Journal des Savants, 1886, avril, p. 295 et suiv
2. Demosthenis orationes. Ex recensione Guilielmi Dindorfîi. Vol. I. Orationes i-.\i.\. Editio quarfa correclior, curante Friderico Blass. Editio maior. Lipsiae, in aedibus B. G. Teubneri, 1885. Un volume, petit in-N», de cr.xxvi-4 il paires.
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presque jamais, sur les idées exprimées parl'oraleur, et qu'elles ne constituent que de légères nuances de rédaction. Quelques-uns diront peut-être qu'on a mieux à faire que de s'arrêtera de pareilles bagatelles, et que les philologues ont tort de se donner tant de peine pour arriver à un si mince résultat. C'est là méconnaître le respect que l'on doit aux grands écri- ^ vains. Prenons une page de Bossuet et imaginous des altérations semblables à celles qui défiguraient plus d'un texte grec avant les travaux des critiques. Ce sera un moyen de mieux faire apprécier le genre de service rendu par ces derniers et de donner une idée de la manière dont les textes anciens ont été corrompus. Tout le monde connaît le commencement de loraison funèbre de la reine d'Angleterre; je n'ai donc pas besoin de transcrire le texte tel qu'il est ; je me contenterai de le gâter comme il aurait pu lèlre s'il avait été écrit il y a deux mille ans. u Vous verrez dans une seule vie toutes les extrémités des choses humaines, et dans une seule ?nort, la mort et le néant de toutes les grandeurs humaines; vous verrezla félicité sans borne aussi bien que les misères sans nombre, une longue et paisible jouissance d'un des plus nobles trônes du monde, tout ce que peuvent donner de plus glorieux la naissance et la grandeur accumulées et réunies sur une tête, qui ensuite est exposée à toutes les injures de Vinfortune. La bonne cause est d'abord suivie du bon succès, puis surviennent des retours soudains, des changements inouïs; la rébellion, après avoir été longtemps retenue, se trouve à la fin tout à fait maîtresse. »
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Je m'arrête, car je crains que mes lecteurs ne supportent pas plus longtemps cet odieux travestissement. Certes le critique qui, à l'aide de quelques débris informes de l'édition Lâchât, de citations éparses dans d'autres auteurs, de remarques faites par les vieux scholiastes français, de toutes sortes d'inductions et de rapprochements, rétablirait après deux mille ans le texte de Bossuet, si par impossible il avait été maltraité à ce point, ne ferait pas une œuvre inutile et mériterait bien du grand orateur.
Les altérations que je me suis amusé à introduire dans le texte de Bossuet ne changent rien au sens, et cependant elles font bondir quiconque a tant soit peu le sentiment du langage oratoire. Plusieurs fois un équivalent a pris la place du mot employé par l'auteur, soit par la distraction du copiste, soit parce qu'une glose explicativea passé du commentaire dans le texte. Une fois celte glose figure à côté du mot qu'elle sert à expliquer. Souvent des conjonctions parasites ont été insérées de manière à substituer une espèce de paraphrase banale à l'énergique rapidité de l'original. Une fois j'ai supposé qu'un passage parallèle d'une autre oraison funèbre, cité en marge, s'est glissé dans le texte.
Les mêmes sortes d'erreurs et d'altérations déparent le texte de Démosthène, quelquefois dans certains manuscrits seulement, quelquefois dans tous. On peut se rendre compte des progrès de la critique en comparant l'édition Aldine avec celle de Reiske, celle-ci avec l'édition de Bekker, enfin Bekker lui-même avec les derniers éditeurs. Venu après tant de devanciers.
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y Auleuv dcV Histoire (le Tcloquence atlique,M.¥ .BlasSy contribue à son tour à ce long travail collectif de la manière la plus heureuse.
Les matériaux dont il se sert n'étaient pas inconnus et avaient déjà été employés par les éditeurs. Ces matériaux sont les manuscrits de Démosthène, les scholies conservées dans ces manuscrits ou éparses chez les lexicographes, les passages cités par les rhéteurs et les grammairiens, les imitations et les réminiscences qu'on trouve chez les écrivains postérieurs.
Quant aux manuscrits, on sait que le plus ancien et le meilleur se trouve à notre Bibliothèque nationale ; c'est le numéro 2934 du fonds grec, qu'on a l'habitude de désigner par le sigle S ou S. Déjà remarqué par l'abbé Auger, ce manuscrit n'a été apprécié et utilisé que par Immanuel Bekker, puis, comme cela arrive d'ordinaire, vanté, exalté outre mesure, il a eu ses dévots, qui ne voyaient pas de salut en dehors des leçons du manuscrit incomparable. Cependant, les manuscrits des autres familles ne dérivent pas de S, ils fournissent quelquefois des mots ou des lignes omis accidentellement par le copiste de S, et leurs variantes les plus essentielles remontent à l'antiquité même. La plupart de ces variantes peuvent être rejetées, il est vrai, mais non sans avoir été prises en considération: car on ne doit pas les imputer aux copistes du moyen âge. Il faut dire, en général, qu'on a trop médit de ces derniers, ignorants peut-être, mais exacts et consciencieux ; les altérations de nos textes les plus graves et les plus difficiles à corriger se sont produites dans les temps anciens, immédia-
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lement après la publication d'un ouvrage, ou tout au moins à l'époque oi^i cet ouvrage était le plus commenté dans les écoles et avait la plus grande vogue. Il en est des variantes comme des anecdotes et des légendes ; ces dernières aussi se sont formées généralement peu de temps après les événements, alors qu'on s'y intéressait encore vivement, quand la curiosité, la faveur ou la malveillance en multipliaient et variaient les récits. Dans ces dernières années, des papyrus et des parchemins retirés du sol de l'Egypte ont mis en évidence l'ancienneté des fautes qui déparent nos manuscrits. On a retrouvé des pages d'Homère, d'Euripide, d'Aristophane, de Thucydide, d'Eschine, dont le texte n'est pas meilleur, quelquefois même est plus fautif, que celui qui nous avait été transmis. L'autorité du meilleur manuscrit, quelque grande qu'elle soit, ne doit donc pas être systématiquement préférée au témoignage des bons manuscrits des autres familles; l'autorité de tous les manuscrits réunis n'est pas une garantie absolue de la bonté du texte, et doit quelquefois céder à des conjectures légitimes.
Les scholies conservent parfois ou laissent deviner d'anciennes variantes. Hermogène et ses commentateurs, d'autres auteurs encore, citent souvent des passages de Démosthène. M. Blass s'est appliqué à compléter les données recueillies à ce sujet par les éditeurs précédents : il y a mis une patience très méritoire et ne s'est pas laissé rebuter par la difficulté de recherches d'autant plus ingrates qu'elles aboutissent rarement à des résultats certains. En effet, le
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texte de la plupart de ces auteurs est mal établi : les éditeurs ont souvent corrigé les manuscrits qu'ils avaient sous les yeux d'après les éditions de Démosthène; souvent aussi les copistesavaientdéjà substitué les leçons qui leur étaient familières à celles qui leur semblaient vicieuses. A-t-on réussi à rétablir la citation telle qu'Hermogène ou un autre entendait la donner, encore reste-t-il à savoir si Fauteur n'a pas cité de mémoire, s'il n'a pas abrégé à dessein, s'il n'a pas eu sous les yeux un manuscrit fautif. M. Blass a consulté de nouveau plus dun manuscrit, il a refait à son tour un long et pénible travail et, s'il ne pouvait faire dans ce champ de moisson abondante, encore faut-il reconnaître qu'il y a glané avec succès.
Citons un exemple ou deux. On connaît la belle apostrophe de la première Philippiqiie {^ iO) : ïloz' ou^, w avooe; 'A6Y,vacot, KÔb' a ypr^ TtpàçsTS : STretoàv Ti yévTiTat ; — 'Ettsioxv, vy, Ai ', àvxyx'ri rtç ■>!• — ^^"^ ^^ '^'' Xf'^i Ta Y'YvôfjLsv' TjYsîffôa'. ; S .porte àviy/CTi Yp le scholiaste donne simplement àv-iyxY,. On n'y avait pas fait attention. M. Blass, le premier, a supprimé les suppléments parasites et rendu à l'orateur son énergique et nombreuse concision en écrivant : 'E^eioiv -ri yévYiTX'. ; — 'ETTstoàcv, VY, A-:', àvàyxY,. Dans la troisième Philippiqiie, Démosthène, après avoir énuméré les places dont le roi de ]\Iacédoine s'empara immédiatement après la conclusion de la paix, demande à ses auditeurs : Kxhoi xaùTa Trpxxxwv li kiïoiv. ; contmuant de prouver que Philippe couvre du nom de paix les actes les plus hostiles, il ajoute (§ 16) : ^épe S-rj vOv, Yjvîx ' elç X£ppovY|i7ov, YjV ^aTiAsùç xacl TtxvTS? 01 "EXXtjvsî
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û[X£T£cav êyvoSy.affcv s'.va'., çÉvo'jî sIgtA^-ksi xac PoYjOsTv ôixcÀoycT xal ItuiutÉXÀe'. Taura, tc ttoisï ; ^r^m\ [xàv yocc oO ■rtoÀsixsïv, Êyco o£... Comme unscholiasted'Hermogène, conservé clans deux manuscrits de notre Bibliothèque nationale, place -ri après ito'.ec, M. Blass écrit : o^oloyv. xal ÈTTt'jTÉÀXs'., rauTa -otsT xt. Il a certainement raison de placer la virgule avant raî/xa, mais xaura -koisï Tt, pour Ta3~a TcpaTTcov TuotsT tl', ne me paraît pas admissible. La phrase xaura S'èaft rt, qu'on lit au paragraphe 39, ne justifie pas une façon de parler aussi étrange : en entendant raùxa ttoisT tI, un Grec aurait nécessairement pris xauxa pour sujet de la phrase. Quelle est donc notre conclusion? Nous pensons que T.o'.si est interpolé et que le texte primitif portait Taura tî.
Les réminiscences et les imitations peuvent aussi fournir parfois des données utiles à un éditeur de Démosthène ; mais, la plupart du temps, il est dangereux d'en faire usage, et la prudence veut qu'on s'en défie encore plus que des citations. Il est clair, en effet, que ces emprunts, loin d'être toujours textuels, doivent s'accommoder au contexte dans lequel ils entrent. Les Antiquités romaines de Denys d'Halicarnasse, les discours et les déclamations d'Aristide, de Libanios, de Chorikios, d'autres encore, les épîtres de saint Isidore de Péluse, sont remplis de souvenirs démosthéniques. L'utilité de ces écrits est en raison inverse de leur mérite littéraire et de leur originalité. Plus leurs auteurs vivent sur le fonds d'autrui, plus ils sont les bienvenus. Les déclamations de Libanios l'emportent à cet égard sur ses discours ;
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certaines épîlres de saint Isidore ne sont guère que des centons démosthéniques et deviennent par là même inappréciables. M. Blass a eu le courage de faire avec grande attention une foule de lectures peu attrayantes, et il a été quelquefois récompensé. Libanios écrit quelque part* : 'Eoécxvto -as ' r^atov ai/ovra;, (Ôt-so È-o-Taç T(ov oscoaÉvtov. Or OU lit dans la première Philippiqiie, au paragraphe 25 : Ta; -poç-aTs-.; k-jzli^.y
(SOUS-ent. XeXsUw) Xal TOÎ TTapTiVoU Xal TWV ■TTSaTltOTlOV,
(X'.aObv 7:os'''77.vTaç x.a\ rjxcaTuÔTa; ol/.ïîo'jç (''xyTrep £7:ô-Ta; Twv GTçaTYjYc^'jixÉvtov r.ixzx/.ccrxGTf^Gccv'OLç. Mais la même locution ou peu s'en faut (txapTusaç tcôv (TTpaTTjvo'jôW-wv) revient au paragraphe 47 avec plus d'à-propos, parce que là il n'est question que des généraux. Dans le premier passage, où les soldats figurent à côté des stratèges, on écrira volontiers, avec M. Blass, sur la foi de Libanios, cocTrsp ÈTrÔTiTaç twv opco[jL£vwv. Cette formule, qui désigne, comme on sait, les initiés du plus haut grade, admis au spectacle du drame mystique (tx ooi6[jl£v-/) d'Eleusis, est ici détournée de sa première acception, abus que l'orateur excuse en ajoutant iÔG-io. Félicitons M. Blass de cette heureuse restitution d'un passage gâté sous l'influence d'un passage parallèle. L'exemple le plus remarquable de cette influence est olïert par l'invective contre Androtion. Cette invective se trouve dans deux plaidoyers, celui qui est une accusation directe d'Androtion, et celui qui est dirigé contre un de ses amis politiques, Timocrate. Tout en se répétant, l'auteur a cependant,