‹ Études sur l'antiquité grecqueChapitre 19 sur 121 · Platon, Phèdre, p. 2-it; D, E · texte numérisé non relu

Platon, Phèdre, p. 2-it; D, E

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est, pour lui aussi, d'essence élernelle, divine ; déchue par sa l'aule, emprisonnée dans un corps mortel, elle sera, après cette vie terrestre, punie ou récompensée, puis obligée de s'unir à d'autres corps, soit d'homme, soit d'animaux, mais capable de s'affranchir du cycle fatal, de se racheter par son etTort. Quoiqu'il raisonne ces idées, le disciple de Socrale ne les avait pas trouvées par le raisonnement ; il les avait reçues et acceptées, parce qu'elles satisfaisaient son esprit, répondaient à un besoin de son âme. Ensuite il essaya de les démontrer au moyen de sa dialectique, de les faire tenir dans un système puissamment combiné, mais forcément hypothétique. L'emprunt est plus d'une fois avoué par le maître, et il se marque même extérieurement parla terminologie qu'il affecle. Philosopher, s'est s'épurer, se sanctifier; la philosophie est une initiation (tîÀstv- i, qui a ses degrés, et le plus haut degré s'appelle k-oT.rv.x. Il est vrai que Socrale s'était déjà servi du premier de ces termes; dans le Banquet de Xénophon', le riche et vaniteux Callias, rencontrant Socrate entouré de quelques disciples, dit avec une douce moquerie qu'il serait heureux d'avoir parmi ses convives des hommes qui ont purifié leur âme. Mais ce terme, d'un usage assez général, ne prend une couleur religieuse que s'il se trouve rapproché d'autres locutions plus spéciales.

En parlant la langue des théologiens, Platon se plaît à indiquer une provenance et une analogie; dans sa bouche, les mêmes mots prennent un sens

1. Xénophon, Banquet, I, 4 : El àvopi'Tiv â-/./.E/aOxpij.=vo;î "à;

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différent, transfiguré, ne sont plus que des métaphores qui laissent entendre quelque chose de plus haut. La purification ne s'opère plus par certains actes rituels, elle consiste à s'affranchirde la sensualité, à se concentrer dans la vie de la pensée. L'époptie, c'est la vision du monde idéal, le spectacle des vérités lumineuses. L'àme peut s'élever à cette hauteur, parce que jadis elle a déjà contemplé les Idées pures dans le monde supracéleste. Mais elle n'eut pas la force de se maintenir dans ces régions sublimes, et cette faiblesse intellectuelle, l'appétit d'une nourriture plus grossière, amena sa chute. Oublieuse de sa première existence et du spectacle dont elle jouissait alors, elle en garda cependant un souvenir latent, qui peut se réveiller, se nourrir et grandir. Dans les tablettes orphiques, l'âme buvait à la source de Mémoire avant d'être reçue parmi les bienheureux. Le philosophe platonicien boit à la même source, il apprend en se souvenant: on sait comment la théorie de la connaissance est rattachée au dogme de la préexistence. A force de s'éclairer ainsi en ravivant les souvenirs de jadis, l'àme se détache des sens, de la matière, elle se sépare du corps, ce qui revient à dire qu'elle meurt autant que cela est possible dès maintenant. La récompense de cet effort en est une conséquence naturelle, est inhérente à l'elïort même ; l'àme du philosophe s'est elle-même délivrée de sa prison terrestre.

Ce système ne va pas sans plusieurs difficultés. II en est une qui n'a pas échappé à l'auteur du système, puisqu'il sentit le besoin d'y remédier. Mais en cher-

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chanta éviter un inconvénient, il lui arriva de tomber dans un autre. D'abord, quand il écrivait le Phèdre, il avait expliqué la chute par la rébellion des passions généreuses ou sensuelles contre la partie pensante de l'àme, l'impuissance du cocher à contenir les deux coursiers. Plus tard il comprit que l'immortalité, ainsi que le privilège de contempler les essences éternelles, ne pouvait appartenir qu'à la raison, le vcuç. Or la raison pure ne saurait avoir de défaillance; aussi son entrée dans un corps mortel est-elle expliquée dans le Tz/neepar la volonté du Créateur. Alors seulement l'association des deux parties inférieures de l'âme avec la raison peut amener sa chute et ses dégradations successives. Ce qui subsiste à jamais, c'est la raison seule. Mais la raison n'a rien d'individuel, et l'on a peine à comprendre ce que devient, dans ce nouveau système, l'immortalité personnelle, si chère à Platon et si hautement affirmée par lui. On a fait au système cette objection, qui semble très forte, mais qui ne s'est peut-être pas présentée à l'esprit du maître, et qui ne l'a pas empêché de rester jusqu'à ce jour le chef de l'école spiritua. liste.

Les mythes de Platon nous ramènent à l'Orphisme- Il ne les a certainement pas inventés. Les peintures qu'il fait de l'au-delà, dans quatre dialogues', écrits à d'assez longs intervalles, s'accordent si bien pour tous les traits importants qu'on doit supposer (M. Dieterich en fait l'observation) qu'elles sont em-

J. L'essentiel se trouve aussi dans le résumé Lois, p. 904.

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pnintées aux théologiens. Cependant, on ne peut douter non plus qu'il n'y ait mis son cachet, que, en poète qu'il était, il n'ait modifié plus d'un trait et n'en ait ajouté de nouveaux. Essayons, après M. Dieterich, de faire à notre tour la pari du poète philosophe et des poèmes orphiques. On lit dans le Gorgias qu'après la mort l'àme nue, dépouillée du corps, se présente devant des juges également débarrassés de l'enveloppe corporelle, et voilà ce qui assure l'infaillibilité des jugements : aucune souillure, aucune dilTormalion vicieuse ne peut se dissimuler. Il n'en a pas toujours été ainsi : autrefois, leshommes, encore vivants, paraissaient devant des juges vivants. Mais on s'aperçut que le vêtement du corps cachait les vices des uns et obscurcissait la vue des autres; aussi Zeus y mit-il bon ordre.

Voilà bien la méthode des mythes populaires : pour bien faire ressortir une idée, nous opposons la tournure négative à la tournure positive ; le mythe met celte opposition en récit. Cependant, il semble appartenir au philosophe d'insister ainsi sur la nudité des âmes, et nous sommes disposé à croire que Platon sut, en cette circonstance, plier son esprit aux procédés de l'imagination populaire. Pour ce qui est des noms des trois juges, point de doute : ils viennent de la tradition. Il convient toutefois de remarquer que les tablettes orphiques, ainsi qu'un thrène de Pindare, présentent Perséphone comme l'arbitre suprême du sort des défunts. Ce rôle est attribué à Hadès par Eschyle ou plutôt par la tradition à laquelle ce poète s'est conformé i^il nous

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le dit lui-même'), et probablement aussi par Pindare dans sa IP Olympique, quoiqu'il s'abstienne de nommer le juge implacable^. Mais le désaccord n'est qu'apparent. Dans le passage du Gorgias où sont nommés Minos, Rhadamanteel Eaque, on voit Pluton veiller à la justice de leurs arrêts. Les trois juges étaient subordonnés aux grandes divinités qui président le tribunal. Pindare appelle Rhadamante leur parèdre^ Telle est la doctrine des théologiens. Celle de Platon n'en diffère que par une nuance. Sansxontester l'existence des dieux de la religion populaire, il les laisse dans l'ombre ; il montre en pleine lumière Zeus, le dieu souverain, les trois déesses du destin et leurs images plus abstraites, plus philosophiques, Ananké et Adrastée.

Au carrefour où siègent les juges, la route par laquelle les âmes sont venues se bifurque* : les justes sont envoyés à droite, les injustes à gauche. Platon adopte ce symbolisme traditionnel; mais, pour lui, la route de droite mène en haut, celle de gauche en bas. C'est que sa science n'admet pas de soleil souterrain ; il place donc le séjour des justes au-dessus du nôtre, dans un air plus pur, un jour plus brillant. Cependant, il y a des degrés dans la vertu comme dans le vice, degrés auxquels répond la gradation

1. Eschyle, Eum. 273 : ^Msya; yàp "AiSr,; èa-lv £'j6-jvo; PpoTÔiv evepOe yjimôz- Suppl. 230 : Ki/.-J. O'.v.i^zi Tàp.7r).a-/.r,ixa6', w? Àôyoç, Zeyç a),),oc èv ■/.atj.o-JT'.v i(TTiTaç St'y.a:.

2. Pindare, 01. ii, 59 : 'A/t-pà xatà ycc; Stv.iïsc t'.ç £/.6p5 )ôyov çpâffatç àvay/.a.

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