plaideur et regardait les mœurs oratoires. .Jusqu'au § 13, nous avons entendu un honnête campagnard raconter simplement, naïvement, comme quoi il s'était laissé duper par des fripons, La suite du discours demande une argumentation serrée, subtile, la connaissance des lois d'Athènes, le talent d'user et d'abuser de celte connaissance, une science enfin et des qualités d'esprit qui sont tout à fait étrangères au plaideur. Il prétend avoir acquis la science des lois en s'imposant, dans l'intérêt de son procès, des études nouvelles pour lui ; il a beau dire, il ne nous persuade pas qu'il ait pu acquérir le talent de mettre cette science en œuvre, et je doute fort qu'il ait persuadé cela à ses juges. Qu'il lui ait coûté beaucoup de temps et de peine pour se mettre dans la tête les raisonnements trouvés par son avocat, nous l'admettons facilement; mais il répète une leçon apprise par cœur, il ne saurait nous faire illusion sur ce point : désormais ce ne sera plus le même accent ; nous entendrons l'avocat, le logographe, et ce ne sera pas la faute d'Hypéride, tout son art ne peut rien contre la "orce des choses, et, malgré lui, il ne pourra plus sauver les bienséances, observer les mœurs oraoires.

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Voyons maintenant si son argumentation est auss solide qu'elle est spécieuse.

En défendant Euxénippe, Hypéride insiste sur la lettre de la loi ; il la cite tout au long dans son discours, il en fait donner lecture par le greffier, il ne veut pas qu'on l'interprète, qu'on en étende les prescriptions à des cas non expressément visés par le législateur. Ici la nature de la cause et l'intérêt de son client lui imposent la thèse contraire; il recherche les intentions du législateur et procède par analogie. Son raisonnement se fonde sur quatre lois qui nous étaient toutes déjà connues d'ailleurs. Deux de ces lois prouvent en effet que Solon entendait réprimer la mauvaise foi ; mais la première se rapporte uniquement aux denrées vendues sur le marché, et Hypéride force évidemment le sens des mots h ty| àyopa, afin de les appliquer au cas présent; la seconde regarde en particulier la vente des esclaves. Les deux autres lois soumettent la validité des mariages et des testaments à certaines conditions. Les mariages légitimes doivent être précédés d'accordailles faites par qui de droit et conformément au droit, ètti otxà-'o-.ç. En parlant de la mauvaise foid'Athénogène, l'orateur se sert des mômes mots, mais en y attachant le sens de « loyalement ». Un testament peut être cassé s'il a été suggéré par une femme intrigante ou arraché par la contrainte. Le plaideur a été amené par les intrigues d'une femme à signer un traité ruineux pour lui; il prétend même y avoir été contraint, en assimilant la persuasion à une contrainte morale : abus de mots qui remonte aux premiers rhéteurs. En-

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faisant l'apologie d'Hélène, Gorgias dit que, si elle se laissa persuader par le séducteur, encore céda-t-elle à la force, rien n'étant plus fort que la parole. Tout ce raisonnement par analogie est spécieux, habilement tourné, mais'se réfute sans peine. Athénogène pouvait le rétorquer contre le demandeur et le battre avec ses propres armes. Le législateur n'admet la validité delà vente d'un esclave, la validité desaccordailles, celle d'un testament, qu'avec certaines restrictions expressément mentionnées dans la loi. Les pactes consentis, mis par écrit et signés par les deux parties contractantes, il les déclare obligatoires sans ajouter aucune restriction : il ne les assimile donc pas aux testaments et aux ventes d'esclaves, et la comparaison des textes de loi prouve le contraire de ce que veut en tirer le demandeur. Autant que nous pouvons en juger, Hypéride a raison de flétrir l'astuce et la mauvaise foi d' Athénogène, il peut soutenir que l'équité commande de le condamner; mais ilva plus loin, il veut démontrer aux juges qu'en l'acquittant ils violeraientle sermentqu'ils ont prêté deprononcerd'après la loi, et cette démonstration, conforme à la tradition deslogographes, ne résiste pas à un examen attentif. Après avoir lutté contre le grand argument juridique, le plus difficile à réfuter de tous ceux qu'on pouvait lui opposer, Hypéride cherche à répondre d'avance aux autres moyens du défendeur ; et d'abord il ne lui permet pas de se justifier en soutenant qu'il était de bonne foi ' . Ici la tâche du logographe était

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acile, et ses arguments sont solides. Mais il veut prouver davantage. Quand même, dit-il, on admettrait un instant qu'Athénogène ignorait les dettes contractées par son esclave, cette excuse ne pourrait le mettre à l'abri des réclamations du demandeur.

Ce morceau est très éloquent. L'orateur accable son adversaire sous le poids de ses syllogismes, il le fait condamner par la loi elle-même et par le grand Solon. Mais regardons-y de plus près. D'abord remercions Hypéride de nous faire connaître un point jusqu'ici ignoré de la législation d'Athènes; admirons aussi son habileté à s'en servir dans l'intérêt de son client, mais ne nous laissons pas abuser par cette habileté. Si un esclave exerçant une industrie avait emprunté de l'argent et que son passif dépassât son actif, le créancier avait son recours au maître de l'esclave. Oue telle fût la loi d'Athènes, tout ce procès l'atteste implicitement. En la citant ici, l'orateur l'interprète à sa manière : il prétend savoir pourquoi le législateur donna cette loi : c'était, à l'entendre, parce qu'il se fait à Athènes beaucoup de ventes d'esclaves. Les jurés acceptent une explication donnée comme chose évidente, mais qui est inventée pour la circonstance. Par le fait, l'acheteur de l'esclave succède au premier maître; il assume ses obligations, comme il jouit de ses droits; c'est donc lui qui devient responsable des dettes contractées par l'esclave. Il faut ajouter que, dans le cas présent, cette responsabilité avait été expressément stipulée par contrat.

Ensuite Hypéride aborde la discussion des faits.

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qui étaient différemment présentés par les deux parties', et il établit très bien que les allégations d'Athénogène sont contraires à toutes les vraisemblances.

Les paragraphes 29 à 35 roulent sur des faits qui sont en dehors de la cause, mais qui firent sans doute une grande impression sur les juges et les irritèrent contre Athénogène plus que sa mauvaise foi envers le demandeur. Dans les causes politiques, l'orateur athénien ne manquait pas d'examiner la vie privée de Taccusé et de se faire une arme de ce qu'il pouvait y découvrir de répréhensible. Il est mauvais fils, disait l'accusateur, mauvais père, comment serait-il bon citoyen? Ici Hypéride fait le raisonnement inverse. Il recherche les antécédents politiques d'Athénogène, et après les avoir présentés sous le jour le plus odieux, il s'écrie qu'un homme qui s'est montré intrigant et perfide dans la vie publique ne dut pas être scrupuleux et honnête dans les relations de la vie privée. II paraît qu'Athénogène se sauva d'Athènes pendant la dernière guerre contre Philippe, avant la bataille de Chéronée. Des citoyens coupables d'un pareil acte de désertion furent, on le sait, poursuivis pour crime capital par l'austère Lycurgue. Athénogène n'était, ce semble, qu'un étranger domicilié à Athènes; mais les métèques aussi étaient astreints au service militaire, et on a vu qu'une loi, portée sans doute dans ces jours de péril, leur interdisait de quitter la ville. Ce n'est pas tout : à Trézène, où il avait trouvé un asile, Athé-

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nogène parvint, grâce à. la protection tle Mnésias d'Argos, à exercer un pouvoir lyrannique et à faire exiler les démocrates qui lui résistaient. Pendant qu'Alexandre faisait la guerre en Asie, beaucoup de cités grecques étaient en proie à la discorde civile : nous en entrevoyons ici un exemple. Mnésias, ou ^Inaséas, d'Argos, n'élaitjusqu'ici que très vaguement connu par le discours de la Couronne, où son nom figure dans la longue liste des traîtres énumérés par Démosthène ^

Il ne reste malheureusement que des débris de la péroraison. Malgré cette lacune et d'autres encore, ce discours permet aussi, mieux que le fragment du plaidoyer pour Lycophron, d'apprécier Hypéride comme logographe. Ici, gardons-nous des exagérations, ne faisons pas d'Hypéride un jurisconsulte consommé qui aurait introduit à Athènes l'action de dol. Harpocralion ne dit rien de pareil, et il n'était au pouvoir d'un plaideur ni d'un logographe de réformer la législation d'Athènes. Hypéride a pu se servir du mot {ioûltuGn dans un sens particulier, mais il ne put intenter de sa propre autorité une nouvelle espèce de ypafpT] ^ouXeùcsojç. Hypéride n'avait d'autre ambition que d'être un très habile avocat, et le plaidoyer si heureusement retrouvé montre que cette ambition était légitime. Il use et il abuse, dans l'intérêt de son client, de la connaissance qu'il avait des lois de son pays, son argumentation est à la fois vigoureuse et subtile, elle est surtout prestigieuse;

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