‹ Études sur l'antiquité grecqueChapitre 32 sur 121 · Enéide, VIII, 67^, et III · texte numérisé non relu

Enéide, VIII, 67^, et III

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de rapport avec celle qui nous occupe. D'après une superstition attestée par plusieurs auteurs, les âmes enlevées à la vie avant l'Age (awpo-.) ou par une mort violente ((iiatoOâvaToi) étaient obligées d'errer sans repos jusqu'à l'heure marquée pour la durée normale de leur vie. Ces ombres étaient les plus faciles à évoquer, et ce sont elles que les nccromants conjuraient de préférence. S'il y a ressemblance, il n'y a cependant pas identité. Les limbes de Virgile sont au delà del'Achéron, il ne laisse en deçà que les morts privés de sépulture. De plus, il n'admet pas dans ses limbes tous ceux quiontpéride mort violente. On n'y voit pas les victimesd'un simple assassinat. Les criminels j ustement condamnés à mort n'y figurent pas non plus' ; le poète réserve ce séjour à ceux qu'il appelle falso damnati crimine mortis, et à cette fin il fait reviser leur procès par Minos. Il est singulier que ce juge des Enfers ne soit mentionné que pour ce cas particulier et accidentellement. Ensuite le poète

1. Cette exception n'existait pas dans la théorie des inagi, qui ne faisaient aucune dillérence entre les diverses espèces de piatoOivaroi. M. Norden (p. 373) interprète mal le passage de Tertullien, De anima, c. 56: « Perinde < nec > extorres inf'erum habebuntur quas vi ereptas arbitrantur, praecipue per atrocitates suppliciorum, criicis dico et seciu-is etgladii et ferae. Nec isti porrn eritus i^iolenti qiios jiistitia decernit violentiae vindex ; el ideo, inciuiea, scelestae animae inferis exulant. » Nec a été inséré par Fulvio Orsini ; les éditeurs de Vienne citent cette conjecture en note ; ils auraient pu la mettre dans le texte, car elle est nécessaire. Tertullien réfute l'opinion qui refuse le repos suprême à ceux qui meurent de mort violente : il les y admet tous, et particulièrement les martyrs. Il ajoute qu'on ne doit pas considérer comme violente la mort de ceux qui ont été condamnés par la justice vengeresse de la violence^ Celte observation est empruntée à Virgile ou à la source où avait puisé Virgile.

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dit expressément qui sibi leiiim insontespepere manii\ il exclut donc les suicidés qui se sont punis euxmêmes d'un crime qu'ils avaient commis. Les deux restrictions sont absolument parallèles. Qu'y a-t-il donc de commun entre ces deux catégories si nettement définies et les trois autres? Je ne vois qu'un seul trait qui puisse expliquer leur réunion : c'est la tristesse de leur fin qui les rend également dignes de pitié. Le nom de champs de deuil, Ingénies campi, que le poète donne au séjour des victimes de l'amour, pourrait s'appliquer tout aussi bien aux autres : partout règne la même mélancolie. Si cette région des Enfers est attribuée aux cinq catégories d'àmes qu'on vient de voir, leur mérite et leur démérite n'y sont pour rien ; la tristesse des lieux qu'elles habitent sous terre répond à la tristesse de leur sort; les derniers moments de leur vie ont laissé sur elles une empreinte ineffaçable, par la raison que cette empreinte est désormais intimement liée à leur souvenir. L'ombre de Déïphobe conserve les cruelles mutilations que lui avaient infligées INIénélas; l'ombre d'Hector apparaît à Énée dans l'état lamentable où Achille avait réduit Hector vivant ; l'OEdipe de Sophocle descendra aveugle dans la maison d'Hadès. L'image que les vivants ont laissée dans l'esprit des hommes, soit au phy.sique, soit au moral, est celle qui demeure aux défunts.Ainsi s'expliquent d'étranges disparates que l'on remarque dans le sixième livrede VÉnéide. Les princes troyens morts dans la dernière guerre sont dans les limbes ; les anciens princes, Ihisqiie Assaracnsqiie et Troiae Dardanus aiictor^ se

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trouvent dans l'Élyséc. Au point de vue moral, cette différence ne se justifie pas ; à quoi tient-elle donc? Virgile nous l'apprend lui-même. Ces anciens sont nés en des temps meilleurs, nali melioribus annisK L'idée de félicité s'est attachée à leur souvenir; une idée toute contraire, une teinte de mélancolie, à celui des derniers défenseurs de Troie.

Les limbes de Virgile ressemblent aux enfers de V Odyssée, si ce n'est que le poète latin réserve à certaines âmes ce qui est le sort commun de toutes les âmes chez Homère : gémir tristement dans un lieu éternellement obscur. Achille regrette la lumière du jour : ces l'egrets sont prêtés aux suicidés dans Y Enéide. La dernière division des limbes est tout homérique. Énée retrouve ses compagnons d'armes, comme avait fait Ulysse ; le récit de Déïphobe rappelle le récit d'Agamemnon. Ici le désir d'imiter un si grand modèle entraîna une contradiction : nous apprendrons plus tard que les guerriers morts pour la patrie séjournent dans l'Elysée ; à ce compte, les héros de Troie devraient y être aussi. Dans la quatrième division, Ënée s'efforce d'apaiser l'ombre de Didon, comme Ulysse avait fait pour celle d'Ajax. Cette division répond à celle des femmes illustres dans V Odyssée, à cette différence près que Virgile se borne à celles qui se consumèrent d'amour. C'est, du moins, ce qu'il annonce ; mais ici encore l'imitation d'Homère amène une disparate.

His Phœdram Procrinque locis mœstamque Eriphylen Crudelis nati monstrantem volnera cernit^.

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